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Luc I A N I I M A G I N ES.
INTRODUCTION. — LA GRÈCE EST LA MÈRE DES ARTS. — SOM¬ MAIRE DES CAUSES MORALES ET POLITIQUES. — CONJECTURES SUR LES PROCÉDÉS MÉCANIQUES DE L*ART — ÉPOQUE DE LA PRÉPARATION. — POLYGNOTE. STYLE ESSENTIEL. — APOI.LO- DORE. STYLE CARACTÉRISTIQUE. — ÉPOQUE DE l' ÉTABLISSE¬ MENT. 7.EUX1S, PARR1IASIUS, TIMANTHES. — ÉPOQUE DE LA PER¬ FECTION. EUPO.MPE, APELLES, ARISTIDE. EUPHRANOV.
La tâche qui ni est imposée est au moins aussi difficile qu’honorable à remplir. En effet, si ce n’est pas une entreprise aisée de discourir sur un sujet quelconque avec vérité, clarté et précision, devant des auditeurs de toutes classes ou réunis par hasard, devant des hommes qui n’ont pas les premières notions du sujet, ou dont la curiosité seule ne peut pas même captiver l’attention, combien doit-il être difficile de parler systématiquement d’un art devant une assemblée choisie, composée de professeurs qui ont également illustré leur nom par la théorie et par la pratique de cet art ; de censeurs dont le goût s’est
formé et perfectionné par l’étude contemplative et par la comparaison , et d’élèves enfin qui, tendant tous au même but, attendent qu’on leur indique la meilleure et presque toujours la plus courte voie, pour y arriver avec honneur et utilité.
Le professeur doit enseigner aux élèves « les prin- « cipes de la composition, former leur goût sur le « dessin et sur le coloris, fortifier leur jugement.
« mettre sous leurs yeux les beautés et les imper- « fections des ouvrages célèbres, le mérite particu- « lier et les défauts des grands maîtres, et, finale- « ment, les placer dans les sentiers les plus droits « et les plus faciles pour leurs progrès (-1). » Si ces différentes obligations supposent dans l’élève un fonds suffisant de connaissances élémentaires, quelque habileté dans leur emploi, une forte volonté d’exercer son jugement et sa main, et surtout une grande docilité; elles exigent, aussi, de celui qui est chargé d'y satisfaire, une instruction fondée sur une théorie, nourrie et mûrie parla pratique, une nombreuse collection de matériaux choisis et préparés, une grande clarté dans la méthode et dans l’explication, une imagination plaçant les objets sous des points de vue différents de ceux où ils apparaissent communément, une imperturbable présence d’esprit, et cette fermeté, résultant du sentiment intérieur de sa force qui, en s’abaissant à corriger des fautes, ne lient être fléchie par aucune considération. Comme des conditions semblables décourageraient un mérite supérieur au mien, l’espoir que je conçois d'obtenir votre approbation, tout modeste qu’il est, repose en grande partie sur cette indulgence dont vous pouvez honorer ma bonne volonté et que vous refuseriez à mes talents.
Dans le développement de mon plan, je crois devoir préférer une marche méthodique qui me fournira les moyens, quand l’occasion s’en présentera, de parler plus complètement de certaines parties de l’art, tandis que l’abondance des autres, qui paraissent ou qui peuvent être réellement plus importantes, me forcera de les écarter brusquement ou de ne pas les traiter avec toute l’attention qu’elles méritent. Le premier discours présentera une esquisse plus critique qu’historique de l’origine et des progrès de l’art ; nous bornerons nos recherches à l’époque où les faits et les communications positives ont remplacé les conjectures. Cette époque offre deux divisions naturelles : l’art chez les anciens, sa renaissance parmi les modernes. Chacune de ces divisions se divise en trois périodes : la préparation, l’entier établissement et le raffinement.
Le second discours traitera des sujets qui ne conviennent qu'à la peinture ou à la sculpture, et, en les distinguant de ceux qui appartiennent à la poésie, nous tâcherons de déterminer les limites réci-
(I) Extrait des règlements de l’Académie royale de Londres. Article Professeurs (p. 21).
proques (ic ces. deux arts, d’après la différence essentielle de leurs moyens et de leurs matériaux, (le discours établira la distinction de trois genres principaux de peinture : l’épique, le dramatique et l’historique. Ces trois genres ont pour branches collatérales les portraits de caractère, les paysages et les autres genres inférieurs d’imitation.
Nous examinerons, dans le troisième discours, le dessin, la correction, la copie, limitation, le style, ainsi que ses qualités comme essentiel, idéal, caractéristique ; nous dirons comment on s'en écarte ; nous classerons les modèles qui nous sont parvenus des monuments de l’ancienne sculpture.
