‹ Les Beaux-Arts (volume 2)Chapitre 93 sur 150 · L K S B K AUX- A K T S · texte numérisé non relu

L K S B K AUX- A K T S

CHAULES NODIER.

l est des esprits éminents qui , venus au monde pour exprimer, pour résumer en quelque sorte le caractère, les mœurs d’une époque ou d’une nation , semblent s'être enrichis, ça et là, butinant comme l’abeille, et recevant le tribut intellectuel de leurs contemporains. Ces génies faciles a classer et tout formés pour les allures de leur temps , dont ils sont les historiens etles peintres, jouissent d'une popularité fort grande; on se plaît à réllcchir son image dans leurs écrits ; ils appartiennent à tout le inonde, comme Molière; ils

épurent , ils mettent en œuvre l'esprit de tout le monde, ainsi que Voltaire l’a fait. D’autres hommes, et la vocation de ces derniers est la plus impérieuse, la plus réelle, sinon la plus éclatante en résultats, ne puisent l’inspiration qu’eneux-mèmes ; leur originalité est le trait distinctif de leur talent, leurs livres ; les racontent et leur esprit porte leur nom. Charles Nodier occupe une place unique et respectable au milieu de ces artistes singuliers et inimitables. Dès qu’on essaye d’appliquer a ces écrivains de fantaisie, de sentiment et, si l’on peut ainsi dire, iYindii'iduaïué, des comparaisons plus ou moins spécieuses, ils vous contredisent à l’instant , vous égarent et vous démentent, tant le vol de leur imagina-

lion est capricieux, tant leurs idées se succèdent imprévues et indépendantes. Sterne, Hoffmann, Bernardin de Saint-Pierre, Balzac , Cyrano, Montaigne, Henri Etienne, nous présentent, chacun dans les conditions particulières de leur génie, quelques-uns de ces traits exclusivement propres à leur physionomie, et auxquels ils durent d'être exceptés et mis à part parmi les gens illustres de leur siècle. Qu’on ne s’étonne pas de ce rapprochement de plusieurs noms (pie l’on ne s’avise guère de grouper; ils ont tour à tour servi à dépeindre Nodier, à aider les cri tiques, dépistés quand les classifications leur font défaut, dans leurs recherches obstinées de traditions d’école, et de filiations littéraires. Méthode vicieuse, dont l’usage est périlleux quand il s’agit d’un auteur dans le genre de celui qui nous occupe. C’est en lui-même, et sans se préoccuper du dehors, qu’on doit chercher cet écrivain, bien plus complet, bien plus varié à notre sens que la plupart de ceux auxquels on l’a assimilé.

Ce qui distingue principalement la manière de Charles Nodier, l'homme assurément le plus lin, le plus spirituel, le plus incisif qui ait paru eu France depuis Voltaire, et avec un genre d’esprit bizarre et inédit, c’est le jeu continuel de la sensibilité et ranimation incessante du cœur que l’on sent battre jusque dans ses passagesles plus satiriques. 11 raille avec une sorte de mélancolie ; l’on sent qu’en lui l’esprit dont il abonde est doublé d’une âme compatissante et bonne. L’alliance de ces deux qualités est infiniment rare ; c’est là ce qui a valu a Nodier, comme à la Fontaine, ce renom de bonté «pic seuls, dans les fastes de la littérature française , ils partagent avec Fénélon. Bien n’est plus juste que la voix du peuple : l’auteur de Tri I b y étaitaffectueux et simple comme un enfant; de là les séductions incomparables de sa personne, de son esprit, qu’épurait le cœur ; il eût pu servir d’exemple dans la démonstration de cette vérité : les grands cœurs font les grands esprits.

C’est ainsi que la nature l’avait préparé pour le rôle éclatant qu’il a joué dans les lettres: l’art seconda merveilleusement ces dispositions innées. Charles Nodier est le dernier écrivain que l’on puisse rattacher aux traditions du grand siècle de Louis XIV pour la pureté du goût et la délicatesse du style. Lui seul, de nos contemporains, a produit des pages que Boileau eût admirées et bien entendues. Il possédait la science de son art. à un degré suprême; il termine la sérielles maîtres de la pure école française dont Rabelais fut le précurseur, et qui, purifiée du temps de Pascal eide Mme deSévigné, se perpétua, en coudoyant l’art deconvention et d’académie, sous la plume de la Fontaine, de Molière, de Boileau, de Fénélon, de Lesage, de Rousseau et de fauteur simple et concis de Zadig. Nodier est l'anneau qui lie le siècle héritier de 1 ere de Louis XI\ à l'époque ou nous vivons. Celte place est assez belle, et ceux

qui, appréciant un petit diamant bien poli plus qu’un bloc de pierre, jugent les ouvrages de l’esprit autrementqu’à la toise, d’après le précepte de Callimaque :

