DISCOURS
DE FUSELI
li. s e nous a donné une i idée du principe que suivait Eupompc, en nous conservant sa réponse à Li/sippe, qui le consultait sur les ouvrages qu’il devait prendre pour modèles.
Il lui lit remarquer la variété des formes humaines, dans la multitude des physionomies des personnes qui passaient sous leurs yeux, en lui disant : « C’csl la nature elle-même qu’il faut imiter, et non l’artiste. Votre but , ajoute Eupompc, est d’exceller, et d’exceller comme Phidias et Pohiclète ; mais l'imitation servile des ouvrages les plus parfaits ne vous conduira pas à la perfection, si vous ne remontez pas au principe qui a élevé ces artistes à la hauteur où ils sont parvenus; que ce principe dirige vos intentions et fixe votre règle de conduite. Celui qui pouvant, aussi librement qu’un
i autre, examiner immédiatement la nature, se contente de la voir par les yeux d’un intermédiaire, renonce h son droit d’aînesse et à toute originalité ; il ne fera que maniérer le style de son maître ; si Phidias et Poli/d'ele ont découvert la charpente et déterminé le principe permanent des formes humaines, iis n’en ont pas épuisé les variétés apparentes et caractéristiques. S’ils ont fixé les traits de la beauté et de la majesté, la nature, comparée avec leurs ouvrages, offre de nouvelles grâces qui vous ont été réservées. S’ils ont, avant vous, saisi l'homme tel qu’il était pour eux, représentez-Ie tel qu’il vous paraît maintenant (1). »
(1) Lysippum Sicyoniuin. — Audeodi rationem cepisse pic loris Eupompi responso. Euni enini interrogation, quein sequereturantecedentium, ilixisse, monstrata hoinimiin mullitndine, naturam ipsam itnitandam esse, non arlificeni. Non liabet latinuin nomen «ymmetria, quam diligenlissime custodi vit., nova inlaetaque ratione quadratas veterum staturas permutando : vulgoque dicebal al> il lis laetos, q liâtes essenl, lioinines; a se, quales viderentur esse. Pline, xxxiv, s.
T. II
Voilà le conseil d’Eupompe, moins ambitieux, moins sublime que celui qui aurait été donné à l’époque précédente du génie, mais plus convenable aux circonstances et plus profitable à son élève. Les esprits perdirent toute grandeur, en meme temps •pie la nation perdit l’amour de la liberté. Subjugués par Philippe , les dieux d'Athènes et d Olympie lurent relégués à Pc lia, et son (ils Alexandre fut reconnu fils de Jupiter. Ils conservèrent cependant l’ombre de celte liberté qu’ils avaient perdue. La rhétorique contrefit les foudres de l’éloquence; le sophisme et les disputes métaphysiques remplacèrent celte philosophie qui avait fondé les mœurs; et ce goût sublime qui avait inspiré à l’art un style monumental, qui avait revêtu les dieux de formes humaines et les héros de formes divines, commença de tomber dans les raffinements, en mettant un prix au plus ou au moins d’élégance et de ressemblance dans l’imitation. Cependant le conseil d’Eupompe, bien loin de détruire l’ancien système, rappelaitson élève à l’étude du grand principe sur lequel son excellence était fondée, et lui enseignait les ressources que la variété inépuisable de la nature offrait pour des combinaisons nouvelles.
Lysippe le considérait sous ce point de vue; nous en avons la preuve dans son admiration pour le Doryphore de Pulyclèie, dont Cicéron même avait connaissance. Celte figure, qui offrait les justes proportions de la jeunesse dans l’état de vigueur, lui fournit le sujet le plus propre à ces raffinements nouveaux dans les détails, dans le caractère, dans la manière de faire sentir les chairs, qui formèrent la base de la méthode dont il fut l’inventeur. La svmétrie qui caractérisait celte méthode, dirigeant son choix au milieu de ce jeu trompeur de charmes accidentels et de grâces locales, ne lui permit jamais d’imiter des détails incorrects ; mais son style carré, ses formes élémentaires du beau idéal, fondus dans les formes plus rapprochées de celles qu’on avait sous les yeux, faisaient sortir la chaleur, la vie et la sensibilité d’un objet qui n’eût excité qu’une froide admiration.
