G AV ARN
Les Lutins
o i* s écrivons , sans y mettre trop d’art et de recherche, cette histoire du Salon de 1843. Nous savons très bien ce qui manque à cette exposition annuelle, mais c’est justement parce que l’année prochaine doit amener à coup sûr ses quinze cents ou ses deux mille tableaux, que nous allons çà et là, un peu au hasard, cherchant les noms inconnus, les toiles que personne ne veut découvrir, et nous sommes bien fiers quand nous avons fait, dans l’univers des choses inconnues ou méconnues, quelque heureuse découverte. Par exemple, avez-vous bien regardé, mais regardé avec indulgence, avec sympathie, un tableau bizarre intitulé : la Barque de Caron ? Oui, c’est lui-même, c’est le vieux nocher des enfers, c’est le vieillard avare et goguenard à qui Lucien prête de si bonnes plaisanteries, Caron le bouffon de la mort, juge aussi redoutable à lui seul que Minos, Laque et Rhadamanthe, à eux trois; car, en vérité, son jugement à lui , c'est l’ironie , c’est l’insulte , c’est
le bon mot. La barque du vieux uautonnier est remplie jusqu’aux bords; il passe d’une rive à l’autre les pales humains, et des humains de tous les rangs ; le soldat et la courtisane, le buveur et le monarque, le poète et le législateur, ils \ sont tous ; chacun d’eux a gardé le caractère cl la physionomie qui lui est propre, debout à la poupe du navire se tient Mercure, pendant qu’à la proue un joueur de flûte chante l’hymne des morts. Tout cela est calme , triste. On rêve à voir passer toutes les puissances déchues, les vertus, les vices, les royautés, la fortune, la beauté, la jeunesse. D’où vient la lumière dont le tableau est éclairé? on n’en sait rien. Où est. l’ombre ? Il n’y a pas d’ombre pour les ombres. Même il est à craindre que cette absence d’ombre ne suit un système de l’auteur, car dans son tableau de la Vierge en prière (la Vierge est grande et belle, et suppliante, comme doit l'être la mère du Christ , l'ombre manque; la figure s'est détachée de la façon la plus bruyante et la plus brusque. On dit (jue M. Bard explique cette lumière monotone par la disposition de son atelier : eu ce
LES BEAI \- ARTS.
cas
. .3 M. le ministre de l’intérieur fera bien, s’il commande des tableaux à M. Bard, d’y mettre cette condition qu’il prendra un autre atelier, quelques belles murailles par lesquelles M. Eugène Delacroix aura passé.
Trois jolis petits tableaux , mais si lins et d’un fini si précieux! Le peintre heureux s’appelle Charles Béranger. 11 a laissé là les batailles, la mythologie, les portraits, les grandes toiles, les cercles historiques: ma foi ! celui-là ne s inquiète ni du passé, ni du présent, ni de I avenir ; ni du roman, ni du conte, ni de l'histoire ; il se contente à très peu de frais : un lapin pris au piège ; un beau faisan dore par le soleil et par l’amour; un coq de bruyères, qui ce matin encore chantait un hymne matinal , et avec cela des fruits, des fleurs, mais des fruits tout veloutés, tout charnus, 1 honneur et la fatigue de la branche qui les porte, et avec si peu M. Charles Béranger va faire ses preuves de talent. C’est de la nature morte, dit le livret, le livret en parle bien à son aise, nature morte tant que vous voudrez, mais cependant quelles belles couleurs, quel doux incarnat, quel plumage! Bien ne manque à ces trois jolies toiles, sinon d’avoir cinquante ans de plus et d’ètre signées d’un nom hollandais.
Un autre nouveau venu, M. Compte-Calix, a composé avec beaucoup d’esprit et de goût un petit drame dont le sujet est assez vague, mais qu'importe ? Un vieillard, une femme d’un certain âge, une très belle personne qui prête l’o- Ieille à je ne sais quel récit , un fort beau garçon bien vêtu qui n’écoute guère, mais qui regarde de tous ses yeux la jolie- tille, et voilà notre tableau achevé. A coup sûr ce n’est pas n» nn grand art, mais c’est du goùtet de l’esprit. M. Alexandre Desgoffe fait applaudir son Cyclope e Cyclope de l’Odyssée; la montagne se perd « ans le ciel ; de ce coté de la terre tout n’est que roche et broussailles ; tout là-bas s’étend la mer, et dans la mer une barque s’enfuit. Au sommet du, rocher, trêve de colère et de dou-
i, < , y dope brandit une énorme pierre Qui donc a dessiné si hardiment cet Hercule ?
ne ressemble guère aux bons-hommes que
Messieurs les paysagistes ontcoutume de plan er
nard T ab ®auxonlr,! leui's choux et leùrsépl
"" m€nte 1“ »" ne saurait contester.
M. Louis Ganiain a toutes les qualités d’un vovagcur qui a beaucoup vu, qui a beaucoup étudié. Sa vue de Saint- Pierre delà Martinique est, dit-on, d’une grande vérité. C’est un homme très iiménieux, très habile, qui devine ce qu'il m> sait pas. Il a établi sur la place de la Concorde une vue de Pile de Sainte-Hélène, et en a fait tout à la fois un vaste tableau et un drame plein d’intérêt. Dans ce tableau vous voyez s'agiter le navire qui revient en France chargé des dépouilles mortelles de l’empereur. — M. Geffroy, l’acteur du Théâtre Français, comédien froid, sérieux, qui ne gâte rien, qui n’ajoute rien à l’œuvre qu’on lui confie, n’est pas non plus un peintre sans mérite. Sur quatre ou cinq portraits qu'il a faits cette année, il en est un fort joli et plein de grâce enfantine que bien des gens méticuleux voudraient avoirsigné. — M. Cuerniann-Bohn a placé son Agar, non pas dans le désert sans eau et sans arbre, mais sous un beau ciel, sous des arbres dans un grand espaça; doucement éclaire — M. Edouard llostein n’y va pas de main morte : voila un beau sentier qui se perd finement dans la montagne, voilà de beaux arbres bien nourris et bien verdoyants qui se sentent du voisinage de ce beau lac. — M. IVosper Lalaxe, grand amateur de bahuts, de sculptures en bois, d’ivoires précieux, de faïenc -es, de verrolei ie, d armures, de poignards, de poteries, d ctolles éclatantes, de toutes sortes de lambeaux chatoyants au soleil, en a entassé tant qu'il rn a pu trouver dans une assez grande toile que I on j) rendrait pour 1 enseigne d’un antiquaire : la toile achevée, il l’a appelée Metzu. Nous ne sac lions pas que Metzu ait jamais possédé autant de bric a brae, surtout nous sommes bien surs
qu il n en a jamais tant fait poser en une seule fois.
