‹ Les Beaux-ArtsChapitre 31 sur 204 · I.KS H i:\l\- ARTS · texte numérisé non relu

I.KS H i:\l\- ARTS

dans le bel univers de tant de grands poêles, de tant, de grands peintres. I n rocher tout plein d'ombre, tout chargé de vieux arbres, — une échappée du ciel et de b» nier. — Ici la pensée austère, — plus loin la pensée riante. La lumière éclate au loin sur le paysage de Gaprée, la mer est heureuse et brillante, autant que le rivage est silencieux et solennel. Heureux qui

peut, rêver ainsi et s’enivrer tout à l’aise de ces ravissantes et fugitives apparitions!

Regardez le port de Nice, s’écrie M. Dagnan.

.1 ai fait de mon mieux pour reproduire ce ciel bleu, cette mer qui eu est le miroir; pour indiquer les bruits de ce rivage, et cette longue promenade qui domine la mer, et les collines vaporeuses qui l’entourent; j’\ ai mis tout mon esprit et tout mou cœur, et cependant jccomprends très bien '([lie c’est là une image incomplète, ((lie tout est à faire encore, que ce n est pas la mon beau et divin modèle... Moi, dit M. Justin Ouvrié, je ne lutte pas avec cetair transparent, avec ces eaux qui ressemblent à des nuages éclairés, avec ces montagnes dont le nom seul

est une joie; je suis satisfait quand je puis reproduire quelque vieux château des bonnes époques de notre architecture nationale : le château de Chenonceaux, par exemple. Ce château est une ile véritable qui tient à la terre ferme par deux ponts en briques; ses fines et gracieuses tourelles prolongent une ombre charmante sur les eaux presque endormies. L’air circule tout à l’en tour de ces nobles pierres. La ruine n’est pas là encore, le printemps y est toujours, et j’ai à ma disposition tout à la fois la ronce stérile et l’amandier en fleurs. M. Justin Ouvrié a bien grandement raison de se glorifier de cette vive reproduction des plus nobles pierres , mais cependant pourquoi donc a-t-il consenti à attrister ce beau paysage en plaçant au milieu de ce lac innocent la barque rouge du cardinal de Richelieu ? Voilà un souve-

nir qui nous dérange péniblement dans cette heureuse et tranquille contemplation.

Les belles fleurs de M. Saint-Jean ! Saint- Jean aux doigts de roses, comme on le disait de la vieille Aurore, l ue statue en pierre de la Vierge est nichée dans une vieille muraille. Au-

tour de celle niche bienheureuse éclate et brille la plus fraîche, la plus éclatante, la plus charmante guirlande que (missent tracer le printemps

et l’été de l'année. Toutes les roses, toutes les tulipes, et les plus beaux lys ont servi à composer cette couronne. On admire beaucoup et à juste litre les fleurs de M. Saint-Jean cette année, et l’an passé on n’a rien dit de ses aquarelles , qui étaient admirables! Meme quand il s’agit de l'anémone et des primevères, il faut mieux frapper fort que frapper juste.

1 n coup d’œil seulement sur ce rêve de M. Roger. Le jour de Noël, c’est l'été dans le ciel ; les jielits anges du bon Dieu, guidés par l’étoile matinale, dansent en rond en portant dans leurs mains les instruments de la Passion.

I ne légende, à la façon des tableaux bizantins, donne l’explication de celte fantaisie, qui ressemble peu à la sévère peinture dont M. Roger avait fait jusqu ici profession. Parlez-moi du l' il de la Vierge, voilà un caprice pardonnable, parce qu’il a été exécuté simplement, naïvement, sans bruit, sans apprêt et sans effort.

