‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 80 sur 150 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

A la ville, à la cour, régnez nonchalamment,

Marquise, et négligez le faste des caillettes;

Votre orgueil vous suffit ; splendide vêtement,

Il Hotte secouant et semant les paillettes.

Pavoûrai qu’il n’est pas doublé de cet aimant Qui mène aux jupons courts de certaines fillettes,

Mais quant à votre esprit, c’est un fin diamant Dont la nature même a taillé les facettes.

J’aurais brigué jadis, orfèvre ambitieux,

La faveur de monter ce joyau précieux,

Escarboucle ravie aux écrins de Golconde ;

Aujourd’hui, je préfère, à ne vous rien celer,

L’humble perle qui tremble aux cils d’Emma la blonde, Quand son amant séduit vous écoule parler.

Le marquis de Belloy.

Le matin.

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MONUMENT DE MOL] Eli E.

afin le voici donc officiellement inauguré, ce monument si longtemps attendu! Il découpe sa blanche silhouetle sur les murailles grises qui lui servent comme de repoussoir; il a reçu le sacre ordinaire de harangues et de circumambulation, et l'on a scellé sous la pierre le dépôt obligé d’une médaille et d’un procès-verbal. Les Saint-Foix futurs, dans leurs Essais sur Paris, ne s’écrieront plus : « Où est la statue de Molière? » File s’élève au milieu de la ville, dans un lieu fréquenté, exposée à l’admiration des passants, et aux visites journalières des étrangers.

Le projet d'un monument a Molière est de date ancienne. Déjà, le 15 brumaire an vin (4 novembre 1 799), M. Alexandre Lenoir. architecte, conservateur du musée des monuments français , assisté de Cail-

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bava, et de Laporte, fils d’un souffleur de la Comédie- Française, apposa, sur une maison des piliers des halles, cette inscription : Jean- Baptiste Pncquelintle Molière est né en cette maison en 1620. C’était une erreur, attendu qu’il résulte des registres de la paroisse Saint-Eustache , et des archives des hospices, que Molière est né le samedi, 15 janvier 1622, au coin de la rue des Vieilles-Etuves et de la rue Saint- Honoré, prés de la Croix du Tralioir; toutefois l’intention de M. Lenoir n’en était pas moins digne d’éloges. En 1818, le Constitutionnel avait proposé une souscription au bénéfice de Molière; il avait renouvelé son appel en 1856, sur l’invitation du directeur de la Comédie-Française; mais ces tentatives avaient avorté. En 1829, une réunion d’artistes et de littérateurs songea à installer l’image de Molière sur la place de l’Odéon ; le sculpteur Gatteaux offrit gratuitement sa coopération, le comte de la Bourdonnaye, ministre de l’intérieur, refusa la

T . II

sienne : « les places publiques de Paris étant exclusivement réservées aux monuments érigés en l’honneur des souverains. » Cette réponse, qu on a blâmée, nous paraît toute naturelle. Elle était conforme aux faits et aux traditions monarchiques. Le bronze et le marbre n’avaient jamais été employés que pour reproduire Louis Xlll, Louis XIV, Henri IV et Napoléon. Le général Desaix était le seul homme de race populaire dont on eût toléré le buste au milieu d’une place de la capitale. Pour qu’on adjoignît un grand poète au grand capitaine, il a fallu que la révolution de -1850 ébranlât de nouveau les doctrines exhumées parla restauration; et, aussitôt qu’il a été permis d'inaugurer en place publique la royauté du génie, on a pensé tout d’abord à Molière.

C’était en 1858: au centre du carrefour formé par les rues Traversière et Richelieu , tombait en ruines une fontaine séculaire, enrichie d’une inscription de Santeuil :

Qui quomlam magnum lenuit moderamen cu/uarum, Richilius fonti plauderet ipse novo.