Non, certes, non, n’en déplaise à M. Lé* pan lie , Mme Stoltz n’est pas si laide qu’il l’a laite; elle n’a pas ces gros traits d’une femme de quarante ans; elle n’a pas cet air vieillot , ce regard éteint; surtout elle n’a pas ces mains mal dessinées; mais au contraire cette femme est blanche jusqu’à la pâleur ; sa tête est fatiguée, mais eest la fatigue passionnée d’une femme jeune < ncoie , son œil est vit , hardi , passionné ; il regarde bien ce qu’il veut voir; ses mains sont D'ès belles , très bien faites, et certes elle ne l’ignore pas, tant elle aime à les montrer. Otez.
ses mains à Mmc Sloltz, donnez-lui les deux moignons que lui impose le peintre ordinaire des majestés de l'opéra , soudain Mmc Sloltz perd toute sa valeur, elle n’est plus bonne qu’à remplir les rôles de coryphée. C’est qu’en effet elle joue le drame avec ses mains, et même aux endroits difficiles, quand la voix lui manque, quand elle comprend qu’elle vient d'entrer dans un de ces tons fabuleux qui ne sont pas dans la femme, l’habile femme qu’elle est, elle chante avec ses mains. De bonne foi , on ne comprend guère comment M. Lépaulle, qui a souvent fait ses preuves de talent , s’amuse ainsi de gaieté de cœur, à se faire des ennemies implacables de toutes les femmes qui lui tombentsousles mains, lia fait un portrait de MI|C Taglioni queMUcTaglioni ne pouvait pas regarder en face. A l’exposition de 1 841 , il a envoyé une image de M1,c Car. gueil , dévorée par les vers du tombeau, et maintenant il copie M",e Stoltz d’une façon aussi cruelle que pourrait le faire le daguerréotype en fureur; on n’est pas plus cruel que c(*la .
Çà , faites-vous petit , glissez-vous au milieu de la foule , approchez-vous autant que vous pourrez vous approcher, et si vous avez une loupe, avancez, vous et votre loupe, nous allons admirer, vous et moi , le nouveau chef-d’œuvre de M. Meissonier, un chef-d’œuvre d’un demipied tout au plus: le frère du joueur de basse, le frère des joueurs d’échecs, un peintre, mais un peintre du siècle passé , Greuze, par exemple. Voici la scène : dans son atelier tout rempli d’ébauches , d’esquisses, de dessins, de tableaux dont la muraille est couverte, le peintre, assis devant sa toile, met la dernière main à l’œuvre nouvelle. Toute son attention , tout son esprit , toute son àme , le peintre les a portés sur ce point unique. Assis derrière sa chaise, deux gentilshommes, deux amateurs de peinture, le Paul Perrier el le Paturlc de 1 765, deux hommes d’un goût bienveillant et sur, suivent d’un regard charmé tout le travail de l’artiste. Rien de plus, rien de moins. Mais cependant la scène est si calme, le bonheur de ces trois personnages est si complet , tous ces détails sont compris et rendus avec tant de grâce et tant d’esprit, qu’il est impossible de ne pas rester longtemps en contemplation devant cetaimable petit chef-d’œuvre. — Un portrait d’homme du même Meissonier
nous a fait regretter que l’homme assez heureux pour rencontrer un pareil peintre n’ait pas eu assez dégoût pour faire poser à sa place quelque belle jeune fille de seize ans. A coup sûr ce Monsieur en pantalon gris, à l’abdomen plus que naissant , aux formes arrondies, au visage déjà vieux, n’est pas très désagréable à regarder; il doit même avoir pour ses amis cette bonne et franche apparence de la vie heureuse qui embellirait les plus laids visages; mais cependant combien M. Meissonier eût été plus à l’aise si on lui avait donné à reproduire, la tète souriante, les yeux bleus ou noirs, les bras, les mains, la taille souple et fine , la robe blanche de quelque belle enfant qui vient d’entrer dans les premiers jours de son joli mois de mai.
Le Négrier de M. Morel-Fatio n’est rien moins qu'une tragédie terrible, mais cette tragédie a toutes les apparences d’un mélodrame au bon vieux temps de M. Guilbert de Pixéricourt. Une belle frégate donne la chasse à un bateau de forbans; les embarcations du vaisseau royal ont pris corps à corps ces écumeurs de la mer; le feu est partout , partout le sang, partout le carnage. A la fin le Négrier est mis en fuite, et pour se soulager il jette à la mer sa cargaison humaine: vous voyez tous les malheureux nègres s’agiter dans les flots. Ceci est l’œuvre d’un marin, d’un homme qui sait le nom de tous les cordages, qui a monté à tous les mats, qui commit son navire comme vous connaissez votre chambre à coucher ; M. Morel-Fatio est plein d’invention, plein d’idées, pleins de furies soudaines. Malheureusement il se plait dans la confusion et dans le désordre; il n’a aucune pitié pour les yeux de celui qui regarde sa mer, son ciel , ses hommes, ses navires ; tant pis pour les curieux s’ils ne savent pas se retrouver dans tout ce pêle-mêle sanglant ! On n’arrive pas à la popularité par de pareilles mêlées ; nous préférons de beaucoup à toute cette boucherie, cette flotte hollandaise au milieu de cette mer si transparente et si calme: la Hotte est à l’ancre et va partir : mais cependant laissez-la se ravitailler.
Le fil delà Vierge , par M. Ouantin : ce n'esl pas un tableau , c’est une vision , c’est une fantaisie, c’est un rêve. La Vierge se promène dans les airs, portée sur un bel auge du ciel, et portant elle-même son enfant bienheureux. L’air est pur et limpide: à cette distance de la
terre tout vous apparaitd’une transparente blaneheur ; l’enfant est blanc , la mer est blanche; la Vierge file ce lin innocent dont se fabrique le lange des nouveau-nés, le voile des chastes fiancées, le linceul des saints vieillards. I. enfant Jésus joue avec le fuseau de sa mère , et çà et là il envoie sur la terre ces fils légers qui voltigent autour du printemps. Pourquoi donner dans le grand salon une si belle place au n° 1102, représentant V éternel jeune prêtre dans la campagne romaine, que tout voyageur se croit obligé de rapporter dans son album ? Nous cherchons en vain le rare mérite de ce tableau vertpomme, de cet enfant malade, de cette campagne sans grandeur qu’on appelle une élude d’après nature. Que signifie cette colonne cannelée, brisée à hauteurd’appui?etàquoi songeaient Messieurs les jurés tourmenteurs de cette année quand ils recevaient avec tant de complaisance cette toile d’écolier? Voudraient-ilsnous prouvcrparlà leur dévouement pour le nom de M.deSégur? Rien de mieux ; mais au Louvre il n’y a pas d’autre gentilhomme que Rubens et les autres de sa (aille; ce qui vous donne le droit de vous inscrire sur le livre d’or du Musée du Louvre, ce n’est pas le nom que s’est fait votre père, c’est le nom que vous vous ferez vous-raème, vous tout seul. Si nous avions l'honneur de nous nommer M. le comte Gaétan de Ségur, nous sciions bien malheureux de voir nos œuvres innocentes exposées à un si grand jour.
