DEUX I KM IC ARTICLE
es principes généraux ^ énoncés en télé de noire premier article expli- ■é quen t comment les Ge- )r nevois culiivenl de préférence le. paysage, et ) comment ils y réussisjÇv! t: G jasent. Quelle école que s Vja Suisse et les Alpes!
qu'il est fructueux pour un peintre d'avoir sans cesse sous les yeux des sites que les autres artistes vont chercher à grands frais loin de leur patrie! Toutefois l'admiration exclusive que les Suisses conçoivent pour le sol natal jet le de la monotonie sur leurs œuvres, fiarement, sur les traces du Poussin, ils cherchent a combiner ce que la nature donne , à mettre en scène quelque drame philosophique, à disposer savamment les parties constitutives du paysage. Leur luit unique est la reproduction exacted'une localité; ils s’attachent, préalablement à être de fidèles imitateurs. Arbres, plantes, granits, terrains, rochers, sont rendus si scrupuleusement, que le botaniste décide sans peine à quelle famille appartient tel brin d'herbe; le géologue, de quelle formation sont les montagnes du lointain. Tant de conscience est louable sans doute, et l’on peut faire preuve de liante capacité en daguerréotypant la nature au pinceau; mais nous pardonnerions aisément aux Genevois des incorrections dans le feuille, s’ils montraient par intervalles ce génie poétique qui, ennoblissant la matière, ajoute en quelque sorte à l’œuvre du créateur.
L’école de Genève est purement naturaliste, et, comme telle, elle égale quelquefois les Flamands; témoin le Chêne et le Roseau, de M. Itiilay. Ce tableau représente simplement un orage, qui heurte, bat, déracine ou plie plusieurs chênes courts et ramassés, et d’inextricables touffes de roseaux. Que de poésie dans l'effet, que de vigueur et de transparence dans le coloris ! Le ciel est sombre et sinistre ; le vent siffle entre les branchages; les herbes des marais, froissées en tous sens parla tempête, se croisent, se mêlent, s’entrelacent. Lu grand chêne renversé couvre le sol de ses rameaux. Toute celte composition est exécutée avec une grande fermeté de touche. Le ciel, le lointain, les terrains de droite, sont d’un ton chaud et énergique, quoique trop uni¬
forme sur le premier plan. L'œuvre nouvelle de M. Diday honore trop l’école genevoise pour qu’on n’ait pas craint de la voir passer entre des mains étrangères. L'artiste en demandait 5,000 fr.; vite, une souscription a été ouverte, et presque immédiatement remplie. Ces contributions volontaires ne sont pas rares. Le Genevois n'est guère libéral, mais il a du patriotisme; ce qu’il se refuse à lui-même il le donne à son pays. Econome par prévoyance plutôt que par égoïsme , il hésiterait à faire des sacrifices pécuniaires pour l’ornement de son salon, et participe avec empressement à l'acquisition d’un tableau qui doit enrichir la collection du musée national.
Les élèves de M. Diday sont en grande majorité parmi les exposants paysagistes. L’exposition se ressent en général de la suprématie de quelques talents supérieurs, dont on suit les errements avec une docilité servile. Point d’originalité, point de verve, point de tendances nouvelles; partout l'emploi routinier des procédés des maîtres. Néanmoins quelques artistes, s afirauchissaut des liens de l imitation, promettent d’accroître la splendeur naissante de l’école helvétique. M. Humbert, qui a obtenu la médaille d’or au Louvre, en 18-52, est un peintre d'animaux comparable à Eugène Verboeckhoven. Il a exposé des Moutons paissant dans une prairie avant le lever du soleil. M. Coindet, dans quatre paysages de premier ordre ( I), s écarte également de la manière de M. Calame et de celle de M. Diday. Moins heureux dans ses efforts, M. Barthélemy Menu, en aspirant à être original, est tombé dans l'excentricité. Cet artiste avait, obtenu quelque succès au Louvre; on avait vanté, en 185S, son Salomon présenté à la Sagesse par son père et sa mère; en 18-50, son Jésus jouant avec les instruments de son supplice dans L’atelier de saint Joseph; en IS52, sa Vue prise dans le golfe de Salerne. Les éloges que lui avait adressés la presse parisienne avaient été reproduits par les journaux genevois, de sorte qu’on lui avait prématurément tressé des couronnes. Ces dispositions lui étaient trop favorables pour ne pas lui nuire; il a exposé, et les critiques sévères ont succédé aux louanges anticipées. On n’a vu dans ses tableaux que des pochades, dont le riche coloris, la composition bien entendue,
(1) Nous reproduisons celui qui représente la montagne d te la Dent du Midi. Voyez page 451.
