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Le Titien
LES BEA EX- A BTS.
P M K M 1 I- lî H I S C 0 U R S. — A R T A N C I E \ .
u style esseiiliel de Pohjfjnote et des différences spécifiques iV Apolloilore, Zeuxis , en comparant ce qui appartenait au genre cl ce qui appartenait à la classe, créa enfin ces formes idéales qui , dans son opinion, constituent le suprême degré de la beauté parmi les hommes; ou, en d’autres termes, il donna l'existence au possible, en réunissant sur un seul objet et à une seule fin les différents traits de perfection partagés entre plusieurs individus. Si ce système est une conception du génie, il faut le considérer comme le résultat d’un goût perfectionné par une opiniâtre persévérance dans l’observation, dans le rapprochement, dans la comparaison et dans le choix des formes qui se conviennent , mais qui sont dispersées dans la nature. Nos idées sont h*
produit de nos sensations, et nous me pouvons pas plus créer la forme d’un être que nous n'avons pas vu, sans qu’il ait des rapports avec ceux que nous connaissons, que nous ne pouvons nous créer un nouveau sens. Celui dont l'imagination a conçu l'idée de la plus belle forme ne peut l’avoir composée que sur ce qu’il avait sous les yeux, et il peut seul juger du degré de beauté qui manque a son ouvrage, pour égaler un autre ou le surpasser. Celui qui prend le joli pour le gracieux prendra le gracieux pour la beauté, et imaginera avoir trouvé une forme idéale dans ce qui n’est que gracieux ; mais celui qui compare la beauté avec la beauté, parvient., en améliorant les formes les unes par les autres, à créer une image parfaite. C’était la méthode de Zeucris, et il l'avait apprise d 'Homère dont, suivant Quinlilicn , le mode de composition idéale lui servait de modèle pour les siennes. Chaque personnage illlonière forme une classe; il brille, il est environné de l’éclat d'une qualité héroïque; Achille seul réunit toutes les qualités héroïques; la beauté de Mrée, la fierté d Agu-
memnon, la vaillance bouillante d Hector, la hauteur et la valeur imperturbable du fils de Télamon, la vélocité du fils d'Oïlée, la persévérance d'Uyssc, l’intrépidité de Diomède, ne sont que des émanations de ces vertus, réunies sur Achille comme dans un centre éclatant. Ce modèle d’unisson entre des qualités de même nature exprimées par le poète dans une suite d'actions, Zeuxis, enflammé sans doute par l’étude des ouvrages de Phidias, l’appliqua à la peinture avec un grand avantage, en choisissant parmi les jeunes beautés de Crotone celles qui devaient lui fournir les plus beaux traits pour le portrait d'Hélène; mais, comme Phidias, il a été plus sublime que pathétique, et même, dans les formes de ses femmes, plus large et plus majestueux qu’élégant ou attachant. Son style était épique, et il semble qu Aristote ne l’ait ni deviné ni remarqué, lorsqu’il lui refuse une expression de caractère dans les traits et dans l’action. Jupiter sur son trône, entouré de la cour céleste, et Hélène, cette arbitre des destins de Troie, indiquaient sans doute le genre de son style; mais il eût pu exprimer les inquiétudes maternelles dans Alcmène, et les tourments de l’amour conjugal dans Pénélope.
Je me réserve «le faire, dans une autre occasion, mes observations sur les mérites de l’invention de Zeuxis, dont parle Lucien dans son discours sous le nom de ce grand peintre. Nous savons peu de chose sur son coloris, mais on peut raisonnablement supposer qu’il égala la beauté et la grandeur de son dessin, cl conclure de sa méthode de peindre des monochromes sur un fond noir, avec les lumières en blanc, qu’il eut l’idée des masses d’ombres et de lumières (I ).
Au génie de Zeuxis succéda la correction de Parrhasius; il circonscrivit le style large de son prédécesseur, et, par des recherches subtiles sur les contours, il établit ce modèle des formes divines et héroïques, qui lui donna l’autorité d’un législateur dont les décisions furent sans appel. 11 lit, en peinture, pour les caractères divins et héroïques, ce que Polijclète avait fait, en sculpture, pour l’homme, par son Doryphore: une règle de proportion. Phidias avait trouvé, dans le mouvement de tête du Jupiter d'Homère (l’inclinaison de la tête) , le trait caractéristique de la majesté. Cette découverte suggéra à Parrhasius l’idée de donner au cou plus d’am pleur par derrière, au Iront une saillie plus prononcée <‘l plus éminente, ainsi que d’augmenter la perpendiculaire du profil.
Il fixa sou maximum a cette conception ; elle lui servit à établir le point d’où part la ligne extrême de la beauté céleste, à déterminer la mesure de l’angle en dedans duquel sc trouvent les types inférieurs et en dehors duquel sont les types hors nature. D’après
(I) Pinxilelmonochromaia ex albo. Pline, xxxv,9. Aristote, Poétique, chap. 6, appelle ce procédé
la tête, il arrêta les proportions du cou, des membres, des extrémités, de même que d’après Jupiter le père de tous les dieux, il imprima le cachet divin qui devait s'appliquer à toute la race des dieux. Tous dérivèrent de la même source traditionnelle d’//omère. Un seul artiste, Phidias, en établit la forme; Parrhasius la mesura d’après les ouvrages du statuaire et en fixa les proportions. C’est avec cette simplicité d’éléments, adoptée par les âges suivants, que 1 art, dans la Grèce, s est élevé par des progrès constants, à cette supériorité que l’on n’a pu encore atteindre. Comment, avec cette supériorité qui comprend évidemment une connaissance aussi profonde qu’étendue de toutes les parties, concilier ce jugement critiquede l'Iinequi a prononcé que les parties intermédiaires étaient inférieures en beauté aux contours qui les renfermaient ? Comment Winkelmann, contre ses propres principes, pourrait-il le justifier par le défaut de connaissances anatomiques (I)? Peuton supposer ([ue celui qui terminait ces traits avec tant d’adresse qu’ils semblaient tourner, cl qui en exprimait même les parties hors de vue, n’ait pas connu les formes intérieures que ces traits et ces parties recouvraient. Disons plutôt que le défaut remarqué dans les formes intérieures de ses corps, s'il a véritablement existé, ne peut être attribue qu’à un moelleux affecté, voisin de la fadeur, qu’à une expression mollement voluptueuse qui, eu modifiant le caractère de ces formes, écarte toute idée de leur vigueur élastique. Telle parait avoir été l’opinion d’ Eupliranor, lorsqu'un comparant son Thésée à celui de Parrhasius , il disait que le sien avait etc nourri de chair, et celui de Parrhasius de roses (2). Il ne croyait pas qu’un contour pût être tracé avec une grâce énervée, et qu'un coloris, ayant, l’éclat et la fraîcheur des fleurs, pût remplacer avec autant d’avantage les teintes austères des formes héroïques.
Aucun autre que Parrhasius , parmi les anciens, ou philosophes, ou artistes, n’a réuni en soi ou cherché à réunir dans ses ouvrages des qualités en apparence plus incompatibles : la turbulence et le faste insolent d’un Asiatique avec la simplicité et l’urbanité de mœurs d’un Athénien; une correction minutieuse avec la prodigalité séduisante d’un coloris voluptueux, et des conceptions sublimes et pathétiques avec une imagination lascivement folâtre et d’un enjouement effronté et libertin (5). S il ue
(1) In lineis extremis palinam adeptus. AI i nor tainen vide— lue, sibi eomparatus, in mediis corporibus expriniendis. Pline, xxxv, 10. Nous voyons ici son infériorité dans les parties intermédiaires; mais c’est relativement à lui-mème; en effet, si l’on compare tes ouvrages de Parrhasius entre eux, ou verra que l’auteur n’était pas toujours égal à lui-même.
(2) Tlieseus in quo dixit, cumdem apud Parrhasium rosâ pastum esse, suum vero carne. Pline, xxxv, 11.
