LES HL A I X- A RT S
profonde. Emprisonnant la poésie dans un cercle déterminé, réduisant l’art à une simple question de pratique, ilseu étaient venus à proscrire l’originalité, l’individualité de l’artiste. Cependant il n’y a point d’art sans invention, c’est-à-dire sans une certaine manière d’interpréter la nature; car chacun voit la nature sous un point de vue particulier. Les grands artistes sont ceux qui résument le plus complètement les aspects des choses, tout en donnant à leur œuvre le cachet de leur personnalité
L’école académique n’avait donc pas même réussi dans la partie technique de la peinture; car on ne saurait, séparer absolument la forme du sentiment qu’elle recouvre. Kien n’est plus incomplet que la pratique des successeurs de David. Aussi, quand on vit cette peinture ardente de f.éricault, la jeunesse comprit que l’art, pour se régénérer, devait évoquer la passion, le mouvement, le drame, les grandes douleurs et les fortes vertus, c’est-à-dire la vie.
Mais il s’en fallait que l’Académie trouvât de son goût cette étrange peinture. Quand M. Horace Vernet proposa à M. de Forbin, directeur du musée, d’acheter Ici Y aufrage de lu Méduse, M. de Forbin refusa d’abord, et finit pareil offrir «J, 000 fr Les frais du tableau s’élevaient à une plus forte somme. Géricault, découragé, quitta donc la France; il retourna à Londres, et comme lu Méduse avait une gramleréputation à l'étranger, il emporta son chef-d'œuvre et l’exposa dans plusieurs villes. En Angleterre, Géricault fit avec succès une foule de dessins qu’il vendit fort cher, et il poussa jusqu’à Dublin, peignant et dessinant partout sur sa route, des chevaux surtout, des scènes militaires, des caricatures et des compositions de toute sorte. Ces travaux et l'exposition de la Méduse lui rapportèrent plus de 20,000 fr.
Malheureusement, en se promenant à cheval sur les bords de la Tamise, Géricault avait été atteint d’une violente sciatique dans la cuisse. Il fut forcé de garder le lit pendant plusieurs mois.
De retour à Paris vers la fin de LS21, il se proposait de travailler avec ardeur; nous avons vu plusieurs notes de sa main, pour régler l'arrangement de son temps. Chaque mois devait être consacré à certaines éludes: par exemple, janvier, à peindre d'après nature à râtelier; février, a lire, composer, rester enfermé et seul. Mais l'accident qui lui arriva rompit tous ces beaux projets. Un jour qu’il rentrait à Montmartre, à sa fabrique de statues eu carton, il tomba de cheval. Celte chute détermina un abcès à la cuisse, .à l’endroit même où il souffrait de la sciatique contractée sur les bords de la Tamise. Cependant, malgré des douleurs atroces, il allait toujours, fréquentant à cheval le bois de Boulogne et les Champs-Elysées. Ce fut à une course du Champ de Mars qu’il fut encore heurté violemment à la cuisse. Celle fois, la maladie prit une telle gravité, qu’elle le conduisit à la mort.
Celte longue maladie fut bien douloureuse. Peu-
dant plus d’un an, il souffrit sans relâche et presque sans espoir de guérison. La carie s'était déclarée dans l’épine dorsale et nécessita plusieurs opérations chirurgicales. Jamais le courage de Géricault ne se démentit. Au milieu d’une de ces opérations, comme il voyait que le médecin pâlissait : « Tenez , lui dit-il, prenez ce flacon. Vous en avez plus besoin que moi. »
Le grand tourment de Géricault, c’était de ne pouvoir se livrer à son art bien-aimé. Il parlait souvent d'une Traite des Nègres qu’il avait eu l’intention do faire après la Méduse, et, dans le délire de la fièvre, il avait parfois des mouvements d'une admirable éloquence. Bien n’est plus touchant que la lettre qu’il écrivit à M. Eugène Isabey, au commencement de sa maladie :
«J'ai vu hier ton cher papa qui veut bien prendre « mille soins de moi, et qui m’a assuré que lu aurais « quelque plaisir à recevoir un bonjour de moi, de « dedans mon lit. Je te l’envoie, mon cher Eugène,
« avec mille amitiés, et surtout avec un peu plus « d’espoir que je n’en avais lorsque tu es parti.
