‹ Les Beaux-ArtsChapitre 151 sur 204 · DE M. CORTOT · texte numérisé non relu

DE M. CORTOT

l.<> l (i août csi".

« Messieurs,

m Hans l'accablement où nous plonge une perle si cruelle el si imprévue, vous n’attendez pas de moi que je profère, ici d'autres paroles que celles qui repondent à la tristesse de vos pensées. L' Académie, frappée tout entière dans la personne d'un de ses plus illustres membres, ne peut que gémir, et le langage de sa douleur est le seul qu’elle puisse entendre.

« Le n’est pas d’ailleurs, dans ce lieu funèbre, à la vue de celle tombe qui va se fermer, à ce moment ou les prières de l’Eglise ont à peine cessé, que je pourrais rappeler les titres d'une gloire, hélas! si périssable. Comment oser parler de talents, de succès et d’honneurs, en présence de tant d'objets qui ne nous montrent que le néant do l'humanité? Un jour viendra où nous serons plus libres de rendre à la mémoire d’un grand artiste le solennel hommage qui lui est dû. Aujourd’hui, nous ne pouvons que pleurer sur nous-mêmes, en nous représentant quel homme, quel confrère et quel ami nous perdons.

•< La carrière de .M. Loriot fut une «les plus laborieuses que nous connaissions, une existence toute «le luttes et d’épreuves, toute de travail et de dévouement. Né dans ces humbles rangs du peuple, où se trouvent toutes les forces vives «le la nation, d'où sortent toutes les intelligences qui l’éclairent el tous les talents qui l’iionorent, il eut d’abord à lutter contre les difficultés de la vie. Plus lard, «piandson talent lui eut ouvert la route de la renommée el de la fortune, il ne cessa «le lutter contre les difficultés de son art. Le travail, qui avait été pour lui une ressource, devint ainsi pour lui une passion, la plus noble, la plus constante de toutes, celle à laquelle

il dévoua son existence entière et se sacrilia pour ainsi dire lui-même, parce qu'il y trouvait le moyen de servir tout ce qu’il aimait, son an et sa famille. Vous savez, à son retour «l«‘ Home, «pud usage il lit du premier fruit de ses travaux, de quels soins touchants il entoura les dernières années «l<* s«‘s vieux parents, et vous savez encore tout ce qu'une souir chérie dut à la générosité <1«* son âme. Aussi tendre et affectueux pour les siens qu’il était severe eL dur pour lui-même, on peut dire «pi il ne e.onniil jamais «l’a u très jouissances «pic celle «lu travail, et d’autre bonheur que celui qu'il procurait aux aulres.

« Ou est étonné du grand nombre d'ouvrages qu'a produits M. Lortot, même en réfléchissant que les seules distractions qu’il se permit dans l'exercice de son art étaient encore des études pour son art, même en songeant qu’il ne se délassa jamais «1 un travail que par un autre travail. Quand il revint <1<* Home, où il avait passé neuf ans, et ou il laissait, avec de nombreuses études, deux statues, monuments «le deux révolutions qu’il avait vues se succéder, son Napoléon elson Louis A VI II , il «m rapporta deux de ses chefs-d couvre, son Aurcisse couche et sa Pandore relue ; il s’annoncait ainsi, des son début «laits la carrière, pour un artiste consomme, et il partageait, «laits cette même année 1810, le grand prix «le I exposition «lu Louvre, avec son maître, M. Hrùlan. Le rare exemple d’une association «pii confondait «laits une gloire commune les talents du maître et ceux dit disciple, les traditions du passé et les promesses de l’avenir, devait se reproduire encore, sous une autre forme, dans la vie «le M. Loriot. Elu en IS2.» pour succédera M. Du pat y , à l'Academie el al école, ce fut lui «pii termina h's travaux inachevés par cet

LFS IH'.A t X-A 11 T S.

habile statuaire, la Statue de Louis XI il et, le Monument du duc de Berrg. Ainsi, AI Corlot, qui avait marqué sa première apparition au Louvre en honorant à la fois son maiire et lui-même, signala son entrée a l'Institut en acquittant la dette du talent et de l’amitié.