(5) On connaît l’épithète qu’il donnait, Aêpo&tavrc,;, et 1 épigramme qu’il lit contre lui-môme. Athcnœus, livre 12. Æltcn, var. hisl., ix, 2. Il portait sur son corps une robe de pourpre,
LES BEAUX-Airrs
lut pas l'inventeur de l’allégorie, il la peignit certainement en grand maîlre, s’il est vrai qu’il ait personnifié et rendu reconnaissable, par des traits universellement saisis, le portrait du peuple d’Athènes (ahmox), qui représentait et exprimait à la fois toutes ces qualités contradictoires. Il remonta peutêtre à la source de ces qualités contraires, c’est-àdire au principe moral, originel du caractère athénien qu’il rendit intuitivement sensible. Cette supposition seule peut donner quelque idée de la possibilité d’une composition qui autrement paraît impossible. Nous savons que la sculpture a également tenté de personnifier le peuple (ay.uo?) athénien, et (pie les statues faites par Lgson et par Léocharès ont été exposées publiquement (I); mais on ne sait pas aussi certainement si elles sont anterieures ou postérieures à l’idée de Parrhasius. Elle a été exécutée par Aristolaüs, fils de Pausias.
Timanllies de Cythnée , rival de Parrhasius en réputation, entreprit de donner une âme et des passions aux formes fixées par ce dernier. Aucun tableau, dans l’antiquité, n’a été aussi célèbre que son Sacrifice (Y Iphigénie an Aulide, peint, suivant Qu'm tilien, en concurrence avec Colotcs de Téos , peintre et sculpteur de l’école de Phidias. Ce tableau, couronné glorieusement, de l’aveu même de son rival , a depuis été loué sans bornes par les orateurs et les historiens anciens; mais la solidité ou la justice de leurs louanges, relativement à l’art, a été mise en doute par des critiques modernes. Comme ce sujet renferme non-seulement la gradation de toutes les affections humaines, depuis la plus éloignée jusqu’à la plus immédiate, mais offre encore, ce me semble, le plus bel exemple des limites que la théorie des anciens donnait à l’expression du pathétique , je crois qu’il est d’autant plus de mou devoir d’entrer, à cette occasion, dans quelques détails, (pie la censure moderne de l’expédient de Timanllies a été sanctionnée par une autorité bien respectable pour nous, en matière d’art, par notre dernier président, dans son huitième discours pour la distribution du prix académique, au meilleur tableau sur ce sujet intéressant.
Comment Timanllies l’a-t-il traité? Iphigénie,
sur sa tête une couronne d’or, à la main un thyrse entouré de vigne, dont les bourgeons étaient du même métal. Ses chaussures étaient attachées à ses pieds et à ses jambes avec des courroies dorées. Nous pouvons juger de sa simplicité naturelle par son dialogue avec Socrate, dans Xénophon, Memorabil., 1. iii, sur le libertinage de son imagination; outre ce que Pline dit de son Archigallus , voyez ce que Suélone rapporte, dans la vie de Tibère, au sujet de son tableau de Méléagre et Atalante.
(•!) Celle de Léocharcs, dans le portique du lycée; celle de Lyson, dans l’assemblée des cinq cents. Dans l’arrière- portique du Céramique, on voyait un tableau d'Euphranor, qui représentait Thésée, la démocratie et le peuple. Pausanias, Allie., i, 5. Aristolaüs, suivant Pline, était un peintre è severissimis.
victime demandée par l'oracle pour le succès des Grecs contre Troie, est debout près de l’autel, disposée et ornée pour le sacrifice; le grand prêtre a les instruments de mort à ses côtés. Elle est environnée des plus importants acteurs ou témoins de cette effrayante solennité : d 'Ulijsse, qui l’a arrachée des bras de sa mère, à Mycènes; de son plus proche parent, son oncle Ménélas, et de son propre père, Agunicmnon. Timanllies, disent Pline et Quintilien, avec une surprenante conformité d’ expression, après avoir épuisé toutes les ressources de l’art pour représenter l’affection de chacun de ses personnages, depuis l’infortuné grand prêtre jusqu'aux remords qui poignardent Ulijsse, et enfin jusqu’aux angoisses que la sympathie du sang excite dans Ménélas, Timanthes, désespérant d’exprimer avec toute la dignité convenable la douleur du père, lui couvrit la figure d’un voile ou, si vous l’aimez mieux , d'un manteau.
Ce manteau, sur lequel roule l’objection, et que les concurrents pour le prix ont copié sans y attacher d’importance, comme on peut facilement le supposer, a suggéré les réflexions critiques que voici :
« Avant de terminer, je ne puis me dispenser de « faire une observation sur les tableaux qui sont « maintenant sous nos yeux : j’ai remarqué que « chaque concurrent avait copié la fameuse inven- « tion de Timanllies, en couvrant la face d’ Agamem- « non avec son manteau. II est vrai que desperson- « nages d’une si grande autorité en critique que « Cicéron , Quintilien, Valèrc-Maxime et Pline ont « prodigué tant d’éloges à cette idée, et que ces « éloges ont été répétés depuis par tant de moder- « nés sur les arts, tpi' il n’est pas surprenant que « vous l’ayez adoptée, et l’on ne peut vous en blà- « mer. Elle fait maintenant tellement partie du « sujet, que le spectateur serait contrarié de ne « point trouver dans le tableau ce (pii a toujours été « dans son esprit, et ce qu’il a jugé depuis long- « temps inséparable de la composition; mais il faut « remarquer (pie ceux qui ont loué ce moyen n’e- « taient pas des peintres. Ils n’en ont parlé que « relativement à l’art dont ils s’occupaient et parce « qu’ils servaient à leurs vues; ils n avaient pas « d’intérêt à prévenir et à discuter les objections « dont un autre art pouvait le juger susceptible. Je « crains que nous n’ayons que des moyens bornés o pour exercer sur l'imagination cet empire, qui est « le plus considérable comme le plus bel attribut a de la poésie ; et je doute que nous devions jamais « employer celui dont il s’agit. Je me fonde sur ce « que la seule occasion où le peintre puisse en faire .< usage, c’est lorsque le sujet ne peut être enlière- « ment représenté, soit par des motifs de décence, « soit pour écarter des yeux du spectateur ce qui « pourrait les blesser. Or, ce n’est pas avec ce pro- « cédé qu’on éveille et qu’on excite les passions,
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« véritable but qu’on se propose; il sert au con- « traire à les étouffer. »
« i\I. Falconei fait observer, dans une note sur ce « passage de sa traduction de Pline, que l’idée de « couvrir la figure d 'Agamcmuon n’était peut-être « pas une conception de la brillante imagination du « peintre, et il pense, comme quelques critiques, -i que Timanlhes se conforma seulement à la des- « cription du sacrifice, telle qu’on la trouve dans « Euripide. »
« Voici les paroles sur lesquelles V Agametnnon « du tableau paraît avoir été composé : Agamcmuon, d apercevant Iphigénie qui s'avancait vers l'autel -i fatal, gémit, détourna la tête, versa des larmes et « couvrit son visage avec sa robe. »
« Falconet n’approuve donc pas l’éloge prodigué « a Timanlhes, non-seulement parce que le fait loué « n’est pas de son invention, mais encore parce « qu'il juge défavorablement cet expédient du « voile , excepté dans les scènes de sang où les « objets seraient trop horribles à voir. Mais, dit-il,
« dans un père affligé, dans un roi, dans Agamem- « non, vous me cachez les plus intéressantes afl’ec- K tions, et vous vous en excusez par une subtilité « et avec un voile. Vous êtes, ajoute-t-il, un peintre h médiocre, sans ressources, et ne connaissant pas «i même celles de votre art. Je n’examine pas si c’est P un voile, ou des mains jointes, ou des bras leu- « dus, ou tout autre acte, qui me cache la conle- « nance du héros; mais je pense qu'en voilant « Agnmemnon , vous avez voilé votre propre igno- « rance. »
« On peut ajouter à ce que dit Falconet , qu’en « supposant que ce moyen d’abandonner à l’imagi- « nation l’expression d’un sentiment soit, comme « on le croit, une invention du peintre, et qu’il « mérite les éloges qu’on en a faits, encore ne sera- « ce qu'une ruse qui ne peut être employée qu’une « fois. Si vous vous en servez une seconde fois, non- « seulement ce ne sera plus une nouveauté, mais « on vous soupçonnera justement d’avoir cherché à « éviter les difficultés. Or, si une grande partie du «( mérite de l’art consiste à les vaincre, il en doit d perdre beaucoup quand il ne s’occupe qu’à les « éluder. »
Qu’il me soit permis de répondre à ces reproches, parmi lesquels ceux du critique anglais sont autant au-dessus des sophismes verbeux de l’inconsidéré critique français, que 1 Hercule enfant du premier l’emporte en vraie grandeur sur le ridicule colosse de Pierre le Grand du second (-1) («).