LES BEA U X- A BTS.
n’excusent pas l;i négligence et l‘ ex édition lâchée.
M. Calanie n'a rien exposé. Retiré dans sa tente, il bonde, assure-t-on, scs concitoyens, depuis que le Fédéral s’est permis de le critiquer à propos de la dernière exposition. Les Genevois voient dans sa conduite une marque de mépris dont ils se formalisent. Un artiste n’est-il pas justiciable de la critique ? Ne doit -il pas l'accueillir si elle est juste, la dédaigner si elle s’égare? En reconnaissant le droit de louer, n’admet-il pas implicitement celui de blâmer? Lui est-il permis de se soustraire aux observations qui blessent son amour-propre, quand il accepte celles qui le flattent? Peut-il se croire assez puissant pour se passer de tout contrôle, de tout examen, de toute direction? Telles sont les réflexions du public genevois, et nous lui donnons cause gagnée, si M. Calame refuse de comparoir par les motifs qu’on lui suppose.
La petite ville de Genève n’est pas moins hospitalière que Paris. Adressez-lui des tableaux de France ou d'Italie, de Belgique ou d’Allemagne, et elle leur réservera généreusement la meilleure place dans ses salles d’exposition. Peu d’artistes en ont profité. M. Grosclaude a exposé trois portraits qui lui vaudront probablement de nombreuses commandes de la part des dames genevoises. Ce sont toujours les mêmes petits enfants demi-nus, jouant sur des coussins de velours rouge ou vert, et grima¬
çant l'ingénuité. Les deux petits tableaux envoyés par M. Dagnan donnent aux Genevois une médiocre idée du mérite de cet artiste, mais tous admirent une Rade hollandaise ni IfloO, de M . Morel-Fatio marine fine et d’un effet, charmant, qui rappelle celles de Guillaume Van den Velde le jeune.
Pradier a donné comme souvenir à sa ville natale le plâtre de Venus et l'Amour, groupe en marbre (pie nous avons admiré au Salon de 1851». Bien que cet habile statuaire ait quitté Genève depuis longues années, et qu’il soit Français par ses études, ses travaux, sa haute réputation et son titre de membre de l’Institut, il n’a jamais perdu de vue ses concitoyens. La ville de Genève lui doit, les bustes de Charles Bonnet et de l'historien Sismoudi, et la statue eu bronze de Jean-Jacques Rousseau.
Ne terminons pas sans mentionner les émaux sur porcelaine de ». Constantin, Genevois, qui. longtemps attaché à la manufacture de Sèvres, s’est aujourd’hui fixé à Rome. Il y a reproduit avec une fidélité admirable les chefs-d'œuvre des grands maîtres. Le cabinet de Turin possède quelques-unes de ces belles copies, que le roi de Sardaigne a acquises pour une somme considérable; mais aucune d’elles n’égale celles qu'il a mises a l'exposition genevoise, la Transfiguration et la Mnilonr d< Foliguo , d’après Raphaël
LES BEA UX-AKTS.