Voulez-vous une belle mer qui brille au loin d'un éclat joyeux? Voulez-vous le bruit, l’activité, l’alerte intelligence d’un port de mer, des barques, des canots, des navires, la vapeur qui jette sa fumée, puis aussi tout le brio de cette nappe d’eau blanche et azurée? Etudiez avec soin la vue du port de Boulogne, par M. Eugène Isabcy. M. Eugène Isabey n’a jamais été plus vif, plus animé, plus heureux, plus vivant. C’est un maitre dans l’art de reproduire le ciel , les eaux, les rivages bruyants, les ouvrages avancés dans la mer, les hommes et les femmes de ces maisons flottantes, l’espace enfin, l’air libie et pur! Son port de Boulogne est une des belles et bonnes études du salon de cette année. M. Joyant, qui l’an passé encore savait trou- \er sur sa palette une lumière si claire et si limpide, n’a pas été aussi heureux cette fois Sans nul doute sa vue de Campo-Vaccino est faite avec
LES BEAUX-AKTS.
une grande exactitude, mais est-ce bien la le soleil qui éclaire le forum, est-ce là le soleil naturel de tant de ruines et de tant de grandeurs?
Un très joli tableau, sans contredit., c’est le tableau de M. Leleux. Vous savez que l’habile artiste excelle à reproduire le côté triste et pauvre de la campagne. Il n’embellit rien de ce qu'il a sous les yeux, peut-être même n’a-t-il jamais lu une seule idylle en toute sa vie. Théocrite et Virgile sont des poètes tout-à-fait inconnus de M. Leleux; ou bien, si par hasard il a découvert, sur ces beaux rivages, à l’ombre des lauriers roses, au murmure des frais ruisseaux, ces bergers galants et damerets, ces bergères coquettement parées, ces poètes, ces improvisateurs, ces Ménalque, ces Amyntas, ces Galatéc, ces Lycoris, M. Leleux, à l’aspect de cette nature sans tache, sans haillons, sans misère, se sera-t-il écrié que "\ irgileet I héoerite, et tous les faiseurs de Bucoliques étaient des menteurs! Pour lui, il n’étudie que le coté positif de la campagne. Il en veut à la vérité la plus vraie , à la douleur plus qu’à la joie , aux haillons plus qu'aux gazes flottantes, au fumier bien plus qu’aux fleurs; il a parcouru pas à pas la Bretagne, il a reçu riiospitalitédansces pauvres cabanes, il a mangé de ce pain noir, il a vu ces pauvres gens raccommoder leurs vieux babils, et comme il les a vus il les a faits. Voilà ce qui explique cette profonde indigence, ces tètes tristes et fatiguées, ces vêtements misérables, ces mets grossiers, ces repas sans joie, ce repos sans plaisir, et même ce soleil terne et ce paysage morne auxquels le peintre ordinaire des paysans bretons nous avait habitués. 11 avait renoncé tout d’abord à la poésie, il n’en voulait pas, il évitait ces vains ornements, cette inutile parure; il voulait être vrai, rien de plus, rien de moins... Oui, mais la poésie n’est pas si obéissante qu’on le pense, elle est trop juste de son essence pour prendre au mot l'homme de talent qui lui dit: Va-t-en ! Malgré vous-même, la poésie parait et. se montre dans votre œuvre. Vous la retrouvez au milieu de votre vérité la plus sérieuse, elle sourit doucement au peintre qui la chasse; et lui alors, la voyant si belle, il n'ose plus lui résister. Telle est l’histoire des tableaux de M. Leleux. À l’insu même du peintre austère, on a regardé ses tristes héros sous leur coté poétique, et voilà pourquoi on lésa aimés. Peu à peu
LES 1» EAUX- A RTS.
cependant le peintre a ajouté quelques grâces à ses compositions nouvelles ; il s’est transporté sous un ciel moins sévère, sur une terre plus bienveillante; il était en Bretagne, le voici dans la Navarre; ses Bretons allumés mangeaient leur pain de seigle, il nous montre aujourd’hui non plus des bûcherons malheureux et mal vêtus, mais des chanteurs ambulants qui chantent leurs plus vives chansons à la porte d’une hôtellerie. Voilà donc Théocrite cl Virgile qui reprennent leurs droits dans ces agrestes paysages. À la fin, voilà notre peintre qui se déride, qui s’humanise, qui habille avec plus de soin et d’élégance scs personnages. Cette composition de M. Leleux est pleine de goût, d’esprit, de bonne grâce; et maintenant, puisqu’il est en si bon chemin, que ne pousse-t-il jusqu’en Espagne, ou qui mieux est, jusqu’en Italie, où il pourra rencontrer quelques-uns des laboureurs, quelquesuns des poètes inspirés de Léopold Robert?
La vendangeuse de Capri , de M. Rodolphe Lehmann, vous représente une très jolie fille brûlée au soleil d’Italie; la prunelle est noire, les cils n’en finissent pas, la gorgerette s’entrouvre sans coquetterie, et cependant au plus bel endroit ; la bouche est trop mignonne , les mains ne sont pas tout-à-fait les mains d’une vendangeuse des rochers de Capri, mais en fin de compte , il y a là-dedans de la vie et du soleil , et des raisins, trois bonnes choses. L’an passé, ce même M. Rodolphe Lehmann nous avait montré la sœur de cette Gracia, la vendangeuse; vous la voyez encore traversant les blés d’un pas quelque peu solennel, sa quenouille au côté, son fuseau à la main.