u AI. Lorlota parcouru, avec un égal succès, le vaste champ que son art offrait a son infatigable application. Sculpture de ronde bosse et de bas-relief, en pierre, en marbre et en bronze; antiquité, christianisme, histoire moderne, il a tout traité, tout pratiqué, et, dans tous les genres, il a produit des modèles qui se soutiennent à côté deceux qu’il a suivis. Liter son Christ en Ecce Itmno , de Saint-Gervais, sa Vierge en marbre, sa suinte Catherine en marbre, et son groupe en bronze de Notre-Dame de Lorette, c’est rappeler à vos souvenirs quatre des plus beaux ouvrages que la religion ait inspirés à l’art moderne. Ses statues de Narcisse eide Pandore, son groupe de Da/ilniis et Chiné, et son Soldai de Marathon, placé aux Tuileries, respirent le goût de l'antiquité, avec le. sentiment qui lui était propre. C'est un autre caractère (pii brille dans ses statues du général Lanncs, a l.ectoure, de Corneille, dont ltouen s’enorgueillit, et de Casimir Parier, qui triomphe, encore sur son monument comme à la tribune. Lt que pourrais-je ajouter à l’admiration que vous ont inspirée tant de beaux ouvrages, en vous rappelant son groupe, si simple à la fois et si grandiose, de V Apothéose île Xapotèon, à l’arc de triomphe de l'Kloile; et cet autre groupe, si noble, si touchant, de Marie-Antoinette consolée jmr ht Religion, deux de ces œuvres capitales qui suffiraient pour immortaliser leur auteur.

« Les principales qualités qui distinguaient le talent de AI. Cor tôt étaient la simplicité, la sagesse et l’ordonnance. C'est par là qu’il s'était rendu plus propre qu’aucun des plus habiles statuaires de notre époque, a la décoration de nos grands monuments publics ; et ce mérite, qu’il possédait à un degré éminent, se retrouve dans ses statues comme dans ses bas-reliefs. Qui de vous n'en a été frappé devant

iir.

ses bas reliefs de l’arc de triomphe du Carrousel et de la cour du Louvre, devant celui du monument de Alalesherbes, et surtout devant ce magnifique fronton de la chambre des députés, l’une des plus grandes et des plus belles pages monumentales que la sculpture ait produites en France? Ce fut en présence de ce grand ouvrage, lorsqu’il fut complètement découvert en 1811, que AL Corlot reçut la croix d'officier de la Légion d'honneur; et jamais récompense plus légitime n’avait mieux répondu au vœu de l’opinion publique.

« Tant de travaux, exécutés par un seul homme dans une carrière si courte, sont bien loin encore de donner une idée complète d’un talent si fécond, si soutenu, et toujours si égal à lui-mème dans des applications si diverses. Mais que servirait de parler d’autres ouvrages de Al. Corlot, après ceux que nous avons nommés, de monuments achevés, détruits par les révolutions, de statues abandonnées par luimème, parce qu'il était plus diflicile a satisfaire que personne? C'est ce dévouement à l’art, joint a celte application si constante, qui forme le principal trait du caractère de AL Corlot, qui peint et qui résume toute sa vie. Son atelier, l'école et l'Academie furent toute l’enceinte ou s’écoula celte existence entière d’artiste; enceinte bien étroite, si l’on considère la sphère d’idées qu’elle embrasse. C’est là que, sans rien devoir au monde, seul et appuyé sur lui-mème, travaillant sans cesse et produisant toujours, il se lit un nom qui a retenti en France et qui passera à la postérité, attaché à des monuments impérissables; c’est là (pie nous, qui vivions avec lui, nous avons connu tout ce qu'il y avait de générosité dans ses sentiments, de justesse dans ses idées, de solide dans ses affections; c’est la que nous avons pu apprécier l'homme si désintéressé pour lui-même et si dévoué pour ses amis, si simple dans ses goûts, si modeste dans ses habitudes, l’homme à la fois si doux dans ses mœurs et si ferme dans ses principes; et c’est là que son souvenir nous restera éternellement présent, avec l’immense regret qu’il nous laisse.

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s matin qu’en proie au plus profond désespoir, llervey veillait au chevet de sa fille, un instant endormie , la porte s'ouvrit et un inconnu entra, demandant à lui parler. « Monsieur, dit-il, je me nomme llokkey ; je suis l'ami de M. Fitz - Gérald . le riche négociant de Kingstown chez qui vous avez travaillé pendant vingt ans et qui vous a fait entrer chez M. falkland, le jour où il déposait dans la maison de | ce banquier une somme de 55,000 liv. slerl. En vous plaçant chez M. falkland, M. Filz-tlérald vous avait prié de surveiller l'emploi de ses fonds et de l’avertir au premier signe du danger que pourrait courir cet important dépôt. A plusieurs re- , prises, des bruits défavorables a la situation commerciale de la maison Falkland sont parvenus jusqu’à mon ami. La première fois, ne recevant de vous aucun avis menaçant, et sûr de votre probité I non moins que de votre dévouement, il n'y avait prêté aucune attention ; toutefois ces bruits ayant