Le conseil municipal ouvrit un crédit de 4 1 ,000 fr. pour la reconstruire; mais, quand on commençait les travaux, un sociétaire du Théâtre-Français, M. Régnier, remarqua que la fontaine était précisément en face de la maison où Molière est mort, à proximité du théâtre national. Il (il part de sa découverte au préfet de la Seine, et demanda qu’on ouvrît une souscription, dont le produit, concurremment avec les fonds de la ville, servirait à placer la statue de Molière dans une niche de la fontaine réédifiée. Une commission s’organisa pour encaisser les dons volontaires, qui s'élevèrent à la somme insuffisante de 40,000 fr. Le 21 juin 1850, M. Boulay de la Meurthe soumit au conseil municipal un rapport, qui est à la fois une excellente biographie de Molière, une judicieuse appréciation de ses œuvres et une histoire complète de la souscription. Les conclusions de ce rapport furent adoptées avec empressement; une nouvelle somme de 50,000 fr. fut volée, et 100,000 fr. accordés par la chambre des députés, permirent d’achever le monument, dont les frais montent à 178,000 fr.

Au moyen âge, quand on bâtissait les cathédrales, on ne manquait ni d’argent, ni d’ouvriers; le zélé inépuisable des clu étions pourvoyait aux dépensés et cent mille hommes, entretenus par des dons volontaires, travaillèrent pendant treize ans à dresser la tleche de Strasbourg. A présent, la question pécuniaire domine tout et ne laisse achever rien. Le palais des Beaux-Arts est flanqué de sombres masures ; le Louvre semble condamné à une imperfection éternelle; on met cinq années à construire un parallélogramme de seize mètres de haut sur six métrés cinquante centimètres de long; encore

F adosse-t-on disgracieusement à un pignon humide qui en dépare les lignes et en contrarie l’effet.

Néanmoins, la fontaine composée par l’architecte Visconti est d’un ensemble élégant, et quelques emprunts heureux, faits à la renaissance, y tempèrent la pesanteur de style du dix-septième siècle. Le monument se divise en deux plans, dont le second renferme le logement du gardien. Le plan antérieur se compose d’un piédestal hexagone, d’une niche où repose la statue, et d’un fronton cintré, soutenu par des colonnes corinthiennes accouplées. Trois têtes de lion, sculptées dans le socle, jettent l’eau dans un bassin en pierre deChâteau-Landon. Le panneau de face du piédestal porte ces mots : A Molière. , né à Paris, le 15 janvier 4 622, mort à Paris , le 47 février 4 675, souscription nationale. Au-dessus de la clef de la niche, on lit le millésime 4 844. L’entablement est orné de mascarons et de guirlandes, elle fronton occupé par un génie poussif et joufflu, qui tient deux couronnes de laurier. Molière est représenté assis sur un fauteuil, tenant un cahier d’une main et un crayon de l’autre. La comédie sévère et la comédie gaie , placées à droite et à gauche du piédestal, lèvent les yeux vers le poète qu’elles ont inspiré.

En louant le motif architectural du monument, nous reconnaissons entre ses parties un défaut sensible de proportion. Le Molière écrase les deux statues du bas, et lui-même est écrasé par le génie joufflu, dont la taille peut être indifféremment celle d’un jeune géant ou d’un nain adulte. A droite et à gauche du génie apparaissent deux mascarons, qui rappellent ces croissants à profil humain employés dans les almanachs pour représenter le premier et le dernier quartier. Ces mascarons, et les guirlandes comprises entre l’entablement et l’arc du fronton, accablent de leur poids énorme les maigres colonnes qu’on a prétendu leur donner pour soutien, et l'on aperçoit, au milieu des feuillages, des pommes presque aussi grosses que la tète de la principale statue.

Cette figure devait être primitivement en marbre, et ce fut M. Boulay de la Meurthe qui obtint l'emploi du bronze, « comme plus durable et plus magnifique. » Elle a été exécutée par M. Seurre aîné (Gabriel-Bernard), et fondue dans les ateliers de MM. Eck et Durand. Nous ignorons pourquoi M. Seurre aîné a été choisi pour une pareille œuvre, qui demandait, ce nous semble, un statuaire éprouve par de longs et remarquables travaux. Qu’a produit M. Seurre aîné? Élève de Cartelier, grand prix de Rome en 1818, il a exposé des statues qui sont restées inaperçues; une Baigneuse, en 4 824, Sglrie déplorant la mort de son cerf, en 1 83 1 . Une Sainte Barbe a la Sorbonne, un Saint Louis et le buste de A icolas Boutet , au musée de Versailles, un la Fontaine a F Institut, un Montaigne à Brives-la-Gaillarde, la Bataille d’Aboukir à l’arc de l’Étoile, constituent le

LES BEAUX-AKTS.

reste de son bagage plastique; deux médiocres figures nues et un bon bas-relief n’étaient assurément pas des titres suffisants pour qu’on associât le nom de M. Seurre aîné à l’immortelle renommée de Molière.

