‹ Les Beaux-ArtsChapitre 32 sur 204 · VEILLÉES DES FÊTES DE VÉNUS EN · texte numérisé non relu

VEILLÉES DES FÊTES DE VÉNUS EN

Le ministre de l'intérieur adressa au roi Othon un nippon qui faisait un triste tableau des marchés aux bœufs; les sources de lait venaient d’être taries dans les pâturages de I Utique, faute de génisses nourricières, et les bœufs restaient partout â l’état de veaux. Le roi déféra cette question a son conseil.

Il y eut une crise ministérielle; les uns, parmi les con- M-dlers de la couronne, soutinrent qu’il ne fallait pas permettre qu’une simple vallée s’enrichit aux dépens du royaume, dans un festin perpétuel. Les autres alléguèrent que chaque citoyen grec était libre de mangeNau-

j tant de bœuf qu'il lui plaisait. Le ministre des cultes don na sa démission , en s’écriant comme yjax : Je m'échapperai malgré les dieux.

Pendant que ces débats ministériels occupaient la coin et la ville, la colonie anglaise qui dépeçait les bœufs de J il pi ter, se voyant menacée de la famine, adressa ses réclamations a sir Edmond Lyon, ministre de la r.rande-Bretagne a Athènes. L’ambassadeur eut un entretien avec le ministre de l'intérieur, et menaça de compliquer la question d’Oricnt de cet incident nouveau, si l’on fulminait la moindre ordonnance contre les adorateurs de Jupiter.

Eh bien! dit le ministre de l'intérieur, que la volonté de la reine Victoria et de Jupiter soit faite ! mais vous.

sir Edmond . chargez-vous nu moins d'approvisionner nos marchés.

récrirai au vice-roi d'Irlande, dit sir Edmond, et les bœufs du comté de Ken y ne vous manqueront pas.

\insi se termina cette première difficulté , mais il en survint une plus grande. M. liai 1 i , tout riche qu’il était . s'aperçut . en faisant le relevé de ses dépenses mythologiques. qu'il \ avait un déficit énorme, provenant d’une consommaliou exagérée d’hécatombes sur l’autel du maître des dieux. Son associé lui dit même . Mou cher grandprêtre. encore six mois de paganisme, et nous sommes ruinés! revenons au culte économique de nos pères , et abandonnons le culte de nos aïeux.

lia 1 1 i foudroya du regard son associé timide, et lui dit : Nous ne donnerons pas cet exemple de lâcheté au \allon d'Andrizcna, nous persisterons. Mais, comme il n est pas douteux que Jupiter nous ruine, nous réduirons les sacrifices à deux veaux par au . cl nous célébrerons les fêles de Vénus . a laquelle on ne sacrifie que des

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colombes: avec deux drachmes, ou trente-six sous, nous ferons un sacrifice a C> pris.

M. Colocotroui donna sa démission.

Nous avons signalé au commencement de celte histoire une charmante rotonde, façon Pæstum, qui se voilait d'un bois de m\rthes, sur la propriétéde M. Halli. c’est là que devaient se célébrer les fêtes delà déesse de la beauté.

Les Con fiantes, mis a la retraite depuis la suppression des bœufs , se présentèrent pour desservir l'autel de Vénus. M. Ralli leur répondit que ce service ne les regardait pas, mais que Ton pourrait employer leurs | femmes et leurs tilles, si elles avaient des attraits diunes i des regards des dieux.

Les ex -Cory hautes répondirent affirmativement . et le lendemain ils amenèrent trente-deux fermières, brûlées du soleil, noires mais belles comme l’épouse de Salomon.

M. Ralli leur donna des robes blanches à plis raides comme les draperies des statues, et leur enseigna t'In mue de la veillée des fêtes de Vénus.

Lu colonie anglaise, qui avait acquis de nombreux cottages dans la vallée d’ Andrizena, comptant sur la perpétuité des roastbeefs de Jupiter, envoya une députation ;i M. Ralli . en lui ordonnant de sacrifier des bœufs h Vénus, sous peine d'étre bombardé par l'amiral IVapier.

M. Ralli cita une idylle de Théocrilc, dans laquelle il est expressément recommandé de n’immoler que des pi¬

geons innocents sur l’autel de Cypris, — Les députés anglais se retirèrent dans un silence sombre, terrible comme une menace.