Félicitons M. Riard, il a renoncé pour cette fois à son métier de bouffon ; quelque ami sûr lui aura fait comprendre que le peintre ne doit pas jouer sur la toile le même jeu queM. Odry ou M. V ernet sur leur théâtre. Autrefois la foule, amie des vaudevilles joués gratis, se pressait pour rire aux compositions burlesques de M. Riard, tout autant que pour s’attrister aux mélodrames de M. Paul Delaroehe; mais quand on avait bien ri au nez de M. Riard, quel profit en retirait sa gloire? On riait, et voilà tout. Combien je préfère un spectateur attentif qui se prend à rêver devant une œuvre nouvelle, dont il cherche à comprendre toute la portée. Malheureusement il ne suffit pas de ne pas
faire rire, il faut plaire aux yeux, plaire à l’esprit, ne pas se perdre en toutes sortes de complications impossibles, ne passe tenir sans cesse sur le même bloc de glace mal taillé, en un mot, ne pas se faire Lapon ou Groënlandais, car la Laponie et le Groenland ne seront jamais la patrie des peintres. — Un autre malheur de M. Riard c’est d’avoir été condamné à faire des tableaux historiques de deux événements qui ne tiendront jamais, quoi qu’on fasse, une grande place dans l’histoire. Certes quand on lit le matin dans un journal que le prince de Joinville a visité un village d'Arabes au sommet du Liban, que le prince de Joinville s'est agenouillé
au Saint-Sépulcre , on se dit à soi-même : ce jeune prince est un heureux voyageur; mais revoir, sept ans après, ce fait- Paris devenu le sujet d’un tableau d’histoire, il y a de quoi s’étonner. C’est faire de l’histoire à bon marché, c’est donner trop d’importance aux plus simples événements fie cette vie de voyages et d’aventures. Si, en un mot, vous avez le droit de nous représenter le prince de Joinville chez les Maronites, pourquoi ne pas nous montrer M. le comte de Paris se promenant dans les allées de Saint-Cloud, ou M. le duc de Montpensier mettant le feu à son premier canon? C’est un malheur d’exposer un artiste du mérite de M. Riard à s’occuper de pareils détails, bons, tout au plus, pour alimenter les gazettes du soir.
Maisnotreplus grand sujet d’étonnement et de tristesse, ça a été le tableau de M. Papety. L’autre jour encore nous vous parlions de cette belle toile si remplie d'éclat, de jeunesse, de pensée d'amour. Nous vous disions comment, l'été passé, ce curieux tableau nous revenait de Rome au milieu des louanges et des applaudissements unanimes. Ce n’était pas tout-à-fait un tableau mais c’était l’esquisse charmante d’un poème érotique. Sur cette toile ou plutôt sous ces beaux arbres, l’artiste avait réuni, comme à plaisir, toutes les joies des hommes, les joies permises et non permises. Là, le poète lit ses vers à ses disciples qui l’écoutent; la jeune fiancée d’hier est devenue ce matin même une tendre épouse — l’étonnement mêlé de langueur est encore dans ses yeux! — Dans le fond du bosquet, voyez danser sur la verte pelouse ces nymphes dignes des campagnes de Tibur. — Tout en face de cette belle fille qui dort, regardez cette jeune
l.l’S Ht! Al
femme coquette et blanche, qui essaie à son beau Iront une couronne de fleurs. D ou vient cette voix qui chante sur la lyre ( C est la 1 yndaris qui récite la molle élégie de Tibulle. Sur le devant du tableau, voyez se rouler au milieu des fruits et des fleurs, ces beaux enfants dune nudité pleine de grâces. — L instant d après, le chasseur appelle son chien pourchasser la bête fauve dans les forêts du Soracte. — Les buveurs réveillés avec le jour vident l'amphore aux larges flancs; — partout le rire, la poésie, la rêverie, le repos, l'herbe fraîche, les doux sourires, les molles langueurs. Mais aussi, quel succès, quel triomphe, quelle admiration! c’était, parmi ces Parisiens émerveillés, à qui s’arrêterait devant cette toile adorée pour y contempler comme le reflet de sa jeunesse évanouie.... mais aujourd'hui quel affreux changement s’est opéré dans cette composition tant aimée! justes dieux! estce bien là la même toile? Qu’est devenue toute cette fraîcheur? tout cet éclat? qu’a-t-on fait de toute cette beauté ? Je ne puis plus vous reconnaître , tant vous êtes vieillis les uns et les autres, vous, les jeunes gens amoureux, vous, les joyeuses et belles lilles qui nous rappeliez toutes les senteurs des jardins de Naples, toutes les clartés de son beau ciel! Or voilà sans doute ce qui sera arrivé à la toile de M. Papety. De son esquisse il a fait un tableau ; ces beautés du corps à peine indiquées, il les a complétées ; il a voulu accomplir, jusqu’à la fin, ce rêve du printemps et de l’été; c est grand dommage. L’esquisse exprime toute la jeunesse du tableau, et le peu d’innocence qui lui restait s’est évanoui pour ne plus revenir. Cette douce clarté s’est assombrie, i es belles chairs sont devenues plus vigoureuses <*! moins jeunes, ces jolies filles ont acquis de l’embonpoint aux dépens de leur fraîcheur. En meme temps le grand défaut de cette composidon, élevée à la dignité d’une oeuvre sérieuse, ^ est fait sentir plus que jamais. Ce défaut là, '“'est le défaut d’unité, c’est la diffusion de tous (cs giands bonheurs, ça et la répandus. En 'dh't, pas un de ces heureux du monde ne tient
;l son V01sin î en les avez-vous étalés sur b< même toiledans les postures les plus diverses reste,,t séParés l’un et l’autre à ce point ,,uo I homme qui chante, n’entend pas les vers du poète, que le poète ne voit pas les enfants jouant “ "cs |ucJs’ (‘ue lcs enfants ne se doutent pas
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qu’ils peuvent mêlera leurs jeux ce beau chien qui s’ennuie, et qu’enfin les buveurs eux-mêmes s’éloignent sans jeter un coup d’œil sur l’admirable femme de vingt ans dont le prolil effleure, en se jouant, les coupes remplies! Ainsi dans ce tableau où sont entassées tant de joies diverses, vous ne voyez que des joies isolées, des couples solitaires, dos bonheurs mm partagés, fades et stériles bonheurs! quelle faute! Voilà des amoureux qui ne boivent pas, voilà des buveurs qui ne font pas l'amour; et pourtant il eut été si facile de compléter leur sensation. En un mot, tout en conservant ses belles qualités d’élégance et de bonne grâce, le tableau de M. Papety a perdu une grande partie de sa vivacité .et de son charme. On dirait d’une ode d’Horace traduite en vers alexandrins, (,'esl qu’aussi en toutes choses rien n'est plus facile à faire qu'une belle esquisse, mais rien n est plus raie qu'une œuvre achevée; il n’y a que les grands artistes qui complètent leur pensée; les autres beaux esprits n'achèvent jamais rien pour avoir le droit de recommencer toujours.
Nous allons bien étonner M. Papety, car après toutes les louanges dont il a été accablé déjà , toute comparaison lui paraîtra insupportable ; cependant nous n'hésitons pas à lui dire que pour l’idée, pour le sentiment qui a dicte celle idée la, pour le mérite enlin, non pas seulement de la composition, mais de l'exécution , nous préférons de beaucoup, à tout ce bruit de couleurs, à ce pêle-mêle d’attributs et d’emblèmes, un tableau de M. Eharles Clevre, iuti-
Iule le Soir. L idée de ce tableau est une idée poétique et touchante. Sur le fleuve, qui est immense, passe une barque toute remplie de jolies tilles au tranquille sourire, de jeunes gens pleins de force et de grâce; ici des enfants, là des poètes ; mais les uns et les autres, même dans leur joie, ils restent calmes ; ils rougiraient de s abandonner a la volupté présente comme font les héros de M. Papety.