M. Seurre aîné a soutenu de son mieux la responsabilité qui pesait sur lui ; mais ses forces ont trahi sa bonne volonté; sa statue n'a ni grâce ni noblesse; la tête n’est pas celle d’un homme qui médite; elle exprime plutôt l'hébêtement produit par l’ivresse, ou l'accablement d’un malade. Les mains sont petites, les jambes grosses et ramassées. Le poète acteur qui jouait Arnolphe, Lyciscas et don Pèdre, avait sans doute dans les manières une distinction que M. Seurre aîné ne lui a pas conservée, et nous ne présumons pas que, même en son

qui dicta le Misanthrope, a la physionomie pensive, les traits nobles et réguliers, sans toutefois qu’on puisse la confondre avec la muse tragique. La comédie gaie se couronne de pampres; elle lient le pédant , ou 'XxyoïooAov, le bâlon pastoral recourbé, que les Grecs mettaient à la main des acteurs comiques; son allure est vive et provoquante ; sa robe s’entr’ouvre a demi; a ses pieds rit un masque grimaçant. Ces deux statues signalent un talent dans toute sa force, corroboré par l’étude approfondie de l’antique, et nous partageons sincèrement l’opinion de M. Victor

cabinet de travail, il se tînt le dos arqué et les pieds en dedans, de manière à faire ressortir la grosseur de ses malléoles.

Les contours du modèle doivent être plus sèchement découpés pour le bronze que pour le marbre ; M. Seurre aîné n'a pas tenu compte de cette différence, aussi son Molière présente-t-il une masse noire, confuse, et pelotonnée sur elle-même.

Le costume adopté par M. Seurre aîné est d’une irréprochable exactitude; mais la fraise plissée, qui descend jusqu’au sternum, rappelle trop celle des masearilies et des scapins aux habits bariolés.

Ces défauts sont d’autant plus saillants, que les deux figures en marbre de M. Pradier ont une charmante désinvolture. L’artiste a donné à chacune d’elles un caractère distinct. La comédie sévère , celle

Hugo, qui, après les avoir vues dans l’atelier, écrivit sur le piédestal de l’une d’elles : « Je suis venu, j'ai vu, j’ai admiré. »

C’est le premier monument important qu’on érige à Molière; ne croyons pas toutefois, comme tant d’autres l’ont avancé, que sa mémoire soit restée sans hommages. Aucun de nos écrivains n’a été plus universellement prôné. Lisez les Trois siècles de Sabbathier de Castres, les Mémoires de Palissot, les Observations sur la Comédie de liiccoboni, l’Art de la Comédie et les Etudes sur Molière de Cailhava ; les

LES BEA EX- A R T S.

Histoires du Théâtre des frères François et Claude Parfait, du chevalier de Mouhy, de Beauchamp, du duc de la Vallière, de M. II. Lucas ; les Cours de littérature de la Harpe, de Batteux, de Marmontel, de Villemain, de Saint-Marc Girardin; les Siècles littéraires de Desessart; les biographies spèciales de Charles Perrault, de Grimarest, de la Serre, de Voltaire, d’Auger, de ,1. Taschereau ; tous exaltent, encensent, idolâtrent le plus illustre des poètes comiques. Il a été loué sur tous les Ions, en prose et en vers, comme dramaturge et comme philosophe; il n’amanqué d’honneurs ni de son vivant ni après sa mort. 11 fut. aimé du peuple, estimé de ses confrères, protégé par le souverain. Dès ses débuts, aux états de Languedoc (1), le prince Armand de Conti, son condisciple au collège de Clermont, l'accueille cordialement, et lui offre la place de secrétaire. A Paris, Monsieur le présente au roi , qui lui fait dresser un théâtre dans la salle des gardes du vieux Louvre, et lui accorde la permission d’alterner avec les Italiens sur le théâtre du Petit-Bourbon. Quand cette salle est démolie pour faire place à la colonnade, la troupe de Molière trouve un asile au Palais-Royal. Louis XIV le pensionne, le soutientcontre ses ennemis, autorise la représentation du Tartufe, pièce qui, si elle eût. apparu de nos jours, eût encouru certainement le veto de la censure dramatique. Le roi fait plus encore, il est le parrain d’un fils de Molière, tenu en son nom sur les fonts par Charles, duc de Créquy, ambassadeur à Rome et premier gentilhomme de la chambre (2). Le public, cet autre roi absolu, n’a pas moins d’égards pour l’homme qui le corrige en l’égayant. Les Parisiens courent en foule à ses pièces. Les Précieuses ridicules sont jouées pendant quatre mois de suite; à la seconde représentation, le prix du parterre est porté de dix à quinze sous, et celui des autres places est doublé. Sganarellc attire des spectateurs durant quarante jours, malgré les chaleurs de juin et l’absence de la cour, qui assistait aux noces de Louis XIV. La Fontaine écrit à M. de Maucroix, à l’occasion des Fâcheux (5) :

