‹ Les Beaux-ArtsChapitre 27 sur 204 · ST · texte numérisé non relu

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chargé de jouer , dans les Mystères de Paris . le rôle de la Providence, belle altesse sentimentale. Rodolphe de Gerolstein . pratique la charité d’une façon peu commune, et surtout, dirait-on, pou r se divertir. Il la conseille aux per sonnes qui s'ennuient, absolument comme s'il leur prescrivait une partie de spectacle, et lui-même en use ainsi (pic font certains mélancoliques du nez d’Odry. ou de la voix de Touscz. Sa philanthropie, mitigée de curiosité, n'a souci que des misères un peu intriguées, cl avant de les soulager il s’en donne a cœur joie de les savourer comme un bel et bon mélodrame. Qui reconnaîtra dans ce cœur froid, dans cet impassible analyste, l’homme porté an bien, l’émotion naturelle aux cœurs dévoués, la fervente pitié sans laquelle il n'est pas d’abnégation, pas de sacrilice possible ? De même, comment arriverons-nous ;i prendre M. Suepourun véritable antagoniste des mauvais penchants, lui qui les décrit avec un entêtement si remarquable, une complaisance si outrée, une recherche, une coquetterie si singulières? Ans lecteurs, û romancier. sont excusables de s’v tromper. L’image trop peu voilée les révolte. Pour leur faire haïr le vice, vous le leur montrez plus abject qu'ils ne l'ont jamais rêvé, plus hideux qu’ils ne le veulent voir. C’est, dites-vous, la méthode lacédémonienne; c’est l'aspect de l’ilote ivre qui guérit du vin. Hélas! monsieur, nous ne sommes point a Sparte. Les hoquets de l'ilote nous montent aux lè\ re> sans autre résultat qu'un violent dégoût et une vraie rancune contre le censeur maladroit qui nous donne des leçons rebutantes, des nausées inutiles. Vous êtes ce censeur. Ne vous élevez point avec trop d'amertume contre l'opinion qui vous méjuge. Il est dans son droit, vous le sa- \ ez. de lies’ enquérir que des résultats; et. — nous voulons toujours croire que votre but a été réellement moral : — vous ne l'avez pas atteint, vous l'avez dépassé: vous êtes donc en faute. Caton lui-même, a votre place, aurait mérité les verges. Toutefois, est-ce bien Caton qui se fut ainsi trompé?

Si nous nous rangeons sans hésiter du côté de M. Sue, lorsqu’il défend les Mystères de Paris comme une œuvre morale (au moins par le fond), ce n’est pas que nous partagions l’engouement extraordinaire dont ce roman fut naguère l'objet. Attentif au mouvement des esprits, et très désireux de goûter les jouissances intellectuelles que nous voyons a la mode , nous aurions de fort grand cœur trouve cela beau. Mais, ou nous nous trompons du tout au tout, ou une telle admiration n’est pas le fait du premier venu. Elle n’appartient qu’a une certaine espèce de lecteurs inavertis, sans expérience et sans discernement, pour qui existent encore les plus usés de tous les ressorts, les plus connus de tous les pièges littéraires : excellente race, crédule et bonne enfant , que l'on fascine avec les procédés les plus simples, que Ton mène avec soi quelque chemin que Ton fasse , qui se laisse charmer par les talismans les plus vulgaires et ne chicane jamais sur la vérité des nuances ou la probabilité dos incidents: — se déclarant fort satisfailequand on lui trouve chaque jour une occasion quelconque de s’émouvoir ou de s’égayer. Excellente race, disons-nous, et bien plus 1 nombreuse que Ton ne croit, car elle se compose de tous

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,es véccnls initié. que le feuilleton a introduits dans le sanctuaire des lettres.