La barque obéit au flot qui la pousse, le vent enfle la voile, toute cette jeunesse disparaîtra bientôt... Cependant, assis sur la rive, un vieillard, à 1 œil pensif , au geste résigné, regarde cette eau qui coule et celte barque qui passe... Hélas! le malheureux vieillard , cette barque qui s en va, elle emporte sa jeunesse évanouie. La sont entassés pêle-mêle ses admirations, ses
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enthousiasmes, ses jours de le te et de poésie, ses amitiés et ses amours. La barque va disparaître dans le lac, la lune va se cacher dans le nuage, le vieillard va mourir. — Elégie sévère et sérieuse, autan! que la chanson de M. Papety est lascive et passionnée. Cette seule idée que cet homme est vieux et qu'il passe en revue ses plus beaux rêves d’aul reibis su (‘(ira i t à donner de
l’intérêt à la composition de M. Gleyre. Ajoutez que tout cela est d’un grand style, que rien n’est accordé ni à la facilité de la main , ni à l’improvisation du moment; voilà un de ces tableaux qui se peuvent regarder sans trouble, et dont le sens se fait comprendre, sinon sans regret et sans tristesse , du moins sans rougeur au front et sans remords dans le cœur.
VUE nu PORT OU HAVRE, PAR M. LOUBON.
LITTÉRATURE
Le 5 juillet de l'année 1851 , la Fremdenliste de Wiesbaden annonça a cette ville de bains et de jeux , de dupes t‘l de fripons, l’arrivée de T\Ime Felsenheim mit Famille and Uedieid.cn nus Muintz (I).
C’est une chose bien remarquable que ces quatre ou cinq pages qui , pendant la saison des eaux , sortent tous les matins de la Hoflmchdruckerei (2) de Ludwig Schellenberg. Tout en elles est curieux , même le papier et l’encre , dont le premier, tout jaune, ressemble à une toile d’araignée qu’on aurait arrachée au cabinet d’un antiquaire, et dont la seconde, d’un brun sale, donne
1) Madame Felsenheim, avec famille et domestiques, de Mayence.
(2) Imprimerie de la cour.
aux mots qu’elle imprime l’apparence des araignées ellesmêmes mortes de faim dans leurs propres tissus. Sous un point de vuemoral, la liste des étrangers est aussi fort intéressante. De tous les individus dont les noms sont inscrits l'a , le plus grand nombre des hommes vient pour tromper, le reste, pour être trompé: parmi les femmes, la majorité a pour objet l’exploitation ; la minorité, lacontinuat ion d’une intrigue amoureuse commencée autre pari. Quant a ceux qui viennent aux eaux pour leur santé, il \ en a si peu qu’il ne vaut pas la peine d’en parler. La vous déchiffrez avec peine les noms les plus bizarres; vous voyez dans toute sa force l’amour de l’ Allemand pour les litres, et surtout l’avidité avec laquelle les femmes partagent les honneurs de leurs maris. INe la trouvez-vous pas imposante celte armée féminine où vous voyez la Frau Feklmarschalin . la Frau General in , la Frau Obristin . et la Frau Majorin (I | manœuvrer bien plus scient ili-
(1) Madame la feld-maréchale, madame la générale, madame la colonelle, etc.
quement que ne l’ont jamais fait leurs pacifiques maris qui se contentent de fumer et de jouer, et qui portent leurs différentes croix en silence. 11 faudrait avoir un cœur de fer pour ne pas se sentir ému en voyantson nom imprimé à côté de celui de la Frau Geheim-Cons.stor.al- Itâlhin und general-supevintendin vonKnocliensplitter , ou de la Frau Obcr-Appellations-Gericlits Prasidentin
von Knippkaulchen (1)!
Entre deux Anglais, dont les nomsarcbi-démocraliques de Thompson et de Smith semblaient exclure la possibilité de se tromper sur leur condition , mais qui , malgré tout cela, se trouvaient chacun revêtu, par 1 auteui inconnu de la Fremdenlisle , du titre d luh'lnumn; enlie ces deux cockneys , et un Kaiserlich-Koniglicli-Ocskteichiseber Ober-Licutenant (2) se trouvait , comme je vous l'ai déjà dit, Mme Felsenheim mit Familie aus Maintz.
Avant de quitter Mayence on avait (ait comprendre a la petite Bertlie que son cousin partait pour Paris, qu’il n’y avait aucune chance qu’elle devînt un jour Mm* Friedrich Felsenheim , et qu’il vaudrait mille fois mieux qu’elle se résignât de suite a devenir Mme Frantz Meyer. Bertlie, a ce qu’il paraît , comprit tout cela fort bien . car elle agréa la demande en mariage de M. Meyer, et consentit a l’accepter pour son seigneur et maître aux premiers jours du mois de septembre, et avant le départ de son cousin pour Paris.
Depuis que Berthe était fiancée on remarquait chez elle un très grand changement. Moins rieuse, moins étourdie, plus silencieuse et plus posée, elle n’allait jamais lire les poètes allemands dans la chambre de son cousin, n’ arrosait plus ses géraniums a la fenêtre , ne faisait la coquette avec personne, et devenait d’une indifférence complète pour tous les compliments qu’on lui adressait, et pour toutes les jolies choses qu'on lui disait. Elle ne boudait plus , ne faisait plus sa petite moue, et ne se fâchait jamais. Elle était moins gaie sans doute, mais moins heureuse.... en vérité, je ne le crois pas. Après cela , on ne peut guère juger à’nne Allemande comme d’une autre femme, car lorsqu’elles ont le plus profond chagrin elles ne perdent jamais ni leur fraîcheur, ni leur honue humeur, ni leur appétit, mais mangent, boivent et donnent absolument comme si de rien n’était ; la matière exerce une puissance miraculeuse sur ces tilles germaniques; elle lutte avec l’âme d’une vaillante façon, et finit presque toujours par remporter une victoire signalée. Le futur mari de Berthe, quant au physique, était un homme grand, robuste et fort; il avait des cheveux blonds et des joues rouges, des yeux ouverts et clairs, des dents blanches, un cou gros et court, des épaules et une poitrine d’HercuIe. Quant
U) Madame la conseillère consistoriale intime et sur-inten- ■ lantc-générale, et madame la présidente de ta cour suprême de cassation.