(1) La statue équestre de Pierre le Grand à Saint-Pctersbourg, par Falconet.
(a) Note du traducteur. - « Que l 'Hercule enfant de lien- «« nolds soit supérieur, sous le rapport de Part, à la statue « équestre d e Pierre par Falconet, cela est parfaitement « etranger à l’examen de l'expédient de Timanthcs. »
« Si les réflexions de Falconet, sur cet expédient, ont été
Le sujet de Timanlhes était le sacrifice d 'Iplû. génie. Iphigénie était le principal personnage, comme sa beauté, sa résignation et sa douleur étalent la tâche principale du peintre. Le personnage d' A g aman non, tout important qu’il est dans le sujet, ne s’y trouve cependant qu’accessoire et n’y est pas plus nécessaire, pour le rendre plus tragique, que celui de Clglcnmcstre, que l’on n’y voilpas, ou que Priant ne pourrait l'être, pour rendre la mort de Poly.vcne plus louchante. C’est donc une méprise du critique français d’appeler Agamcmuon le héros du sujet (a).
Mais le critique anglais et le critique français ne me paraissent pas avoir bien compris les motifs réels de Timanlhes, qui semblent indiqués par les mots de dccerc pro dignilatc et digue, dans Quinlilicn et dans Pline ( I ) ; ils attribuent à iuu-
« adoptées par Reynolds , il ne les a donc pas jugées infé- « Heures aux siennes; et si elles ne sont qu’une suite de soft pliismes verbeux, celles de Reynolds méritent le même « reproche. »
« Pourquoi donc tan t d’égards pour Reynolds eltanid’hu- « tueur pour Falconet, puisque tous deux ont la même « opinion ? »
(Voir notre discours préliminaire.)
(a) Note du traducteur. — Nous avons lu plusieurs fois et avec beaucoup d'attention les réflexions de Falconet sur le tableau de Timanlhes, tome page 62 et suivantes, édition de Lausanne, 1782, et nous n'y avons rencontré mille part celle méprise.
(1) Cicero, de Oratore, ad Rrutum ,73 et 74.— In alioque ponatur, aliudque totum sil, ulrum tleccre au oportere dicas; oportere cnim, perfectionem déclarai olficii, qtio et semper ulendum est, et omnibus : dccere , quasi aptum esse, consentaneumque tempori et personæ; quodeum in faelis saepissimê, tum iu dictis valet, in vultu denique, et gesiu, cl iucessu. Con Iraq ne item dedecere. Quod si poêla fugil, ut maximum 'ilium, qui peceat, etiam, cum probant oralionem affuigit improbo, stullove sapienlis : si denique pielor i Ile vidit, cum immolenda Iphigenia Irislis Calchas esset, mœslior Ulysses, mœreret Menelaus, obvolvendum caput Againemnonis esse, quoniam summum ilium Iuclum penicillo non posset imitari : si denique histrio, (|iii deceat quæril; quod faciendum oratori putemus ?
.1/ F .Quinlilianus, 1. 2, e. 14. — Opcrienda suut qmedani, siveoslendi non debent, sive exprimi pro diynilate non possunt : ut fecil Timanlhes, ut opinor, Gilimius, in ea tabula qua Colotonem Tejum vieil. Nam cum in ipliigenke immolatione pinxisset tri.-lcm Calchantem, tristiorem Ulyssem, addidissot Menelao qiiem summum pote rat ars efficerc moerorcm, consumptis afl'ectibus, non respicicns quo digne modo patris vultum possit exhibere, velavit ejus caput, et sui cuique animo dédit æslimandum.
Ilsuflilde la plus légère attention, pour remarquer (|iie Cicéron et Quint ilien perdent de vue leurs prémisses et se contredisent eux-mêmes dans les motifs qu'ils supposent a Timanthcs ; leur ignorance sur la nature de l’expression plastique leur a fait imaginer que la ligure d’ Ayamcmnon était au-dessus du talent d’un artiste ; ils n’ont pas considéré (pi en lui faisant répandre toutes les richesses de l’expression suiles personnages secondaires, aux dépens du personnage principal, ils le désignaient comme un prodigue imprudent plutôt que comme un sage économe.
Nous n’avons rien a apprendre, pour notre but, de Valère-
puissance ce qui n'est que sagesse de jugement. Timanlhes a seiui comme un père; il n’a point couvert la figure d 'Aganiemnon, parce qu’il ne lui était pas possible, parce qu’il n’était pas au pouvoir de son art d’en exprimer les affections, mais parce que ces affections ne lui paraissaient pas pouvoir être exprimées avec dignité, parce que les traits qui devaient peindre l’affection paternelle, dans cet instant, et les mouvements qu’elle aurait provoqués auraient fait disparaître le caractère de grandeur et de solennité de la scène, et exposé le peintre, de la part de la majeure partie de ses juges, au reproche d’avoir manqué de sens. S’il l’eût représenté fondant en larmes ou dans une agitation convulsive, à la Mie du poignard levé sur le sein de sa fille , oubliant qu’il est le chef des Grecs pour ne laisser voir <1 ne le père d' Iphigénie; s’il l’eût représenté livré au désespoir et dans cet état de stupeur qui, en nivelant tous les traits, détruit toute expression; si, enfin, il l’avait représenté pâle, évanoui dans les bras de ses serviteurs, sans doute cette confusion de traits énergiques et faibles l’eût fait applaudir sur les théâtres de Paris; mais Timanlhes avait un sentiment trop profond de la nature pour dégrader les sentiments d’un père ou pour en voiler l’expression avec des lambeaux, et les Grecs n’avaient pas encore appris des Romains à rendre leur figure impassible. S’il a représenté Aganiemnon supportant son malheur comme un homme, il le lui fait sentir aussi comme un homme. C’était un devoir pour le chef des Grecs d’autoriser ce sacrifice par sa présence ; ce n’en était pas un pour un père de regarder sa fille sous le poignard : et le même sentiment de la nature qui avait suggéré à Timoléon l’idée de se couvrir la tète d’un manteau, au moment de l’assassinat de son frère, avait inspiré à Timanlhes celle de voiler aussi la figure d’Agamemnon ; il ne chercha ni la hauteur ni la profondeur, mais la convenance d’expression.
Le critique convient que l’expédient de Timanlhes peut être admis dans -des scènes de sang, dont l’aspect changerait la terreur et la pitié en horreur et en abomination, affections qui doivent toujours être exclues des domaines de l’art, en poésie comme en peinture; et il voudrait que, dans une semblable situation, la figure d'Agamemnon fût découverte! Quelle scène a jamais annoncé plus de sang ? Quel est ce sang qu’on va répandre? Celui de sa propre fille : et «nielle fille! Une princesse jeune, belle, innocente, sans espoir, résignée ; celte seule idée de résignation, dans une pareille victime, devait nécessairement ou la sauver, ou forcer son père à se voiler le visage. Un homme qui veut amuser l’esprit aux dépens du cœur peut trouver cet expédient ridicule,
Maxime, qui appelle ce sujet luctuosum immolât.® Ipiiigesiæ sacrificiel n, au lieu de immoland.e. Pline, qui admet le digne de Quintilien , confond , comme lui, les motifs de l'artiste.
« aussi ridicule, continue M. Falconet, que le serait a un poêle qui, dans une situation pathétique, au « lieu de satisfaire mon attente et pour se tirer lui- « même d’embarras, dirait que l’affection de son « héros est tellement au-dessus de toute expression,
« qu’il ne dira rien. » Mais Homère . quoiqu’il ne l’ait pas dit, ne se conduit-il pas d’après le même principe? Lorsque l Igsse adresse la parole à Aja.r, dans les enfers, le poète ne fait-il pas garder un silence d’indignation à ce dernier, qui tourne le dos et se relire? La voix générale de la critique ne nous dit-elle pas, avec Longin, et quand Longin ne l’aurait pas dit, la voix de la nature ne nous dirait - elle pas que ce silence est caractéristique, etque, plus sublime que toute autre réponse, il imprime sur l Igsse un trait ineffaçable d'humiliation ? 11 est inutile, pour ajouter au mépris que celte critique mérite, de parler ici du silence de l)i<lon, dans Virgile, et de celui de la ISiobé d'Eschyle, qui arrive voilée et. reste muette tant, qu’elle est sur la scène.