Nous destinerons le quatrième discours à l'invention, dans son sens le plus général et le plus particulier, en tant qu’elle découvre, choisit et combine le possible, le probable et les sujets de la nature les plus connus, de manière à frapper par la nouveauté.
Le cinquième discours aura pour objet la composition et l’expression qui vivifie et qui pare l’invention.
Nous finirons, dans le sixième discours, par des observations sur le coloris, sur les draperies et sur l’exécution.
Telle est la série régulière de considérations sur un art qui en offre une source inépuisable, sur lesquelles je me propose de fixer votre attention, dans un dernier discours, si ma santé et les circonstances secondent mes désirs. Quant à présent , l'exubérance du sujet, le mérite de chacune de ses parties, les différentes manières de les etudier qui se présentent d’elles-mèmes dans un cours, mes occupations indispensables et quelques obstacles, que je ne puis ni prévoir ni éviter, ne me permettent de vous offrir que des fragments. Le premier discours, ou 1 histoire critique du style ancien et moderne , présente deux sujets d’études par sa richesse et, à mon a\is, par son importance. Le troisième discours contiendra les sujets qui sont particulièrement propres à l’art et à l’invention, tires du second et du quatrième discours et liés ensemble par une analogie sensible.
Mais, avant de nous occuper de l’histoire du style, il me paraît indispensable de convenir, entre nous, de la valeur des termes que nous emploierons pour en parler, afin que mon vocabulaire technique, qui est à peu près le même que celui de votre dernier président, ne se trouve pas en opposition avec celui de mes auditeurs. Je me borne, en ce moment, à quelques-uns des termes les plus remarquables, comme nature, beauté, grâce, goût, copie, imitation, génie, talent. Par nature, j’entends les principes généraux et permanents des objets visibles, qui ne sont altérés ni par des accidents, ni par des maladies, ni par la mode, ni par des habitudes locales. Le mot nature exprime une idée collective; et quoique chaque individu d une espèce porte le caractère
de la nature, un objet isolé ne l’offre jamais dans in perfection. Pour vous expliquer ce que j’entends par beauté, je ne prétends pas vous égarer avec moi dans les idées abstraites et les rêveries romanesques de la philosophie platonicienne, ni examiner même si elle est le produit d’un principe simple ou composé. Comme idée locale, la beauté g st une princesse despotique exposée à toutes les anarchies du despotisme : aujourd'hui sur le trône, et demain sans empire. Ce que nous appelons beauté, c’est cet ensemble harmonieux de la forme humaine, cette union enchanteresse de toutes ses parties, pour une seule fin, ce résultat des modèles que nous ont laissés les anciens, nos grands maîtres dans cet art, et dont les modernes, en les imitant, ont prononcé respectueusement la supériorité.
Par grâce, j’entends cet équilibre facile dans le . mouvement et dans le repos, jet du caractère et produit de la propriété du sujet, qui n’est jamais en deçà ni au delà de ce qu’exige la nature. Appliqué à l’exécution, ce mot signifie l’adresse savante avec laquelle on cache les moyens qu’on a employés et les difficultés qu’on a surmontées pour produire cet effet. Quand on prononce le mot goût, on ne veut pas dire simplement ce qui est indispensable pour Part; le goût indique les degrés d’excellence et s'étend, par la comparaison, de la justesse à la perfection. Notre langage, ou plutôt ceux qui l’emploient, confondent généralement, en parlant de notre art. la copie et {'imitation, quoiqu'elles différent essentiellement l’une de l’autre dans leurs opérai ions <*( dans leurs moyens. 11 ne faut, pour copier, qu’un coup d’œil juste ou une main facile, sans la moindre prétention à la faculté de choisir ou de rejeter, tandis que c’est, le choix, dirigé par le jugement ou par le goût, qui constitue T imitation ; et personne n a jamais élevé le copiste le plus fidèle au noble rang de l’artiste. L imitation, chez les anciens, était essentiellement caractéristique, idéale. L imitation essentielle dépouillait la nature de tout accident, de tout défaut, de tout superflu. L’imitation caractéristique établissait les rapports de l’objet particulier avec la forme générale. L imitation idéale élevait l’objet entier et toutes ses parties au plus haut degre d’harmonie. Je ne parlerai du génie qu’avec beaucoup de réserve, car aucun mot n’a été applique avec plus d’indifférence. Par génie, j’entends celte puissance qui agrandit le cercle des connaissances humaines, qui découvre de nouveaux sujets dans la nature ou qui combine d’une manière nouvelle k* sujets connus; le talent, au contraire, recueillis classe et perfectionne les découvertes du génie.