Telle était la méthode établie par Lysippe, sur le conseil d’Euponipe , que le récit court et superficiel de Pline ne nous a fait connaître qu'imparfaite* ment.
Le style du statuaire peut nous donner une idée de celui du peintre. La doctrine d’Eupompe fut adoptée par Pamphile, d’Amphipolis , l’artiste le plus savant de son temps, et communiqué par lui à son élève Apelles de Cos, ou d’Ephèse, comme Lucien le croit (-t). Apelles, si nous en croyons la tradition, était un exemple unique de ce que peut produire la réunion des dons naturels, de l’éducation et
des circonstances. Le nom d' Apelles est, pour Pline synonyme d’un mérite qu’on ne peut ni égaler ni atteindre ; mais la liste de ses ouvrages nous donne la véritable mesure de son talent. On n’y remarque ni une sublimité exclusive d’invention, ni une distinction plus fine des caractères, ni la plus vaste sphère d’intelligence, ni la composition la plus judicieuseet la mieux balancée, ni le pl us profond pathétique d’expression. Son grand mérite consistait plutôt dans l’harmonie que dans l’étendue de ses moyens. 11 savait mieux que tout autre artiste ce qu’il avait fait et ce qu’il aurait dû faire, le point qu’il pouvait atteindre et celui qui était au-dessus de sa portée. Une conception gracieuse et une grande délicatesse de goût étaient les éléments de son talent et brillaient avec un parfait accord dans son exécution et dans son fini , qualités toutes-puissantes (pie l’on possède rarement isolées, et auxquelles l’admiration ne résiste point quand elles sont réunies. Cette joute si connue de contours entre Apelles et Protoyène, qui n’est pas un conte fabuleux, mais un fait bien constaté. prouve irrélragablement i\u Apelles avait fonde son talent sur la base inébranlable du système ancien, et non sur son renversement. 11 serait aussi infructueux qu’inutile de rechercher si ces contours, d'une si merveilleuse finesse, étaient tracés avec différentes couleurs l’une sur l’autre ou l'une à côté de l’autre ; mais voici les corollaires évidents que nous pouvons déduire de tout ce qui précède, sans craindre qu’on nous les conteste. Toutes les écoles grecques ont reconnu un principe élémentaire : un o'il subtil et fidèle, une main facile, donnent la précision qui produit les proportions d’où la beauté dérive ; c’est le plus ou le moins, imperceptible aux yeux vulgaires, de ces différents mérites, qui produit le gracieux et la supériorité d’un artiste sur un autre; la connaissance de la variété des objets suppose ii ne parfaite connaissance des objets eux-mêmes; le coloris, la grâce et le goût ne sont que des ornements qui ne peuvent remplacer la forme, le caractère et l’expression, et lorsqu’on peut leur reprocher celte prétention, ce ne sont plus que des fautes brillantes.
Voilà les principes sur lesquels Apelles lit sa Vénus, ou plutôt personnifia la naissance de V Amour, merveille de l’art, désespoir des artistes, dont les traits écartaient jusqu’à l'idée même d’une correction, eu même temps que la pureté, la force, le brillant et les gradations fugitives de ses teintes rendaient toute imitation impossible (I).
Aristide, de Thebes, appliqua à l’âme les recherches de l’art. L’histoire avait buriné les passions pour Timanlhcs; Aristide les saisit a leur naissance, au moment où elles s’échappent, pour
(I ) MàXXov ôs \~û ô dœsatoî na/a.:
v.r.'.'n: y. al vas au y.al cütc; &a€Xr,fl à;
l.uciAN Calum.
