I.KS l! K \ U \ - A R T S
mauvais emploi d'une des grandes forces humaines, a pour résultats ordinaires des œuvres plus tristes encore à contempler que ne sauraient l’étre les conceptions de la médiocrité la plus déplorable. Il en est de ces dernières comme d’une femme douée de peu d’attraits, mais qui n’offense point le regard par un vain déploiement de luxe. La laideur simple et nue, naturelle et modeste , n’a rien qui nous choque ou blesse en nous le sentiment de l'harmonie; mais, lorsqu’aulour d’elle chatoie la soie aux brillants reflets, lorsqu’à son front les diamants scintillent , lorsque les fleurs les plus aimées ornent sa tête sans noblesse, ses cheveux durement nuancés, son buste difforme , le contraste qu’elle nous offre a quelque chose d’irritant et d’amer. On lui en veut de cette lutte inutile, de cet assemblage déplacé. On regrette un gaspillage sans résultats. On serait tenté de punir l’imprudente qui, loin de s’embellir ainsi, flétrit, en pure perte, mille précieuses parures. Une fois dans cette disposition d’esprit, l’or ne brille plus, les fleurs semblent fanées, les diamants restent sans clartés et ternis ; tout cela n’est que toile gommée, lils d’archal, clinquant et strass, sans valeur et sans prestige.
Cette triste impression , ce découragement, nous les avons rapportés du Théâtre-Français, le jour où s’est produit pour la première fois aux regards du public le nouveau drame de Al. Victor Hugo; et, depuis ce jour, nous avons, de tous côtés, entendu l’écho de notre pensée retentir autour de nous. Aussi pouvons-nous , pleinement rassurés, essayer de nous en rendre un compte exact.
Il est mal aisé de deviner le point de vue dominant auquel s’est placé M. Hugo en écrivant les Bur graves. Il a généralement pour habitude de mêler dans ses drames un lambeau d’histoire, tant bien que mal étudiée et comprise, à une espèce de mythe social dont il garde souvent seul l’intelligence secrète. Mais d’ordinaire, ce dernier élément prévaut sur l’autre. L’histoire ne fournit guère au drame que les décors, les costumes et quelques-uns de ces menus détails, à l'exactitude desquels le poète accorde si volontiers une importance exagérée; la litière de Richelieu, par exemple, ou le blazon d’Angelo (d’or, ;i la serre d’aigle), la liste civile de Marie de Neubourg, dans Buy B las :
La maison de la reine .
Coûte par an six cent soixante quatre mille Soixante-six ducats .
Où bien (dans Buy B/as , encore) la liste des impôts :
. L’impôt de huit mille hommes,
L’almojarifazgo , le sel, mille autres sommes,
Le quint du cent de l’or, de l’ambre et du jayet, etc.
Lorsque ces enfantillages d’érudition n’ont que la seconde place, et laissent la fable se dérouler sans trop d’encombre, on les subit sans les écouler, sans y prendre goût, comme remplissage indifférent. Mais dans la trilogie récente, réclamant lo ut-à-coup une importance inusitée, l’histoire prétend avoir le pas. Elle se prélasse en tableaux nombreux, en tirades incessantes. Le drame au contraire s’efface et se fait petit : si bien qu’on se demande à quoi la critique doit se prendre, et si, pour juger l’incroyable
légende inventée par M. Hugo, il ne faut pas recourir aux annales de l’Empire, plutôt qu’à une poétique quelconque.
L’auteur des Burgraves ne gagnerait rien il une pareille empiète. Historiquement parlant, son drame nous semble aussi faux que sa faille est inacceptable, si on l’analyse à titre de conception purement dramatique. \on que nous attachions trop d’importance a la résurrection <apocryphe de l'empereur Barberousse. La légende et la ballade autorisaient jusqu’il un certain point cette dérogation ii la vérité des faits (I). Mais il l’époque où on nous transporte, il est au moins bizarre de nous montrer en Allemagne la féodalité presque détruite, et n’ayant d’asile que dans un seul burg: l’empire, toutefois, inclinant à sa ruine, et ne pouvant se reconstituer que par les mains de ce vieux monarque ressuscité : les vertus de l’âge chevaleresque, la bravoure, la loyauté, l'hospitalité antiques, remplacées déjà par les vices raffinés de la civilisation.
En 1210. — telle est à peu près la date qu’on doit assigner aux Burgravcs, — la grande guerre entre l’empire et la papauté absorbait tous les intérêts secondaires. Il \ avait bien les dissensions civiles dos Welfset des Weiblingcn. les querelles entre la maison de Bavière et la maison de Ilohenstauffen ; mais la grande affaire de Frédéric Barberousse, et après lui de Henri VI. et du fils de ce dernier, Frédéric II, fui la lutte gigantesque de l’Allemagne contre l’Italie. Le symbole historique de cette époque, si on tentait de l’introduire à la scène, serait donc une action quelconque où, l’intérêt Guelfe et l’intérêt Gibelin étant mis aux prises, on verrait le pape excommunier l’empereur, les haines des factions déchirer chaque ville d’Italie, les croisades forcées de Frédéric, l’ex-pupilled’Innocent 111 s’alliant aux Sarrazins contre le souverain pontife, et les mœurs orientales réagissant sur celles du Nord.
