TRHIZE SUJETS DESSINÉS PAR II EUGÈNE
DBIiACROIX.
oitsyüE le Faust , illustré par M. Eugène Delacroix, parut en 1828, on n'était, guère habitué à ces images capricieuses, mobiles , vagues, où la tournure génénérale vous saisit par un effet brillant et par une certaine passion, sans que les lignes soient nettement écrites. Les arts du dessin, la gravure et la lithographie étaient, comme la peinture et la sculpture, comme la littérature et le théâtre, exclusivement tournés vers les traditions du Midi et les principes grecs ou romains. On peut dire, à un certain point de vue, que le romantisme fut l’invasion des traditions modernes et la réaction des principes du .Nord. Car la France, par sa position géographique et par son génie, a toujours servi de lien entre les civilisations extrêmes de l’Europe, à droite ou à gauche, en haut ou en lias, faisant prévaloir, selon les temps et selon les desseins de la Providence, les idées et les formes destinées à influencer le monde. Au moyen âge, les grandes sociétés méridionales sont éteintes, et le génie du Nord domine. A la Renaissance, c’est un souvenir légitime et magnifique de l’Orient et du Midi, qui inspire les artistes, les philosophes et les écrivains. L’origine des grands auteurs du xvnc siècle lui-même n’est pas contestable. Corneille est Romain et Espagnol. Racine est Grec avec le sentiment moderne. La Fontaine et Molière seuls peut-être, quoique celui-ci ait emprunté aussi à l’Espagne et celui-là à l'Italie, sont véritablement de leur pays. Il n’est pas douteux que, depuis trois siècles, l’art français ait tourné le dos au Nord. Les peintres et dessinateurs de la Restauration nous présentent le dernier résultat de cette préoccupation exclusive. Le caractère de l'art méridional et de l’art grec en particulier, c’est d’assurer les contours et de graver le dessin. Au contraire.
l'air vague du Nord laisse flotter les lignes, dévoré les angles, enveloppe les masses dans de grands effets et sacrifie généralement le détail à l’ensemble.
Avant le Faust de M. Eugène Delacroix, Flaxman avait traduit en dessins Homère, Virgile et le Dante, trois poètes du Midi ; et en sa qualité de sculpteur, obéissant d'ailleurs au caractère de ses modèles, il avait fait des statues froides, immobiles. Le Faust lui-même avait été illustré par un Allemand , par Reistch , et quoique le sujet fût allemand comme le dessinateur, Reistch ne s’était pas éloigné de la manière de Flaxman. Je suppose que Goethe ne trouva pas sa poésie très-bien traduite par Reistch; et, en effet, il envoya son portrait en France pour servir aux éditeurs de son drame. Mais que M. Delacroix a bien compris Faust ! Que le docteur est inquiet et sceptique, la Marguerite naïve et simple! Comme il plane une fatalité terrible sur ce bon philosophe qui a oublié de vivre dans son cœur, sur celte belle jeune fille dont toute la vie est au cœur. Le Faust restera, dans l’œuvre de M. Delacroix, comme une magnifique interprétation du plus grand génie de l’Allemagne moderne.
Reistch avait aussi essayé d’illustrer plusieurs pièces de Shakspere, Yllamlet entre autres; mais la poésie de Shakspere n’a point illuminé les tableaux de Reistch. Celui-ci se contente de fixer au trait deux ou trois figures, à peu près dans la situation indiquée par le poète. Mais la physionomie, l’agitation des attitudes, la passion sont absentes. Reistch, d'ailleurs, de même que Flaxman, est un sculpteur et non point un peintre ; ils peuvent poser une statue à un moment donné, mais ils ne savent point envelopper leur création de toutes les influences mystérieuses qui résultent de la nature et des conditions extérieures. C'est là surtout le talent suprême du peintre, du coloriste, de magnétiser scs personnages par les regards de la foule, par l’air, la lumière, le paysage, etc. Ophélia se noie; mais si vous ne pei-
"liez pas le saule argenté qui a fléchi sous son pied, et les fleurettes qui se mirent dans ce petit ruisseau limpide, et cet. attrait de l’eau qui a entraîné la pauvre folle, vous ne peignez point Ophélia. La créature humaine rayonne bien loin autour de soi, et de même les rayons de la nature entrent dans sa chair et dans son cœur. Cette action mutuelle des diverses parties d’une composition, ce sentiment de l’ensemble et de l'harmonie qui a la couleur pour principal moyen d’expression, M. Delacroix les possède au plus merveilleux degré. Comme les grands maîtres, il est aussi coloriste dans ses dessins que dans sa peinture; ses draperies au crayon ont la splendeur et l’éclat des plus beaux tons de la palette. Chaque demi-teinte prend une valeur relative qui correspond à sa couleur réelle, et l’on pourrait, dire : ceci est rouge ou vert, tandis qu’on ne voit que du noir et du blanc dans les gravures et lithographies médiocres.