M. Ralli, qui redoutait ces formidables voisins crut devoir leur faire une légère concession pour prévenir de grands malheurs: le jeudi suivant il sacrifia deux génisse a Jupiter .

«•t lit envoyer leurs filets, avec un panier d’oseille, a la colonie anglaise.

Ce présent ne fut pas accepté.

Cependant des symptômes de famine commençaient à M‘ manifester a Andrizena , tellement la population anglaise et grecque s’était accrue depuis les fêtes de Jupiter. M. Ralli , pour apaiser la faim et L Angleterre, suspendit les préparatifs de la veillée des fêles de Vénus, et annonça la prochaine reprise des sacrifices de bœufs. Les Corybantes reprirent leurs robes, et les prêtres les couteaux sacrés. Avant tout, il fit une pétition au ministre de I intérieur pour lui demander la faveur de s’approvisionner d’une demi-hécatombe au marché d’Egine . Pontoise des Grecs.

1.0 ministre de l’intérieur répondit qu’il ne fallait sons prétexte de Jupiter , jeter la perlurtmiion .la "la relies publics, mais que M. Ralli avait i, sa dispo "" char8cra«"l de bœufs que sir Edmond avait déni

i'," !'œ:roi d lOande, cl qui étaient arrivés au p, t tree, le matin même de ce jour.

M. Ralli demanda la livraison du chargement. <»ii lui répondit qu’il pouvait compter sur les bœufs d’Irlande, première qualité, pour le mercredi suivant.

C’est justement la veille de jeudi : s’écria Ralli dans >,i joie.

Le sacrificateur aiguisa sa hoche, et les cuisiniers anglais chauffèrent leurs fourneaux.

Le peuple d’ Andrizena, privé de viande fraîche depuis plusieurs mois, entourait le temple de Jupiter. M. Ralli. en costume de grand-prêtre, était debout, le jeudi malin, sur le plus haut degré de l’escalier, attendant les bœufs d Irlande attendus le mercredi.

hiifin un nuage de poussière s’éleva de la grande roule: tous les regards percèrent ce brouillard lumineux pour découvrir le troupeau. Les Corybanles se précipitèrent x ors le convoi d’hécatombes, pour choisir les plus belles x intimes. M Prout et M. Richard Stouc s’élancèrent aussi avec les prêtres de Jupiter,

Deux chariots énormes, escortés par trois cavaliers du roi, sortirent du nuage de poussière, et se dirigèrent vers le chemin de traverse d’Andrizena.

Le chef des Corybantes se posta devant le premier chariot, et demanda au conducteur s il n avait pas rencontré des bœufs destinés au temple de Jupiter. — Les voilà! dit un cavalier en désignant d’énormes tonneaux scellés aux armes d’Irlande.

C’était une cargaison de bœuf salé! !

Les Corybantes faillirent tomber la face par terre.

MM. Proulet Richard Stone fermèrent leurs poings et battirent l’air. Le bœul salé continua tranquillement sa marche vers le sacrificateur.

Le plus agile des Corybantes avait déjà instruit M. Rail i de ce nouveau malheur. Le né- C godant grec s inclina devant les arrêts du destin , et dit avec un ton de voix stoïcien :

— Nous sacrifierons le hœuf salé ; qu’on m'apporte la facture.

La facture s’élevait à mille livres (vingt-cinq mille francs). C’était un chargement destiné à la Hotte de lord Elliot dans la mer chinoise, et qui avait été expédié par faveur spéciale à Athènes, sur l’ordre de sir Edmond Lyon.

M. Ralli, après le sacrifice , distribua une montagne de salaison aux habitants d’Andrizena. Les Anglais refusèrent leur part, de peur du scorbut.

Cependant il arrivait chaque jour de nouveaux étrangers à la vallée païenne. De toutes parts on bâtissait de charmantes petites maisons de campagne et des temples en miniature. Un professeur de rhétorique de Paris ouvrit une école pour les adultes, et fit un cours de mythologie où il enseignait l’histoire des dieux, à cinq francs le dieu et deux francs cinquante le demidieu. Les prêtres schismatiques’, redoutant une concurrence formidable, se mirent à prêcher contre le culte de Jupiter. Le roi Othon se lit lire par son secrétaire l’histoire de Dioclétien.