M,le Godefroid et Mlle Journet , deux personnes d’un scrupuleux et honnête talent , sans vouloir comparer en rien Mllc Godefroid à M1’0 Journet. Mais cependant M"e Godefroid a trouvé là une charmante héroïne, cette belle Andréa qui, à seize ans, avait mérité le bonnet de docteur en droit. Christine de Pisan . sa contemporaine , raconte qu’ Andréa était si belle que , lorsqu’elle était dans sa chaire, il fallait placer entre elle et ses disciples un voile épais, pour que ceux-ci fussent tout entiers à la leçon. Relie histoire ! et que l’école de droit

de Paris sans faire tort à la beauté de messieurs les professeurs aurait grand besoin, de temps à autre, de quelque toute petite Andréa ! Elle savait le droit comme Justinien, elle était belle comme Lucrèce l’ignorante ; elle était chaste et modeste. Dans le tableau de M"e Godefroid, Andréa, le docteur, parle si bien derrière son rideau que chacun l’écoute en tout respect : seulement un drôle, qui n’a pas l’air d’être le plus grand docteur de la bande, risque un œil pour admirer en cachette le jeune, éloquent et charmant professeur. Cette petite scène est bien composée, mais l’héroïne n’est pas assez belle, elle n’est pas assez éloquente, elle ne sait jias assez qu’elle parle à des jeunes gens; elle oublie trop qu’elle est cachée par un voile. Ce voile est jeté au ha- I sard et d'une façon peu gracieuse ; ce n'est pas ainsi que Jean Steen,dans les Noces de Cana ,

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a jeté ce formidable rideau qui sépare le Christ et les autres gentilshommes du menu peuple, avide de boire le vin qui s’échappe à torrents. Mue Godefroid remplace par la grâce et par la gentillesse l’énergie et la passion qui lui manquent. Son maître lui-mème, feu M. le baron Gérard, à qui Dieu n'a pas prêté longue vie, non plus qu’à sa peinture, ne se fut pas tiré plus habilement d’un pareil sujet.

M"" Journet tout au rebours ; celle là fait ses efforts pour devenir un peintre, à peu près comme Georges Sand est un romancier. Elle a adopté, cette année, une des plus illustres, une des plus innocentes victimes de l’an de férocité et de crime, 1795, Lavoisier. On sait qu’avant de mourir Lavoisier demanda a ses bourreaux quelques jours de répit pour achever une expérience importante, et tout répit lui fut refusé. Il faut mourir. Encore un instant cependant, encore dix minutes, une minute peutêtre, l’œuvre sera accomplie et Lavoisier mourra content. Attendez, attendez, ne le troublez pas , voyez son geste suppliant. Quel regard plein d’attention ! Par grâce et par pitié, pas de bruit ! Aussi bien à le voir plongé dans cette étude su¬

prême, le geôlier lui-même s'arrête tout inter¬

dit; les soldats qui l’accompagnent, beaux et vaillants hommes, se sentent saisis de pitié et d’intérêt ; par la porte qui est restée entr ouverte, vous pouvez voir tous les détails de la prison ; à la fin, un homme horrible, à la face ignoble, le nez brisé par le milieu, tout trapu , tout velu, une de ces bêtes féroces à qui Danton, Marat et Robespierre confiaient en toute sûreté la garde de leurs victimes, s’approche de Lavoisier. Il étend la main, cette affreuse main va retomber sur l’épaule de ce martyr de la science : tout est fini. Mllc Journet a compris comme elle a pu la comprendre cette scène de deuil et de désolation. Pour ajouter un nouvel intérêt a cette histoire, elle s’est appliquée à reproduire avec l’exactitude la plus scrupuleuse certains instruments de chimie qui ont appartenu a Lavoisier; ses balances, son alambic, son creuset, une fiole dont le contenu a été distillé dans la prison même de la Conciergerie , précieuses et saintes reliques qui ne pouvaient tomber entre ,ie meilleures mains qu’entre les mains du biographe, de 1 eleve , du continuateur de Lavoisier, M. Dumas.