« La toise n’est pas la mesure du génie, » comprendront que les écrits légers et rapides de Charles Nodier offrent souvent de grands, d'inimitables modèles. Doué d’une mémoire miraculeuse, cet auteur, dans l’exécution du stylo, fut servi par une érudition philologique inconnue parmi les littérateurs de notre époque. Il s’était si intimement approprié les grâces et les subtilités de la forme, que sa conversation, dans sa négligence adorable, était presque supérieure à son style écrit, sans qu’elle sentit l'encre et le travail.

('.elle organisation merveilleuse se manifesta chez lui dès son jeune âge; il était né pour écrire; sa vocation se marqua dès qu’il fut à même d'assembler deux idées. A l’âge où l’enfance ne rêve que folies, que dissipations, Nodier était dissipé; il jouait avec la folie de son âge et l'entrainement de l’enfance; mais il était littérateur. Enfant et écrivain, voilà ce qu’il fut toute sa vie.

Pour bien comprendre ce caractère, pour apprécier justement les écrits de cet homme heureux que l’on croit connaître et qu’on aime dés qu’on le lit, il est essentiel de connaître les incidents d’une existence qui est Punique explication , le seul commentaire possible des ouvrages dans lesquels l’auteur s’est fidèlement réfléchi. Analysons donc celle vie aux détails de laquelle nous fûmes initié; que l’homme, en agissant, nous découvre l’auteur.

C’est vers 1780 (pie naquit à Besançon Charles Nodier. Son père, magistrat austère, fortement épris de la philosophie du siècle, était un homme intègre, fort lettre, prenant au sérieux des théories auxquelles, du temps de Périclés, on contrevenait déjà dans la pratique. Rigide, au reste, comme un Romain dans l’accomplissement de ses devoirs, mais sensible et doux dans la pratique de la vie intérieure. Imbu des idées de l’auteur d'L’mi/e, le président Nodier prétendait (pie Charles fût un homme avant que d’être un enfant; il lui inspira des goûts sérieux, en fit un jeune homme à la mode, à un moment où Nodier n’était pas même encore jeune. De là, son goût pour les gens plus âgés que lui, la précocité de son imagination et l'ancienneté de ses premiers souvenirs. Cet enfant se créa des passions à l’âge où les papillons commencent à aimer, et son imagination, prématurément excitée, conserva toujours un peu d’exaltation romanesque qui ne lui messeyail pas. Mais, anomalie bizarre et qui tient aux malheurs d’une époque d’anarchie politique où les écoles étaient fermées, Nodier, à treize ans, savait lire, écrire et rien de plus. Rendant la teneur , on ne s’occupait guère de grec et de latin ; l’académicien futur grandissait dans la plus complète ignorance. Néanmoins, dans ce lemps-la, il écrivait des vers, des comédies, des tragédies sur

des sujets grecs; la grammaire et l’orthographe y étaient cavalièrement traitées. Il lisait ces essais au grand-père de celui qui écrit ces lignes, duquel il reçut les premiers conseils, les premiers encouragements, sympathie dont le petit-fils a recueilli le bénéfice avec usure; mais mon aïeul fut [dus heureux que Nodier dans le choix de son élève. A dater de ce moment, Charles se plongea dans les études classiques, seul et sans maître. Cinq ans après (résultat prodigieux ! ), il écrivait, eu province et dénué de ressources philologiques, le Dictionnaire des onomatopées françaises , excellent ouvrage que le directeur général de l’instruction publique milau nombre des livres classiques destinés aux bibliothèques des lycées. Ce ministre était Fourcroy; la lettre par laquelle il fait part a l’auteur de cette honorable décision est adressée : « A Monsieur Charles A’odier, étudiant à Besançon. »

Ainsi, son premier instinct le porta vers la philologie, sou coup d’essai lut un coup de maître. La préface de l'ouvrage, toute pleine d’observation et de sagacité, est un morceau d'un style excellent.

Il fut aidé dans la publication de ce Dictionnaire par Jean Debry, dont il lit connaissance d’une manière assez étrange, comme on le verra plus loin.