Ralli ne voulut pas en démordre; il avait terminé les préparatifs de la veillée des fêtes de Vénus, et il avait

fixe la cérémonie au premier vendredi de septembre 1 8 52.

La veille, le vallon d’Andrizena semblait s’être reculé de trois mille ans dans l’antiquité. On aurait cru voir ce concours antique de peuples qui se pressaient autour du temple de Guide, lorsque les filles de la superbe Lacédémone venaient y disputer le prix de la beauté.

Lorsque le char d’Apollon descendit dans les vagues de la mer d’Ionie, M. Ralli donna le signal aux chœurs; et tous les enfants d’Eole, même l’iapix, firent silence pour écouter cet hymne oublié depuis trente siècles sur cette terre de la beauté, de la gloire et des arts.

Que celui qui u a pas connu l amour, aime demain ! que celui qui a aimé demain,

« crime encore. »

» O doux printemps, lu rajeunis la nature! à les accents les ruisseaux courent sur l' émail des /leurs. Vénus sort de l’onde amère, et le petit dieu malin, etc., etc. »

Les femmes et les jeunes tilles alternaient le chœur, et à chaque refrain elles formaient des pas cadencés sur le gazon, en invoquant les Grâces décentes, la triple Recale et l’Erèbe, dont la robe est semée d’étoiles d’or.

Les jeu nés Grecs , témoins de celte scène antique, sentirent se réveiller en eux cet instinct du merveilleux qui animait le cœur de leurs pères. Ils comprirent que cette fable de l’univers, dont Homère fut le créateur, était une histoire réelle dans un pays où P imagination est la vérité. Ils entendirent soupirer Léda dans les lauriers-roses , ils virent les Grâces décentes former des pas sur le gazon, à la clarté de la lune ; ils entendirent les molles caresses

d’Alphée etd’Arélhuse ; les ailes du Zéphyr, les vires folâtres des Nymphes , les chœurs des Muses , et même la grande voix de Pan qui convoquait les Satyres dans la vallée du Sperchius.

Cependant, les jeunes filles disaient sur un mode plus doux d’autres chants, qui autrefois avaient ému les blancs rochers de Cythère, lorsque la statue de Vénus Aphrodite fut apportée dans celte île, sur une trirème à la proue d’ivoire et d’or. La mélopée, qui courait alors dans l’air, ressemblait aux soupirs charmants de deux jeunes époux conduits à l’autel de l’hyménée, avec les sourires de leurs parents et de leurs amis.

LES UK \r\- \ RTS.

I.'“ bois de mvrllies retentissait de ces h viuncs de vobiplé religieuse. L’Amour, fils de la Nuit, versait son haleine sur les hautes herbes : la molle langueur de l’Ionie descendait du ciel ; de jeunes Arcadiens, qui brûlaient de dénouer la ceinture des grâces, vinrent se mêler aux prê- I cesses, pour danser comme les Satyres a la fête de Pan. l a sainte Pudeur souleva un pli de sa longue tunique pour se voiler le front.

Tout-à-coup on entendit un grand bruit de voix . « la direction de la grande roule, et on vit luire des ba nettes et des sabres de cavaliers.

Ln cri domina les chœurs, ce cri : Place! au non roi !

Ilcm Antropi lis aslmomias (, commissaires ,le nul. imr ant um torche d'une main cl une ordonnance l ‘Hitie. demandèrent M. Ralli.

Le professeur de rhétorique s’écria eu grec littéraire : A bas le tyran Pisistrale !

Les Anlropi-tis-aslinomias le firent saisir par quatre grenadiers et un caporal grecs, et le firent enfermer provisoirement , comme rebelle , dans le temple de Jupiter.

M. Ralli s’avança gravement, et lut rordounaneedu roi.

Cette ordonnance avait été provoquée sur un rapport de I Istinomos {préfet de police) et du Dimarclws I maire) : elle était ainsi conçue :

« Nu le rapport a nous adressé par l\ ■istinomos et le « Dimarchos du département du Taygèle; considérant " que le sieur Ralli, sujet grec, a jeté la perturbation « dans les mercuriales de nos marchés publics, en acca- « parant toutes les bêtes a cornes pour les immoler sur « les autels d’un ex-dieu nommé Jupiter; considérant

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