Ils sont à peu près cinquante ou soixante raille qui adis n’ouvraient jamais un livre, si ce n’est pour y d.ei- ,-lier un enseignement professionnel : — la menagcre . „ar exemple, une recette de cuisine ; le clerc d' huissier, un délai de procédure; la femme a la mode, une indication de toilette; le magistrat, le médecin, le savant , une jurisprudence, une méthode de traitement, une théorie, un problème, — et qui maintenant, en parcourant le journal quotidien , sont irrésistiblement allèches par les syrènes du bas de page. Pauvres gens sans défiance et sans défense, qui n'ont pour les prémunir contre les mensonges palpables, contre les ruses mal ourdies, contre les séductions a bon marché, aucune expérience, aucuns souvenirs, aucune érudition, aucune critique.

En attendant que leur goût soit .forme. ces liseurs novices prennent partout leur plaisir facile, et n'ont de haines bien prononcées que contre les œuvres d'une certaine distinction. Ils descendront volontiers jusqu’à M. Paul de Kock, et même plus bas s'il est possible : ils ne s élèveront jamais jusqu’à Mérimée ou Georges Sand. M. Eugène Sue, qui suit la roule moyenne, est naturellement leur idole et répond a tous leurs besoins actuels. Kn comparaison de ce merveilleux conteur. M. de Vigny parle un langage trop épuré, M. de Stendhal était un fou dangereux ; M. de Musset, trop fantasque, ne fournil pas d’assez longues traites; M. de Balzac, lui-même, qui, a beaucoup d’égards leur convient mieux . est trop lecbninique, trop compliqué , trop exigeant. Mais M. Eugène Sue, mais M. Dumas, mais M. Soulié, voila des penseurs.

\ oila des écrivains ! — Leur phrase est translucide et abondante. On en prend et on en laisse, peu importe : le sens est toujours complet. Qu’ils décrivent, dialoguent, ou dissertent, il n’y a pas moyen de se méprendre sur ce qu’ils ont voulu dire. Vivent les idées simples, et le style direct. Foin des détours, des précautions vaines et des demi-teintes douteuses! Quand on veut blanchir un personnage, est-il rien de plus naturel que de lui jeter sur le corps un plein sac de farine ? Le faut-il bien noir ? on le trempe dans la soute au charbon. Sans s’amuser a la bagatelle des caractères, on obtient ainsi, a coup sûr, des scélérats bon teint, des innocents d’une couleur décidée, qu’on n’est point exposé a confondre.

De même pour les rapports réciproques dans lesquels

Les blancs seront toujours persécutés , toujours en péril de mort , toujours soupçonnés . toujours irréprochables; les noirs toujours plus foncés, toujours altérés de mal , toujours secondés parla Providence dans Ictus entreprises coupables, toujours ironiques, toujours sournois.

Les lois de l’intérêt ne sont pas autrement ardues . selon cette poétique bénigne. Il ne s’agit que de frapper fort, et plus le dynamomètre aura fléchi sous le coup, plus les gens avisés dont nous parlons vanteront l’adresse de l’heureux athlète. Enfermez, par exemple, un de vos hcios les plus blancs dans une cave souterraine où la rivière fait irruption : moutrez-ie dans Veau jusqu’aux ge¬

noux d'abord, puis jusqu’il la ceinture, puis jusqu’au menton. Complétez la situation en faisant envahir ce malheureux par une douzaine de rats a demi noyés qui se réfugient sur ses épaules, sur son visage . et dans ses cheveux, il est hors de doute qu’une passe si périlleuse un désagrément si exceptionnel, lui vaudront la compassion des cœurs les plus endurcis. Pas une âme bourgeoise qui se refuse a plaindre , en pareille occurrence, le mystérieux Bodolpbe de M. Eugène Sue, pa> un Français , fût-il trois fois épicier, ou même employé delà mairie, qui ne comprenne ce qu’une telle donnée u

de saisissant.