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n continuant ses explorations, Denis Zabulon acheva de se prouver qu’au dixneuvième siècle, les Fronças parlaient un latin dégénéré, sous des rois habillés en Césars. Pourtant ce système rencontra bientôt une singulière contradiction, et notre savant voyageur fut obligé de méditer longtemps pour se mettre d'accord avec lui-même. Au milieu d’une enceinte circulaire de ruines qui conservaient en¬
core la forme d’une place publique, Zabulon découvrit les fragments d’une statue équestre de bronze, liés par une mousse gluante à des débris d’inscriptions et de bas-reliefs. Le costume, et la coiffure de la statue ne laissaient aucun doute sur la classification nationale du héros représenté. Le manteau à grands plis, les cothurnes à bandelettes, la couronne de laurier, annonçaient du premier coup d’œil un empereur romain. Le nom avait disparu de l’inscription, mais on y lisait encore ces mots : inter reges magna ; Zabulon et Artémias, d'un commun accord, reconnurent l'empereur Adrien . le
seul César dont le type se soit conservé jusqu’à nous, au milieu des révolutions géologiques et historiques dont le globe a été labouré en tous les sens. Mais le bas-relief accolé à la statue, et paraissant appartenir à la même époque, représentait le même héros de la statue avec un costume «pii aurait provoqué de violents éclats de l ire chez des voyageurs moins graves que nos deux savants. L’empereur Adrien était coiffé d’une énorme perruque, débordant, avec une fausse et comique opulence, sous les vastes ailes d'un chapeau, et se déroulant sur le col d’un habit étrangement taillé. Zabulon et. Artémias expliquèrent ces différences de costume par un système aussi naturel qu ingénieux. « Adrien, dit Zabulon, a fait un voyage de sept ans à travers l'Europe et l’Afrique; quand il porte le costume léger d’empereur, c’est que les artistes l’ont représente tel qu’il voyageait sur les bords du Nil; quand il est coiffé de sa vaste chevelure d’emprunt, il est censé visiter les climats pluvieux et. froids du Nord. — Eu effet, ajoutait Artémias , les peuples qui ont habite ce pays devaient tous porter d’énormes perruques pour défendre leurs tètes contre une atmosphère toujours humide ou glaciale. La civilisation a démontré victorieusement, depuis cette époque si ancienne, «pie l'homme, avec sa chair délicate, n’était pas né pour recevoir en détail, sur sa tète, pendant sa vie, la cataracte du Niagara. Tous ces monuments qui nous entourent n'ont pas tous été détruits; ils se sont fondus comme des grains de sucre sous un déluge perpétuel. On ne comprend pas «pi'il y ait eu un Pharamond assez amphibie pour fonder une ville ici et la faire délayer à l’eau de pluie ou de neige pendant vingt générations, homme la sagesse est tardive à venir dans le cerveau humain ! Il a fallu bien des siècles pour arracher
tant de barbares à leur cataracte natale, à leur neige
à leurs brouillards, à leurciel plat, à leurs giboulées à leur grésil, et les décider eulin à chercher, dans les régions d’Alger, de Constantine et de l’Atlas, une terre habitable et un climat humain ! Vraiment on ne conçoit pas cette longue aberration de l’antiquité. »
Denis Zabulon (il déblayer par deux de ses aidesfamilles un terrain couvert de ruines vulgaires, pour achever de lire une inscription latine dont il 11e voyait que le premier mot :ce travail de fouille mit en lumière des fragments d'une fontaine à peu près fondue par les eaux du ciel, et qui n’avait conservé que ces mots sur un tronçon «le pilastre :
yj/mpha.... [ Inclus credulil esse suos.