La suite de lithographies sur Yllamlel de Shakspere, publiées chez MM. Gihaut, par M. Eugène Delacroix, a donc l’importance d’une série de tableaux peints à l’huile, du moins quant à la composition et au sentiment profond de la poésie que le peintre a voulu traduire. IVous regrettons bien quelles ne soient pas accompagnées d’un texte, car ces vivantes images, si bien empreintes du génie de Shakspere, auraient servi à l'intelligence du drame anglais.
Le Faust avait dix-sept planches; Yllamlel n'eu a que treize, et il reste plusieurs situations qui auraient bien convenu au talent <le M. Eugène Delacroix. Peut-être complétera-t-il sa traduction, qui a déjà été faite en plusieurs fois. Commencées en ls.l t, les illustrations de 1 llamlci. enrichies successivement de nouvelles scènes, n’ont été réunies et publiées que le mois dernier. Nous avions déjà vu Y llamlci au cimetière , une mélancolique esquisse du Salon de -1858, reproduite en bois dans la mauvaise traduction de M. Benjamin Laroche. Toutes les autres compositions sont, je pense, absolument inconnues, si ce n’est de quelques amis d'Eugène Delacroix.
Voici l’introduction du drame : ilamlet, couvert de sombres vêtements, se promène au milieu de la our de Danemarck, accompagné de sa mère, la reine parjure (pii a épousé l’assassin du père d’Hamlet. 11 porte sur son front le signe de la mélancolie, mais non point encore le signe de la vengeance et de la fatalité ; car il ne connaît point le mystère de la mort de son père. Attendez : c'est la nuit sur les remparts de la citadelle. Une ombre armée de pied en cap appelle Ilamlet qui se précipite à sa suite. Horntio et ses amis ne sauraient le retenir. Quel dan plein d’inquiétude! Comme il a bâte d’écouter sou pere et de savoir la vérité! El quand il a rejoint le fantôme, au clair de la lune : « Je suis l’esprit de « ton père, venge-le d'un meurtre infâme et déna- « turé. » Ces trois tableaux sont de trois dates diflë-
rentes, 1854, 1855 et 1845. Le dernier fait somw involontairement à la statue du Commandeur ,|L le Festin de Pierre.
Voici la folie maintenant, ou plutôt, la douleur le doute H le sarcasme. Ilamlet se promène, un livre -, la main, et méditant sa vengeance. C’est près de là qu'il exprime ses irrésolutions dans cette belle analogie qui conserve la tournure de sa forme, malgré la traduction : « Mes projets sont pareils au fruit ,,,,1 " tant qu’il est vert, demeure attaché à l'arbre et " ‘l«i tombe à terre sitôt qu’il est mûr. » Le vieux Polonius l'importune: «Que lisez-vous, monsej « gneur? — Des mots, des mots, des mots! « Puis la scène des comédiens, toute la cour en grand apparat, Ophélia assise prés du roi, et aux pieds tl’OpImlia, Ilamlet expliquant avec amertume la pantomime 0“ i s’agite sur le théâtre comme un rêve terrible. Ce ! tableau est d’une magnificence inexprimable, et tous les personnages sont parfaitement en situation Pendant qn’Ophélia, insouciante de la pièce, tient ses beaux yeux baissés sur Ilamlet, le roi et la reine, inquiets, tortures, pâlissent et s’apprêtent a quitter le spectacle.
Le tableau suivant représente cette moquerie d’Ilamlet, qui montre une flûte â Lun des courtisans chargés de le surveiller : « \ oudriez-vmis jouer de « cette flûte? — Monseigneur, je ne puis. — Com- « meut croyez-vous que je sois un instrument dont « vous puissiez jouer ? »
A présent, la fureur va commencer. Le roi meurtrier s’agenouille, au sortir du théâtre, et cherche des prières pour apaiser sa conscience, Ilamlet tinson épée; mais il remet sa vengeance à un moment ou le coupable ne soit pas purifié par le repentir. Puis, c est le tour de la reine. Ilamlet lui reproche son parjure et sa complicité dans le meurtre de son époux. Il lui montre le portrait, du roi mort et le portrait du roi assassin. « Dieu de plus, cher Ilam- " let. Ces mots pénètrentà mon oreille comme autant « de poignards.» Maisllamletentend remuerderrière un rideau. « — Qu'est-ce donc? un rat. » Et croyant tuer le meurtrier de son père, il plonge sou épée dans la forme dessinée par la draperie. C’est Polonius le courtisan qn il a tue, et il contemple ironiquement « ce conseiller maintenant bien discret et « bien grave, lui qui dans sa vio était le drôle le plus « bavard du monde. ><
Nous sommes suffisamment préparés au denoûinent. Entrons dans le cimetière, avec Ilamlet et Horatio. Deux fossoyeurs creusent la terre, et l u u d’eux montre à Ilamlet le crâne d’Yorick, le bouffon du roi. « — Hélas! pauvre Yoriek! dit Ilamlet. » Tout le monde connaît, celte composition triste et énergique, où la grossièreté railleuse des fossoyeurs contraste avec la distinction mélancolique d Ilamlet.