Wez-vous a peindre la probité aux prises avec la mi scre? chargez l’une et l'autre des couleurs les plus excessives. Dans un galetas ouvert au vent glacé des nuits dacez un pauvre ouvrier qui. vaincu pai la Inliguc, s est endormi sous les vacillantes clartés de sa lampe fétide.

\ côté de lui, enfouies dans un sac de paille', ses deux petites tilles , affamées et nues, frissonnent et pleurent; sa femme, dévorée par la fièvre et par le chagrin, prêle en vain ses mamelles taries au nourrisson qu elle ne peut plus allaiter. Lue vieille hideuse, le chef rasé, l'on! en feu, se dresse tout-a-coup a l'angle de cette chambre maudite. C’est la grand’ mère de ces enfants qui se meurent. et cette grand'mère (‘>1 folle. Elle ne parle plus, elle hurle; elle ne comprend plus, elle hait ; ce u est plus une femme, c’est une bêle fauve que son fils est obligé de repousser a coups de fouet quand elle s approche de lui attirée par l’éclat des diamanlsqui scintillent sur sa table Des diamants? eli oui, sans doute. Cet homme M pauvre est un lapidaire, nu lui confie sans hésiter des richesses pour lesquelles tel grand ciloyeu vendrait son pay > telle femme chaste, sa beauté, sa renommer, I honneur de sou époux et de ses enfants ; un vieux soldat . ses glorieuses blessures ; un prêtre, l'hostie dont il v ient de luire un dieu, ün les lui confie, cl ce dépôt n'est pas viole.

Pourtant le tableau tragique se rembrunit encore. La première aube l’éclaire a peine que la porte s ouvre et donne passage aces hommes livides et sinistres, exécuteurs sordides des basses-œuvres, qui vont traquer, au nom de la loi . dans son dernier asile, le débiteur insolvable. \ leur aspect, la femme du lapidaire tressaille et se précipite hors de son grabat , la folle s'épouvante et grogne, une des petites filles se met h pleurer en s’écriant quesa sœur a froid: elle ne sait pasque sa sœur est morte depuis plusieurs heures! Vous croyez qu'a cette horrible série de désastres l’auteur n’aura pas le courage de rien ajouter. Mais vous vous trompez sur le compte de ce méthodique, patient et laborieux artisan. 11 tient en réserve mu horreur suprême, et cette horreur si peu nécessaire, ilsc gardera bien de la perdre. Il choisit le moment où la coupe du malheur déborde pour x jeter non pas une goutte, mais un tonneau d'amertume. Le lapidaire avait une fille aînée, belle et pieuse enfant, ange sans tache et secou rable, son plus certain appui, sa meilleure consolation. Ne sera-t-il pas assez bien trouvé que dans cet instant où le vertige du désespoir trouble, déjà sa tête, un messager survienne et lui dise: Voire fille est déshonorée : — votre fille est mère ; — votre fille a tué son eu-

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faut ! — Et quels nerfs, si robustes qu’ils soient, ne selon! pas ébranlés par tant de décharges galvaniques, coup sur coup réitérées.

Maintenant, quelle est la femme — couturière ou comtesse, — qui ne frémisse a l'idée qu’elle efil pu , tout comme madame d'Ilarville, épouser un épileptique, subir ses caresses convulsives, donner le jour a un enfant infecté de ce mal héréditaire, et avoir ensuite à lutter contre le révoltant amour d'un mari justement odieux , justement éloigné du lit conjugal.

Et toutes les soubrettes mélancoliques n’onl-elles pas 'a réver beaucoup en lisant l'histoire de la pauvre Louise, violée par son maître, le notaire Ferrand; par ce vieillard hypocrite, insolent et bourgeonné, qui prête de l'argent au père de sa victime , et la domine par la terreur avant de la dominer par la force. C'est une bien vieille histoire que celle-là. Pigaull-Lcbrun et lHieray-Duménil, qui s’en sont servi longtemps avant M. Eugène Sue, n’en avaient pas la primeur : mais nos lecteurs de fraîche date ne connaissent ni Ducray-lluménil , ni Pigault-Lebrun. Quel dommage pour les uns et les autres: ils étaient si bien faits pour s’aimer et se comprendre.