« Voilà une précieuse révélation , dit Zabulon. Mi/mplui! Les Parisiens, en 4803, n'avaient pas encore renoncé au culte mythologique «1rs nymphes : si nous eussions rencontré ce mot dans un livre, nous l’aurions, à bon droit, regarde comme l'expression isolée de la croyance d'un écrivain; mais c’est un monument public qui parle, un monument national; c’est la profession <!«• loi de tout un pays. Xijmplui [Inclus credulil esse suos. Lu nipu plie n cru que ccs [lois lui appartenaient ; la nymphe de ce lieu revendique sa propriété; la divinité réclamé ses droits. Rien de plus clair. Ainsi, le catliolieisme n’était pas connu a Paris en 1805. Au reste, tout ce «j ii e nous avons vu, tout ce que nous voyons autour de nous, confirme la vérité de celte decouverte. Frère Artémias, ces temples en ruines, ces dômes, ces colonnades appartiennent a l’art païen. Ee style grec et romain domine ces ruines. L’art national et catholique ne se révèle mille part. »
En parlant ainsi , Zalnilon regarda du côté du sud, et découvrit les ruines d’un temple grec sur le sommet d'une colline. » Allons voir ce temple grec, » dit-il à Àrtémias.
et de ruines liquéfiées, et atteignirent le sommet de la colline. Zabulon lui transporté de joie. Quinze colonnes cannelées étaient debout, comme le péristyle d’un temple absent. La moitié d’une coupole, surmontée d’un génie, gisait un peu plus loin ; et. sur un débris de Fronton, le mot Panthéon se laissait lire de toute la hauteur exagérée de ses lettres d’airain, sous la date de! 873. «Zabulon, mon Frère, dit Artémias, ton système est juste, et plus juste encore que lu ne croyais. Paris conservait le culte des dieux en 1873. Ce monument dominateur résumait dans les airs les croyances religieuses de cette époque. La croix du Christ n’était pas connue à Paris en 1875; si elle eût été connue, nous la verrions certainement sur le plus élevé de tous ses édifices, et sur ce dôme où planait un génie païen. En 1873, Paris avait encore foi aux génies. Un génie était une chose qui avait un pied suspendu, deux bras en avant et une flamme sur les cheveux.
— Oh ! s’écria Zabulon, voilà qui est décisif! regarde à tes pieds, Frère Artémias; ceci est une plaque de marbre détachée d’une muraille de ce monument voisin, élevé autrefois en Face du Panthéon, lus ces deux mots: jls romanum. 1833.
— Jus romanum! dit Artémias en croisant les mains par-dessus son front. En 1853, Paris était gouverné par le droit romain! Les pères y coupaient la tête à leurs enfants, et l’esclavage n’y était pas aboli! Grand Dieu, que la terre a été longtemps acharnée dans ses erreurs ! »
Le jour étant près de finir, nos deux voyageurs remontèrent en sleam-table , avec leurs aides-familles, pour aller coucher à Marsyo ou Marsalias, en face d’Alger.
Denis Zabulon a inventé cette maxime : Voyager, c’est mépriser sa maison. Aussi notre savant n’entreprend jamais que des promenades de quelques jours. « La vie est courte, dit-il: vivre, c’est garder sa famille; toute distraction extérieure est un commencement de mort. »
La société du Portique des amis de la vérité avait ordonné à Denis Zabulon cette promenade aux ruines de Paris, et le savant devait obéir. Quatre jours après son départ, il embrassait sa famille et ses amis qui l’attendaient sur la chaussée de rocs que le môle d’Alger a lancée à six kilomètres du rivage africain; c’est un superbe travail ; pour l’accomplir, il a fallu dépecer quelques montagnes, elles noyer au loin au moyen de l’invincible action de la poudre fulminante raffinée. Cette prodigieuse chaussée donne au marin une douce illusion; il lui semble ipic l’Atlas lui tend la main jusqu'à l’horizon. A l’extrémité de la chaussée s’élève, comme on sait,
un immense portique où les amis de la vérité se rassemblent pour parler de la nature des choses, entre l’infini du ciel et l’infini de la mer. Denis Zabulon rendit compte de sa mission dans un discours très-détaillé, dont nous citerons la péroraison.