[i] Ldelmann veut dire homme noble. Coclcnerj (assez mal traduit par le mot badaud ) est le terme que l’on adopte d’ordinaire ' n parlant des épiciers de la cité de Londres. Lorsqu’on écrit le nom d’un officier au service d'Autriche , on fait toujours précéder son grade des mots Kaù: Konig : Oeslr. (impérial, royal, autrichien. )
au moral . c’était un Mainzer liiirgcr de trente-cinq ans. franc, honorable et sincère ; mais froid , prudent et réservé Pensant tout ce qu’il disait, mais ne disant pas tout ce qu’il pensait. Aimant l'argent a cause de la considération qu’il donne. Donnant peu . mais ne prêtant jamais. Ne se mettant jamais en colère et parlant fort peu. Préférant la politique a la poésie , et la pipe a toutes les deux. Vagissant jamais que d’après les conseils de la raison, ne faisant rien avec précipitation, ayant en horreur l’enthousiasme, et envisageant le laisser-aller comme un crime. Jouissant d’une santé de fer, passant toutes ses matinées dans les affaires, et une partie de toutes ses soirées au Casino. Lisant l'AUgemeine Zeitung pour s’instruire, et le Biduskalia (1) pour s’amuser. Abonné au théâtre, et s’appelant Meyer, parce qu’il ne s’appelait pas Hoffmann.
Le matin du (> septembre était fixé pour le mariage le soir du même jour pour le départ de Fritz. On était a la veille. Après le dîner, Mme Felsenheim proposa une promenade â Sonnenberg . et on se mit en route. En soi tant de leur maison dans la Louisen-Strasse, Berthe sc préparait à prendre le bras de son cousin , lorsque sa tante s’interposa entre les deux , et prenant elle-même celui de son tils, dit a voix basse a Bertlie: Oublios-tu donc que tu es fiancée? — La pauvre enfant rougit jusqu’au blanc des yeux, et prit en silence le bras que lui offrait son brautigam .
Le chemin qui conduit de Wiesbaden a Sonnenberg passe a travers un jardin continuel. Après avoir quitté les cygnes et les tulipiers, les lacs et les bosquets du kur- Saal, un petit sentier, couvert de sable jaune et fin, se déroule devant vous comme une couleuvre au soleil , et va serpenter capricieusement jusqu’il ce qu’il s’arrête aux
(1) La Gazelle universelle d'Augsbourg. — Le Diilascalio est un petit journal qui parait à Francfort.
LES UE Al \-ARTS.
pieds des ruines mômes. A droite, une petile haie d'arbustes fleuris; et plus loin , des prés où , dans l’herbe haute, verte et dorée, s’élève la Spirée-ll maire, appelée par les Allemands die IViesenkonigin , qui balance élégamment sa jolie tête blanche en jetant aux vents ses parfums. A gauche, sous les grands arbres, et presque caché par les broussailles qui descendent jusqu’à son lit, coule, ou plutôt sautille, un petit ruisseau qui a sa source dans les montagnes, et qui vient causer avec les Heurs de la vallée. Jamais ruisseau ne fut plus gai et plus bavard que celui-l'a ; il a un chant de joie pour chaque rayon de soleil qui arrive jusqu’il lui, et des paroles douces et gentilles pour les petits cailloux blancs avec lesquels il jase top te la journée. Mais aussi , quelquefois il se trouve avoir un démêle avec une grosse pierre, qui se plante au milieu de son chemin, et ne vent pas bouger. Il faut voir alors comme il s’emporte, comme il devient tout blanc d’écume, et comme il fait un bruit terrible!
Fritz seul, absorbé dans la magnificence du tableau < I ai se déroulait il ses yeux . se tenait au sommet de la lotir d’où la vue est si belle; les autres erraient encore dans le labyrinthe qui entoure la base des ruines. Le ciel était tout en feu, et à l’horizon, sa couche de pourpre allondait le soleil, qui, avant de s’endormir, semblait vouloir étreindre la terre dans un immense baiser de flamme.
Fritz resta encore quelque temps sur la tour ; et puis tout d’un coup, avec une exclamation de surprise, s’en alla en courant, et descendit l’escalier quatre a quatre. Il avait vu l’ombre, cette ombre qui le rendait fou, sur un vieux pan de mur ruiné, tout près de la grande porte d’entrée. Quand il fut en bas elle avait disparu. Il soupira et dit en murmurant : Elle avait pourtant l’air l l iste !
— Qui avait l’air triste?
Il se retourna, sa cousine était h côté de lui.
— Qu’ai-je donc dit? demanda Fritz d un air
étonné; et puis avant qu’elle eût eu le temps de lui répondre, il ajouta en riant: C’est que j’ai un peu l’habitude de parler tout haut.
Berthc secoua la tête.
Fritz cueillit quelques œillets sauvages , et en fil un petit bouquet qu’il donna ensuite a sa cousine.
liens, Berthc, dit-il, ces petites roses du ciel (I) n’entrent point dans les cadeaux de noces, maisgardeles pour moi, et quand je serai loin, pense quelquefois ii notre promenade à Sonnenberg. Berthc prit les fleurs , ne dit rien, et s’en alla en courant comme un chevreuil qui entend un coup de fusil dans le taillis. Fritz demeura stupéfait.
— l’as un mot! se dit-il enfin : et ma mère qui prétendait que cette fille m’aimait!
Il était près de huit heures, Mme Felsenheim reprit le bras de son fils pour retourner a la maison. La promenade fut silencieuse ; la mère pensait que le lendemain à cette heure, elle ne verrait plus son fils : le fils pensait à mille choses extravagantes; le fiancé à la beauté de Berthe; et Berthc à je ne sais quoi, a sa toilette de mariée peut-être?
Lorsqu’on se sépara pour la nuit, Fritz remarqua que Berthc n’avait plus ses fleurs. — Elle les aura jetées! se dit-il, e:i gagnant sa chambre.
Une fois seul, Fritz se mit à penser sérieusement au lendemain ; à ce doux pays qu’il allait quitter ; a cette tendre mère qu’il allait abandonner; et plus encore, au mystérieux objet de son aveugle idolâtrie. Puis il repassait dans sa tête mille rêves, mille projets, mille plans, pour l’année de liberté et d’indépendance qui , le lendemain , devait commencer pour lui. Il faut avouer que lorsqu’on est Allemand, et qu’on a vingt ans, le vagabondage a un attrait irrésistible.
L’Allemand ne voyage pas. il vagabonde; erre le jour dans les bois, fait des sonnets aux fleurs dans les vergers; se couche la nuit dans les champs, ou sous une vieille tour ruinée ; s’endort en écoutant le chant plaintif du vent qui si file parmi les orties, ou le cri lugubre de l'oiseau de nuit qui gémit parmi les ruines; et rêve amour : amour! et les temps passés. L’aventure et l’imprévu ont des charmes indicibles pour ce fils bienaimé de la fantaisie, qui a tout le code de l’ancienne chevalerie errante dans le cœur, et ne peut faire un pas dans l’existence comme le reste du monde.
Comme il respirait l’air frais de la fenêtre, il entendit sonner dix heures. Une pensée soudaine traversa son esprit.