pris un caractère plus sérieux , il m a charge de venir eu vérifier auprès de vous I exactitude. « Kervev s’excusa, en montrant a M. llokkey sa fille malade, de n’avoir pas encore averti M. Fitz-hérald des événements qui venaient de s’accomplir ; puis, passant dans un cabinet voisin, il lui lit le récit complet et détaillé de toutes les infortunes qui lavaient successivement accablé, dette cruelle histoire. <pie les larmes et les sanglots de llervey interrompirent souvent, fit une profonde et. douloureuse impression sur M. llokkey, homme naturellement sensible, juste, bon, et que Filz-Gérahl avait d ailleurs vivement prévenu en faveur de llervey. « *1 ai un soupçon, monsieur, dit en terminant le malheureux père de Mary, un soupçon cruel, allreux et qui me ronge le cœur, c'est que I infâme falkland a répandu le bruit qu’il ma renvoyé pai un motif déshonorant pour moi; je ne puis expliquer autrement les refus, les procèdes cruels, h> injustices dont j’ai été l'objet depuis ce moment. Oh! si j’en avais la preuve, monsieur, si je pouvai> saisir le calomniateur eu flagrant délit.,, je h ti-'i lierais impitoyablement devant les tribunaux, et la,

LES r> GAUX-ART S.

je lui crierais avec cel accent de vérité poignante qui persuade les juges : Misérable! rends-moi l’honneur! c’est assez de m’avoir pris la santé et la raison de mon enfant... Oli ! voyez-vous, je serais écouté, monsieur; on me croirait, on me rendrait justice, i't l’infâme recevrait enfin le châtiment que méritent ses crimes, car ce sont bien des crimes... Oh! mais une preuve, une preuve!... — La voici, monsieur, dit Ilokkey en lui remettant une lettre. — Oh! donnez, donnez, » s’écria Hervey en la saisissant d’un mouvement convulsif. Et il lut ce qui suit :

Fallduml, banquier, à M. Filz-Gérald, néyocimil à

A in q slow n.

« Monsieur, c'est avec le plus profond regret que « je me vois obligé de vous informer que la décou- » verte de nombreuses infidélités de la part de » M. iïervey, que vous aviez placé chez moi, m’a 'i mis dans la nécesité de me priver de ses services.

« Agréez, etc. »

« Oh! c’est horrible! s’écria Hervey en froissant

la lettre avec rage, c’est horrible . mais enfin,

Dieu soit loué, voilà la preuve, de son mensonge; justice sera faite. — Justice... justice, interrompit M. Ilokkey, cela est facile a dire... mais elle ne se rend pas pour rien, en Angleterre, comme nulle part ailleurs que je sache, et vous ne me paraissez pas en mesure de faire les premières avances des poursuites. N’oubliez pas, en outre, que vous avez affaire à un homme riche, puissant et considéré. — Tout cela est vrai, répondit Hervey en retombant abattu sur son siège. Ilélas! que faire ? — Que faire ? écoutez : ma chaise de poste est en bas, je repars sur-le-champ pour Ringstown, je vais retrouver Filz-Gérald, que la lettre de Falkland n’a fait qu’indigner; je lui raconte tout ce que je viens d’apprendre, et je le ramène i avec moi. A nous deux, nous faisons les frais des poursuites. Filz-Gérald, en venant rendre témoignage à votre scrupuleuse probité, éprouvée par plus de vingt ans de travaux, dans une des premières maisons d’Angleterre, ou des valeurs énormes étaient à votre discrétion, ne peut manquer de produire une impression décisive sur les juges. Le récit de vos malheurs, des odieuses violences exercées sur votre fille, fera le reste. — Mais elles n’ont point eu de témoin. — Qui sait si le ciel n’en fera pas trouver un... Adieu, à bientôt la fin de vos infortunes. — Hélas! j’ai peur quelle vienne trop tard pour ma pauvre Mary.» Ilokkey serra cordialement la main de Hervey et partit.

Trois jours après, Fitz-Gérahl, venu avec Ilokkey, embrassait avec la plus vive tendresse son ancien commis, disons mieux, son ancien ami, et lui jurait de se dévouer à l’œuvre de sa réhabilitation.

Le banquier Falkland eut sa première visite. Des bruits avaient, en effet, circulé sur la situation dil’fi-

eile et gênée de cette maison; mais ils étaient dus seulement aux calomnies de Falkland, qui avait laissé croire que Hervey, en quittant sa maison, lui enlevait des valeurs considérables. « Je viens, monsieur, retirer les fonds que je vous ai confiés, dit brusquement Fitz-Gérahl, introduit dans le cabinet du banquier. — Vous les aurez dans une heure, répond Falkland, étonné, stupéfait de l’arrivée inattendue du négociant. — Vous m’avez écrit, monsieur, continua Filz-Gérald, que de graves infidélités vous avaient obligé de vous séparer de M. Hervey; vous en avez les preuves sans doute, vous allez me les montrer; garant de la probité de M. Hervey, je veux, je dois connaître l’origine, la nature et la somme des dommages que ses infidélités prétendues vous ont causés. » A celte demande, Falkland éprouva un instant d’hésitation ; pressé par Filz- Gérald, dont les regards scrutateurs et menaçants ne le quittaient pas, il se troubla tout à fait et balbutia quelques mots incohérents et sans suite. « Je constate, monsieur, reprend Filz-Gérald , que ces preuves vous manquent , puisqu’il vous est impossible de me les montrer; il me suffit. Dans une heure, je viendrai chercher mes fonds. » Et il sortit. Dans cel intervalle, Falkland, honteux de sa faiblesse, fil un appel aux expédients les plus désespérés pour lâcher d’établir la culpabilité de Iïervey ; mais il ne put y réussir. En sortant de chez Falkland, Fitz-Gérahl s’était rendu chez le juge competent, avec Hervey, et celui-ci avait déposé sa double plainte, plainte en calomnie et accusation de tentative de viol sur sa fille. Cité le lendemain devant le jury de mise en accusation, Falkland fut condamné à comparaître devant les assises qui s’ouvraient quelques jours après, et n obtint sa liberté que sur une caution de (5,000 livres sterl.