« Frères, dit Zabulon en finissant, l’aspect général des ruines de Paris a quelque chose de désolant qui brise le cœur. Vous avez vu les ruines de Calcutta, de Madras, de Canton, ruines charmantes, dorées au soleil de l’Inde, hérissées d’aloés, de nopals et de palmiers, bordées partout de verdure et de mousse ardentes, animées par des bonds de tigres, et des fusées de boas tordus dans les airs. Voilà des ruines adorables, et malheur à la main qui voudrait les ressusciter en monuments! Mais les ruines de Paris, grand Dieu! Oh ! le brouillard des ennuis me couvre encore les yeux et le cœur en reportant sur elles mon souvenir ! Figurez-vous un océan de boue noire, soulevé en vagues énormes parla tempête, et subitement glacé dans sa folle insurrection. L’œil a de la peine à distinguer la maison du citoyen de la demeure des rois et des dieux. Une teinte uniforme couvre ces collines artificielles, et l’air n’v sonne d’autre bruit que la plainte continuelle des gouttes d’eau sur les feuilles, et le croassement des corneilles qui tourbillonnent dans le brouillard.
« Devons-nous être étonnés que les habitants de cette zone inhabitable aient vécu dans les ténèbres du paganisme, et soient morts de génération en génération, pendant vingt siècles peut-être, sans connaître le vrai Dieu ! C’est que le vrai Dieu ne se manifeste que dans les régions splendides, à la clarté des étoiles, tilles de Dieu. Les Parisiens, mon frère Artémias vous l’attestera, et nos découvertes nous défendent d’en douter, les Parisiens ont vécu assis à l’ombre de la mort et de l’erreur. Les ténèbres physiques sont les sœurs des ténèbres morales. Oui, frères, il résulte de nos explorations qu’en 1803 on adorait à Paris les nymphes des fontaines, et qu’en 1875, on y a élevé un temple à tous les dieux ; vous savez que Dieu seul a toujours été exclu des panthéons.
« Aos découvertes historiques, en dehors du domaine religieux, ne sont pas sans intérêt. Les Parisiens ont élevé des colonnes à Néa Polion, général d’Auguste, pour célébrer l’heureuse issue de la guerre de Germanicus ; ils ont bâti un temple à la pudeur du gynécée, ce qui prouve du moins rpie le paganisme n’avait pas entretenu chez eux la corruption des mœurs; ils ont dressé une statue équestre à l’empereur Adrien vers 1810, et. un bas-relief de ce monument nous a appris que les Parisiens portaient tous d’énormes perruques pour se garantir de l’humidité perfide de leur climat. Quand on revient de celte promenade aux ruines de Paris, on éprouve un juste sentiment de fierté en jetant un regard sur l’état actuel de notre civilisation. Que nous sommes heureux, mes frères, de
Mi
vivre en 5844, lorsque tout ce qui pouvait être grand, utile, agréable et beau a été accompli. Les ruines sont les jalons des tâtonnements de l'humanité. Quand une planète s’essaye à vivre, elle s’essaye longtemps; l’en lance d’un géant de neuf mille lieues est longue; à I âge de quarante siècles, elle est. encore à la mamelle de sa mère l’Expérience. Félicitons-nous d’avoir reçu la vie au meilleur moment; et dans l’intérêt de nos (ils, travaillons même à soigner le bien que nous avons, pour le changer en mieux. »
Le discours lut accueilli par un silence solennel indice des émotions profondes, et le grand artiste Albert Segor, qui a son domicile au troisième éta^e de l’Atlas, entonna l’hymne de la fraternité mappemondaine. Cent mille voix répétèrent ce fameux refrain :
Frèies, chantez! voici les temps prédits;
Dieu, sur la terre, a mis le paradis.
LUS BEAUX- A RTS.
MARTIN SCHONGAVER.
' oeuvre capitale de Martin Scliongaver . c’est ce grand drame en douze actes qui commence sur la terre et qui finit dans le ciel, en passant par la mort et par l’enfer; c’est cette longue agonie du juste en butte aux persécutions des méchants; c’est cette lutte sublime du bon principe contre le mauvais; guerre épouvantable et magnifique, où le vainqueur est celui qui succombe, où les vaincus sont ceux qui
îriomplient.
