‹ Les Beaux-ArtsChapitre 111 sur 204 · AUTISTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

AUTISTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

GERICAULT.

oub peindre ce drame du Radeau de la Méduse, Géricault a choisi ie moment où les naufragés aperçoivent une voile dans le lointain. Ils ne sont plus guère nombreux sur leur frêle embarcation , et ceux qui restent ont a peine la force de se soulever pour regarder à l’horizon et faire des signes de détresse. La plupart n’ont pas même quitté leur indifférence léthargique pour se livrer aux vives émotions de r espérance. Il y a un père qui tient le corps de son /ils mori. étendu en travers sur ses genoux, comme la grande Mire de douleur, de Michel-Ange, tient le corps du Christ descendu de la croix. Son œil est lixe et terne; sa tête, courbée sur sa main, ne se tourne pas même du côté où apparaît le navire libérateur. Tout est pêle-mêle sur le radeau : les cadavres auprès des mourants. On n’a pas songé à jeter les morts à la mer. A quoi bon séparer les vivants des morts? n'appartiennent-ils pas tous au flot qui les enveloppe, a la tempête qui soulève les flots? à moins que l’équipage du vaisseau qui glisse a l’horizon n'aperçoive les draperies qu’ils agitent convulsivement dans l’air. Mais le temps est bien sombre et le navire est si loin!

On a reproché à Géricault d’avoir fait des figures trop grandes pour la toile, ou d’avoir pris une toile trop petite pour les ligures. En effet , l’espace manque autour de cette scène de désolation. On ne sent pas assez que ces hommes sont abandonnés dans l’immensité. Mais il y avait deux manières d’exciter l’intérêt du spectateur. L’artiste pouvait perdre le radeau comme un point au milieu de la mer, en quelque sorte mettre le spectateur à l’abri

sur le rivage et s’adresser au sentiment egoïsLe exprimé dans les vers épicuriens de Lucrèce :

« Il est doux de contempler du rivage les flots h soulevés par la tempête et le péril d’un malheun reux qu’ils vont engloutir. Non pas qu’on prenne « plaisir à l’infortune, mais parce que la vue des n maux qu’on n’éprouve point est consolante. »

Géricault a préféré aborder plus directement le drame, et remuer un sentiment plus profondément humain. Il nous a mis presque sur le radeau avec ses pâles matelots. On les voit de près; on les touche; on est avec eux; ou partage leur sort, et cette impression est bien plus terrible. Sans aucun doute, le drame y gagne en émotions, et l’artiste a fait la un coup de genie.

C’est la , en effet, le caractère du talent de Géricault : c'est l’inspiration, c’est la passion, c’est l’expression de la nature humaine, en dehors de toutes les routines conventionnelles. Pourquoi le Naufrage de la Méduse a-t-il eu tant d’influence sur le développement de notre école nouvelle ? Pourquoi Géricault, qui n’a pas laissé d’autre composition importante, a-t-il un nom si éclatant dans la chaîne de nos artistes du dix-neuvième siècle? C’est qu’il \ avait toute une révolution, pour le fond et pour la forme, dans cette peinture déchirante. C’est qu’après l’école académique de l’empire, si froide, si matérialiste, si indifférente à tous les sentiments, à toutes les idées de notre génération, aux douleurs et aux impressions de la vie contemporaine, il fallait bien rentrer dans le véritable domaine de l’art, dans l’expression de la nature humaine. Les continuateurs de Louis David avaient oublié que l’art est le miroir delà rie. Ils avaient voulu ressusciter une poétique morte, des formes mortes. Ils avaient fait de l’art en dehors de leur temps, en dehors de toute inspiration

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