C’est un ouvrage de Molière;

Cet écrivain, par sa manière,

Charme à présent toute la cour.

De la façon (pie son nom court U doit être par delà Rome ;

J’en suis ravi, car c’est mon homme.

Te souvient-il bien qu’autrefois Nous avons conclu d’une voix Qu’il allait ramener en France Le bon goût et l’art de Térence?

Piaule n’est plus qu’un plat bouffon.

Et jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie;

Car ne pense pas qu'on y rie

(1) Ouverts a Montpellier, le 7 décembre 1654.

(2) Registres de la paroisse Saint-Germain l’Auxerrois

(3) Lettre du 22 août 166t.

De maint trait jadis admiré,

El bon in illo lempore .

Nous avons changé de méthode;

Jodelet n’est pins à la mode.

Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d’un pas.

On trouve dans maints recueils du dix-septieme siècle, dans la Muse dauphine de Suhlignv, dans les Lettres en vers de Robinet; dans le Mercure galant divisé , des preuves de l’éclatant succès de toutes les comédies de Molière. Le gaze lier Loret dit que

Pour divertir seigneurs et dames.

On joua l'Ecole des femmes.

Qui lit rire Leurs Majestés,

Jusqu’à s’en tenir les côtes ;

Pièce aucunement instructive,

El tout à fait récréative.

Robinet raconte que plusieurs personnes faillirent être étouffées dans la presse, à la représentation de Tartufe ,

Où l’on oyait crier sans cesse :

« Je suffoque, je n’en puis plus'.

Hélas! monsieur Tartulius,

Faut-il que de vous voir l’envie Me coûte peut-être la vie ! »

Nul néanmoins n’y suffoqua.

Et seulement on disloqua A quelques-uns manteaux et côtes.

Molière n’avait pas seulement les suffrages des feuilletonnistes vulgaires ; Boileau le signalait a Louis XIV comme le plus grand homme du siècle. Racine lui-même, brouillé avec Molière par des discussions d’intérêts, disait;» quelqu'un qui critiquait le Misanthrope : « Retournez-y, examinez mieux; il est impossible que Molière ait fait une mauvaise pièce. » Le maréchal de Vivonne allait voir Molière à Auteuil, le grand Coudé le recevait au Itaincy, ou il faisait représenter Tartufe. L’Académie, quand il mourut prématurément, se disposait à lui offrir le premier fauteuil vacant, et elle lui aurait longtemps auparavant ouvert ses portes, s’il avait voulu renoncer tà la profession d’acteur.

Cette profession, qu’il se faisait, disait-il, un point d’Iwnncur de ne pas quitter, provoqua le déni de sépulture qu’on a imputé à crime à tout le cierge français. Le prêtre qui refusa d’enterrer le comédien avait sans doute ses idées étroites, mais il obéissait logiquement aux lois ecclésiastiques ; l’Eglise n accordait les prières funéraires qu’à des conditions déterminées, précises, inflexibles. Molière les remplissait-il? C’était, un homme de génie et un homme de bien. Il avait réformé les mœurs ; il avait répandu l’aumône à profusion; il avait péri martyr de son humanité, car, lorsqu’on essaya de l’empêcher de