Mais en couvrant la figure Ci' Aganiemnon, Timantlies a-t-il quelque droit à l’honneur de l’invention, ou n'est-il que l'imitateur d'Euripide, qui employa ce moyen avant lui (t)? Je n’ai point assez de preuves chronologiques, pour décider lequel d 'Euripide ou de Timanlhes, qui étaient contemporains à l’époque de la guerre du Péloponése, a conçu le premier celte idée. Le silence de Pline et de Quintilien silice point paraît favorable au peintre. Ils connaissaient tous deux la célèbre tragédie d'Euripide, et ils n’auraient pas souffert complaisamment que l’honneur de ce coup de maître, dans un art qui leur était plus familier (pie la peinture, fût décerné à un autre qu’à son véritable auteur, si le poêle y eût eu droit le premier. Je n’insisterai pas davantage sur celte objection pressante, que le tableau de Timanthés a été glorieusement couronné par ceux mêmes qui assistaient journellement aux représentations des tragédies d' Euripide, sans que leur jugement ait été contesté par Cololès ou par ses amis, qui n’au -
(I) Un critique ingénieux a remarqué qu’Euripide, dans sa tragédie, décrit la marche du sacrifice, et qu'a près le discours d’Iphigénie à son père, celui-ci gémit et se couvre le visage pour cacher ses pleurs, tandis que le peintre représente le moment qui précède immédiatement le sacrifice, et que le moyen étant employé a une autre fin, doit produire une autre impression (a).
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Iphigénie, 1547.
(a) Note du t aducteur.
k Iæs traducteurs ne peuvent se dispenser de faire observer « que la remarque de ce prétendu critique ingénieux manque « de justesse. Agamemnon gémit, pleure et se couvre le vi- « sage, en voyant arriver sa fille et avant qu’elle lui ait adresse « la parole. C’est lorsqu’elle voit son désespoir qu’elle s’a- « dresse a lui. Le texte cité par M. Faseli le prouve incon- « testablement. »
raient pas manqué de relever eux - mêmes, dans l’ouvrage d’un rival , une preuve aussi évidente d’infériorité que le défaut d’invention. Je demanderai seulement qu’est-ce que l’invention? Si l’invention est la représentation du moment le plus intéressant d’un fait, combinée avec l’expression la plus variée des effets de la passion dominante sur la ligure des personnages, l’invention de Timanlhes consiste à avoir fait voir, par la gradation de cette passion dominante sur les figures de ses personnages, la raison pour laquelle celle du premier d’entre eux était voilée. Voilà ce qu’il a fait, ce qu’a fait le poète inventeur ou imitateur, et ce qu’ils n’ont pu faire qu’à l’aide d’un appel secret à notre cœur et à notre imagination. On peut conjecturer quels sont les traits de la ligure d ' Agamemnon, d’après l’expression de celle de Ménëlas, son frère, qui est visible; mais le degré de sensibilité qui soulève le sein et agite les traits de l’oncle, sans altérer la dignité du personnage, est la limite du pathétique ; au lieu que la douleur qui déchire le cœur et fait disparaître dans les convulsions tous les traits du père, en proie à l’horreur et au désespoir du moment , outre-passe les bornes et nous aurait blessés, si le peintre l’avait mise sous nos yeux.
Mais si j’ose différer d’opinion avec l’estimable auteur que j’ai cité, sur la convenance du mode d’expression, dans le tableau de Timanlhes , je suis bien éloigné de chercher a affaiblir ses réflexions, aussi sages que délicates, sur l’inconvénient de l’imiter, quoique je sois bien convaincu qu’il est rigoureusement dans les limites de l’art. Si c’est un subterfuge, il faut convenir qu’on s’en est servi plus d’une fois. 11 a été employé pour exprimer le chagrin sur une belle figure de femme, dans un bas-relief qui était autrefois au palais Vallé, à Home, et qui est gravé dans VAdmirandu de San Barloli. Michel-Ange s’en est servi, mais avec l’originalité qui lui était propre, pour indiquer un malheur inexprimable dans la figure d’Abijam. Raphaël , pour faire voir qu’il le regardait comme un des meilleurs moyens possibles d’exprimer les remords et un profond sentiment de repentir, l’a emprunté, dans son Expulsion du Paradis, sans aucun changement, de Masaccio, et, comme ce dernier, il fait fuir Adam, les deux mains appliquées sur son visage. Comment a-t-il représenté, dans Moïse devant le buisson ardent, cette terreur respectueuse de l’homme en présence de son créateur? Par une double répétition du même expédient : l’une, dans le plafond des salles ; l’autre, dans les loges du Vatican. Adam a ses deux mains sur son visage, ou plutôt son visage caché dans ses deux mains. Comme nous ne pouvons pas soupçonner ce grand maître en expression d’avoir lait usage de ce moyen, dans l’intention, indigne de lui, d’éviter une difficulté ou d’indiquer l’éclat éblouissant du spectacle, ce qui était si contraire au sujet, que, suivant l’Écriture sainte, Moïse traversa
le chemin pour voir de plus près cette flamme qui n’incendiait pas , nous devons conclure que la nature elle-même avait inspiré à Raphaël ce moyen, comme supérieur à tout ce qu’il aurait pu exprimer par les traits du visage, et qu'il a reconnu la même inspiration dans Masaccio , qu’on ne peut pas plus supposer instruit par Timanlhes, que Shahspere par Euripide, parce qu’il fait voir Macduff rabattant son chapeau sur son visage.
Masaccio et Raphaël ont travaillé d’après ce principe; mais Gérard de Jxnrcsse n’a fait que copier le tableau de Timanlhes, et en cela il a peut-être mérite le reproche que Longin appelle parenthykse, en employant mal à propos le plus sublime pathétique dans un sujet qui ne le comporte pas. Il a représenté la mort de Polyxène , captive des Grecs, tille de Priant , immolée aux mânes d’ Achille, sou fiance, que Paris a tué en trahison, au milieu des fêtes nuptiales. Il y fait voir Agamemnon , la figure couverte de son manteau. La mort de Polyxène, dont la beauté a occasionné le plus grand malheur qui pût affliger l’armée des Grecs, ne devait pas produire dans son chef des mouvements semblables a ceux que la mort de sa propre fille avait excités dans son cœur. 11 faut cependant convenir, pour rendre justice à Gérard de Lairesse. que la ligure A' Agamemnon est aussi noble que pathétique, et que, par l’apparition du spectre d’Achille à ce sacrifice fait a ses mânes, l’imagination de l’artiste a fait excuser le défaut de jugement du professeur.
Tels ont été les artistes qui ont créé le style de cette seconde période, dans le cours de laquelle ils ont déterminé la fin de l’art et en ont posé les limites sur la base inébranlable desquelles s’est élevée l’éclatante fabrique de la troisième période, ou période du raffinement. Celle-ci ajouta la grâce elle fini aux formes grandioses qu’elle ne put surpasser, la douceur et la vérité aux tons qu elle ne put employer avec plus de vigueur, elle substitua une transition magique et imperceptible à la brusque division des masses, donna de la profondeur et de la rondeur aux compositions, et, saisissant le caractère des passions au sein même de la nature, en rendit l’expression plus familière. Cette troisième période fut celle A'Apelles , de Prolog'ene, à'Euphrunor, de Pansias, élèves de Pamphile et de son maître Eupompe, a l’autorité duquel on accorda ce qui avait été reiuse au grand Polgclèlc, son prédécesseur et son compatriote, le nouvel établissement de l’école de Sicyone (î).
Traduit de l'anglais par !.. Mérimée.
[La suite à la prochaine livraison.)
(I) Pline, l. xxxv, c. 18.