Nous sommes sur la montagne des Oliviers; le Christ, agenouillé sur la hauteur, voit apparaître l’ange porteur du calice; au bas de la montagne, trois de ses apôtres s’endorment , l’un appuyé sur un livre, l’autre armé d’un glaive. Dans le fond, Judas arrive, suivi des sbires auxquels il va livrer son maître.
Jésus est arrêté et lié. Les soldats l'entraînent et l’accablent d’injures; les uns le tirent par son manteau, les autres le prennent par les cheveux. Un de ses disciples fait de vains efforts pour l’arracher des mains des bourreaux.
Le voici devant Pilate. Sont-ce des démons qui se pressent autour de lui en demandant son sang? Non! c’est pis que des démons! ce sont des fanatiques. Comme il est beau, lui, au milieu de toutes ces figures hideuses! comme il est calme au milieu de tout ce tumulte! comme sa sainteté se détache resplendissante sur toute cette perversité! foutes les mauvaises passions, tous les vices, tous les crimes se donnent rendez-vous autour du tribunal do Pilate pour accuser le juste. Les usuriers, les mar¬
chands d’esclaves, les prêtres des idoles, les trafiquants de débauche et d'impureté demandent sa mort. « Il prétend, s'écrient-ils, que nous sommes « tous frères, le maître et l’esclave, le riche et (epatt- « vre ! 11 chasse les marchands du temple, comme si m le commerce n’était pas utile pour satisfaire à des « actes. Il renverse leurs sacs d’or, comme si l’or « n'était pas notre vie et notre pain! Il attaque tou- « tes les professions que la loi honore et protégé : la « prostitution, l’usure, la vente des esclaves! Il se « met au-dessus de la loi! Il trouble le repos pu n blic ! Il nous a insultés, il nous a jeté la pierre! « Qu’il meure! » Cependant Pilate veut faire un effort pour le sauver. Il propose de livrer Barabbas à la place de Jésus; mais la foule en fureur ne veut pas de cet. échange. « Que ferai-je donc, dit Pilate, de cet homme? — Qu’il soit crucifié! « répondirent ses ennemis. « Mais quel mal a-t-il fait ? » Cl ils crièrent, encore plus fort : « Qu il soit crucifié ! » Les enfants mêmes unissent leur voix a celle de ces forcenés, et répètent: « Qu’il soit crucifié! »
La victime va être conduite au supplice. « Tu le « fais passer pour être le roi des Juils? Roi des « Jmfs, salut! Voici ta couronne, voici ton sceptre,
.< voici ton manteau, et nous allons t’accompagner « jusqu’à ton trône, qu’on dressera sur une haute « montagne afin que tu puisses être vu de tout ton « peuple.» Et ils tressent autour de sa tète des branches de ronces aiguës, et ils mettent dans ses mains un fragile roseau, et, ils remmènent, par les rues de Jérusalem, eu criant : « Voici b* roi des Juifs ! » Une sainte femme qui le suit lui prête son voile pour essuyer son visage; mais ses traits inondés de sang et de sueur laissent sur le tissu une empreinte ineffaçable. La gravure qui représente cette
dernière scène est une des plus belles de l’œuvre de Martin; elle offre une grande entente dans la coinposition et beaucoup d’expression dans les figures.
Mais le chef-d’œuvre de Martin est incontestablement son grand Parlement de croix, dont le cabinet des estampes de la bibliothèque Royale possède un exemplaire magnifique sous tous les rapports. On remarque dans cette pièce capitale des raccourcis étonnants pour l’époque où vivait notre artiste.
