COLLECTION DE M. MARCOTTE, D’ARGENT EU IL
a colieclion de rnnnsieur Marcotte est bien précieuse pour l’œuvre d’un des plus grands peintres du dix-neuvième siècle, de Léopold Robert.
Nous avons raconté dans la vie de Robert ses touchantes relations avec M. Marcotte et leur longue amitié. Lorsque Robert était pauvre et découragé, c'est M. Marcotte qui le soutenait de sa protection généreuse. Lorsque le succès et la gloire vinrent visiter le noble artiste, c’est à M. Marcotte qu'il confia ses sentiments intimes et ses espérances ; c’est M. Marcotte qui lut aussi le seul confident de cette passion fatale dont Robert est mort.
Léopold Robert n’a guère fait de tableau sans consulter de loin son ami. Les lettres où il exposait ses idées et ses désirs, et ses projets de peintre, étaient le plus souvent accompagnées de dessins ou d'ébauches sur lesquels M. Marcotte était appelé a donner un conseil. Rour constater un progrès, pour expliquer une intention, Robert envoyait une image. Admirable correspondance qui forme aujourd'hui un musée de peintre, où l’on peut suivre la vie et le talent de l’artiste que la France a tant regretté.
Un trouve donc chez M. Marcotte tableaux terminés , ébauches, études, dessins magnifiques, cro¬
quis légers a la plume, gravures, lithographies, copies faites par Auréle Robert, et enfin un gros volume plein de lettres . de manuscrits et île notes autographes de Léopold Robert. Quelques fragments de ces Lettres éloquentes ont été publiés par M. de Léeluze. Peut être M. Marcotte se décidera- 1- il à publier l’ensemble de cette correspondance si intéressante pour les arts et si honorable pour lui comme pour son ami.
M. Marcotte possède six ou huit ouvrages de Robert qui se rapportent au tableau des Pêcheurs. On sait que Robert voulait faire quatre grandes compositions pour représenter les principaux peuples de 1 Italie. Après la Madone de l’Arc, qui est du pays napolitain, après les Moissonneurs de la campagne de Rome, il se tourna vers Venise, la \ille de la couleur et du drame. Sa première pensée s’arrêta sur une scène de Carnaval , dont il lit une esquisse à la plume, (’.’est une foule vivante et agitée, une bacchanale pleine de folle gaieté. Mais tout a coup ses impressions se rembrunirent; car c’est à Venise qu’il renouvela sa correspondance avec la femme dont le souvenir ne le quitta jamais; et c’est là qu il perdit bientôt l'espoir d’en être aimé. Le Carnaval ne convenait plus a ses dispositions mélancoliques. Alors il rêva le beau drame des Pêcheurs, une scene d’adieu, de séparation et de désespoir.
Le premier dessin des Pêcheurs de l’Adriatique fut donc envoyé à M. Marcotte. Le patron de h> barque est au milieu de la composition, sur le pre-
mier plan. Il est vu de face, debout et accoté aux agrès, dans l’attitude delà méditation. A droite et à gauche, les figures de femmes et de pêcheurs, symétriquement rangées, sont à peu près les mêmes que dans le grand tableau. Voici la jeune madone debout avec son enfant entre les bras; voilà la vieille mère assise contre le mur; mais les accessoires sont différents. Outre ce dessin à la plume, Hobert arrêta sa conception dans une magnifique esquisse peinte que possède aussi M. Marcotte, et qui est incontestablement l’un des ouvrages les plus parfaits de 1 auteur. Ici, le talent de Bobert a plus de verve, plus d abandon, plus de spontanéité que dans ses tableaux finis. C est dans les esquisses surtout que les (jualités des maîtres sont vivement écrites. Léopold Hobert n’a jamais été aussi coloriste , aussi riche, aussi abondant et aussi souple que dans celte fleur de poésie. Legrand tableau en est le fruit; mais il a moins de parfum, moins de fraîcheur et d’éclat.
Cependant cette ordonnance de la scène ne satisfaisait point encore Hobert. Les trois figures principales étant à la même hauteur sur le même plan, sa méthode habituelle d une composition pyramidale à la manière du Poussin se trouvait violée. Tous les tableaux de Hobert ont cette même forme conique, quels que soient le nombre et les attitudes des personnages. L'Improvisateur, la Madone île l'Arc , les Moissonneurs, sont disposés dans ce système inflexible. Il fallait dont exhausser son pilote à la crete du groupe, au sommet de la pyramide. C'est ce qu il lit dans une seconde esquisse à la plume, de grande proportion et Irès-terminée. Le patron de la barque s’élève au second plan sur une petite éminence, entouré d enfants joyeux qui se dirigent avec lui vers la mer. Il est remplacé sur le devant par le j* une pêcheur déroulant ses filets avec un mouvement un peu théâtral. Celte fois, la composition est décidée et le tableau n’en sera que le calque exact. Lu effet, malgré toutes les difficultés elles lenteurs •le l’exécution, les Pêcheurs de l'Adriatique , achetés plus tard par RL Paturle, reproduisent fidèlement le superbe dessin de M. Marcotte.