— Il n'est pas tard, murmura-t-il, si j’y allais... je la reverrais peut-être!
En deux minutes il fut dans le jardin ; et comme il se retournait pour fermer la porte qui donnait sur la rue, il aperçut une lumière dans la chambre de sa cousine. — Pas encore couchée! dit-il : — je parierais qu’elle est occupée à essayer ses robes, à se mirer dans la glace . et peut-être à répéter la scène de demain!.... Ma petite
1 Kn allemand II im 'ni-/xni.\chrn .
cousine doit être folle de joie dans ce moment! Elle est si insouciante, si insensible à tous les sentiments profonds du cœur!
Après une demi-heure de marche, Fritz se trouvait encore une fois sur cette jolie terrasse, bordée, des deux côtés, d’arbres fruitiers , et qui domine le vieux château de Sonnenberg. 11 s’arrêta un instant pour admirci la mélancolique beauté de cette noire ruine qui s élevait, morne et silencieuse, dans la pale clarté de la lune. Le chèvrefeuille secouait les parfums de sa chevelure embaumée a la brise nocturne , et entrelaçait les sombres ruines de scs bras flexibles.
Fritz passa sous le portail , et, après avoir fait quelques pas en avant, s’arrêta ; puis, s’asseyant suri herbe, se mit a regarder le vieux mur croulant.
— C’est la que je l'ai vue pour la dernière fois , ce soir! se dit-il. Qui sait si demain je la reverrai ? Si elle
ne me punira pas d’avoir quitté ces lieux! . Amour,
ton culte se compose de douces et consolantes superstitions! Il me semble depuis que j'aime cet être insaisissable et invisible pour moi , que nous nous sommes déjà aimés dans le ciel d’un amour infini , mais indéfinissable. Oh! oui, j’en ai la conviction... monâme a vécu avec toi dans le royaume des anges! mais elle en a été exilée pour avoir désiré connaître l’amour comme il existe parmi les hommes , et pour s’être abaissée jusqu’à leur niveau, .le fai été infidèle, ô ma belle immaculée, et j eu subis la punition ; mon âme est enchaînée a la terre, condamnée a souffrir pendant toute la durée de la vie d’un homme!... Cependant, toi , tu m’as pardonné , et c'est pour cela que tu viens te montrer à moi, et me consoler dans ma captivité. Mon âme aspire toujours vers loi ; elle a soif de sa patrie : — je sens frémir ses ailes dans ma poitrine; j’entends sa voix qui résonne dans mon cœur et demande sa liberté.
oh ! si elle pouvait briser les liens qui l’enchaînent, et la retiennent dans son obscure prison de chair! Si elle pouvait prendre son essor et remonter vers toi!... cl pourtant, il suffirait d’un moment, d’un mouvement de celte main pour la délivrer... et alors peut-être seraitelle encore punie pour n’avoir pu supporter avec résignation le châtiment qui lui fut infligé avec justice.
Souffrons , aimons et attendons. Sur la terre . nous ne
sommes que tiancés; mais notre union aura lieu dans le ciel...
A ce moment la rêverie de Fritz fut interrompue par I apparition de l’ombre même, qui, au clair de la lune se iraçait sur le mur du portail. Elle était debout, et son attitude exprimait une tristesse profonde. Sa tête , penchée sur sa poitrine, était cachée dans ses deux mains. Des que fritz la vit, il se leva, et s’élança vers le portail. Elle disparut aussitôt, et au même moment il y eut un bruit parmi les broussailles au pied de la vieille tour comme lorsqu’on lance un lièvre dans la fougère. Fritz
n en entendit rien, et vit seulement que l’ombre s’était évanouie.
tnie que j adore! s’écrra-l-U, pourquoi me fuis-lu
■"■s. ? Reviens, «I, ! reviens! que je le voie un momenl on seul moment!
Fritz continua d’implorer la mystérieuse ombre pendant près d’un quart d’heure , mais elle ne se laissa pas fléchir, et, désespérant de la revoir cette nuit, il reprit son chemin vers la maison; puis, s’arrêtant sur le petit pont de bois, et regardant Sonnenberg pour la dernière fois, il dit, avec un soupir :
— Elle pleurait cependant! peut-être était-ce pour moi qu’elle pleurait !
En entrant par la petite porte du jardin , minuit sonnait; il remarqua que la lumière était éteinte chez Berlhc.
— Elle dort bien, ma cousine, dit-il, tandis que moi !...
Quinze jours s’étaient écoulés depuis le mariage de Berthe et le départ de son cousin pour Paris.
Onze heures venaient de sonner, tout Mayence dormait depuis une heure. Berthe veillait dans sa chambre, assise sur un soplia, devant une petite table a ouvrage sur laquelle elle appuyait son bras ; elle paraissait absorbée dans une méditation profonde. Sur la table, gisait un petit morceau de papier blanc (pie de temps en temps elle portait â ses lèvres et embrassait avec effusion.
Tout-a-coup ses idées parurent subir un changement complet ; car, aprèsavoir pour la vingtième fois embrassé le papier mystérieux, elle le jeta avec un mouvement rapide sur le parquet, loin d’elle, et s’écriant :
— Ah ! je suis bien coupable!
Laissa tomber sa tête sur la table, et fondit en larmes.
On frappa doucement a la porte. Berthe se leva . s’essuya les yeux , courut ramasser le petit papier blanc qu’elle cacha dans son sein , et après avoir, par un véritable instinct de femme, remis en ordre tout ce qui se trouvait autour d’elle, alla ouvrir la porte, qui était fermée a double tour. — Son mari se présenta a elle. \ son air embarrassé on aurait dit qu’elle ne F attendait pas.
Il entra dans la chambre, ferma h porte , el prenant la main de sa femme :
— Comment! pas encore couchée? s’écria-t-il ; pas même déshabillée! que faisais-tu donc?
Berthe baissa les yeux, et répondit en rougissant qu’elle lisait.
— l u lisais!... mais il se fait bien tard. Voyant que tu n’éteignais pas ta lumière, j’ai eu peur que tu ne fusses malade; — en disant ces mots , il attira vers lui sa femme et l’embrassa. Berthe devint pâle, et s’éloigna de son mari d’un air presque effrayé :
Mon enfant, reprit-il, avec l’accent d’une tendresse profonde, tu me caches quelque chagrin. Tu as pleuré et* soir encore... — Puisque tu ne peux pas me cacher que tu souffres, dis-moi la cause de la souffrance. Que regrettes-tu? que désires-tu ? — Il me semble (pie la manière dont j’ai accueilli une conduite qui eût impatienté tout autre homme au monde , me donne au moins des droits il la conliancc. Sois donc un peu moins sévère, un peu moins réservée avec moi. Ne sais-tu pas que je t aime, que tu es tout mon bonheur!