Les préliminaires de ce procès devaient avoir et eurent, en effet, un grand retentissement, fous les journaux d’Angleterre en donnèrent des analyses détaillées.

Que le lecteur nous suive maintenant dans un appartement de la rue de Ilivoli, à Paris. Dans une chambre à coucher meublée avec un grand luxe, sont deux personnes; l’une est une dame d’une cinquantaine d’an nées environ, assise dans une vaste bergère, les pieds sur des coussins; sestraits paraissent altérés par une grave maladie. A ses côtés est assis un jeune homme de vingt-cinq ans, pâle et languissant.

On a reconnu peut-être railady et William Murray. Mi lady, tombée malade à son arrivée à Paris, a été l’objet de soins empressés et éclairés; mais son état est devenu grave, et les médecins n’ont pas tardé à reconnaître leur impuissance à combattre les symptômes alarmants qu’il présente. La maladie de sa mère, la nécessité de renoncer à Mary, qu’il aime plus que jamais, la cruelle certitude d’avoir jeté dans un profond désespoir la fille de Hervey. expliquent suffisamment la pâleur et l’aspect

son lira ul do William. Milady Mui ray, qui a cio, témoin des lullos violentes dont le cœur de son lils esl le théâtre, qui a vu ses yeux pleins de larmes, qui l’a entendu la nuit gémir el sangloter, est demeurée inébranlable; bien mieux, dans le pressentiment, de sa fin prochaine, et dans la crainte que son lils devenu libre ne commette la faiblesse de céder a son amour, elle l’a obligé à s’engager par un serment solennel a ne jamais épouser Mary. Au moment ou nous introduisons le lecteur dans la chambre à coucher de la vieille dame irlandaise, la pendule marque midi. Au premier coup frappé par 1 horloge de l'hôtel, un domestique en livrée entre el dépose sur un guéridon le thé et les journaux anglais. William prend les journaux pour en donner lecture a sa mère, et d’abord les parcourt quelques instants en silence. Tout à coup ses joues se colorent vivement, ses mains tremblent , sa respiration devient haletante. «Manière! ma mère ! s’écrie-t-il enfin, il n'était pas coupable... c’était une infâme machination... le misérable l’avait calomnié!... et Mary... Mary avait failli devenir victime de ses odieuses violences. Tenez, manière, c’est ici. . ici... lisez !... lisez!... » Milady Murray se pencha avec effort et lut le passage du journal que lui indiquait son fils ; « Mais, William, dit-elle en terminant, tu ne fais pas attention qu'il ne s’agit encore que de l’accusation portée par M. Ilervev. — Sans doute, ma mère, mais ne voyezvous pas aussi que le premier jury a trouvé des charges suffisantes pour renvoyer aux prochaines assises! Soyez sûre que le second verdict confirmera le premier, et pour que M. Ilervev puisse montrer aux juges une nouvelle preuve de la calomnie de Falkland, je vais lui envoyer la fatale lettre que le misérable nous a adressée et qu’un heureux hasard m’a fait garder. »

Cette lettre arriva le jour même où la double accusation intentée par Ilervev devail être soumise au grand jury. Bien avant l’heure de l’audience, une foule considérable se pressait dans la salle d’enceinte pour assister à l’issue de ce mémorable procès.

Quand ou vit paraître Ilervev, assisté de sou attorney et de MM. Filz-Cérald et Ilokkey, un murmure de satisfaction et d'encouragement se fil. entendre; au contraire, l’entrée du banquier lut. acceuillie d’un de ces témoignages de mécontentement et d aversion (pie les Anglais appellent c/romi et (pii ressemblent en effet à un murmure sourd et prolongé. Le jury, impatiemment attendu, entra enlin en séance. Ce fut Ilervev en personne qui voulut soutenir sa plainte. 11 commença parla tentative de viol cl raconta, avec une chaleureuse et éloquente sensibilité qui parut émouvoir le jury les détails que nous connaissons déjà. « Ilervev ment, à la justice, répondit le banquier, prenant à son tour la parole; tout cela est un infâme calcul pour obtenir des dommages-intérêts. Qu’il prouve, s’il le lient, les faits

