‹ Les Beaux-ArtsChapitre 116 sur 204 · DES · texte numérisé non relu

DES

ES S Ali TS-LIMiOl

l .se détruit plus de monuments aujourd’hui . par le vandalisme de ceux-là même qui devraient veiller à leur conservation , par le mauvais goût, ou la barbarie de leurs conservateurs naturels, que nos guerres religieuses et. nos révolutions n’en ont détruit peut-être, pendant une période de trois siècles. Notre époque a le goût, la passion, la monomanie des restaurations et des embellissements. Partout .Mirient de terre des cohortes d’embellisseurs qui se mettent à 1 œuvre sans mission, sans contrôle, et, <e qui est plus déplorable encore, sans entente des arts. On croit faire acte de bon goût et de science en portant la truelle du maçon dans tous nos vieux edilices, en les couvrant d’une ignoble couche de badigeon blanc ou jaune, en les rajeunissant sous ce lartl destructeur, comme on rajeunit une salle de « abaret ou un bureau d’omnibus. Les églises de la 1* rance souffrent depuis longtemps surtout de ces profanations badigeonnantes; sous cet ignoble voile

de craie disparaissent les vieillis peintures, les gothiques inscriptions , les fines moulures, hus vient le maçon, qui, la truelle d'une main et le marteau de 1 autre, coupe les ogives et bouche avec du plâtre leurs élégantes découpures, élargit ou rétrécit les pleins cintres et détruit, en un mot, guide, par de prétendus restaurateurs, la chronique architecturale de notre moyen âge.

La cependant ne s’arrête pas le travail destructeur de nos prétendus conservateurs ou réparateurs ; comme il faut de I argent pour maçonner et badigeonner, ils huit vendre les vieux tableaux, les vieilles , boiseries, les émaux, les ivoires, enfin tous les trésors lentement amassés pendant tant de siècles par nos églises. Les magasins des marchands de curiusilns de Paris s'approvisionnent a ces marches, et voilà comment se dépeuplent les intérieurs de nos cathédrales et comment se meublent les boudoirs et les cabinets a la mode de nos prétendus timnlciivs du moyen âge.

Nous marchons vite dans cette voie de profanation et de destruction sacrilèges. Nous avons \u. il y a quelques années, des parties de vitraux de la Sainte-

Uiiii pelle, aux armes de Castille, en vente chez des brocanteurs; les livres de lutrin donnés par bonis XIV a riiôteJ des Invalides, livres écrits sur de grandes feuilles de vélin et enrichis de nombreux camaïeux, d’admirables arabesques et de belles miniatures, ont été dépecés par un épicier, et tout le monde peut encore voir, chez un brocanteur de la rue Castiglioiic, deux grands tableaux sur fond d’or, ouvrages du xiv" siècle, arrachés pour quelque modique ■somme à l’ignorance de la fabrique d’une église des environs de Dijon.

.\e serait-il pas temps d’arrêter tous ces scandales, de s’opposer à ce dépouillement de nos églises? •Ne pourrait-on, pour y parvenir, assujettir les marchands de curiosités ou brocanteurs à tenir des registres où, comme les orfèvres et les bijoutiers, ils inscriraient tous leurs achats avec les noms des vendeurs et l’origine des objets vendus? Ne pourrait-on élever la matière ouvrée, la matière illustrée par l’art, au rang de la matière brute?

Nous posons celte première question aux directeurs des Beaux-Arts, et nous les engageons à méditer sur sa solution.

Nous leur demanderons encore s’il ne serait pas possible de faire inventorier le mobilier de chaque église, de telle sorte qu’aucun objet n’en pût être distrait, et si, dans chaque département, il ne se trouverait pas quelques hommes de bonne volonté que I on préposerait à la surveillance des églises, pour les défendre contre les maçons et les badigeonncurs ; car, en général, les curés, les fabriques et les conseils municipaux sont mauvais gardiens de ces trésors religieux.

-Nous croyons possibles ces améliorations que nous indiquons, nous les croyons urgentes, et nous ne cesserons de réclamer l’ordonnance qui les mettra en vigueur, comme Je seul moyen de sauver ce qui reste en France des monuments du moyen âge.

Ues réflexions, ces projets vraiment conservateurs, se sont formulés peu à peu dans notre pensée, en voyageant à travers les départements de la f rance, en étant chaque jour témoin d’une nouvelle dévastation, d’un nouvel acte de barbarie. La flétrissure imprimée par la publicité sur les auteurs de ceux qui se commettent journellement peut seule, peut-être, arrêter le torrent dévastateur et ralentir le zèle des maçons et des badigeonneurs. Nous sommes décidé à livrer à la connaissance du public, par la voie de la presse, tous les faits de barbarie qui viendront à notre connaissance, et nous commençons aujourd’hui la tâche que nous nous sommes imposée.

Il existe, près de Rambouillet , un petit village nommé les Essarts-le-Roi, et. dans ce village s’élève une église du xvr siècle, curieuse comme oeuvre d’art, petit monument complet qu’aurait envié, il y a peu de temps encore, plus d’une ville, même des plus renommées.

