INTRODUCTION
i les principes îles beaux - arts ne peuvent être mieux développés que par ceux qui les ont mis en pratique, les artistes, il faut en convenir, n’étant pas plus exempts des préjugés que les autres hommes , sont aussi quelquefois excités par l’intérêt personnel ou par les passions à produire et à défendre d'étranges paradoxes.
Michel-Ange, écrivant sur son art, aurait pu soutenir, comme il le disait, <]>te la peinture h J'Imile ne convenait gu a des femmes ou à des hommes sans énergie; et le Poussin, malgré l’esprit philosophique qui le caractérise, malgré l’étude particulière qu’il fit des procédés de l’école vénitienne, aurait pu entreprendre de prouver que le coloris est le palliatif de l’ignorance ; mais aurait-on moins de vénération pour les excellents préceptes qu’ils nous auraient laissés, parce qu’on rencontrerait un petit nombre
d’erreurs évidentes dans quelques-unes de leurs leçons ?
La source de ces erreurs est dans notre amourpropre. Lorsque nous nous occupons d'une poétique, il nous [lersuade de la composer de manière à ce <|ue nous en lirions le plus grand avantage. Ainsi, plus il y aura de parties faibles dans le talent de l’artiste écrivain, plus il sera à craindre qu’il n’établisse autant de principes destinés uniquement h justifier scs défauts.
Il est donc utile, pour bien juger de la doctrine d’un artiste, de connaître son talent, son éducation, son caractère, toutes les circonstances enfin qui peuvent avoir infiué sur ses opinions.
C’est dans cette vue que nous croyons devoir communiquer à l’Académie quelques renseignements sur M. Fuseli, auteur de lettres sur la peinture dont nous offrons ici la traduction.
M. Fuseli ou Fuesseli, né en Suisse, a fait d’excellentes études classiques, après lesquelles il a étudié la médecine, qu’il a même exercée pendant quelque temps. 11 a donc commencé trop tard l’élude de la peinture, car l’expérience a prouvé que les éléments
T. II
de cet art ne peuvent être appris que dans l'adolescence. D’abord les organes n’ont plus, au delà de cet Age, la souplesse nécessaire pour le mécanisme de l’exécution; et ensuite, l’imagination étant trop remplie, il n’est plus possible d’avoir cette attention continuelle et, en quelque sorte, servile, qui est indispensable pour apprendre à imiter avec précision.
En elTet, alors que l’on commence à dessiner, si l’on est tourmenté du désir de substituer d’autres formes à celles que l’on a sous les yeux, on ne saura jamais imiter : on pourra bien, dans la >uite, produire des ouvrages qui offriront une sorte de magie ou de grâce; maison n’y trouvera rien de vrai.
Peu de nos artistes ont vu des tableaux de M. Fuesseli, mais on connaît plusieurs gravures d’après lui : Cordelia aux pieds du roi Lear, les Sorcières de Macbeth , le Cauchemar, Guillaume Tell, etc., etc. N’existât-il de lui que la figure placée au frontispice de son livre et qui représente le Silence, elle pourrait donner une idée de sa manière de sentir dans les arts.
Si l’on peut exprimer le Silence par une attitude semblable, comment exprimera-t-on l’extase d’une prêtresse de Delphes (4) ?
En sa qualité d’étranger, M. Fuesseli doit avoir, contre l’école française, des préventions qui se seront fortifiées en Italie et surtout en Angleterre. A l’exception du voyage qu’il a fait en France, après la paix d’Amiens (et ses discours étaient déjà imprimés), aucune circonstance n’a pu l’instruire de la régénération de notre école. Il est donc naturel qu’il nous ait jugés sur ce que nous étions il y a cinquante ans. Il devait, sans doute, mettre moins d’amertume dans sa critique; mais est-il possible d’être juste, lorsqu’on est dominé par une imagination ardente et par des préventions ?