« puisque je crois réellement éprouver un peu de « mieux. Néanmoins , je n’ose pas encore trop « chanter victoire, par la crainte de retomber après ■i tout à plat. Je t’envie h' temps, la faculté de trait vailler, de peindre, que je puis, sans crainte d’être « taxé de pédanterie, t’engager a ne pas perdre un « seul des instants que la bonne saule te permet de a s'a bien employer. Ta jeunesse aussi se passera. h mon jeune ami.
» G K II 1 c a u lt. »
Gomme ils sont tristes ces derniers conseils d'un grand artiste qui se meurt. : Ta jeunesse aussi se passera , mon jeune nmi. Hélas! il était bien jeune encore, quand il mourut, Géricault ! Et comme il regrettait ces années perdues dans une vie de dissipation, ou volées par la souffrance! Il sent bien qu’il va emporter avec lui tous ses rêves poétiques inexprimés. Il mourut, en c [Tel, peu après, en 1 82 5.
Géricault mort, M. Dorcy lit de nouveau proposer la Méduse à M. de Forbin pour le prix de .'>,000 fr., offert autrefois. M. de Forbin refusa, et la Méduse lut exposée et mise en vente. Les marchands de tableaux voulaient l’acheter pour la couper en morceaux et en faire des études. M. Dorcv la sauva, en
l’achetant (5,000 fr. à l’enchère.
Cependant la réputation de Géricault grandissait de jour en jour. M. Dorcy, qui persistait à vouloir doter le musée du chef-d'œuvre de son ami, finit par décider M. de Forbin. Malgré des offres plus considérables, il céda la Méduse pour le prix qu'elle lui avait coûté, mais à condition qu’on l’exposerait dans une belle place au Louvre; et le I 1 novembre IS24, on lisait dans la Moniteur . « L’administration vient de faire une acquisition précieuse : elle a acheté le
X au fraye de la Méduse , qui figurait a l'exposition de 1810. » Malheureusement, la peinture de Géricault u'a pas conservé au Louvre la place qui lui était due. Après avoir été, pétulant plusieurs années, en beau jour, dans le grand salon carré, elle est exposée aujourd’hui dans la première travée de la galerie à gauche. Il est impossible de se reculer a une distance suffisante pour embrasser l'ensemble de la composition.
Il reste peu de portraits authentiques de la belle tète de Théodore Géricault : son œuvre de la bibliothèque en contient un, lithographié par M. Déveria, d’après un dessin trouvé dans des livres qui avaient appartenu à Géricault. M. Dorcy en possède un autre qu’il a peint à l’huile d’après nature , et M. David a fait aussi un médaillon de trois quarts. Ci tons , de plus, une lithographie fort médiocre, les Derniers moments de Géricault, d’après M. Scheffer, qui avait été l’ami de l’auteur de la Méduse.
Le masque de Géricault, moulé sur nature, est aujourd’hui dans tous les ateliers. II porte l'empreinte des longues et vives douleurs auxquelles l'artiste succomba dans la force de l’âge. Mais les lignes de la charpente sont d’une beauté supérieure. Le caractère général se rapproche de l’aigle ou du vautour.
La bibliothèque des estampes a réuni plusieurs
gravures et lithographies, d’après Géricault : In lintaille de Sédimau, gravée par Reynolds, qui a fait aussi une grande gravure de/u Méduse ; un Taureau combattant et un Sanglier , d'après d’admirables dessins au trait, que possédait M. Etienne Arago; un Cheval mort au milieu d’un désert de neige, et «I ne M. Roissard a presque copié dans son tableau de la Détruite de Russie; un Muzeppa, et plusieurs éludes de chevaux qui sont connues et appréciées par les amateurs.
La Méiluse, les deux grandes ligures à cheval du Palais-Royal, et des études disséminées en Angleterre et dans les collections particulières, c’est, en peinture, tout ce qui reste de ce grand artiste dont la vie fut si agitée par les passions, et la mort si précoce. Destinée malheureuse que celle de la plupart des hommes supérieurs! Il n'y en a pas
un peut-être qui n’ait . . [itelquc infortune.
Si les conditions environnantes semblaient en leur faveur, ils les ont changées par des fatalités inexplicables, ou par des emportements de caractère et des passions. Est-ce que le génie et la douleur sont unis ensemble pour toujours? Est-ce que le calme est incompatible avec la grandeur? Est-ce que le mot de saint Jérôme sera éternellement vrai : - La foudre ne frappe que les hautes cimes. »>