calomnieux qu’il avance! » A ce défi jeté avec vivacité et avec un sentiment d'indignation habilement simulé, il y eut un moment de silence et d'hésitation dans le jury et la foule; tous les regards se portèrent sur Ilervev, qui, ne s’attendant pas à ce brusque et formel démenti et pris ainsi au dépourvu gardait le silence. « Vous le voyez, reprit Falkland triomphant, il n'a pas de preuve et il lui serait difficile d’en avoir, car il ment odieusement; toute, cette fable, je le répété, n’a qu'un but de cupidité; c’est à ma fortune que le malheureux en veut '. » Kn ce moment, il se lit dans l'enceinte une violente rumeur, el l’on vil un homme fendre la foule avec effort, arriver devant b* prétoire, y pénétrer mahre les huissiers, et s’adresser en ces termes au lord président et au jury : « Milord et messieurs, le menteur, c’est le banquier Falkland; le coupable, c’est le banquier Falkland; j’ai tout vu, tout entendu; j’ai vu M. Falkland poursuivre la jeune fille, j etais dans une allée voisine; eu reconnaissant M. Falkland, j’eus le tort de me retirer el. de ne pas aller au secours de sa victime; mais j'étais sou emploie, et je savais que s'il m’apercevait, il me chasserait le lendemain sans pitié. Depuis, parla même raison, j'ai gardé le silence ; mais aujourd’hui, je ne puis faire taire le cri de ma conscience, et je le déclare devant Dieu et les hommes, M. Falkland est coupable. « Dette déposition fut foudroyante pour Falkland, qui n’essaya pas même de répondre. Atterre par celle première défaite, le banquier ne se défendit que faiblement contre la seconde accusation. Ilervey arracha des larmes de l’auditoire, quand il raconta les terribles conséquences de la calomnie, son honneur flétri, tous moyens d'existcuce enlevés a sou travail, la misère, une misère sans remède, et enfin, comme couronnement à tant de maux, sa lille, son unique enfant, sa belle et chère Mary, l’espoir, l’unique consolation de ses vieux jours, devenue folle de douleur

Falkland, déclaré coupable sur tous les points, se vit condamné à la déportation, a une amende considérable et à 10,000 livres sterl. 200,000 IV. de dommages-intérêts. Ilervev fut porte en triomphe chez lui par la foule.

Ilervev profila de la riche aisance que venait de lui donner la justice du jury pour appeler au chevet de sa fille les plus célèbres médecins de Londres. Tous leurs efforts échouèrent contre l’intensité du mal; la pauvre Mary avait perdu pour jamais la raison ; une crise violente pourrait peut-être la lui rendre, disaient les hommes de Fart, mais d’où lui viendrait celle crise? c’est ce qu’on ne pouvait prévoir. Plusieurs mois se passèrent ainsi en tentatives inutiles. Au printemps suivant, Ilervey se rendit sur le continent et alla consulter sur l’état de sa fille les membres les plus distingués de la Faculté de Paris. Plusieurs traitements nouveaux furent essayés sans succès; toutefois, comme le temps seul pouvait hure

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juger définitivement de leur efficacité, Ilervey s'établit pour nu an dans cette capitale.

La folie de Mary était douce et calme; c’était une mélancolie profonde, un triste et douloureux silence, une insensibilité à peu près complète à tous les objets extérieurs. Les médecins furent d’avis <pie son père, loin de la séquestrer, la fit sortir souvent et surtout lui montrât tous les spectacles propres à frapper vivement ses sens. Pour obéir à cette prescription , Ilervey la conduisait souvent à l’Opéra. Un soir, on jouait Masmiielln ; Ilervey assistait à la représentation avec sa tille. Pour la première fois, Mary parut donner quelques signes d’intelligence; son père surprit une larme dans ses yeux.

Quelques instants avant le dénoîiment, un cri étrange, d'une indéfinissable expression, parti de l'amphithéâtre, attire l’attention générale; on se penche de toutes parts pour en connaître la cause, et l'on voit un jeune homme s’efforçant de traverser la foule pour gagner la porte de sortie; toutefois, il ne peut avancer qu’avec les plus grands efforts, ses voisins, furieux d’être ainsi brusquement dérangés, le repoussant vivement. Le désordre se prolongeant, Hervcyse penche à son tour; mais dans ce moment, le jeune homme était parvenu à se frayer un passage et courait de toutes ses forces dans les couloirs.