Mais que de tableaux à voir encore ! Neuf portraits de M. Auguste Charpentier, et surtout un joli petit pâtre qui a l'air de dire : Regardez moi, je suis une jolie petite fille habillée en petit garçon! — Plusieurs portraits de M. Couture: le portrait de son père est une belle chose, nette, vraie, bien faite, — Hélas! un tableau de M. Chasseriau , deux modestes jeunes filles qui sont à coup sûr les deux sœurs. Au premier abord, celle tenture verte, ces écharpes rouges, ces deux bras enlacés Lundans l'autre, sont d'un effet déplaisant ; mais cependant regardez avec l’attention, avec l'intérêt que mérite le nom du jeune peintreet lesouvenirde tant de beaux ouvrages dignes de lui, et bientôt vous aurez retrouvé

l’habile artiste qui a donné déjà tant de preuves d’un vrai et solide talent. Le grand tort

peut-être de M . Chasseriau c’cst d’avoir été trop modeste, trop simple, trop vrai. 11 n'a rien accordé à l'effet, au bruit, à la mode. Il se serait fait honte à lui-même, s'il avait obtenu un succès de fleurs, de rubans, de gazes, de satins, un succès de marchande de modes, pour tout dire. — Tout au rebours de M. Chasseriau , un peintre de beaucoup de talent, de poésie, de verve et d'éclat , mais «pii vise surtout au drame et à l'effet, M. Guignol, donne à tous ses personnages le plus grand air qu'il peut trouver. 11 ne se contente pas de faire le portrait de quelqu’un, encore veut-il faire le portrait de quelque chose. Par exemple, ce vaste tableau qui représente M. Duprez et sa lyre ne serait-il pas plus digne de nos éloges, si l 'artiste y avait mis plus d'abandon et de simplicité!' Mais, non, il faut que M. Duprez, tout laid que vous le savez, et tout petit, et assez mal tourné, et d'un extérieur peu agréable, nous apparaisse comme s’il était en effet Robert le Diable, ou le beau Raoul, ou Guillaume Tell. M. Guignet, qui oublie qu’il n'y a pas de ténor en habit noir, veut faire absolument un héros du ci-devant ténor de l’Opéra. \ oilà pourquoi il le pose d’une façon si imposante, pourquoi il le drape avec tant de magnificence , pourquoi son geste est solennel, ('I pourquoi ses bottes sont si admirablement cirées. Vains efforts ! Dans votre héros ainsi ajusté je reconnais toujours le chanteur dont l’Opéra ne veut déjà plus. — L’autre portrait de M. Guignol , le portrait de M. Théodose Burette est

bien supérieur au portrait deM. Dupiez. Cette lois l’habile peintre s’adressait à une de ees tètes lières et énergiques avec lesquelles on peut faire un beau portrait à coup sur. Rien qu'à voir ce iront intelligent , ces yeux pleins de vie, ce ferme sourire, ces belles mains, on comprend que le peintre était parfaitement le mai Ire de donner à un pareil modèle une haute attitude ; mais cependant pourquoi le draper dans un vaste manteau en ferblanc, et même pourquoi lui prêter cet affreux in-folio mal relié qui n'ajoute rien à la preuve et à la vérité du tableau? Il est vrai que M. Guignet eût pu nous montrer, avec non moins de vérité et de bonheur, l’homme que nous aimons tous , éloquent, beau diseur, d’une verve entraînante, jetant çà et là les idées

les plus neuves et les plus vives, bon homme dans la forme, savant dans le fond, et sous cette bonbomie apparente un des plus beaux esprits de re temps-ci. Que M. Guignet daigne jeter en passant un coup d’œil sur le portrait de M. Francis AW\ parM. Louis Roulanger, il verra comment on peut très bien faire un portrait ressemblant . quoique modeste, sans faire tout ce grand bruit, et sans y mettre tant de façon.

Un portrait digne d’attention.... mais que dis-je? je suis depuis vingt lignes au bout de ma page impitoyable. Il me semble que je sens derrière moi l'homme terrible qui tout-à-l'heure frappait sur l’épaule de Lavoisier en lui disant : C'en est assez!

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