Ta’jTr.v 7VfC'j).aoî IlroXcu.aïtv.
non tern. cred.
(1) Apelles avait probablement inventé ce (pie les artistes appellent ylacis. Voir Reynolds, sur Dufresnoy, note •>*, 3« vol.
ainsi dire , des lèvres de la nature, l/lionimc était son livre, la société son théâtre. Il traça avec beaucoup de (inesse les différentes situations de l’âme dans les différentes époques de la vie, le murmure, le cri simple de la passion et ses accents les plus compliqués. L’histoire de l’art nous a conservé le souvenir de son suppliant, dont on croyait entendre la voix; de son homme expirant, les yeux éteints et la poitrine oppressée; de celte sœur mourant pour son frère, et surtout de cette mère assassinée, frémissant de crainte que son enfant ne suce avec le lait le sang qui coule de son sein. Ce tableau était vraisemblablement à Thèbes, quand Alexandre prit cette ville, et l’on peut, juger de l’impression qu’il produisit sur lui, puisqu’il le fit expédier à Pella. Son expression simultanée des angoisses de la tendresse maternelle et des tourments de la mort, offrait à la sensibilité un spectacle bien plus déchirant que ne pouvait l’être celui de l’enfant dans le groupe d'Epigone (I), qui caressait innocemment sa mère déjà morte, ni celui de JSïobé , que la douleur change en pierre, ni celui des elforts désespérés de Laocoon. Timanthcs posa les limites qui distinguent la terreur de l’horreur; Aristide indiqua celles qui la séparent du dégoût. Son sujet est un de ceux qui louchent à la ligne presque imperceptible d’un sens délicat. Comme sources d’émotions tragiques et exigeant par leur nature une action, le sens du tact et celui de l’odorat paraissent rarement admissibles dans la peinture ou sur la scène, parce que leurs extrêmes sont plus près du dégoût que de la terreur et n’inspirent que des idées désagréables ou comiques. L'effroi prophétique de Cassandre, à qui l’odorat révélé l’assassinat projeté d'Agamnnnon, sur le seuil de l’appartement où il doit s'exécuter ; les sourds gémissements delà reine, dans Macbeth, en croyant voir encore les taches de sang qui souillent ses mains; voilà des tableaux pris au sein de la terreur; mais ils perdraient bientôt leur elïet, si l’artiste ou 1 actrice, par une expression ou un geste exagérés, avaient 1 indiscrétion d’aller au delà de ces idées effrayantes. Le qu Aristide avait si bien compris, Raphaël et le Poussin , ses imitateurs, l’ont entièrement oublié, l'un dans son Morbetto (2), l’autre dans la peste des Philistins. Dans le groupe d’ Aristide, c’est la mère qui excite immédiatement notre sensibilité. K 1 le vit encore, quoique mortellement blessée, défaillante, belle et paraissant oublier ses souffrances en regardant son enfant, dont la situation mêle quelque espérance pour sa conservation aux craintes qu’elle nous inspire. Il est seulement auprès du sein de sa mère. Dans le groupe de Raphaël, la mère déjà morte de la peste devient un objet de dégoût
(1) In matris interfectæ infante miserabiliter blandiente. Pline , lit), xxx v, c. 9.
(2) Dessin de Raphaël, représentant la peste des Troyens en Crète, connu par l’estampe de Marc-Antoine Raymondi.
! par l’action d’un homme qui, penché vers elle à la plus longue portée du bras, écarte d’une main l’enfant et de l’autre se bouche les narines, pour ne pas respirer des miasmes de mort. Notre sensibilité, que l’aspect de la mère a déjà repoussée, est encore refroidie par celui de l’enfant, dont la langueur décèle les symptômes du poison mortel que le cadavre de sa mère lui a communiqué. Il est curieux d observer combien les idées se corrompent a mesure que 1 imitation s’éloigne des sources de la nature. Le Poussin ne se contente pas d'imiter le groupe de Raphaël ; il répète encore une lois 1 attitude dégoûtante de la même scène, et, dans son désir de rendre le spectacle de la contagion plus frappant, il oublie (pie les idées de dégoût refroidissent toute sympathie.