Le rideau baissé, Ilervey remarqua que sa fille était vivement émue; la catastrophe finale lui avait fait évidemment une profonde impression; elle l’avait donc comprise; mais alors un rayon d'intelligence s’était donc fait jour au milieu des épaisses ténèbres desa raison. Cette idée ranima le courage de 11ervev, et il sortit de la loge, se promettant d’informer le lendemain les médecins de cet heureux symptôme. Il en était à peine sorti, que le jeune homme, que nous venons de voir quitter si précipitamment l’amphithéâtre, arrive.se la fait ouvrir, et, désolé de la trouver vide, descend à grands pas dans la direction qu’il suppose avoir été prise par les personnes qui l’occupaient Arrivé au péristyle, il les voit monter en voilure; il se jette aussitôt dans un cabriolet et donne l’ordre de suivre. Un quart d’heure après, Ilervey se faisait descendre devant une maison isolée des Champs-Elysées, et gagnait avec sa fille un petit appartement au premier; donnant d’un côté sur la promenade et de l’autre sur un jardin.

Ilervey venait de conduire sa fille à sa chambre à coucher, lorsque l'inconnu entre et se précipite dans ses bras, sans pouvoir proférer une parole. » M. William! » s’écrie Ilervey reconnaissant le filsde inilady Murray. Il veut un momentde silence pendant lequel le jeune homme se remit desa vive émotion. a Je sais tout, continua-t-il, je sais tout ce qui s’est passé, votre procès, votre réhabilitation , l’éclatante justice qui vous a été faite; mais, hélas! je sais aussi l’affreux malheur qui nous a frappés tous deux. Mary... folle !... — El la cause de sa folie, la connaissez-vous, William? — Oh! monsieur Her-

vey, je l’ai devinée, et depuis ce moment, le remords ma bourrelé sans relâche; mais, mon Dieu, que pouvais-je faire alors que la vérité n’était pas connue, alors qu’un misérable vous avait odieusement flétri y Fallait-il persister? mais j’encourais la malédiction de ma mère, ou plutôt je la frappais d’un coup mortel. — Je ne vous ai pas accusé un seul instant, M illiam; votre conduite, dans celte circonstance, vous était impérieusement dictée. — A peine arrive à Paris, ma mère tomba malade, et, malgré tous les soins, tous les secours, j’eus le malheur de la perdre... — M i lady Murray morte! — Oui, morte après quelques jours de souffrance. Les derniers devoirs venaient de lui être rendus, continua William en essuyant une larme, lorsque j’appris par la voie des journaux le résultat de vos accusations contre l'infâme Falkland. La nouvelle de votre triomphe me remplit de la plus profonde joie, et je songeai à repartir sur-le-champ pour l’Irlande. Un grave scrupule toutefois m’arrêtait... Ma mère, à l’époque où elle vous croyait coupable, m'avait fait jurer, par le serment le plus solennel , de ne jamais épouser Mary. Depuis que vous étiez réhabilité, ce serment m'encha'înait-il ? J’allai consulter un vénérable ecclésiastique qui leva mes doutes, en m’assurant que les événements qui venaient de s’accomplir me rendaient toute ma liberté. Je n'hésitai plus dès lors à partir. Arrivé à Dublin, j’apprends que vous vous êtes embarqué pour la France; je vous y aurais rejoint sur-lechamp, si des intérêts urgents n’eussent exigé ma présence pendant quelques mois dans cette ville. Ces intérêts réglés, je reviens à Paris et me rends à l’adresse qui m’avait été donnée à Dublin. Vous veniez de partir avec Mary, pour vous rendre à l’Opéra; j’y cours sur-le-champ. Vous savez le reste. El maintenant, Mary... Mary, où est-elle? allons la voir. Venez, conduisez-moi près d’elle. Oh! si vous saviez avec quelle violence mon cœur bat! » Cédant à l’impatience de William, Ilervey sort un instant pour s’assurer que Mary n’est pas couchée. La jeune fille était assise dans une bergère, près de la fenêtre qui donnait sur le jardin. En s’approchant, Ilervey remarque que des larmes sillonnent ses joues. « Mary, dit-il, c’est William -

William. » A ces mots, Mary se retourne, regarde lentement son père, puis fait un signe de tête négatif et redevient immobile. Ilervey entr’ouvre la porte et appelle William, qui entre et se jette aux genoux de sa fiancée. «Mary! s’écrie-t-il. Mary, reconnaismoi... c'est moi. . moi... William, ton fiancé, qui revient te consacrer sa vie entière... Oh! je te le jure, que la raison te soit ou non rendue, mes jours t’appartiennent ; nous ne nous séparerons plus, je vivrai a tes côtés, et peut-être le ciel, prenant en pitié mon amour et mon dévouement, accordera-t-il à mes ferventes prières le retour de celte raison que tu as perdue pour moi... Mary, Mary! mon ange, ma bien-aimée, ma vie, mon âme, mon 11 nique, mon

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éternel amour ! . 11 Km parlant ainsi, William

tenait les deux mains de la folle et les couvrait d'ardents baisers.