Cependant ce n’est pas seulement à ses préventions contre les artistes français en général qu’il faut attribuer le ton d’humeur avec lequel il combat Falconet, puisqu’il emploie tous les ménagements de l’urbanité lorsqu’il discute les opinions de Reynolds, qui partageait celles du statuaire français. La véritable cause de son animosité contre celui-ci , c’est la rivalité littéraire ; et M. Fuesseli aurait bien plus aisément pardonné à l’artiste d’avoir été entraîné par le mauvais goût de son siècle, qu’au littérateur d’avoir osé jeter le gant aux savants de son
(t) Nous 1 appelons le Silence, parce que fauteur a sur le médaillon le mot grec 2i*yÀ, dans la crainte, vrais blablement, qu’on ne s’y trompât. Et, en effet, une (igun •' les jambes croisées, comme nos garçons tailleurs, les aussi croisés, presque dans le même sens, entre les jambe tète penchée en avant, ne laissant voir que le vertex d’o cheveux épars tombent sur les bras et sur les jambes, elle ligure, disons nous, pouvait représenter tout ce q aurait voulu, excepté le Silence.
temps, et. d’avoir soutenu contre eux que le imminent des écrivains de l'antiquité, en matière d’an n’était pas plus infaillible ni plus irréfragable que celui des savants de nos jours. Celte hardiesse d’opinion était, dans les idées de M. Fuesseli, une impiété qui devait enflammer son fanatisme pour les anciens.
Falconet, n’ayant commencé à lire leurs écrits qu’aprèsavoir étudié son art, devait soumettre leurs opinions au jugement de sa raison. Aucun préjugé d’enfance ne l’avait accoutumé à reconnaître dans les Grecs et dans les Romains une supériorité de lumières sur les modernes.
Sa première éducation avait été totalement négligée ; mais il suppléa aux études de collège par muforce de tète peu commune. Ne avec un tempérament trop irritable, il ne put, comme tant d’autres lui en avaient donné l’exemple, supporter la prétention de quelques gens de lettres, ses contemporains, qui voulaient juger les arts et diriger les artistes, parce qu’ils savaient lire Homère et Cicéron dans leurs langues originales. Il se fit contre eux le champion des artistes, et, pour se préparer à cette lutte, il commença, à trente-cinq ans, l’étude des langues anciennes, afin de combattre ses adversaires jusque dans leurs retranchements.
M. Fucssdi, au contraire, lorsqu’il commença l’étude de la peinture, était très-versé dans la littérature ancienne, elles préjugés de sa première éducation influèrent nécessairement sur sa manière de voir l’art. Il dut croire, avec Cicéron, que le défaut de couleur et le Ion sale des anciens tableaux étaient des titres à l’excellence. Il dut croire, avec Quinlilien et plusieurs autres, qu’il suffisait de s’exalter l’imagination par la lecture d'Homère pour apprendre, comme Zeuxis et Phidias, à caractériser Jupiter.
On trouve dans M. Fuesseli deux hommes bien distincts, le littérateur et l’artiste.
Comme homme de lettres, il a été entraîné à former des conjectures, peut-être plus savantes qu utiles, sur l’état de l’art en Grèce, à des époques dont il ne nous reste aucun monument authentique ; mais, d’un autre côté, l’étude et 1 exercice de la peinture lui ont donné des connaissances qui u appartiennent qu’aux artistes seuls.
Il y a sans doute, dans l’ouvrage de !W. tuesseli . des principes que l'on peut contester et d autres qui, pris rigoureusement à la lettre, pourraient égaré) ; mais, dans l’état où se trouve actuellement parmi nous l’enseignement des arts, si quelques élèves étaient disposés à croire qu’en méditant sur Jlomctc ils rivaliseront avec les Grecs, ils ne seraient pas destinés par la nature à devenir de grands artistes , et il n’y a pas un élève, commençant a dessiner, qm ne soit déjà persuadé qu’il y a plus a profiter dans l imitation et dans la comparaison de ce que la nature et les chefs-d’œuvre des Grecs ofireut de phis
Beau, que dans la lecture des meilleurs écrivains de l'antiquité.
Au reste, il ne nous appartient pas de prévenir le jugement de l’Académie sur cet ouvrage. Notre unique intention, en le traduisant , a été de la mettre à portée d’apprécier le présent qu’elle a reçu.
Les idées de M. Fuesseli s’élèvent quelquefois inopinément dans les régions les plus abstraites, où l’imagination la plus active ne peut les suivre sans une extrême difficulté; ses expressions, dictées alors par l’enthousiasme, se couvrent d’une obscurité qui doit en dérober le sens. En général, son style est approprié à ses idées, et ses idées portent le caractère du genre qu'il affectionne et que les Grecs nommaient pnllios. Nous n’avons pas cru devoir, dans notre traduction, imiter sa manière d écrire, et nous nous sommes borné a faire connaître sa pensée aussi fidèlement qu’il nous a été possible, bien persuadé que lorsqu’un artiste parle des arts pour l’instruction élémentaire, pour l’instruction pratique, ou même pour former le goût de ses auditeurs, il ne peut être trop simple, puisque c’est le seul moyen d’être clair.
P. Mérimée.