Les raffinements d’expression furent portés encore plus loin par Euphranor de l’Isthme, disciple d’ Aristide. 11 excellait également dans la peinture et dans la sculpture, si nous en jugeons par son Thésée, qui concourut avec celui de Parrhasius, et par son Paris en bronze, dans lequel, dit Pline (f), on reconnaissait l’arbitre des déesses, l’amant d'ilélène et l'assassin d'Achille. Cet exposé, qui n’est évidemment qu'une citation de Pline et non le jugement raisonné d'un connaisseur, a été rapporté avec une emphase très-déplacée, pour prouver que l’en l reprise d’exprimer à la fois, sur un même objet, des passions ou des qualités différentes ne pouvait qu'affaiblir l’effet de chacune d'elles. « Pline, dit le criti- « (pie, remarque que, dans une statue de Paris par a Euphranor, on pouvait distinguer trois caractères ■< différents : la dignité du juge des déesses, l’amant « d Hélène et le vainqueur d'Achille. Une statue sur « laquelle vous entreprendriez de réunir une di- « gnilé majestueuse, une jeunesse élégante et une « valeur surhumaine n’aurait certainement aucune « de ces qualités dans un degré éminent (2). « Il faut d’abord remarquer (pie le critique prèle luimême à Pline un mélange d’expressions qu’on ne peut approuver. Nous chercherions inutilement dans b; Paris de Pline celte dignité majestueuse, cette valeur surhumaine et cette jeunesse élégante, cl le meur-
(1) Reynolds, dise. 5, vol. l, p\ 120. — Pline, 1. xxxv. c. 9.
Eupliranoris Alexander Paris est; in quo laudalur quoi
omnia simul intelligantur, judex Dearum, aniator Helenæ, ei ! (amen Achillis interfeclor.
(2) Note du traducteur.
« Nous sommes forcé de faire observer que celte citation « est erronée, si c’est Falconet que M. Fuscli veut dési- « gner. Nous avons sous les yeux un exemplaire de Fal- « conet, édition de Lausanne, 1781, voir vol 5e, page 132 et « suivantes. On n’y remarque nulle part celte emphase dont « parle M. Fuseli , on y trouvera encore moins cette citation « textuelle. En lisant la note de Falconet, on se convaincra « qu’il ne prête rien a Pline, dont il a traduit le texte en trois « lignes, cl que ce qu’on l’accuse de prêter à l’auteur latin « n’est qu’une suite d’objections et de réflexions du comrnen- « taleur français. »
trier (I Achille 11 est [tas son vainqueui , mais la di- j jrnité, l’élégance, la valeur ou toutes autres qualités ( naturelles, ne peuvent-elles pas se faire \oir en ; même temps sur une figure, sans altérer récipro- , i|iiement leur expression et les traits primitifs de ^ son caractère? Consultons Y Apollon; n'est-ce pas une ligure de caractère et d'expression qui possède au suprême degré les trois qualités dont nous venons de parler? Pourrait-on la regarder comme une cou- ■ ception médiocre ou comme une confusion de caractères, quand sa contenance, son altitude et sa forme présentent la réunion d’une majesté celeste, d’une grâce enchanteresse et d’un noble courroux ? Certainement ce n’est pas la considération de ces trois qualités, mais un tout idéal qui a enflammé l'imagi nation de l’artiste, quand il a conçu cette représentation d’un dieu. Il a préféré, je n’en doute pas, exprimer l’action qui occupe Apollon, ou plutôt l’instant où il la termine, avec une satisfaction majestueuse et Itère. C'était la première impression qu’il voulait nous donner, mais que d’admiration il * inspire! Et quand on a considéré la beauté de ces traits, l’harmonie de ces formes, comment n’y pas , découvrir toutes les autres qualités du dieu et n’y pas 1 lire toute l’histoire de ses belles actions? C’est lui qui entre dans l’assemblée des dieux, lesquels se lèvent à son aspect auguste (l) ; qui rase la plaine sur les traces de Daphné ; qui couvre Ileclor de son bouclier et disperse les Grecs; qui, de sa propre main, frappe