Pour bien connaître le talent de Hobert, il faut avoir vu ces trois dessins des Pêcheurs, deux éludes de figures, à la plume, pour le même tableau, un grand dessin de l' Improvisateur et quelques autres croquis, qui ornent le cabinet de M. Marcotte. Hobei t est moins a I aise avec le pinceau qu'avec la plume ou le crayon. Sa couleur, éclatante dans les tons locaux, manque de demi-teintes et d’harmonie. Sa touche est ordinairement timide et froide. La main du praticien ne répond pas toujours aux inspit ations du poète. On sent que la réalisation est au-dessous du désir , malgré la haute qualité du résultat. Dans les dessins a la plume, il arrive plus facilement à la couleur, quoiqu il n ait d’autre ressource que la dégradation du noir au blanc. Cesdest. 1 1.
sins de Robert sont de premier ordre et comparables aux dessins des plus grands maîtres de l’école italienne.
^ oici pourtant une peinture qui ne laisse rien à souhaiter. L’est la Mère heureuse, exposée au Salon (iui suivit la mort de Hobert. Elle est assise au bord de la mer, sur un rocher, près d’une barque amarrée. Sa belle tête repose sur celle de l’enfant qu’elle serre contre son coeur. On reconnaît la jeune femme du tableau des Pêcheurs. Ici, la tournure, le sentiment, la grâce, la beauté, la couleur, tout est parfait; et, pour ma part, je préféré celte simple figure épisodique au tableau de la Madone de l’Arc ou des Moissonneurs.
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1res peintures de Hobert , l'esquisse d’une Suinte humilie, exposée au même salon, le Pâtre et l'Ermite et une Mère tenant sur ses genoux sou enfant mort. L est une sorte d’Agar désolée qui lève les yeux au ciel. Son bel enfant est déjà verdi par la mort, et elle le réchauffe vainement entre ses bras. Il y a une douleur et un sentiment rare dans cette compo¬
sition.
La Sainte Famille est du style le plus noble; la Vierge est assise dans la campagne, près d'un pal¬
mier, et saint Joseph, accoudé au-dessus d’elle , contemple le divin enfant; il rappelle un peu les Joseph de Raphaël et de l'école romaine.
Après ces tableaux de chevalet viennent quatre petites éludes de tètes : le jeune homme dont la belle figure a trouvé place au centre des Moissonneurs , et trois femmes de types differents, mais d’un grand caractère; une jeune tille au teint cuivré, au regard profond ; line femme vue de face; et vêtue d’une robe écarlate avec des draperies blanches autour du cou et de la tête; enfin , une fille blonde, la plus ravissante, la plus coquette, la plus vigoureuse et la plus belle du monde; elle sourit en montrant ses dents blanches; sa gorge est fermement modelée sous un corsage vert, et ses longues mains, attachées à des bras robustes, tiennent une quenouille; bergère fiére et superbe comme Jeanne d’Arc, rayonnante comme une vierge chrétienne, mais voluptueuse comme une bacchante grecque. C'est tout simplement un modèle de l’Académie de Home. Nous la retrouvons dans une peinture de Deux femmes au milieu d’un pansage . par M. Schnelz, au bon temps de son talent original. Mais il fallait être Hobert pour lui donner celte expression et celte suprême bea u té.
On remarque dans la même pièce deux copies peintes par M. Auréle Hobert : les Moissonneurs et la Madone de l’Are. L'est à celle reproduction que M. Auréle travaillait dans l’atelier de Venise, lorsque son frère se décida à mourir.
Outre le volume d'autographes dont nous avons parlé, M. Marcotte a réuni en un gros volume les gravures exécutées par Léopold, lorsqu’il étudiait
chez G ira ni et, quelques lithographies faites par luimème <*i publiées dans différents recueils, comme la Suissesse, le Bandit, la Bonne aventure , etc. , cl la plupart des estampes exécutées d’après ses œuvres.
.Mais quelle est cette série de vues d'Italie trèsmédiocres, avec de belles ligures en relief sur le paysage ? On lit au-dessous de la lithographie : Charlotte del ., Xapoléon litli.. Figures de Léopold Robert. Mêlas! c’est la le mystère de l'amour de Robert ! Il a été le Werther de celte Charlotte. Ces vues d’Italie ont été dessillées d’après nature, pendant les excursions romanesques que les trois amis faisaient ensemble au bord de la mer et dans la campagne de Naples. Encore une lois, laissons cette histoire couverte sous son voile funèbre; car ce voile cache aujourd’hui trois tombeaux : le lithographe au nom illustre, la noble et cruelle Charlotte , sont morts aussi depuis le suicide de Léopold Robert
M. Marcotte partage son affection entre deux grands maîtres. Sa seconde admiration est pour M. Ingres, son ami depuis trente ans. M. Ingres aussi a reçu de M. Marcotte bien des témoignages de sympathie dévouée, avant qu’une gloire légitime vint s’attacher à son nom. M. Ingres a fait le portrait de M. Marcotte en Italie, il y a bien longtemps, et depuis, il a dessiné toute la belle et nombreuse famille de son ami. Le portrait de M. Marcotte est à l’huile, de grandeur naturelle Les plis du manteau rappellent le sévère portrait de Cherubini. Tous les autres portraits, à la mine de plomb et au crayon, sont d’une linesse et d’une distinction exquises. Il y a quelques enfants joufflus et naïfs, et la vieille mère de M. Marcotte qui est un chef-d’œuvre. Il y a un portrait de M. Ingres lui-mème dans toute sa virilité ; on lit sur cette tête énergique la volonté et l'indépendance que tant d’années de luttes n’ont jamais démenties.