Dans l’intervalle de ces cinq années, Charles, désireux de s’instruire, avait obtenu de son père d'être envoyé à Strasbourg pour y étudier les lettres. Il fut adressé au professeur Euloge Schneider, terroriste l'eroce dont il a laissé un portrait sinistre dans les Souvenirs cl portraits. Là, son imagination lut horriblement frappée par les cruautés dont il fut le témoin; les principes d’Euloge le glacèrent d’épouvante; il revint à Besançon, où il rapporta cette aversion insurmontable pour la politique d’action, aversion qu’il ne secoua jamais. Ce dédain pour les partis, surtout pour les partis victorieux, le suivit instinctivement, jusqu’à sou dernier jour, joint à un esprit de rébellion tout, a fait chevaleresque à l’égard de toutes les tyrannies, sous quelque forme qu’elles fussent déguisées. Cette indépendance, il la tenait de son père. Ainsi, Charles Nodier, qui, toute sa vie, devança toutes les idées littéraires et fut le précurseur de toutes les écoles, fut, en revanche, en arrière de toutes les spéculations politiques et l’ironique adversaire de nos idées de progrès, mot qui excitait sa verve railleuse. Il assista à la naissance de l’adjectif progressif et du verbe progresser avec la sainte colère d'un philologue et l’indignation d’un poète.

A dater de ce moment, le président Nodier s’occupa de l’éducation de son fils; il l’initia aux traditions du siècle dix-huitième; Charles, en retour, lui lit connaître le siècle de Marol, contre lequel ce philosophe avait des préjugés; ils lurent Philippe Desportes, et. le vieillard fut conduit à savourer les beautés de Ronsard, trente-cinq ans avant l’aurore de l’école romantique.

Le dix-huitième siècle, dont Nodier n’accepta guère que le côté contemplatif et rêveur, le porta, sous l’influence de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre, à l’élude de la botanique et de l’entomologie, études qu’il poussa loin et dont son talent descriptif se ressentit.

Las de cette vie silencieuse et immobile, il fut pris, à seize ans, d’une irrésistible envie de voir Paris; il partit, je crois, en 1796, et, grâce à son caractère liant, à son humeur enjouée, à son esprit déjà formé, il connut en quelques mois tous les débris de la littérature du temps de Louis XV et de Louis XVI. Admis partout dans le commerce intime desgens célèbres, qu’il adorait, il attira leurconfiance; c’est ainsi qu’il se créa de précieux souvenirs et qu’il recueillit tant d’anecdotes qu’il nous a contées et qui l'ont fait paraître, de nos jours, plus vieux que son âge. Bonaparte ayant accaparé le pouvoir et sapé la liberté, Nodier lui décocha la Napoléone, fut poursuivi, jeté en prison par Dubois, à Sainte-Pélagie, puis renvoyé à Besançon, où il fut placé sous la surveillance du préfet. Ce préfet était Jean Debry, le plénipotentiaire de Rastadt.

Dans son imprudente et courageuse sympathie pour les proscrits, Nodier se bâta de se lier avec quelques prisonniers d’Etat, et, entre autres, avec M. de Bounnont, qui était alors Vendéen. Royalistes et républicains, il confondit dans son amitié les victimes et les dupes; aussi fut-il accusé de conspirer. Une nuit, des agents forcèrent sa porte et lui enlevèrent tous ses papiers, dans lesquels, cherchant les traces d’un complot, Jean Debry trouva le Dictionnaire des onomatopées. Sa surprise fut grande ; il considérait Nodier comme un enfant désœuvré, ennemi de toute règle, de toute discipline; en découvrant un érudit sous l’enveloppe de ce jeune homme insoucieux et turbulent, il comprit toutes les espérances que donnait ce mélange de passions débordées et d’études sérieuses, et. il devint l’ami de Charles.

Ce dernier, à cette epoque, s’étudiait de son mieux à braver le pouvoir, à donner carrière à ses goûts aventureux, s’offrant à des périls inutiles, s’échappant la nuit de la ville en escaladant les murs et en passant sur les écluses, au risque d’un coup de fusil, pour aller visiter quelque beauté qu’il eût pu voir sans danger pendant le jour. Il entretenait aussi les préoccupations d’un patriotisme bizarre, fondées sur l'espérance d’affranchir la Comté du joug de la France et de lui faire retrouver, à la faveur des troubles, les privilèges que jadis elle tenait de l’empire et des rois d’Espagne. Ces idées, moins rares alors dans la contrée qu’on ne pourrait le croire, étaient le résultat irréfléchi de l’amour qu’il conserva toujours pour son pays natal. Cependant, il ne donnait pas tonte sa vie aux abstractions : durant ces jours de servitude, où il dut plus d’une fois se soustraire aux poursuites du despotisme irrité de ses

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