Traduit de, l’anglais par F. Mkrimke.
[La suite à la prochaine livraison.)
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it.NEsïiisE avait un cousin, M. I‘ ierre d'UscIas , propriétaire aux environs d’Olargues. Le cousin l’avait recherchée en mariage, et, comme beaucoup d’autres , avait été refusé ; mais la voyant écarter tour à tour chaque prétendant à sa main , il s’était mis, plein de philosophie, à espérer du temps, et demandait à la chasse des consolations.
— Quand ma cousine sera lasse de dire non à tout le monde, il faudra bien qu'elle se décide à répondre oui à quelqu’un. Ce quelqu’un sera moi, pensait-il. La patience était son moyen de séduction.
Pierre d’UscIas avait donc établi autour de sa cousine un système de surveillance qui lui permettait de connaître toujours au juste lequel de ses rivaux devenait dangereux par ses assiduités. Ce système n’avait pas tardé à lui faire connaître que quelque chose d’inusité se passait au château. Il essaya de percer ce mystère en causant avecErnestine qu’il voyait fréquemment; mais sa finesse de montagnard échoua contre la ruse que l’amour inspire aux plus naïves personnes.
Un jour cependant il entraîna sa cousine sous
une verte allée de platanes qui descendait du château jusqu’au bord d’une petite rivière voilee de peupliers. Pierre d’UscIas avait sur les lèvres un certain sourire narquois qui ne présageait rien de bon; Ernestine fredonnait en l’observant du coin de l’œil.
— Vous savez, chère cousine, dit enfin le propriétaire, <pie je suis le chasseur le plus déterminé de la contrée.
— Vos chiens font assez de bruit pour que nul ne l’ignore.
— Or, il m’arrive parfois, tout en courant les bois, de fort singulières aventures.
— Vraiment! quelque rencontre avec une belle inconnue que vous aurez sauvée des poursuites d’un chevalier félon ?
— Non pas! Je ne suis pas assez héros de roman pour faire de ces prouesses.
Ernestine lança un regard rapide à Pierre; le même sourire flottait sur la bouche du chasseur.
— Ces aventures, reprit-il, tiennent à ma profession; quand on se lève le malin, avant le jour, et qu’on se couche le soir, après la lune, pour surprendre le gibier, on voit souvent d’étranges choses; mais ce n’est .pas toujours ce qu’on attend qu’on découvre.
Ici Pierre lit une pose; Ernestine cueillait des marguerites, mais le cœur lui hat lai t bien fort.
— Croiriez-vous, continua l'imperturbable cousin, que hier au soir, à la tombée de la nuit, j’ai vu passer sur la lisière du bois deux jeunes gens qui marchaient fort près l’un de l’autre, ma foi ! Tenez, ds se sont assis là-bas au pied de ce gros noyer; les ténèbres les y ont surpris. Sans doute iis se (lisaient des choses bien intéressantes. Ce matin, à l’aube, je les ai revus ; mais cette fois du côte de la rivière, à l'endroit où elle fait un coude; ils sortaient du parc et se sont blottis dans l’ombre sous les saules. J’allais au bord de l’eau pour surprendre des ramiers; j’ai trouvé deux tourterelles!
Ici le cousin partit d’un gros éclat de rire. Ernestine rougit.
— Vous ne devinez pas qui ça peut être, ma cousine? ajouta le chasseur.
— Non vraiment , répondit la jeune li Ile avec un trouble extrême.
— Ah ! vous avez ordinairement plus de perspicacité. Voulez-vous que je vous le dise, moi? Les deux jeunes gens, c’était vous et...
— Silence! je vous en prie! s’écria Ernestine tremblante. S’il ne se fût pas agi d’un malheureux, d’un proscrit, qu’une indiscrétion peut perdre, déjà |e me serais confiée à vous.
— Oh ! interrompit M. d’Usclas, je ne tiens pas du tout, veuillez le croire, à servir de confident à des amourettes.
Ernestine pâlit ; elle leva sur Pierre un regard plein de dignité.
— S’il ne vous plaît pas d’entendre celle contidence, monsieur mon cousin, lui dit -elle d’une voix ferme, il ne me plaît pas, à moi, que vous interveniez dans des affaires qui ne vous concernent en rien.
— Cependant, ma cousine, murmura le chasseur un peu étourdi par la vivacité de la réplique, quand il y a dans votre conduite des apparences qui peuvent vous condamner, je dois en bon parent...