A son entrée, au son de sa voix, Mary a tressailli ; quand il s’est misa ses pieds, ses mains se sont promenées quelque temps sur son front, dans ses cheveux, sur ses épaules; on eût dit qu’elle cherchait à le reconnaître; puis elle a regardé a plusieurs reprises son père, comme pour lui demander

si c’était bien lui. Tout à coup, ses regards brillent d’un éclat étrange, un frémissement convulsif agit,, tous ses membres, ses yeux se fixent sur William et leur orbite grandit démesurément; elle se lève fait quelques pas dans la chambre, étend les bras pousse un grand cri et tombe évanouie. — ha raison lui était rendue .

A 1. K 11 ki> I , k<; o Y T.

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PAIX Oit AM A DK LA BATAILLE D’EYLAl).

k S février t SOT, a la pointe

llll jour, LA GKANDE AUMKE.

i[di déjà, la veille , avait remporté une victoire sur l’année russe concentrée en Pologne, se vit sommée d engager une nouvelle bataille par le feu meurtrier de cenlcanons braques contre ses premières lignes, à cent métrés de distance.

Napoléon, dont un faubourg de la ville d Eylau, incendié la veille réchauffait le bivac , monte à

cheval, dirige sa lorgnette sur les batteries enne¬

mies, fait sur-le-champ pointer contre elles les soixante pièces d’artillerie de sa garde, et avant que ses aides de camp fussent tous prêts à distribuer ses ordres décisifs, il a déjà formule le cinquante-huitième bulletin de ses rapides conquêtes, qu'il dictera le soir même a la place où délibère encore le quartier général de l'ennemi.

Bataille sanglante et liinebre entre toutes les batailles de ce siècle de fer; bataille qui reste tout un jour indécise entre des légions de mourants arrharnes à se disputer un terrain recouvert d'un lit de cadavres !

C’était un dimanche ; ce soir-la il y avait, a Paris.

LES BEA U X - A H T S.

bal masque à l’Opéra. La tradition vulgaire évalue à cinquante mille, dont, vingt mi lie Français, le nombre des victimes de cette funeste journée, tandis que le bulletin officiel s’exprime ainsi : « Notre perte s’élève exactement à mille neuf cents morts et cinq mille sept cents blessés, dont mille grièvement. On a compté sept mille Russes sur le champ de bataille. » 11 est difficile de prendre un moyen terme entre deux calculs aussi contradictoires. Constatons seulement que le bulletin ajoute : « Le mal de l'ennemi est immense , mais celui que nous avons avons éprouvé est considérable. Trois cents bouches à feu ont vomi la mort de part et d’autre pendant douze heures. Le champ de bataille fait horreur à voir. Le nombre des blessés de l’armée ennemie est incalculable. Il en est entré seize mille à Kœnigsberg, et toutes les maisons des villages qu’elle a traversés pendant la nuit en sont remplies (or Mural avait poursuivi les Russes jusqu'à dix lieues de distance). Quinze mille prisonniers, dix-huit drapeaux, quarante-cinq pièces de canon, tels sont les trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves. » On avouera que c’est le cas ou jamais de s’aider du commentaire pour l'intelligence du texte. Aprèsun récit succinct des mouvements généraux de ce terrible combat, le bulletin impérial se termine ainsi : « L'aigle d’un des bataillons du 18e régiment ne s’est pas retrouvée. Elle est probablement tombée au pouvoir de l’ennemi. On ne peut en faire un reproche à ce régiment. C'est, dans la position où il se trouvait, un accident de guerre. Toutefois l’empereur lui en rendra une autre lorsqu’il aura pris un drapeau à l’ennemi.

Dites si ce n’est pas là le cachet de l’homme de l’époque? si Napoléon, dans ce court post-scriptum, ne nous révèle pas, pour ainsi dire, le secret de sa puissance et de ses triomphes ? — Des milliers d’hommes sont là couchés dans leur vasle linceul de neige ; des milliers d’autres, plus à plaindre, luttent encore, sous le scalpel du chirurgien, contre les angoisses de l’agonie. Il faudra lout le sang d’une génération nouvelle pour remplir les vides faits par le boulet sous nos étendards; il faudra des millions pour réparer nos pertes matérielles, en chevaux, munitions, armes, équipements, etc; mais t ou l cela n’est rien. Le grand deuil de la journée, le sinistre à déplorer, c’est la perte d’un petit morceau de cuivre taillé en oiseau de proie, que mille causes ont pu faire disparaître dans la bagarre, qui gît peut-être à terre enfoui, confondu avec les entrailles d’un cheval éventré. Voilà ce qu’il importait de conserver, ce qu’il faut retrouver à tout prix, et pour cela on donnera au premier jour une nouvelle bataille. Car, cet insigne de minime valeur, ce pennon de métal vulgaire emmanché d’un bâton doré, c’est l’honneur, c’est la gloire, c’est l’idéal emblème de la pensée impériale, c’est l’amulette sacrée de ces sentiments patriotiques, de cette exaltation morale

qui entraînaient nos soldats à la suite de l’homme de génie !