Jésus, accablé sous le poids de l’instrument fatal, occupe le milieu de l'estampe. Il souffre, mais sans se plaindre; il est effrayé de sa mort, mais il la bénit, car elle doit donner une nouvelle vie à l’humanité épuisée. Quatre sicaires hâtent sa marche, l’un en le tirant par sa robe, l’autre en le frappant à grands coups de corde. La résignation du martyr les irrite; ils hurlent de toute la force de leurs poumons; ils vomissent par torrents les injures et les imprécations. Les deux larrons, les poings liés et entourés de soldats à pied ou à cheval , précèdent Jésus sur le théâtre du supplice. Un de ces soldats insulte par ses ricanements à la douleur d’une sainte femme qui pleure et semble dire : « N’est plus de pitié, plus de justice sur la terre ? » Cinq personnages à cheval, ornés de leurs insignes, et parmi lesquels le sanhédrin est reconnaissable à son grand bonnet pointu, suivent Jésus de près comme pour s’assurer que leur victime ne leur échappera pas. Cependant, dans cette multitude hostile, le Fils de l’homme compte quelques amis. A la droite des magistrats et des prêtres, on voit un homme du peuple, un de ces malheureux que Jésus a guéri, et même un soldat, qui s’apitoient sur le sort du juste et qui verseraient volontiers leur sang pour le sauver. Tout au fond, dans une échancrure de la montagne qui domine tous ces groupes, la sainte Vierge, témoin des souffrances de son tils, tombe sans connaissance dans les bras de Marthe et de Marie, qui la soutiennent et qui mêlent leurs larmes aux siennes.
Parmi les autres gravures détachées, nous citerons un Saint Georges à cheval, que Michel-Ange lui-même n’a pas dédaigné d’étudier, un Encensoir très-remarquable par la finesse de ses détails , une Crosse d’un travail également précieux, et lu Mort <le la Vierge. Cette dernière estampe réunit à un
aussi haut degré que le Portement tir croix le mérite delà composition à celui de l’exécution.
La Vierge est couchée; sa physionomie respire un calme angélique, et ses traits [mitent l’empreinte d’une éternelle jeunesse. Des vieillards vénérables entourent son lit ; les uns prient, les mains jointesles autres, agenouillés, lisent dans la lîible. I n personnage, qui pourrait être saint Jacques, place dans les mains de la mourante un cierge allumé. Saint Joseph, debout, immobile, a la droite du tableau, paraît ne point voir, ne point entendre ce (pii se passe autour de lui; une douleur profonde et pourtant résignée absorbe toutes ses facultés. On ne saurait trop louer l’exécution de celte estampe; rien de plus délicatement travaillé qu'un grand chandelier orné de figures qui se trouve au pied du lit de la Vierge. Les tètes des vieillards sont pleines de noblesse et de vie.
L’œuvre le moins incomplet et le mieux conservé qui existe de Martin Schongaver est celui du cabinet des estampes de la bibliothèque Royale. La beauté des gravures de Martin les fait rechercher avidement par les amateurs, et leur rareté est cause qu’on les paye quelquefois des prix très-élevés. Il était à désirer que la reproduction de ces estampes en rendît l’acquisition et l’étude plus facile aux artistes et aux gens du monde. Un banquier de Vienne, M..., vient de satisfaire à ce vœu. Il a chargé un graveur déjà favorablement connu, M. Pétrak, de reproduire par le burin trente gravures de Schongaver, dont il possédait les originaux. M. Pctrak s’est acquitté de cette lâche avec un zèled’autant plus méritoire, que. pour la bien remplir, il fallait moins de talent et de génie que de patience et d’abnégation. Il fallait que le copiste s’efforçât de ne pas faire moins bien que son modèle, mais surtout, ce qui était peut-être plus difficile encore, qu’il ne cherchât pas à faire mieux; en un mot, qu’il cessât d'être M. Pétrak pour devenir Martin Schongaver lui-même, orfèvre et graveur du quinzième siècle. La métamorphose s’est assez heureusement accomplie, et sur les trente copies 'qui composent le recueil , il y en a peu que 1 on ne pût à première vue prendre pour des originaux , si la blancheur du papier ne trahissait la contrelaçon.
Louis Del atre.