Ici l'artiste et le marchand se confondent volontiers. Lam-Qua , élève du peintre anglais Chinnery, est le premier parmi les artistes de sa nation qui ait adopté les procédés européens ; mais, loin de faire école, il a pris tout bonnement à sa solde un certain nombred’ouvriers chinois , qu'il laisse travailler à leurs productions. Sa maison a deux étages; le magasin proprement dit occupe le rezde-chaussée; on
y trouve en' quantité des aquarelles entièrement terminées et disposées dans des casiers vitrés tout autour du magasin ; on y trouve aussi ce qui compose ordinairement en Europe un fonds de papeterie , des boîtes à couleurs , des pinceaux , des cahiers de papier de riz apportés de Nan- King, de cent feuilles chacun. 11 diffère de celui qu’on fabrique aux Indes orientales, et se fait, soit avec de la soie et du coton, soit avec la moelle filandreuse d’une espèce de roseau (monts), et plus généralement avec les tiges du jeune bambou ramollies d’abord par un long séjour dans l’eau, et broyées ensuite avec le pilon dans des mortiers de pierre; on lui donne le poli nécessaire, d’abord en le brossant, puis «à l’aide de rouleaux de marbre. Il doit sa consistance et sa blancheur à une solution d’alun et de colle de poisson.
L’encre chinoise n'est pas composée, comme on l’a cru longtemps, de ce liquide noirâtre que renferment les vésicules de la sèche; c’est tout bonnement du noir de fumée amalgamé avec de la colle, et qui doit son parfum au musc qu’on y mêle. La meilleure vient d’une ville appelée Paukum. Les Chinois la reconnaissent à l'odeur, et cela se conçoit ; le musc, coûtant fort cher, ne s’emploie que pour
LES BEAI X-AUTS.
les meilleures quali lés. Ce que l'on appelle « les (jua- 1 1*0 précieux objets, » c’est-à-dire le bâton d enue, la pierre qui sert à la broyer, le pinceau et le papier à écrire, participent de la vénération que tout habitant du Céleste Empire ressent pour les belleslettres. On la pousse jusqu'à regarder comme une action contraire aux rites de marcher, même par ni égard e, sur une feuille écrite ou imprimée.
L’atelier de Lam-Qua est au premier étage de sa maison. C'est une salle très-simple où travaillent huit ou dix artistes, les manches retroussées et leurs longues queues nouées parprécaulion autour de leur tète. Vous entrez ; pas un de ces laborieux et patients imagiers ne lève le nez pour vous regarder; pas un ne semble dérangé par votre admission dans le silencieux laboratoire; ils vous montreront volontiers leur travail, volontiers vous indiqueront leurs procédés, et vous ne pourrez qu’admirer l'extrême propreté, l’extrême délicatesse, le soin minutieux qu ils mettent à finir tout ce qu’ils font. Ils apportent des précautions inouïes dans le choix du papier, qu ils veulent exempt de tout défaut, et sur lequel ils déposent un léger lavis d’alun pour le rendre plus propre à recevoir la couleur. Ce procédé se renouvelle jusqu’à cinq ou six fois dans le cours du même travail; et peut-être faut-il lui attribuer la solidité, la durée des nuances, qu'il protège surtout contre l'Immidité de l’atmosphère.
Le dessin se borne le plus souvent à nu décalque mécanique rendu très-facile par l'extrême transparence du papier. Chaque artiste a une collection d’esquisses imprimées, et y puise à son gré les éléments de chaque composition, une barque, un mandarin, un oiseau, tout ce qui lui plaît.
Ce trait achevé, il broie ses couleurs avec le plus grand soin, surtout les différents rouges, qui sont en général très-compactes. 11 les délaye dans l’eau, y ajoute de l’alun, et ce qu’il faut de colle pour les rendre facilement adhérentes. Celte colle a, sur la gomme que nous employons, l’avantage de sécher moinsvite, etdcsemieux prêter, parconséquent. aux retouches.
Bans certaines peintures, l’excessive liuesse des détails étonne souvent l’œil européen. On est surpris de voir des figurines, à peu près grosses comme un grain de riz, burinées avec une délicatesse qui permet, pour ainsi dire, de compter les fils de leur vêtement. Ce résultat microscopique s’obtient de la manière suivante : l’artiste prend deux pinceaux d'inégale grosseur, qu’il tient de la main droite; b; plus petit est placé perpendiculairement entre les doigts et la paume de la main, c'est ainsi que les Chinois écrivent et peignent; le plus gros, au contraire, insinué entre l’indicateur et le médius de la même main, se trouve horizontal au papier. Le premier de ces deux pinceaux est seul imbibé de couleur. Il la dépose en points presque imperceptibles sur le papier, et tout aussitôt, par un mouvement
(pii atteste une rare dextérité, le | cintre lui tue le second pinceau, parfaitement sec, qui iuj ' à étendre en lignes incroyablement ténues la Iq,,?' lette encore humide. Cette petite opération estunô merveille de subtilité mécanique, et s’exécute une surprenante facilité.
A côté des aquarellistes, et ne réclamant aucune sorte de supériorité sur ces derniers, vous verriez dans la même salle des paysagistes à l’huile et des ouvriers en miniatures; ceux-ci travaillent sur ivoire avec un Uni désespérant.
Du reste, les uns et les autres sont condamnés à nous être longtemps inférieurs par le principe même qui domine toutes les productions de Part chinois Ces intelligences-machines ne conçoivent pas qu'on cherche à représenter l'apparence, mais seulement la réalité des objets. Tout raccourci est pour eux mi mensonge; toute ombre portée, une tache inutile. Leurs idées à cet égard sont justement les mêmes que celles delà reine Elisabeth, qui se refusait, elle aussi, à ce que son peintre ordinaire souillât de \ilaines teintes noirâtres l'éclat tant célébré de sou teint royal. Vous avez pu voir au Musée britannique le portrait tout en lumière qui est le résultat de celle étrange fantaisie.
Le manque général de perspective — compensé, lorsqu'il s'agit d’un portrait ou d'un groupe do figures, par l’état du coloris, l’expression de la physionomie, la vérité des attitudes — fait en revanche, de tout paysage chinois, la plus absurde et la plus grotesque des compositions Jamais un objet ne s'y présente de face; les fonds les plus lointains sont aussi vigoureusement accusés que les premiers plans, cl leurs proportions sont les mêmes. Quant à la vraisemblance des détails, elle est tout a fait subordonnée aux caprices de l'artiste, qui ne recule devant aucune impossibilité , perchant très-volontiers et très-adroitement un poisson sur les hautes hranclie> d’un cèdre, tout comme il fait nager une cigogne entre deux eaux.
Ces sortes de fantaisies se rencontrent a chaque pas dans l'espèce de musée qui garnit les murailles de l'atelier où j’ai voulu vous transporter en idée , mais vous y trouveriez aussi des copies exécutées an pinceau d'après quelques gravures apportées d hn rope, et celles-ci pourraient vous rassurer sur lavt u ir de l’art chinois. Le dessin est aussi correct que celui des originaux, et le coloris même, gradue avec intelligence, n’est pas à beaucoup près aussi bizaiie qu’on pourrait s’v attendre.
Pour nous autres étrangers, les sujets chinois ont plus de prix. La vie de toutes les classes s y trouve racontée avec esprit et vérité. Tantôt c’est la reçoit' du thé par des femmes aux doigts eflilés qui sem‘ blent toucher à peine à la feuille odorante; hwlnt un mandarin exilé qui voyage à cheval, 1 air Liste, U physionomie abattue, vers les déserts de la T'iriam neigeuse ; tantôt , comme dans le f ne simile suh.oii'
mi poêle erra ni sur les bords d’un lac azuré, auquel il demande les vagues faveurs de l'inspiration ; tantôt le même personnage au milieu d’un jardin, entoure d’arbres nainsct de femmes souriantes auxquelles il soumet, ses galantes élégies. Elles l'écoutent en fumant leurs longues pipes.
1/allégorie est tout à fait dans le génie et dans les habitudes des artistes chinois. Près de deux amants infortunés, ils jettent un pauvre oiseau blesse a mort. S'agit- il d'un amour partagé, triomphant, riche d’espérance, ils entourent le tendre couple d’une auréole d’oiseaux qui se becquètent , de
papillons entrelaçant leurs ailes, ou de fleurs entr’ouverles dont une brise liède rapproche les calices et favorise le mystérieux hymen.