A mesure que Berthe s’apercevait de la tendresse toujours croissante de son mari , elle devenait plus pâle
et plus tremblante. Mais a ces dernières paroles, elle parut reprendre toute sa force, et, s’arrachant à son étreinte, elle courut se jeter a genoux devant le Christ placé au pied de son lit.
Son mari prit un air sévère.
— Berthe, dit-il, que signifie ceci?
La pauvre enfant leva ses mains jointes vers le crucifix, et dit en sanglotant :
— Dieu tout-puissant, donnez-moi la force de lui tout dire!
M. Meyer semblait s’attendre a quelque confession fâcheuse, car lorsque sa femme vint s’agenouiller devant lui, et lui dit d’une voix entrecoupée :
— J’ai un secret a vous révéler.
Il lui répondit sèchement et sans la relever.
— Je suis préparé il tout entendre.
Les yeux de Berthe étaient baissés, et d’une voix presque éteinte :
— J’aime mon cousin Friedrich! balbutia-t-elle.
— Et lui... Vous aimait-il aussi? demanda lentement son mari.
Berthe releva la tête et joignant les mains, s’écria avec désespoir en versant un torrent de larmes :
— Oh ! non !... il ne m’a jamais aimée !... voila ce qui me rend si malheureuse !..
A cet aveu si naïf, M. Meyer respira.
— Votre cousin savait-il que vous l’aimiez? demanda-t-il.
— Non! il ne s’en est jamais aperçu, et s’obstinait a ne pas vouloir le croire ! . .
Son mari lui tendit la main, et avec un doux sourire de bienveillance sur les lèvres :
— Viens , ma pauvre petite, dit-il, mcls-loi a côté de moi, et raconte-moi tout. Je t’ai dit que tu n’avais pas de meilleur ami que moi.
Quelque peu rassurée par les paroles de son mari, Berthe trouva le courage de lui raconter tou te son histoire, depuis le moment où elle vint habiter la maison de son oncle ; comment elle fut élevée par M. cl Mn,e Felsenheim dans la constante croyance qu’elle devait épouser Fritz, ot quelle douleur amère elle ressentit le jour où sa tante lui apprit que ce mariage ne se ferait pas, cl lui en proposa un autre.
— Devant-elle je dissimulais parfaitement le chagrin qui me consumait , dit Berthe en terminant son récit; mais, seule, je me livrais a un désespoir sans bornes, et, pendant un mois entier, je ne me suis endormie chaque nuit que dans les pleurs.
— Pauvre enfant! que je te plains!
Et M. Meyer embrassa tendrement les beaux yeux bleus de Berthe.
— Maintenant , poursuivit-elle d’une voix basse et tremblante, vous saurez une faute bien grave que j’ai commise : — Vous vous rappelez , sans doute , que la veille de notre mariage , qui fut aussi celle du départ tle Fritz, nous allâmes lotis a Sonnenberg. Arrivés au château , mon cousin monta a la tour, je me mis à errer dans le jardin , et vous restâtes avec ma tante. Au bout d’une demi-heure , je rencontrai Fritz qui descendait
des ruines : il me prit la taille, et, en me baisant la main, me donna un petit bouquet de fleurs sauvages, qu’il venait de cueillir, et me dit de le garder comme un souvenir de lui . Je ne pus lui dire un seul mot... Je courus
me cacher au fond du jardin , où je passai près d’une heure a pleurer et a me désoler. Pendant tout le temps du souper, je n’osai lever les yeux ni sur vous , ni sur Fritz ; — et ce fut le cœur plein d’amour pour mon cousin que je vous jurai fidélité et obéissance le lendemain a l’autel !..
Berthe s’arrêta, et, laissant tomber sa tête sur sa poitrine , parut accablée de douleur et de honte. Son mari l’entoura de scs bras :
— Ma pauvre Berthe , lui dit-il . je ne puis toujours que te plaindre...
— Ecoutez! continua-t-elle d’une voix éteinte mais ferme, j’ai un devoir a accomplir envers vous. Je vous ai dit que Fritz , en me donnant ces fleurs , me dit de les garder et de penser a lui : il me les a données innocemment; ce n’est point ainsi que je les ai prises. Depuis ce moment elles ne m’ont jamais quittée, et je passe la moitié demes nuits a leur parler deFrilz. Elles couchent sur mon cœur, et je m’éveille au milieu de mon sommeil pour les embrasser.
Berthe tira de son sein le petit papier blanc qu’elle \ avait caché en entendant frapper, et le lui tendant :
— Tenez, dit-elle, ces pauvres petites fleurs, mon bonheur et ma consolation , — les voici ! ce sont les dernières choses ici qui puissent me parler de lui.... prenezles! et qu’il ne me reste plus aucune trace d’un amour criminel !
Son mari avait pris le papier, et, l’ayant ouvert . contempla en silence les fleurs sèches et décolorées qu'il renfermait; puis, le lui rendant :
— Reprends tes fleurs, mon enfant, lui dit-il.
Berthe poussa un cri de joie, et ne put s’empêcher de saisir la main de son mari , qu’elle couvrit de baisers.
— Oh ! vous êtes un ange de bonté! que de reconnaissance je vous dois!..
— Tu ne m’en dois aucune, ma chère amie. Il y a bien peu de femmes qui , se croyant coupables , auraient la courageuse franchise d’avouer leur faute à leurmari.
— Que vous me faites de bien, par tout ce que vous me dites!... L’idée d'avoir pu manquer à mes devoirs me rendait si malheureuse !.... Mais aussi , ajouta-t-elle, je crains que vous ne soyez moins indulgent lorsque vous saurez ce qu’il me reste à vous dire.
— Tu me le diras demain , ma pauvre Berthe, dit M. Meyer, car voici minuit qui sonne, et lu es horriblement fatiguée : — les yeux se ferment malgré toi.
En disant cela, il avait enlevé Berthe comme on enlèverait un enfant, et, l’ayant placée sur ses genoux, commençait à dégraffer sa robe. Triomphant, avec une douce et enjouée tendresse , de la résistance que lui opposait Berthe, de sa rougeur et de sa confusion, M. Meyer acheva la toilette de sa femme aussi lestement que l’eût pu faire la plus habile camériste.
— J’ai sommeil . murmura doucement Berthe...
LES H K M X- A Rïs.
Des qu’elle fut couchée, elle tendit» petite main a son mari, en lui souhaitant la bonne auil d'une manière
fort gracieuse.
— Mais non, Uebchen, lui dit-il , je ne m en vais pas encore; je veux te voir bien endormie avant de me relirer... Causons un peu... parle-moi de ton cousin.
— Mi ! pauvre Fritz 1 dit-elle avec un soupir.
I jji Jiu a la prochaine livrai ton .) ARTHUR DUIH.EY.