jouer le Malade imaginaire, il répondit par ces mois presque sublimes : « Ah ! que feront tant de pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre? Je me reprocherais d’avoir négligé de leur 'donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. » Le curé de Saint-Euslache n’entrait pas dans ces considérations; Molière n’était à ses yeux qu’un excommunié, décédé sans confession; ce ne fut pas, comme l’a répété M. II. Lucas, dans une biographie récente, « le fanatisme d’un archevêque (pii s’opposa à ce que Molière fût enterré. » Voyons les pièces authentiques, le place.l de la veuve, qui constate le refus deson pasteur, {'ordonnance de l'archevêque, qui permet l’inhumation; elles établissent que les obstacles vinrent du subalterne, et non de l’autorité supérieure, et «pie l’affaire fut réglée d'après les formes ordinaires de la procédure catholique. El isabeth- Claire-Grasinde de Béjart, veuve de Jean-Baptiste Bocquelin de Molière, expose dans sa pétition « que ledict deffunct a demandé auparavant que de mourir, un prestre pour être confessé; qu’il est mort dans les sentiments d’un bon chrétien, et (pie M. Bernard, prestre habitué en l’église Saint-Germain, 1 u y a administré les sacrements à Basque dernier. « L’archevêque, Mgr. Ilarlay de Champvallon, renvoie la requête à son official le sieur abbé de Benjamin, le 20 février 1675, et le même jour, après une enquête préalable, autorise l’inhumation ;

« à condition, néanmoins, que ce sera sans aucune pompe et avecq deux preslres seulement, et hors des œuvres du jour, et qu’on ne fera aucun service solennel. » Les cendres de Molière ne furent pas l’objet d’une mesure exceptionnelle d’intolérance ; l’Eglise avait son code, et elle en lit l'application : voilà tout.

L’admiration qu’avait excitée Molière dans toute sa carrière redoubla quand on l’eut perdu. Il y eut une avalanche d'épitaphes, de stances, d’élégies, de sonnets, d’oraisons funèbres en français et en latin. L’auteur de Tartufe compta, au nombre de ses apologistes, le père Bouhours et Iluet, évêque d’Avranches. En 1674, les comédiens de l’iiôtel de Bourgogne donnèrent l’Ombre de Molière, pièce en un acte et en prose, de Guillaume Marcoucan de Brécourt, créateur du rôle d’Alain dans l’Ecole des femmes. Le 6 mai 1682, on représenta sur le même théâtre les Fragments de Molière, en deux actes et en prose, par Charles Chevillet de Champmêlé. Ces apothéoses imparfaites précédèrent d’environ un siècle l’éclatante manifestation de l’Académie française, qui mit au concours YEIogc de Molière. Le prix fut décerné à Chamfort, dans la séance du 25 août 1769, aux acclamations d’une affluence considérable. La salle était remplie dès deux heures. Quand les académiciens prirent place, on fut surpris de voir siéger parmi eux un vieil abbé que personne ne connaissait. Duclos, secrétaire de la compagnie, annonça que l’étranger était un Boquelin, petit-neveu de Molière,

et « tout le monde applaudit par des battements de mains multipliés (1). «

L’Académie a rendu d'autres honneurs .à Molière, dont le buste, offert, par d’Alembert en 1778, fui placé dans la salle des séances, avec ce monostique de Saurin :

Bien ne manque à sa gloire; il manquait à la nôtre.

Sa statue, sculptée par Duret, occupe, depuis 1856, une des niches de l'Institut, et sa biographie en prose rimée, par Mme Louise Colet , a obtenu le prix de poésie en 1845. Le premier corps littéraire de France a saisi toutes les occasions de prouver qu'il déplorait les circonstances fatales qui l’avaient empêché de posséder Molière.