Montons encore une échelle, et arrivons à Mister Lam-Qua lui-même. Les murs de son atelier sont entièrement couverts de portraits, pour la plupart
inachevés; nos marins, nos jaquettes bleues, y figurent en grand nombre. Mais on y voit aussi des Parsis au riche costume, au bonnet élevé ; voire, çà et la, quelque bonne tète chinoise grasse et béate ; puis un certain nombre d’études empruntées par son élève a Chinnery, qui soutient ne les avoir ni prêtées, ni données, ni vendues. Entre ces deux hommes, il y a rivalité d autant plus vive, qu’ils ont vécu plus longtemps dans une sorte d'intimité. Croyez-en Chinnery, Lam-Qua est un subalterne, un malheureux rapin dont tout le mérite consiste à lui avoir dérobé quelques modèles et quelques procédés. Écoutez Lam-Qua; il a été 1 adepte favori, l’assistant du peintre anglais, dont il a dû répudier à temps la tutelle intéressée. Comme beaucoup d’autres mauvais propos, ceux-ci ont pour origine une concurrence commerciale. Cbinnery, dont le talent est très-supérieur a celui de Lam-Qua, exige cinquante et cent piastres des mêmes portraits que l’artiste indigène établit pour quinze à vingt; et l’influence du bon marché sur des gens d’ailleurs incompétents lait souvent préférer ce dernier. De là les haines.
Au surplus — et ces querelles à part — il est difficile de trouver un artiste plus accueillant et plus poli (jue Lam-Qua. J’eus occasion, dès les premières séances, de lui montrer mon album de Noyage, et il voulut bien me reconnaître pour confrère ; en cette qualité, j’ai reçu de lui une série de dessins dont je vous parlerai plus en détail un de ces
jours. Ce matin, l 'heure me presse, et c’est l'heure des consultations. Je vais dune très-sommairement payer ma dette à Lam-Qua, en traçant ici son portrait.
C’est un homme de taille moyenne, fortement constitue, la figure pleine et ronde, le regard perçant et observateur. Sous sa bonhomie, je le soupçonne de cacher un assez honnête fonds d’épigrammes et de malice. La première fois que je le vis prendre à la chinoise, à poing fermé, le pinceau tombant d’aplomb sur la toile, je m’évertuai à lui persuader que notre système valait mieux, qu'on avait la main plus légère, etc., etc.
— Ah! ya, me répondit-il après m’avoir écouté avec la plus exemplaire patience, mij poor Clunaman, tny no save so muchi , « Je suis un pauvre (Illinois, je n’en sais pas si long... » Mais, ajouta-t-il bientôt après du même ton moitié humble et moitié goguenard, tenez donc un peu votre pinceau comme moi.
Et je fus forcé d’avouer à mon tour que je n en savais pas si long. Si j’étais peintre , et non pas un disciple d’Esculape , cette réplique indirecte m’aurait paru dure à digérer.
Mon portrait, que tout le monde s’accorde a trouver très-ressemblant, est déjà depuis quelques jours chez le lieutenant général; je l’y ai vu, car je commence à y être admis assez librement, sous prétexte de médecine. Old Nick.
CHAULES NODIER.
'est un moment redoutable et solennel dans la vie, que celui où l’on se décide à quitter le lieu de sa naissance pour venir chercher à Paris la gloire et, sinon la fortune, l’aisance à laquelle le succès seul peut conduire un artiste ou un poète. Bien qu’il dût avoir déjà la conscience de ses forces, Charles Nodier avait hésité longtemps avant de se résoudre à un parti, auquel se déterminent avec tant de facilité les génies imberbes de notre temps d'indépendance et de présomption. Prêta quitter Dole, où son cours de belles-lettres avait fait d’excellents élèves, il avait cherché à s’y fixer dans quelque emploi modeste et sol 1 ici lé la place de bibliothécaire, avec mille francs d’appointements, que la ville, avec autant de reconnaissance que de sagacité, s’empressa de lui refuser.
Dans les premiers temps, sa situation à Paris fut d'autant plus précaire, que le gouvernement d’alors, loin de lui offrir un appui, continuait à poursuivre l’audacieux auteur de la Napoléone, ressentiments mal conjurés par la conduite de Charles, dont les sympathies s’attachaient toujours à ces libéraux de l'époque, désignés par l’empereur sous le nom < V idéologues . Ces hommes étaient les seuls que le Génie de la guerre n’eût point subjugués ; par eux il devait périr, et il s’acharnait à les déraciner avec toute l'inquiétude d’un juste pressentiment. Cet instant est celui des relations de Nodier avec quelques membres dispersés de la société de Coppet, avec Benjamin Constant, puis avec Oudet et divers personnages compromis plus tard dans laconspiralion de .Mallet et de Lahorie. Il ne publia guère en ce moment que les Questions de littérature loyale, ouvrage excellent , qui lui valut, avec l'amitié de M. Etienne, son entrée au Journal des Délia ts.
Il quitta Paris pour Amiens, où il fut appelé en qualité de secrétaire par un Anglais nommé le chevalier Croft, qui voulait employer le jeune philolo¬
gue à faire des commentaires pour une édition des Classiques français. Pendant qu’il se livrait à celle occupation , lady Ilamillon , commensale du chevalier, se servait de Nodier pour corriger des romans qu'elle avait la prétention de publier en français, langue dont elle ignorait les premiers éléments. Elle écrivait des manuscrits que Charles remplaçait par d’autres, et l’ignorance où elle était de notre langue l’empêchait de constater la substitution. Il paraît que le chevalier Croft était aussi excentrique qu’un Anglais pu isse l’être. Fatigué de ses bizarreries, Nodier prit congé de lui et, presque aussitôt, partit pour l’illyrie, où il fut tour à tour bibliothécaire à Laybach, secrétaire du duc d’Abrantès, son compatriote, et du duc d’Otrante, qui lui confièrent la direction du journal français qu'ils firent paraître en quatre langues dans ces provinces, sous le nom du Télégraphe illtjricn.
La restauration n’apporta pas de changement à la position de Nodier; il demeura attaché au Journal des Débats , où il combattit, quoique royaliste, la politique réactionnaire de la sainte alliance. Durant les cent jours , il se retira, avec sa femme et sa fille, au château de Caylus, d’où il ne sortit qu’après Waterloo. C’est mal à propos qu’un journal, sur la foi de la biographie de Rabbe, toute fourmillante d’erreurs et de romans à dormir debout, lui attribue une part quelconque à la rédaction du Moniteur de Garni. Nodier n’alla point à Garni et n’envoya pas une ligne à ce recueil. Le même journal conte que Charles, pour subsister, fut contraint de faire divers métiers avec lesquels il n’eut jamais rien de commun. Ces assertions sont légères; jamais, dans toute sa carrière, Nodier ne s’écarta de la ligne qu'il suivait patiemment , sa vie fut aux lettres sans partage; il fut, depuis l’enfance jusqu’à sa mort, le plus littérateur des contemporains; tout document qui le montre un instant distrait de ses occupations favorites est inexact et controuvé. I)e sa position même auprès de Fouché, en Illyrie, il avait su faire une fonction purement littéraire ; sa qualité de secrétaire était un vain titre. Il existait autant de rapport entre elle et
LES B Ë AUX- A II ï S .
ses travaux qu'entre son caractère cl celui du duc d'Otrnnle.
Ce voyage tout près de l'Allemagne modifia quelque peu ses idées et lit germer les inspirations dont sortit Jean Sbogar. Telle fui, je crois, la première excursion de la poésie française au delà du Bliin. Les guerres impériales avaient exercé sur nous peu d'influence, Jean Sbogar en eut une fort grande : Mme de Staël popularisa moins que Nodier le goût de Bürger et de Schiller ; elle éveilla la curiosité, Nodier excita les passions; elle inspira peut-être Benjamin Constant; mais l’auteur d'Adolphe, moins Allemand que Genevois, avait avant tout considère le dix— huitième siècle comme en un miroir un peu vague, dans le Peintre de Sahzbourg Ainsi, tels sont les fruits qu’il tirait des événements politiques : les proscriptions du consulat lui avaient arraché la Napoléone et Stella; sa position diplomatique en Illvrie produisit Jean Sbogar. Le retour des Bourbons et des souvenirs qui s’y rattachaient. lit naître Thérèse Aubert, de même que plus tard, quand celte restauration qu'il avait aimée devint antipathique à la liberté, il chanta les héros de la Gironde et. célébra les earbonari, dans Mademoiselle de Marsan. Il devançait à sa manière les écoles poétiques et les réactions d’opinion. Un critique ingénieux assimilait naguère a un peuplier ce talent toujours jeune ; acceptons celle comparaison et cherchons à la développer dans un autre sens. De même que le peuplier donne, à l'issue des hivers, en reverdissant le premier, le signal du printemps; de même, à chaque saison de rajeunissement littéraire, Nodier annonça, par une floraison précoce, a la foule des poètes épars dans la plaine, l’aurore des printemps nouveaux. Ses idées fraîches et suaves jetèrent les premiers parfums dans l'atmosphère des écoles naissantes. Comme le peuplier, qu’on ébranche sans cesse et qui s enrichit de nouvelles forces en se dépouillant, Nodier, en purifiant, en émondant sans relâche son goût et son style, accrut constamment sa vigueur et s’éleva de plus eu plus. Son éclectisme, la persévérance avec laquelle il abattit sur lui-même les rameaux vieillis, le transformèrent plusieurs lois et font montré jusqu’à la fin couronné du feuillage le plus vert et le plus jeune. Tendre, élégant, pur, il est toujours plein de seve; sa tète, quelquefois égarée dans un nuage, suit les vents qui viennent a souffler; il s’incline, il murmure; mais, ollranl peu de prise aux tempêtes, il se redresse et résiste sans effort.