Aujourd’hui cette église n’existe plus , ou plutôt elle est défigurée à tel point, que l’œil se refuse à la reconnaître. Les restaurateurs et les badigeonneurs se sont dit un jour qu’il serait urgent de la réparer, et voici comment ils s’y sont pris.

L’église a été badigeonnée tant, et si bien, que ses murailles ressemblent à une vilaine feuille de mauvais papier blanc. Les clefs des deux premières voûtes de la nef étaient décorées, l’une des armes de la famille d’Angennes, à laquelle ce village appartenait jadis, l’autre de la Salamandre de François l,r; b* badigeon ne les a point épargnées: elles n’existent plus !

Le pavé de l’église a été mis en couleur, nous ne savons par quel nouveau procédé breveté : il est du plus beau rouge !

Les badigeonneurs de la commune des Essarts-le- Uoi sont ingénieux; nuis badigeonneurs avant eux n’avaient songé à mettre en couleur le pavé des églises; celle idée, nous n’en doutons pas, trouvera des imitateurs. Mais si les badigeonneurs de la commune des Essarts-le-Roi se sont montrés inventifs et ingénieux , les réparateurs, restaurateurs et embellisseurs de la même commune ont droit aux mêmes éloges, et réclament peut-être une attention plus particulière encore.

L’église des Essarts-le-Roi avait reçu du roi Louis XV un tableau de Vanloo ajusté dans une belle vieille bordure, portant pour suscription le titre de la donation royale ; le tableau de Vanloo demandait quelques réparations; il semblait bien noir depuis que l’église avait été badigeonnée. La fabrique s’est assemblée, et elle a jugé qu’il valait mieux remplacer la vieille peinture par une toile nouvelle, puisque l’église du moyen âge venait de disparaître sous le badigeon du xixc siècle; en conséquence, le tableau de Vanloo a été. roulé et jeté dans un grenier; une superbe lithochromie le remplace, et l’arrivée de la lithochromie a été un jour de fête pour la commune !

Douze statues des apôtres existent dans l'église des Essarts-le-Roi ; mais pendant la révolution, quelques-uns de ces apôtres ont perdu leurs têtes, d'autres leurs bras : il a fallu les restaurer; donc les restaurateurs se sont mis en campagne, et. après maintes recherches, ils ont reconnu qu’un épicier était l’artiste le plus convenable pour remettre les douze apôtres dans leur primitive splendeur. Le travail de restauration a été confié à cet épicier, et l’on 11e s’en aperçoit que trop malheureusement. Uesstatues, d'un travail assez fin, portaient la date de leur exécution (I.j4'i) gravée sur leurs supports; cette date ressemble maintenant a une mauvaise plaisanterie : l'épicier a vaincu, a fait disparaître l’artiste du xvie siècle ! !

Il nous reste un dernier fait à citer pour completel1 la chronique artistique de l’église des Essarts-le- Roi. Quand celte église fut, ainsi que nous venons

LES BEA h X - A U T S

ô.'iH

île le dire, restaurée, remise à neuf, revêtue <le badigeon, les restaurateurs et les embellisseurs s’aperçurent qu’il lui manquait, pour sa chapelle de la Vierge, un portrait de la Vierge tenant entre ses liras reniant Jésus. Que faire ? Acheter encore une lithochromie? mais on n’a plus d’argent; s'adresser à l'épicier'? l'épicier ne sait pas peindre, il est sculpteur, et seulement sculpteur; son talent s’est révéle en taillant, le soir, pour l'amusement de ses enfants, des ligures plus ou moins humaines, dans des marrons d Inde.

11 fallait cependant une Vierge, et cela devenait embarrassant; on s'adressa à toutes les âmes honnêtes de la paroisse, mais la Vierge ne vint pas.

Enlin, une rare illumination traversa la tète d’une châtelaine des Essarts-le-Roi ; elle écrivit aux emhellisseurs et restaurateurs : « Ne pleurez plus et ne doutez plus, hommes de peu de foi; vous aurez une Vierge, je vous l’enverrai tout encadrée pour la fête patronale de notre bienheureuse commune. »

En effet, le jour de la fêle communale, une Vierge habillée de satin vert . coiffée à la Sévigné et portant

des bagues a ses doigts, apparut sur l'autel dédié â la mère du Sauveur. Quelle était celte Vierge? d'où venait-elle ?... Nous allons vous le dire.

Ea châtelaine s’était fait peindre par M. A. Son portrait lui avait d abord plu; un beau jour il luj déplut, et elle chercha à s’en défaire avantageusement Hieu ne pouvait lui être plus avantageux que de transformer ce portrait disgracié en Vierge réservée à l'adoration des fidèles; elle le destina en conséquence, à combler les vœux des restaurateurs et embellisseurs des Essarls-le-Roi ; un sculpteur célébré, dont nous croyons devoir taire le nom ajouta un enfant au portrait, plaça deux auréoles sur les tètes de la mère et de l’enfant , et la profanation fut ainsi accomplie. .Mme **** figure aujourd'hui sur l'autel de la Vierge de l’église de la commune des Essarts-le-Roi.

11 y a dans ce dernier fait une profanation double, profanation religieuse, puis profanation de l ai t.

Que diront les hommes de foi et les hommes d'art ?

Le Comte Horace de Vielcastel.

LES BEA l \- A BTS.

.Vil*

Page 1