Mais quelle est cette fosse? C’est celle d’Ophélia. Hélas! pauvre Ophélia ! Ilamlet l’avait aimée ; mais le soin de sa vengeance l’avait détourné de son
LICS BEAL'X- MI T S.
amour, et la jeune fille, délaissée, était devenue folle à la mort de son père, le courtisan Polonius. Cette scène de la folie d’Ophélia et la narration de sa mort sont les morceaux les plus poétiques et les plus louchants du drame de Sliakspere. Le tableau de la mort d’Ophélia est aussi un chef-d’œuvre dans la lithographie de 31. Eugène Delacroix. La pauvre amante se balance encore sur les Ilots ridés du petit ruisseau , au milieu du plus lumineux paysage. Elle tient d'une main la branche pliante du saule agité, et de l'autre main elle serre contre sa poitrine une de ses petites fleurs bien-aimées qu'elle voulait suspendre aux arbres. Ses cheveux dénoués caressent l'eau mollement, et sa bouche entr’ouverte laisse échapper de folles ballades. Cette lithographie légère est comparable aux plus belles peintures de 31. Eugène Delacroix. Il est seulement regrettable que M. Delacroix n’ait pas dessiné quelque autre scène del’amour
d'Opbelia, pour servir de transition entre la scène des comédiens et le suicide.
Le dernier tableau de l’illustration est la dernière scène du drame. Le plancher est couvert de morts. On emporte la reine empoisonnée. On emporte Laerle tué par un fer empoisonné. Là aussi , tout près, est le roi tué par la même épée, et, sur le premier plan, I In ni 1 et frappé à mortel soutenu par son ami lloratio : «Ab! je meurs, Horatio ! Justifie « moi et ma cause auprès de ceux qui m accuse- « raient. »
Tels sont, les sujets pris par M. Delacroix dans le drame de Sliakspere. 31. Delacroix comprend à merveille le génie vies poètes du Nord; et, puisqu'il a commencé l'interprétation de Sliakspere, il devrait bien, dans ses moments de loisir, traduire encore eu belles images, les amours d'Othello et de Dosdrmoua, de Juliette et de Roméo. T. T.
Il A L L A I) E.
Et du blond Eurotas les loueli:mtes tlelènes.
(André Cu ksi kh. 3
Il est nuit, il est nuit ;
Mes sœurs, vite à la rive!
u La lumière est si vive u De l'astre qui nous luit !
\ i le , dépouillons-nous; à terre tous nos voiles . « Au doux feu des étoiles,
« En cadence, formons nos pas;
« Loin des veux de nos frères,
« Les Ilots de l’Eurolas
Seront les seuls témoins de nos danses légères.
La lleur qui brille au jour « Devant nous s'est voilée;
« Reines de la vallée,
« Brillons à notre tour.
\ nos jeu x animés que le ciel applaudisse ;
« Duc! la nuit retentisse m Du bruit de nos folles chansons.
« La brise qui soupire u Va répandre nos sons;
Que l’une d'entre nous les double sur sa lyre. »
El des accords divins Remplissent la vallée.
Au doux nom d'Amyelée Ee cercle bat des mains;
. Rends toujours, ô Néra, tes douces mélodies; u A nos âmes ravies
« Porte dessous harmonieux,
« Des bonds sur ce rivage !
« On nous envie aux cieux,
>< Et I Enrôlas est lier d’emprunter notre image.
< Laissons s’entrelacer « Nos tresses vagabondes,
« Comme on voit sur les ondes « De lôngs rameaux glisser.
« Dansons ! Développons nos formes gracieuses,
« Que ces mèches soyeuses « Mollement roulent sur nos seins;
« Filles de la nature,
« Remplissons ses desseins,
» En goûtant, sous ses yeux, une volupté pure. »
Et, comme on voit aux cieux Ces étoiles qui brillent,
Les plaisirs qui pétillent S'échappent de leurs yeux :
Dansez encore, enfants; foulez l’herbe fleurie ; Chantez votre patrie,
Bientôt vous chanterez l’amour;
Sans tuniques pesantes,
Formez encore un tour :
Plus ne les ôterez quand vous serez amantes.