Dans ce drame que nous indiquons, il ne faudrait pas accorder un rôle trop important à l’aristocratie allemande. Graffs, Margraffs et Burgraffs, domptés par Henri le Saint et par Conrad le Salique, ne remuèrent point ou remuèrent peu sous Barberousse. La preuve, c’est qu’il consacra librement la meilleure partie de son règne à battre en brèche la puissance du pape, et à saper, en Italie, les libertés municipales. Les républiques et Rome soutinrent le choc. A la tête de la ligue, Vérone remplaça Milan. Alexandre III. le pape des Italiens, foudroya Victor, le pape de l'empereur. La grande bataille de Legnano, la diète de Constance, terminèrent la défaite de ce dernier; mais, même vaincu, il avait si peu à redouter de ses nobles, qu’il put sans crainte et sans imprudence entreprendre la croisade où il trouva la mort dans les eaux du Cydnus.
(1) Il y a sur ce sujet une délicieuse batladede Frédéric Ruckert « Le vieux Barberousse jamais ne mourut. 11 s’est mis, pour dormir, dans un château souterrain...
« Le siège de l’empereur est d’ivoire; la table où il appuie la tête est de marbre. — Sa barbe n’est pas blanche ; elle est couleur de feu. Elle a percé la table où son menton repose. — Sa tête boche comme dans un rêve; son oril est à demi ou-, voi t, etc. a
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Les mêmes remarques s'appliquent au temps où 1 h* «lêricli régnait (12 10). Jusqu’en 1213, c’est-a-dire jus- (|i,»*a cc que le concile œcuménique de Lyon l’eut déclaré alliée et l’eût excommunié, il soutint avec succès 1 effort d’une guerre acharnée. Serail-cc la le fait d’un prince gêné par les turbulences d’une forte aristocratie ?
Quant a la corruption des mœurs chevaleresques, que M. Victor Hugo a voulu peindre après Goethe, il n’est pas besoin d’une grande érudition historique pour s apercevoir qu’elle n’existait pas en 1210. au point où les Ijurgnn'cs nous la montrent. Un simplesouvenir littéraire nous suffira. Dans un pays où Goelz de Berlichingen vécut au XVIe siècle, il est bien évident qu’au XIIe la chevalerie existait encore avec toute sa naïveté, toute sa force, toute sa verdeur primitives. Goelz (1 ISM 302) n’aurait pas été 1o Dernier chevalier Allemand, si, vingt ans après la mort de Frédéric Barberousse (1 190-1210), les ehàleaux-forts du Rhin eussent été gardés par des Burgraves aussi corrompus que Ilalto, Gorlois, Lupus, et les autres héros de la trilogie nouvelle. Ici toute démonstration serait superflue. Les dates parlent plus haut que le raisonnement.
M. Victor Hugo a donc, et c’est sa coutume, méconnu, oublié les plus simples notions historiques dans sa pièce, où l’histoire joue le principal rôle, et où il affecte jusqu’à satiété l’érudition deschoses inutiles. Celte pièce, envisagée comme symbole d’une époque, comme image d’un siècle , donnerait la plus fausse idée de ce siècle et de celte époque. En l’acceptant ainsi , on serait amené à confondre le rôle de Barberousse avec celui de Louis XI. ou même avec celui de Richelieu. C’est tout dire.
Chercherons-nous maintenant à cette trilogie, une portée, un sens philosophique? La déception sera plus amère encore. On a remarqué comme un des contre-sens les plus étranges de la pièce, que les vieux Burgraves , dont on oppose les mœurs patriarcales, a l’insolence, à la dureté de cœur, à la couardise de leurs jeunes successeurs, sont eux-mêmes des hommes de sang et de pillage. Le centenaire Job, à bon droit excommunié par le pape, est fratricide, au moins d’intention, et, de fait, il a un viol sur la conscience. Son iils Magnus, qui prêche si bien l’obéissance liliale, la religion du serment et les devoirs de I hospitalité, n’en est pas moins un brigand achevé. Lorsqu’il reproche h ses enfants leurs exploits de grand chemin. cc n est pas qu il les blâme de ccs exploits cil euxmêmes, mais seulement parce qu’au lieu de s’embusquer en personne au détour des routes, ils v envoient leurs lieutenants et leurs coupe-jarrets. Leur oisiveté, leurs plaisirs efféminés le révoltent, non leurs crimes, leurs rapines, leurs tyrannies. Si donc il y a une conclusion à tirer de celte étude, en tant qu’elle louche à la psychologie, c’est qu’on peut, confondant les notions du bien et du mal, être a la fois un scélérat et un homme vertueux : mériter en même temps le respect et la corde; être vénérable et fort bon à pendre : Quel parti la morale peutelle tirer de celte thèse?
Allons plus loin. Admettons avec les partisans de l’art pour l’art que l’étude des passions , légitime dès qu’elle est sincère , peut se passer de but et d’intentions mo-