Les deux plus admirables tableaux de chevalet de M. Ingres sont chez M. Marcotte, sans parler de quelques petites compositions de ses premiers temps. La Chapelle Sixline et la Nouvelle odalic/ue , peinte a Rome, pendant que M. Ingres dirigeait l’école française, sont certainement deux chefs-d’œuvre, de l'auteur de ['Apothéose d’ llomère, après toutefois son plafond du Louvre et le Martyre de saint Si/niphorien. Si l’on joignait a ces quatre nobles peintures V Odalisque de M. le comte Monnaies et quelques portraits comme celui de M Rertiu et celui de Cherubini, on aurait les titres principaux de l’illus tre académicien au jugement de la postérité.
La Chapelle Sixline date de loin déjà. Elle est surtout connue par la lithographie de M. Sudre. Le procédé du maître est moins entier, moins exclusif, que dans ses œuvres postérieures. M. Ingres est naturellement plus coloriste qu’il n’a voulu le paraître dans ses ouvrages longuement médités. Il y a dans la Chapelle Sixline quelques morceaux d’une belle
harmonie. On remarque, entre autres, une tète d’homme en capuchon noir au premier plan (>s ligures du premier plan n’existaient pas danshi ( «imposition primitive qu’on s’accorda à trouver un peu nue; et c’est alors que M. Ingres ajouta un cor.
• h)" d’une douzaine de personnages. La quatrième tète à gauche, parmi les cardinaux, est le portrait de M. Ingres.
X.'Odalisque a fait courir tout Maris, il y a deux ans. M. Ingres l’avait promise depuis vingt ans à son ami. Il en avait fait autrefois une petite esquisse qui fut complètement transformée dans l’execution définitive. M. Ingres a la qualité de n’ètre jamais content île ses œuvres. (Juand enfin il se décida a peindre I "Odalisque promise, il changea d’abord la tournure de la figure principale, et bientôt il s’aperçut que la toile était trop petite pour la proportion du sujet. La toile fut donc agrandie de deux pouces tout autour et le tableau terminé Mrésde la sultane, couchée voluptueusement et demi-nue, est accroupie une esclave qui pince de la mandoline. Ses pieds reposaient primitivement sur un coussin bleu effacé depuis. Au second plan, derrière une balustrade, est debout l’eunuque noir, gardien du sérail. Sa robe, de même que celle de l’esclave, est parsemée de dessins à fleurs. Il régne une douce tranquillité dans cet intérieur mystérieux. L 'Odalisque a été vivement admirée, comme elle le mérite ; mais cependant le bruit du triomphe décerné à M. Ingres n’a pas empêche quelques critiques de se faire entendre. Il y a peut-être, en effet, quelque chose à dire sur la proportion relative des figures, sur les plans du tableau, sur l’air ambiant et sur I harmonie générale de la couleur. On oublie souvent que M. Ingres ne cherche pas le luxe de la lumière, à la façon de M. Eugène Delacroix, par exemple, dans ses Femmes d’Alger. Il est impossible de représenter le sérail et la volupté de l’Orient par deux images [tins différentes que les deux tableaux de M. Ingres et de M. Delacroix. Nous nous abstiendrons de toute comparaison pittoresque, chacun des deux artistes ayant sa manière particulière de sentir et d’exprimer la vie. On est libre d’avoir là-dessus ses prédilections.
M. Marcotte possède encore beaucoup de tableaux modernes, trois ou quatre Animaux et Paysages, par M. Rrascassat. M. Rrascassat est aussi un des protégés de M. Marcotte, qui l’a beaucoup aidé dans ses commencements. Ajoutons quelques toiles de MM. Rerré, Granet, Réranger et Joyant.
Marini les anciens maîtres, on remarque chez M. Marcotte une petite marine de Guillaume A an Velde, qui est de la plus belle qualité «lu peintic hollandais; un bon paysage du Guaspre ; un portrait d’homme, de l'école vénitienne ; un portrait d enfant, du Moro, et une collection d’admirables petits portraits, miniatures à l’huile, réunie par M. M{U* cotte pendant ses voyages en Italie.