\ présent vienne un censeur malencontreux proposer ;i ces gens de complexiou si peu fâcheuse quelques menues objections qui lui seront fournies et par l'habitude de réfléchir sur ce qu’il voit, et par cette autre habitude, qui raffine bien plus encore, déjuger les aperçus étrangers , comment peut-il espérer de.se faire entendre?

Kh quoi . Messieurs! eh quoi, Mesdames ! s’écriera-t-il. vous n V les pas révoltés par un tissu si grossier d’invraisemblances choquantes? Vous acceptez, comme on vous les donne, tous ces caractères inconsistants. Vous trouvez naturelle cette succession de soudaines péripéties, cet enchaînement forcé de circonstances qui relient tant bien que mal les éléments de vingt mélodrames, péniblement réunis en un seul ? Ce style diifus et lourd ne fatigue pas vos oreilles? Vous approuvez — sans la moindre restriction littéraire — ces digressions si plaisamment sérieuses où le romancier, s’érigeant en réformateur, propose par voie incidente, cl comme morale d’un de ses contes, la révision de- nos codes, ou bien encore développe ses idées novatrices a propos des plus antiques institutions?

Mues vraiment candides, vous croyez à Fleur de Marie, telle qu’on a osé vous la peindre ? a cette madone immaculée de la rue aux Fèves, a ce lys cultivé par la Uurgnesse, arrosé par le M (titre d'école, étayé par le cbuurineur ! — lit parce qu’il est rigoureusement possible qu'une excellente nature ne périsse pas corps et àme au sein de la corruption la plus profonde, vous n’avez aucune répugnance pour l'exagération fabuleuse de celle vérité toute relative ! Il vous semble très simple de rencontrer, dans le malheureux rebut de la prostitution la plus intime, un Ivpe aussi pur que celui de Marguerite avant (pie Faust ne l'eût effleuré du regard ! Rien ne vous avertit qu'il est des délicatesses, des poésies du cœur, inhérentes a la pureté, a l’ignorance physiques : léger duvet qui décore le fruit encore intact , mais (pii périt a jamais, — alors même que ce fruit reste sur sa tige elcontinue a mûrir, — si la main de l’homme l'a froissé en passant.

\ ous croyez aussi, bénévoles lecteurs, qu’on vousa montré le vrai Paris mystérieux ; que vous avez sondé toute* les profondeurs de cet immense abîme; qu’avec M. Sue. comme Dante sur les pas de Virgile, vous êtes descendus, de cercle en cercle, de fossé en fossé, de puits en puits, dans les dernières crevasses de Malebolge. Pauvres ignorants, qui n’avez jamais hanté l'ombre froide des cachots, jamais senti de près, sur le couteau du meurtrier, l'odeur du sang tiède encore, jamais entendu, dans son increvable énergie, cet argot dont votre guide n'a qu'un vocabulaire arriéré!

Car c’est lit pour l’artiste le plus grand tort de M. Eugène Sue. Il a voulu dépasser toutes les bornes connues . pénétrer en des régions où personne n’avait mis le pied, révéler des secrets inouis , fouiller dans des égouts où la lumière ne lillra jamais, et sa puissance d’écrivain a fait défaut à sa volonté. Tout horrible qu'il a voulu être, et malgré le courage désespéré qu’il a mis . non pas même ii dire , mais ii outrer les plus sombres vérités, il est resté en deçà de son rôle, faute de pratique et d’observation. V chaque instant la Vie nous révèle des turpitudes mille fois plus curieuses, des lâchetés mille fois plus complètes, des existences mille fois plus avilies, des cruautés mille fois plus raffinées, des transactions de conscience mille fois plussingulières, et plus naïves, et plus effrayait-

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