Patroclce t décide de son sort. Cette figure estelle froide, parce qu’elle offre unesource inépuisable de grandes idées ? N’en pouvons-nous pas dire autant de P llerculc enfant de Zeuxis ou de celui de Reynolds? N’cst-ce pas l’idée de l’homme fait qui a dirigé la main qui peignait ce magnanime enfant? Sa force, ses mains qui saisissent avec vigueur, sa volonté énergique, sont le germe, le prélude de cette puissance qui purgea la terre des monstres qui la désolaient, et que notre esprit croit entrevoir. Tel était sans doute le Paris d ' Eaphranor ; son caractère était si frappant, que ceux qui connaissaient son histoire pouvaient y lire la suite de sa vie, malgré l’impression que devait faire d’abord l’expression de la qualité qu’exigeait le moment choisi. L'idée prédominante de la figure était probablement celle de l’examinateur scrupuleux, de l’arbitre connaisseur des formes féminines, recevant avec une dignité majestueuse le gage disputé, ou le présentant avec un tendre empressement à la déesse qui doit régler ses destinées; mais l’amant infidèle d ’Œnone, le séducteur d'Hélène, l’archer adroit, l’assassin futur d'Achille , se décelait sous les sourcils abaissés et dans la vivacité du regard du héros favorisé par la déesse de la beauté. C’est également le caractère et
(1) Voir l'hymne ii Apollon, attribué à Homère.
K CCI pCt . OCVOUGCTG’JCrtV ÊTkKJy^c^V âpy Cl/.lVûlOj
nàvecjT àcp’ E<5pà(ov.
l’expression que j'ai remarqués dans le Paris assis et vêtu du costume voluptueux de Phrvgie, que j’aj vu autrefois à Rome, dans le péristyle du palais AIbani; c’est une figure d’une taille presque colossale, dont plusieurs d’entre nous peuvent se souvenir et dont on aura une faible idée sur l’estampe qui fait partie de la collection du musée Clémcnùn. Col ouvrage est, à mon avis, du style le plus élevé et
digne d’ Euphranor ; je n’oserais cependant pas dire
<[ue c’est, une copie en marbre du Pétris en bronze.
J’espère que ces observations sur les beautés accessoires et éventuelles qui doivent ressortir de la principale expression d’une grande idée, ne me feront. pas soupçonner de chercher à affaiblir la nécessité de son unité ou de conseiller des divisions pédantesques. De telles divisions, de semblables mélanges, altèrent la simplicité et la clarté de 1 expression. Un critique allemand , frappé d’une froide admiration devant le groupe du Laoconn, y découvre la Compassion couvrant les yeux du père comme un nuage. Il voit le père, dans ses gémissements sur ses enfants, étouffer le cri de sa propre douleur. Si ses narines sont fortement relevées, c’est pour exprimer son indignation allumée par des souffrances injustes, et cependant il veut qu’en même temps il implore le secours des dieux. On ajoute à ces découvertes les effets rapides du venin des serpents, les convulsions du corps, la contraction des extrémités. Afjesandre, l’auteur du Laocoon, était trop profond dans son art pour avoir des prétentions au travail inouï qu’aurait exigé une expression aussi compliquée. La figure du Laocoon est un ouvrage classique, dont le but est de caractériser tous les traits remarquables de la virilité qui penche vers l’âge; on y reconnaît le prince, le ministre des dieux, le père; mais tous ces traits confondus dans l’homme servent seulement à donner à la victime plus de dignité et une plus noble expression. Quoique l’artiste ail soumis au calcul les dimensions de la ligure, si nous voulions y appliquer le compas, ce serait entreprendre de mesurer le mouvement et l’élévation des vagues pendant la tempête. Ce front tourmenté, ce nez contracté, ces yeux enfoncés et surtout cette bouche, ou réunis, ou séparés, sont autant de sièges de convulsions, autant d’expressions des efforts de la nature se débattant contre une mort imminente.