— Je ne connais ici personne que ma grand’mère, Mme la baronne d’Usclas , qui ait le droit de me donner des avertissements, reprit la jeune fille avec force, et si elle approuve ce que je fais, nul n’a le droit de le trouver mauvais.
En achevant ces mots, Ernestine salua son cousin, et se retira.
— Au diable la liseuse de romans ! s’écria le montagnard en brisant un jeune peuplier avec la crosse de son fusil. Mais, par saint Pierre, mon patron , j’aurai ma revanche !
A quelques jours de là, vers midi , tandis que Frédéric de Salvau se promenait le long d’un petit sentier dans une vallée où parfois Ernestine et lui portaient leurs pas, il fut brusquement abordé par le garde champêtre de la commune qui lui demanda ses papiers.
— Parbleu! pour qui me prenez-vous? s’écria Frédéric, qui le plus souvent ne pensait guère à sa proscription ; il n’y a que les voleurs qui en aient.
— Ma foi, monsieur, je vous prends pour quelqu’un qui se promène trop souvent la nuit. Veuillez me suivre chez monsieur le maire.
M. de Salvau n’avait garde d’en rien faire; il allait sans doute avoir recours à l’argument irrésistible de Figaro, lorsqu’aux deux extrémités du sentier parurent à la fois Pierre d’Usclas et le substitut, et Mlle des Fieux «pii accourait au rendez-vous.
Frédéric comprit que l’heure fatale était arrivée; il se résigna.
Lorsque Ernestine aperçut le garde champêtre auprès de Frédéric, elle comprit qu’un danger nouveau menaçait celui à qui elle servait de providence. Elle hâta sa marche, et, toute pâle d’une émotion secrète, se suspendit au bras du jeune homme.
Pierre s’avançait, suivi du substitut, auquel il sembla d’un coup d'œil rapide indiquer Frédéric.
— Un magistrat ! dit tout bas Ernestine à l'oreille du faux proscrit. Mon Dieu! vous êtes perdu!
— Je le sais, lui répondit Frédéric; mais, ajouta-t-il en lui - même, ce n’est pas comme elle le pense.
Au moment où Mlle des Fieux s'attendait à quelque redoutable interrogatoire, le substitut, après avoir considéré Frédéric, lui tendit brusquement la main.
— Quoi! c’est donc vous? s’écria-t-il. Tandis que votre oncle et tous vos amis inquiets cherchent vos traces sur les grandes routes, vous vous cachez, comme un poète, sous ces frais ombrages!
Frédéric aurait volontiers cherché querelle au substitut pour lui imposer silence, mais l’impitoyable magistrat se gardait bien de comprendre ses mouvements et ses coups d’œil.
— Ce que vous avez fait là n’est pas bien; on ne quitte pas ainsi ses amis, surtout un respectable parent dont on doit hériter. Si j’avais eu l’honneur d’èlre neveu de M. de Chaux, je n’aurais pas si brusquement pris congé de lui, reprit le substitut en riant.
A ce nom de M. de Chaux, Mlle des Fieux quitta vivement le bras de M. de Salvan, pâlit, le regarda un instant avec angoisse, lit quelques pas en chancelant, et tomba évanouie.
Avant que Frédéric fût revenu de sa stupeur, le substitut et M. d’Usclas avaient transporté Mlle des Fieux au château.
Vers le soir, M. de Salvan reprit, tristement le chemin de Saint-Pons sans être parvenu à revoir celle qu’il aimait bien plus encore, maintenant qu il craignait de l’avoir perdue pour jamais.
Pendant la nuit, mille projets insensés roulèrent dans son esprit. M. de Chaux, à qui il avait fait
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part de sa téméraire entreprise, ne savait quelles consolations lui prodiguer, quelles espérances faire luire à ses yeux.
Vers le matin cependant, Frédéric allait partir pour Olargues avec la ferme résolution de se brûler la cervelle sous les fenêtres d’Ernesline si elle refusait de l'entendre, lorsque son groom, tout essoufflé, lui remit une lettre qu’un valet de ferme venait d’apporter.
Frédéric rompit vivement, le cachet ; l’écriture de la suscription lui était bien connue.
«Vous m’avez indignement abusée , monsieur, « disait la lettre; je vous avais accueilli avec con- « fiance, et vous vous êtes joué de ma crédulité. Si « l’amour que vous me juriez hier encore pouvait « être sincère, il serait votre châtiment; mais vo- « tre cœur sans doute mentait comme vos lèvres. « Adieu; je vous pardonne et je pars. Vous ne me « reverrez jamais.
« Ernestine. »
Frédéric oublia le substitut et le cousin, sauta sur un cheval et partit au galop.