Jean Sbogar subvint à la gène causée par l’inefficacité des promesses d’uu ministre. Pendant que les dévouements désintéressés se faisaient payer par la restauration, qui n’oublia jamais rien hormis ses défenseurs, Charles Nodier, abandonnant volontiers les partis dés qu’ils triomphaient (il eût ete mauvais ligueur), se voyait réduit à renoncer à Paris et a chei cher dans la campagne une existence plus mo¬
deste cl moins coûteuse. Retiré à Saint-Germain il y écrivait des contes, lorsqu'un certain abbé Nicole s’intéressant pour lui, le fit. nommer professeur de rhétorique... à Odessa. M. de Richelieu voulait établir là des maîtres distingués. Parmi les personnes éminentes, Nodier était seul assez peu fortuné pour s’exiler de la sorte; Nodier fut donc choisi. Il alla faire ses adieux à sa chère Franche-Comté et y attendre, pour passer la frontière, le premier quartier de ses appointements. On l’avait leurré ; forcé de s'en revenir comme il était parti, mais un peu moins riche, il se hâta de donner Jean Sbogar, dont le monde fut fort occupé et qui donna lieu à un mélodrame d’un goût assez tudesque.
Peu de temps après, il publia Thérèse Aubert , production sur laquelle il convient de fixer un instant l’attention des lecteurs.
On peut distinguer, dans le talent de Nodier, trois époques ou, comme l’on s’exprime à l'égard des peintres, trois manières distinctes qui ne confinent entre elles que par deux points : la correction du langage et l’horreur de la banalité.
Ce dernier principe était si fort inculqué dans-sou esprit, < j n il le semait tout d’abord dans ceux- qui avaient l'honneur de l’approcher de près et de recevoir ses conseils. Ici, line digression : Charles a développé à cet égard tout son système poétique en quelques lignes qui résument le programme entier de l’école moderne. Ces lignes sont fort curieuses et Irés-instruclives : « Une ligure nouvelle est pleine (le « charme, parce qu’elle donne l'idée d'un point de » vue nouveau. Une ligure rebattue, devenue lieu « commun, n’est plus que le froid équivalent du sens « propre. On doit donc éviter de prodiguer les llgu- « res dans une langue usée. Files ne présentent plus « qu’un faste insipide de paroles et de tours. Le « style purement descriptif sera des lors préférable « au style figuré, parce que le style figuré avait fait « oublierquelque temps le sens propre, et que celuiii ci parait de nouveau. L’aurore aux doigts de rose « qui ouvre les barrières du matin, et dont les pleurs h roulent en perles humides sur toutes les fleurs,
« offre sans doute une image heureuse et brillante;
« maison produira beaucoup plus d'elfet aujourd hui « en peignant le soleil à son lever, rougissant d une a lueur encore incertaine le sommet des hautes a montages; les vapeurs de la plaine qui se dissi- « peut, les contours del'horizon qui se dessinent sui « le ciel éclairci et les fleurs qui se penchent sous le « poids de la rosée. » {Dictionnaire des onomatopées.)
11 est certain qu’on trouve là tout 1 évangile d une nouvelle école, toute la distinction qui sépare Lamartine et Hugo de l’abbé Delillc, et Mannonlel de Nodier. Or, celte page ne fut pas écrite en 1820 ; elle le fut en 1805. On voit que le peuplier se prit a feui lier de bonne heure. Toutefois, le précurseui de la génération dite romantique ne fut jamais romantique.
Lu dehors de ces principes fondamentaux , sou •aient eut trois phases différentes : dans la première, épris de l’exaltation sentimentale du dix - huitième siècle, il en eut les allures; il fut l’élève de Rous- ! seau et de Bernardin de Saint-Pierre, à la manière de Chateaubriand. Le Peintre île Sallzbourg, les Proscrits, les Méditations du cloître, écrits corrects, sont d’une forme un peu Huilante eide convention; l’on ne devient pas maître en un jour; Raphaël débuta par imiter le Pérugin. La seconde manière de Nodier sent l'Allemagne. Au vague de la forme succède le vague dans P idéalité; le penchant aux fantaisies mystiques joint, dans le tour de la phrase, à une recherche de la simplicité antique subordonnée à l’esprit germain. La poétique expression de ces influences, c’est le Tombeau des (/lèves du lac; leur expression nette et formelle dans le drame, c’est Jean Sbogar.
A la suite de ces tentatives, Charles Nodier secoua les préoccupations de I Allemagne et du siècle passé; retranchant ces rameaux greffés a la souche mère de son génie, il devint. Français et lui-même A dater de ce moment, son style se simplifie; son esprit se fait jour, la line.'Se et le goût remplacent toute convention, l’originalité prend le dessus, et l'on voit rayonner le plus limpide, le plus pur des écrivains de notre siècle.
Thérèse Aubert marqua une heure de transition entre le second et le troisième de ces procédés. Ce petit roman, dont la conduite est merveilleuse, est déjà simple; on commence à y entrevoir la ligne sur laquelle l’auteur se prépare à creuser son sillon; le sentiment est dans les pensées, non plus dans l’expression, et les passages les plus dramatiques sont ceux où la période a le plus de naturel.
Adèle, qui vint après, est dans le même goût, ([liant au style; le talent descriptif y est porté à une hauteur surprenante, mais la donnée elleplan se ressentent de l’enthousiasme de Fauteur pour Werther.
Depuis la publication d'Adèle, le talent de Nodier se mûrit et s’assied ; ses principes ne varient plus. Les articles de journaux qu’il publia alors, et qu’on a rassemblés en deux volumes, sous le nom de Mélanges de littérature et de critique (1820), contiennent d’admirables préceptes; c’est un cours complet de littérature pratique.
Chez lui le philologue commandait au romancier; ses opinions sur l’état actuel de notre langage l’amenèrent au mot propre, à préférer partout le récit naïf, la forme descriptive, à la forme allégorique devenue vieille. Pensée dont la justesse est. démontrée par des analogies concluantes : à l’aurore des lettres grecques, Hésiode, Orphée ne parlèrent que par emblèmes; les Travaux et les Jours sont, une métaphore continuée; mais, dans l’âge mûr des idiomes, le temps des paraboles passe vite, la muse sicilienne est descriptive, Théocrite et Moscbus écrivent avec un pinceau. Le nœud de toutes les questions d’école est.
là. Si, par rapport à nous, l'on interprète, dans les arts, le manifeste philologique de Nodier, l’on comprendra pourquoi, dans la peinture, Delacroix, Delaroche, Decamps succèdent à Guérin, à Girodet ; pourquoi les traditions de paysagistes tels que Berlin et Michalon ont disparu devant. Cabat, Marilhat ci Dupré. La nature immuable et. éternelle succède à l’allégorie épuisée, rebattue et toute en lambeaux.