Traduit de l'anglais par !.. Mérimke.
[La suite à la prochaine livraison.)
LES BEAUX -AIH S.
Lorsque le roi Henri, deuxième du nom Régnait sur ce royaume,
il aimait tendrement
Outre la reine
Une belle et gracieuse dame.
Sa beauté, sa grâce, sa noble taille Etaient sans rivales;
Jamais prince au monde N’embrassa plus jolie créature.
Ses beaux cheveux, comme des fils d’or, Se déroulaient sur ses épaules;
Scs veux, brillaniscomme des perles d'Oricni Jetaient un éclat céleste.
Le sang, à travers ses joues diaphanes, Donnait à son teint des nuances si douces Que, près de lui, les lis et les roses Se lussent avoués vaincus.
Wlien as king Henry rulde ibis land, The second of that naine, ltesides the queenc, lie deavly loyde A faire and comely dame.
Most peerlesse was lier beautye fournie, lier faveur, and ber face;
A sweeter créature in this worlde Did never prince embrace.
lier crisped lockes like tlireads of golde Appeard to each inans sight; lier sparkling eyes, like Orient pearles, Did cast a heavenlye liglit.
The blood wilhin lier chrystal cheekes Did sucli a eolour drive,
As Ihough the lillye and the rose For maâtership did slrive.
u s i: ic a r x - a k r s .
Rosemonde, la I»ellc HoscinomJf,
Car -Ici étail son nom,
Savait que noin: reine Eléonore Etait son ennemie jurée.
Le roi, voulant la défendre Contre les fureurs de la reine.
Lit bâtir pour elle, à Wodstoek, un < bâteau Comme on n'en vil jamais de semblable
Il était fort curieusement construit De fortes pierres et de bois solide.
On avait pratiqué dans l'intérieur Cent cinquante portes.
Ces portes étaient si bien disposées Lt formaient tant de détours.
Qu'à moins d'avoir un lil conducteur,
On ne pouvait \ entrer ni en sortir.
Pour lui, et par amour pour elle.
Qui était si belle et si douce.
Il confia la garde de ce palais A un vaillant chevalier.
La fortune, qui si souvent se rembrunit Là où elle souriait naguère,
Ne tarda pas à mettre lin Au bonheur du roi et de s;i dame.
Le bis ingrat du roi.
Qu'il avait comblé de boute-»,
Leva une armée contre son père Dans le royaume de France.
Avant que notre gracieux roi Quittât la terre d'Angleterre,
De Rosemomle, sa belle maîtresse,
I! prit congé en ces termes:
Y va Rosamond, fai r Rosamond,
Her naine whas called so,
To whon our queene, dame Elinor, Was known a deadlye foe.
The long, tlierefore, for lier defence, Againsi llie furious queene,
Al NVoodstncke builded such a bower The like was never seene.
Most curiously that bower was hui 1 1 Of stone and timber slrong,
An hundred and lifty doors Did to this bower belong :
And lhey so cunninglye contriv’d, NVith lurnings round about,
That noue but wilh a clue of thread Could enter in or out.
And for his love and latiyes sake,
That was so faire and brighle,
The keeping of this bower lie gave Unlo a valiant knighle.
Bul'fortune, that dolh oflen frowue, Where she liefore did smile,
The kinges delighte, the ladyesjoy, Full soon shee did beguile :
l'or why, the kinges ungracious sonne, Whoin lie did liigh advance, Againsi his father raised warres Wilbin the realme of France.
but jet before our comelye king The English land forsooke,
Of Rosamond, bis ladye faire,
His farewelle thus lie tooke :
« Ma Rosemonde, la seule rose Oui enchante mes yeux,
Ea plus belle fleur de ce monde Oui captive ma fantaisie,
« Fleur de mon coeur épris.