Si elle lui avait écrit, n’était-ce pas qu'elle l’aimait encore ?
La chaise de poste qui entraînait I>I I le des Fieux et sa grand’mère suivait la route de Béziers ; le valet de ferme l’avait confié tout bas au groom ; elle allait grand train , mais Frédéric la poursuivit si bien à franc étrier, qu’à huit ou dix lieues de Saint-Pons il aperçut enfin la poussière que faisaient voler les roues de la voiture.
Les chevaux, lancés par un postillon maladroit, descendaient une côte au galop; la chaise de poste effleurait les bords d’un ravin profond où le moindre faux pas pouvait la culbuter; Frédéric comprit le danger, enfonça les éperons dans les flancs de son cheval, et vint avec l’impétuosité de la foudre se précipiter sur l’attelage qu’il parvint à arrêter. Luimême roula sur le chemin; mais la voiture était immobile. Six pouces de terrain la séparaient de l’abîme.
Quand Frédéric ouvrit les yeux, sa tête reposait sur les genoux d’Ernestiue ; meurtri et sanglant de sa chute, il ouvrit la bouche pour implorer son pardon, deux grosses larmes coulaient lentement sur le visage décoloré de la jeune fille.
— Me pardonnerez- vous? murmura Frédéric. Et doucement il prit ses mains.
Ernestine rougit, et, penchant sa tête sur le sein de sa grand’mère, laissa ses mains tremblantes aux mains du jeune homme.
Le soir même, M. Frédéric de Salvan rentrait au château , mais cette fois du moins en qualité de fiancé de Mlle des Fieux.
La première visite qu’il reçut lorsqu’il se rendit, le lendemain à Saint-Pons, ou M. de Chaux l’atten¬
dait, fut celle de M. Pierre d’Usclas. Le cousin avait fait éclater tout son ressentiment à la nouvelle des fiançailles de celle que si patiemment il avait attendue.
Frédéric, qui ne songeait guère à tuer personne, allait lui tendre la main, lorsque M. d’Usclas lui demanda brusquement des explications sur sa conduite.
— Elle est claire, monsieur, répondit Frédéric: j’aime mademoiselle votre cousine, et elle a bien voulu m’accorder sa main.
— Vous n’ignoriez pas cependant que j’avais des droits antérieurs aux vôtres, des droits incontestables, ceux qui proviennent de l’ancienneté?
— Ce sont précisément ceux-là qu'on peut le moins invoquer auprès des femmes. D’ailleurs Mlle des Fieux avait, je crois, déjà décliné l’honneur de vous appartenir.
— Vous plaisantez, je crois ! s’écria Pierre ; mais sachez bien <jue je ne souffrirai jamais qu’un Parisien vienne épouser la plus jolie et la plus riche héritière du pays, celle-là même que j’avais choisie.
— Je connais tout votre bon goût; en vous imitant j’étais sûr de bien faire.
M. d’Usclas voulut répliquer. Frédéric l’arrêta.
— Mon Dieu ! reprit-il en souriant, permettezmoi de ne pas me fâcher; l’amour n’a plus laissé de place à la colère dans mon cœur. Vous allez, j’imagine, me proposer un duel. Si vous y tenez absolument, je ne refuse pas d’échanger une balle avec vous; mais quel sera le résultat de cette belle équipée? Mlle des Fieux vous en aimera-t-elle davantage après ? C’est au moins douteux. Et si par hasard je vous tuais, qui donc, s’il vous plaît, maintiendrait les saines traditions du noble art de la vénerie sur les terres d’Usclas? Croyez-moi, restons amis; vraiment je vous en voudrais trop si vous m’exposiez à vous casser un bras !
Pendant ce discours, M. d’Usclas avait fort attentivement considéré une panoplie de sabres , de pistolets, d’épées, de carabines, suspendus au mur; leur présence faisait supposer que M. de Salvan connaissait intimement l’usage de toutes ces armes avec lesquelles on débarrasse si facilement le prochain d’une vie importune; sans hésiter, il tendit la main à Frédéric de Salvan.
— Vos raisons sont excellentes, lui dit-il ; je suis de vos amis.
Frédéric de Salvan occupe aujourd’hui un emploi considérable à la cour des comptes , et dans la jeune femme qui fait avec tant de grâce et de prévenance les honneurs de son petit hôtel de la rue d’Anjou- Saint-IIonoré, on ne reconnaît plus la sauvage indépendance de Mlle des Fieux.
De la Dame blanche de Saint-Pons il n’est resté que le cœur et la beauté.
A médée A eu a un.
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