Donc, pour se rendre compte, en Nodier, du romancier et du conteur, il faut étudier le philologue : c’est celui-ci qui apprit à celui-là l’idiome dont il convient d'user en notre siècle, et la façon dont il est opportun de le manier. Ces inspirations ne furent pas neuves pour lui; il ne lit que donner à un procédé qu'il savait une extension plus générale, car le style de sa troisième manière, il le posséda toujours dans ses travaux de linguistique : le Dictionnaire des onomatopées est écrit comme la dernière Lettre du docteur Méophobus ; la littérature d’imagination était seule soumise à une méthode d’exception, dont il a senti l’écueil. Il resuite decette observation que les travaux philologiques de Nodier sont ses meilleurs ouvrages : pour leur trouver un digne rival, il faut remontera Henri Estienne, le prince des lexicographes français, sans l’étude duquel ou ne saurait parvenir à posséder à fond l’histoire et le secret génie de notre idiome. Il est vrai que l’université s’en passe à merveille, et que les fondateurs de l’Académie française ont omis son nom, ainsi que celui de Rabelais, dans la liste des auteurs qui servirent à développer, à émonder, à enrichir notre langue. Mais ils n’ont oublié ni Cocfletau, ni Garnier, et, dans l’intérêt du goût, ils ont censuré Corneille. C’est depuis ce temps-là qu’on ne le lit plus.
Revenons à Charles Nodier, à qui l'Académie préféra tour à tour M. Jayet M. Dupin, et que M. Lava, son prédécesseur, avait juré d'exclure, tant qu'il honoreraitdc sa présence cet illustre corps. En 1 8 1 '•>. l’auteur du Roi de Bohême fit en Ecosse un voyage à la suite duquel il publia la Promenade, de Dieppe aux montagnes d’Ecosse. Celte excursion lit naître Trilbg, l'une des plus jolies fantaisies de Nodier. Le Lutin d’Argail attira l’attention sur une contrée que Waller Scott, encore inconnu chez nous, allait rendre célèbre. Les descriptions du romancier écossais montrent avec quelle précision Nodier a dépeint la nature et le caractère de ce pays qui ressemble tant, et par la physionomie, et. par le goût des légendes, à la partie montagneuse de la Franche-Comté. Les peintres s’emparèrentde Trilbg , et en reproduisirent les scènes, ce qui est l’indice d’un succès franc et de bon aloi. Déjà Nodier prenait part à la rédaction du Yogagc pittoresque en France , avec MM. de Cailleux et Taylor; ce travail, que, depuis plusieurs années, ce dernier poursuit à peu près seul, contribua à rattacher la France moderne aux souvenirs perdus de nos gloires nationales, tâche qui est devenue l’un des mobiles de la nouvelle école littéraire.
Nommé, en 1824, bibliothécaire à l'Arsenal, Nodier, à dater de ce moment, devint le centre on convergèrent les rayons de la naissante lumière <|ui s’élevait sur l’horizon poétique. Il fut le messie de celle révolution intellectuelle , l’appui de celte pléiade littéraire dont les innovations surent distrairc le monde des drames politiques qui se préparaient. Tout en encourageant les romantiques auxquels il avait fourni des armes , Charles Nodier demeura immuable; la pureté supérieure, la délicatesse de son goût ne permettent pas qu’on le confonde avec eux; lors même qu’il les prônait, il ne laissait pas de les railler dans leurs excès ; mais son ironie, doucement enjouée, n’irrita personne. Elle résidait plutôt dans la forme qu’il donnait à ses intarissables louanges, et dans leur exagération même, que dans la critique proprement dite. Méthode peu dangereuse, malicieuse intention que l’amour-propre de ceux qui en sont l’objet méconnaît et déguise. En accusant Nodier d'être trop prodigue et trop excessif dans l’éloge, on s’est mépris sur l'intention cachée sous ces formules de l’admiration absolue.
Loin de se jeter dans les formes orageuses de l’école moderne, il s’attacha sans cesse, dans sescontes, a celte morale limpide et philosophique, mieux présentée avec la simplicité du style qu’avec les pompes empruntées à un langage audacieux et surabondant. Il offre parfois des passages analogues à celui-ci, que l’on croirait tombé de la plume de l’auteur de Zadig : « Gustave de Rosander vécut longtemps. Il « fut savant, c’est peu de chose; il fut célèbre, ce x n’est rien; il fut tranquille, parce que les goûts « simples donnent la paix du cœur; il fut bon, « parce que l’amour de la nature est un achemine- « ment «à la vertu; il fut heureux, parce que* le « calme de l’esprit et la bienveillance de l’âme « composent le seul vrai bonheur de l'homme. «
Ne dirait-on pas que, dans ce peu de lignes, Nodier ait voulu tracer son portrait? Cet homme qui faisait si bon marché de la gloire et de la science, possédait une érudition dont ses écrits ne laissent qu’une faible idée. Il étudia beaucoup, et pareil à ce docteur dont parle Bayle, il n’a rien oublié jamais. Sans cesse occupé de bibliographie, cet excellent grammairien n’eut jamais la moindre pédanterie; les pédants lui faisaient horreur; ils l’eussent dégoûté de la science, s'il avait pu se résoudre à les fréquenter. Bien qu’il envisageât avec quelque dédain notre politique, nos institutions, et surtout notre philanthropie, il aima constamment la jeunesse , sut l’apprécier, l’encourager, et fut toujours exempt des méchantes passions; c’est qu’il fut toujours jeune et ne se sentit pas décliner. Loin de là, à mesure que chez lui le corps s’épuisait, à mesure qu'il devenait etranger aux intérêts matériels, aux distractions de la vie, son talent croissait en pureté et son esprit devenait plus subtil. C’est dans ses dernières années qu il produisit ses meilleurs ouvrages : les Souve¬
nirs de jeunesse, le plus accompli de tous; — |c Songe d’or, — Inès de las Sierras, — In Fée aux miettes, — Mademoiselle de Marsan, — Y Histoire du roi de Bohême, — les Souvenirs et portraits , — ]0 Dernier banquet des Girondins, — les Mélanges tirés d'une petite bibliothèque , — les Notions de linguistique, — les Fantaisies du docteur Néaphobus , — Paris historique, charmant texte que l’on a accolé à des lithographies détestables ; Franeiseus Cohtmna, etc.
Depuis dix ans, il travaillait seul à l’Académie, au Grand Dictionnaire historique et ctijniologique de la langue, livre longtemps souhaité , que nul autre ne pouvait entreprendre, que nul ne continuera.
S’il ne fut le plus populaire, le plus éclatant des gens de lettres de notre époque, — et son esprit était trop fin pour être à la portée de la foule, — il en fut du moins le plus utile ; ses livres sont d’excellents modèles entremêlés de préceptes fort judicieux. Il est bien à désirer que sa famille donne ses œuvres complètes au public.
Peu d'hommes se sont fait aimer davantage : il tenait à chacun par une secrète attache du cœur, et, quoiqu'il ail obligé beaucoup de gens, il n'avait pas d’ennemis. Sa (in , dès longtemps prévue, causa néanmoins une surprise douloureuse : tant de générations avaient été jeunes avec lui! Les forces de son esprit résistèrent jusqu’au dernier instant ; il mourut en brave et en chrétien, sans faste et sans faiblesse, consolant sa famille, l’abusant sur la gravité de son état, et gardant une âme sereine. Homme de goût jusqu’au tombeau, il s’abstint des phrases ambitieuses et des paroles à effet; modeste, il oublia tout d’abord la gloire, pour ne songer qu’a Dieu et aux objets de son affection. Durant ces longues heures d’angoisse, il ne parla point de luimême; ses plus grandes inquiétudes étaient pour ses petits enfants ; il craignait que sa maladie ne mît obstacle à leurs plaisirs et n’attristât sa maison.
Sa mort, digne, calme, presque souriante, ressemble à celle de Perrault dont la muse familière charma l’esprit capricieux et enfantin de Nodier, a celle de la Fontaine, de qui l’on pourrait appliquer la moitié de l’épitaphe, à l'homme que nous avons aimé. Il ne laissa, comme le fabuliste, d’autres trésors que les souvenirs de son talent, de son naturel bienveillant et généreux : tous deux, ils ont donné à ce monde bien plus qu’ils n’ont reçu de lui. Charles Nodier est un de ces mortels favorisés qui se survivent à eux-mêmes ; il continue d’exister dans ses livres, où il s’est dépeint avec ingénuité; dans sa fille, son élève, son image la plus fidèle et par conséquent la plus charmante; en sa femme, noble dépositaire de cette âme tendre et élevée. Son absence offre du moins une consolation : nous garderons parmi nous, nous y verrons se perpétuer sa grâce et son esprit, sa jeunesse et son cœur.
F RANCIS WEV.
RENAUD DE WILBACH.