Tel est toutefois le livret solennel d’après lequel M. Langlois a composé, a peint son drame gigantesque que vous pouvez voir tous les jours au Panorama des Champs-Elysées.

Après un quart d'heure d’examen, votre première admiration satisfaite, votre première surprise amortie; quand, dominé par un invincible prestige, vous commencerez à sentir l'odeur de la poudre, à être étourdi du fracas des batteries, a frissonner de froid et d’horreur devant ces scènes de meurtre et de désolation , à l’aspect de la neige (pii fond sous des mares de sang, des caissons qui éclatent en lançant les obus jusqu’à vos pieds, des blessés qui continuent à se battre en rampant sur le sol, des chevaux qui piaffent et hennissent à travers le massacre, de l’acharnement du vainqueur le disputant à la rage du vaincu : alors votre émotion vous dira mieux que je ne pourrais le faire si M. Langlois a su déployer un talent au niveau d’une tâche si difficile eL si grandiose.

Car on aura beau protester, on aura beau dire, au nom d’une doctrine exclusive et injuste qui mesure le domaine de l’art à la dimension de ses productions : un panorama n’est pas un tableau; c'est le produit d’un procédé spécial qui n’a rien de commun avec la science du peintre proprement dite; c’est une affaire de perspective et d’illusion, ou le charlatanisme de la mise en scène a toujours sa part ; bref, c’est un trompe-l'œil qui sera parfait si l’on veut, maiscommeun trompe-l’œil, cl voilà tout. — Comme si la peinture, quelle que soit son application, son instrument, ses proportions, avait un autre but que de mettre l’illusion en joute avec la réalité ; comme si cette duperie de l’œil contre laquelle on se récrie ne devait pas être l’éternel triomphe des grands artistes. Soyons francs; cl. que ceux qui s’extasient, à bon droit, sur tel petit lambeau de tapisserie si minutieusement élaboré dans les charmantes miniatures des Flamands; que ceux qui vous font remarquer si complaisamment l’éclat d’un brillant qui scintille dans un émail de Petitot, confessent le mérite du peintre de panoramas qui réussit, comme M. Langlois, à figurer sur une aussi vaste échelle la transparence et la coloration du ciel, les teintes harmonieusement dégradées de l’horizon le plus lointain , tant de masses de lumière et d’ombre et leurs accidents les plus compliqués.

La limaille d'Eijlau offre, sous tous ces rapports, des parties admirables. L’ensemble de l’exécution est bien supérieur au tableau de l’Incendie de Moscou, et l’on n’y découvre aucune erreur de proportion analogue à celles qui avaient été signalées dans la Bataille de la Moskowa. Nous ne savons toutefois si cette première composition n’offrait pas au spectateur un intérêt plus saisissant et plus immédiat, sans doute parce que le plan général du combat y

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cia il plus manifeste et les épisodes plus caractéristiques; mais l’anleur nous répondra qu'il n’a rien invente, et que celle monotonie effroyable du carnage est le fait du modèle, la condition essentielle du sujet.

Ici, en effet, tout est portrait, vérité dont il faut encore se pénétrer pour apprécier complètement la hardiesse et les difficultés d’une œuvre semblable. C’est que l’artiste était rigoureusement esclave d’un plan et d’un programme positifs; c’est qu’il n’a pu modifier à son gre et à son profit ni les combinaisons de ses lignes, ni l’importance de ses masses, ni les contrastes de ses effets. Ce n’est, pas seulement de la peinture qu'un tableau semblable, c’est de l’histoire, de l’histoire tangible, vivante, palpitante, et nous délions M. Thiers, malgré sa capacité incontestable dans la science stratégique et l'art d’écrire, d’approcher du récit pittoresque de cette grande bataille d’Kylau, par M. Langlois.

A voir ces bataillons déchaînés s’entre-choquer avec tant de furie, on croit d abord assister à quel -

que spectacle des temps fabuleux ou barbares, et 1 on prend en pitié malgré soi la folie et le délire des hommes, huis, quand on songe que ce fut la , durant trente ans, la vie de chaque homme et l'histoire de chaque jour; lorsqu'on examinant les acteurs de cette tragédie lugubre, on y reconnaît une feule de visages et de noms contemporains; quand le judicieux et brave militaire qui vous sert de guide dans la mêlée vous dit : J’étais la, près de cet arbre coupé, où tombe cette vivandière expirante; voici le ravin où je perdis mon bavresac , et là-bas était l’ambulance où je fus pansé de mes blessures; c'est alors qu’on croit rêver bien davantage ! Mais l’on finit par se persuader que la guerre a dû epuiser ainsi toutes ses fureurs, qu'il ne serait plus au pouvoir d'aucun homme de renouveler ces collisions stériles, et que l’avenir de l’Europe, affranchi d'avance et racheté par de tels holocaustes, appartient pour longtemps à la paix.

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