Les comédiens français l’ont toujours vénéré. A la fin de 1772, ils arrêtèrent qu’on jouerait tous les jeudis une pièce de Molière, et que les rôles en seraient remplis par les premiers acteurs. Le 17 février 1775, anniversaire séculaire de sa mort, ils donnèrent en son honneur l’Assemblée, comédie en un acte et eu vers, suivie d'un ballet héroïque, par l’abbé le Beau de Scbosne. Le lendemain, ils représentèrent la Centenaire, comédie en un acte et en vers libres, par M. Artaud, secrétaire du duc do Duras. Lekain, en annonçant l’Assemblée, exprima « la reconnaissance des comédiens, leur piété filiale envers l’homme de génie, le fondateur et le plus parfait modèle de la bonne comédie, leur bienfaiteur et leur père. » Il déclara que les comédiens réservaient le produit de la représentation à l’érection de la statue de Molière. « Celte annonce, dit Bachaumont, augmenta la foule des curieux et excita la munificence des grands seigneurs. » Cependant, la recette ne s’éleva qu'à trois mille six cents livres, el, au lieu d’une statue, les sociétaires durent se contenter d’un buste en marbre, qui fut commandé à Iloudon, et d’un médaillon en marbre, représen- 1 an L Molière dans sa jeunesse, dont leur lit présent M. de la Ferlé, intendant des menus plaisirs (2). Les comédiens français ont persévéré dans leur gratitude, et depuis qu’on a découvert l’acte de naissance de leur patron, ils n’ont cessé d’en célébrer l’anniversaire par une cérémonie appropriée. La première pièce de circonstance qu’on lui consacra fut Molière, comédie épisodique en un acte et en vers, par Frédéric Dercy, représentée le 13 janvier I s28.

Lorsque les architectes de Vailly et Beyre aîné eurent achevé, en 1782, la salle qu’on appelle aujourd’hui l’Odéon, le nom de Molière fut donné a l’une des rues voisines, et son buste posé à la place d’honneur, sur la cheminée du foyer. La première pièce jouée au nouveau théâtre, le 9 avril, l'Inauguration, pat Imbert, avait pour personnages prinei-

(1) Mémoires de Bachaumont, t. IV, p. 298.

(2) En 1778.

paux le génie de Corneille et le génie de Molière. Ce dernier prononçait ces vers :

Pour moi, je l’avoflrai, quand on eut vu Molière, Tomber sous le ciseau fatal,

Je voulus, pour garder sa gloire tout entière,

Qu’il eût des successeurs, et non pas un rival.

Trois jours après, on répétait Molière à la nouvelle salle , ou les Audiences de Thalie , par une société de gens de lettres.

C’était encore un hommage à Molière. Le fauteuil sur lequel il avait .joué le Malade imaginaire était religieusement conservé à l’Odéon , et fut consumé dans l’incendie du 28 ventôse an vii.

Ce qui s’est récemment passé démontre combien le nom de Molière éveille de sympathies. Aussitôt qu’on a su que M. Ihichûlel refusait de présider la cérémonie, comme si elle eût été seulement parisienne et non pas nationale, toute la littérature s est émue. Les journaux ont échangé d’acerbes récriminations, le conseil municipal a interpellé M. de Rambuteau, l’Académie a délibéré; les députés de la Seine se sont réunis , et quatre d’entre eux , MM. Jacqueminot, Taillandier, Ganneron et Moreau, se sont transportés chez M. Duchatel, qui, persistant à décliner sa compétence, a laissé au pré¬

fet de la Seine l'honneur de diriger l’inauguration. Le jour fixé, malgré la température, malgré l’étroit espace, les gardes municipaux, les obstacles réels et factices, qiiel concours! quels transports! quelle fête populaire ! La multitude, refoulée dans les rues adjacentes, saluait de loin le monument par de bruyantes acclamations ; des groupes nombreux garnissaient les fenêtres et les toits; des cris de vive Molière ! retentissaient jusque dans la rue Beaujolais, et quand les inaugurateurs se sont retirés, une procession de citoyens de toutes les classes a recommencé l’inauguration. Les poissardes même s’étaient cotisées pour offrir des bouquets au glorieux fils du tapissier Poquelin. Le soir, au théâtre, on a applaudi Tartufe comme si ou l’eût écouté pour la première fois : l’enthousiasme était si grand, si universel, si absolu, qu’on a trouvé bons tous les vers composés pour la circonstance. Et, pendant les heures employées à cette solennité, vous aussi, sans doute, habitants des provinces, vous y preniez part mentalement; vous consacriez vos pensées à Molière, vous vous entreteniez de sa gloire , et vous relisiez avec une recrudescence d’admiration les chefsd’œuvre qu’il a laissés.

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