Fleur dont rien n'égale la grâce cl le parfum Ma rose royale, rose mille fois mienne,
Reçois mes adieux.
« Il faut que je quitte pour quelque temps Ma plus belle fleur, ma douce rose.
Pour aller, à travers les mers, dans ce fameux pays d< Châtier d'orgueilleux rebelles. [France
« Mais sois sûre, ma rose,
Que tu me verras bientôt de retour.
Et en parlant, dans mon cœur, l'emporte ma rose avec moi «
Lorsque la belle Rosemonde Entendit ces paroles du roi.
Le chagrin qui brisait son cœur Eclata dans scs regards.
De ses yeux limpides comme le cristal Deux larmes coulèrent
Comme deux perles, comme deux gouttes de rosée argente» Et descendirent le long de ses belles joues.
D’abord rouges comme le corail,
Ses lèvres devinrent ensuite pâles et blêmes ,
Et elle sentit que ses forces Allaient l'abandonner.
Elle tomba évanouie Aux pieds du roi Henri,
Qui sur son sein royal Ea tint longtemps serrée.
.My Rosamond, my only Rose,
Thaï pleasest l>est mine oye :
The fairest flower in ail t lie wocble To feed my fanlasye :
The flower of mine affected liearl, Whose sweetness dotli excelle;
My royal Rose, a thousand limes,
I bid tbee nowe farewelle !
For I musl leave my fairest flover, My svectest ltose, a space,
And cross tbe seas to fanion- France, Proud rebelles to abase.
But yel, my Rose, lie sure thou shalt My coming shorlly sec,
And in my liearl, when hence 1 am, Ile beare my Rose with mec.'
When Rosamond, thaï ladye brighle, nid beare tlie kinge saye soc,
The sorrowe of lier grieved liearl lier oulward looks did showe;
And l'roni hcr cleare and crystall eyes The teares gusht oui apace,
Which like t lie silver-pearled dexve Ramie downe lier comely face.
lier lippes ersl like tbe corail redde, Did waxe holli wan and pale,
And for the sorrowe she conceivdc lier vital! spirits faile .
And falling down ail in a swoone Bel'ore King Hcnrycs face,
Full oft lie in bis princelye armes lier body did embrace ;
El vingt fois, avec des yeux humides,
Il baisa ses tendres joues,
Jusqu'à ce que, revenant à elle,
Elle eût par degrés repris ses sens.
« Pourquoi l'affliger, ma rose, ma douce rose?
Eui répétait le roi.
— Parce que celui que j’aime va s'exposer A de sanglants combats.
« Mais si N otre Grâce, sur des rives étrangères. Parmi de cruels ennemis Doit aller exposer sa vie,
Besterai-je seule ici?
« Oh ! plutôt , prenez -moi pour votre page : Eaissez-moi porter votre épée et votre bouclier.
Que je puisse aller au devant lies coups qui vous seraient destinés
« Ou bien encore, dans votre lente royale, Eaissez-moi, la nuit venue, préparer votre couche , El doucement baigner votre front mouillé de sueur A votre retour du combat.
" Pourvu que je puisse vous voir.
Rien ne me coûtera.
Mais loin devons, ma vie, c'est la mort :
Oh ! oui, je préférerais la mort. »
— Calme-loi, mon plus tendre amour,
Et consens à rester ici.
Dans cette douce et riante île d'Angleterre :
De pareils voyages ne sont pas faits pour toi.
Ees guerres sanglantes ne vont guère aux nobles dûmes; Seule, la douce paix entretient leurs plaisirs, Alimente la joie de leurs cœurs,
De ces cœurs que l’amour a d’abord nourris.