VUE PRISE AU BORD DE LA LOIRE (SAUMURI, PAR M. CHARLES LEFÈVRE
M. Philibert est lin \ieux garçon passablement heureux et parlai Icmenl conservé. Quand sa toilette est achevée, <! uoiid il a recrépi et pomponné sa petite personne, on ne lui donnerait guère que quarante-cinq ans, bien qu’il en ait soixante accomplis; — c'est le privilège des gens qui passent leur temps à se cultiver , et qui vieillissent tout doucement, conlils dans les petits soins et dans l'égoïsme. Jamais les passions ne sont entrées dans le cœur inexpugnable de M. Philibert ; jamais un chagrin réel et profond ne s'est glissé dansson âme desséchée sous une triple enveloppe d'airain. Il a été toute sa \ic un enfant gâté, d'abord par ses parents dont il faisait l’admiration, puis par la fortune , le hasard et les événements, biche au-dela de ses besoins et de ses fantaisies, extrêmement satisfait de son mérite, plein d’une tendre admiration pour lui-même, il n’a cueilli (pie des fleurs sur son chemin : tout lui a réussi au gré de ses désirs qui n’étaient
pas immodérés, car la nature bienveillante ne lui a donné, en fait d’imagination, que tout juste ce qu’il faut en avoir pour n’être pas absolument ridicule ; chez lui toute lumière et toute flamme ne jettent qu’une clarté douce et crépusculaire; il en résulte dansson esprit un demijour coquet, et dans ses sens une paisible tiédeur. Ce n’est pas à dire pourtant que M. Philibert ne se soit jamais senti pénétré par des idées quelque peu romanesques; mais dans ses plus vifs écarts, il n’obéissait qu’aux liantes et molles inspirations de la vanité. La vanité a toujours été le mobile de ses actions , la source inépuisable de ses joies tempérées. Dès l’âge de raison , il s’est persuadé que la nature l’avait créé pour plaire , et cette intime conviction a résisté aux attaques du temps, qu’il repousse par toutes sortes de précautions et de recherches.
C’était le vendredi saint; M. Philibert, qui ne néglige aucune occasion de se divertir et de se montrer , alla se promener a Longchamp. 11 était mis avec son élégance habituelle : habit bleu de ciel a boutons dorés , pantalon gris perle, gilet de piqué blanc, magnifique jabot et manchettes plissées; son chapeau, légèrement incliné sur l’oreille gauche , laissait voir les boucles touffues d’une riche perruque blonde. Ainsi costumé, M. Philibert se pavana pendant deux heures dans les Champs-Elysées; puis, lorsqu’il eut assez contemplé la longue procession de fringants équipages et d’humbles fiacres qui encombraient la chaussée, lorsqu’il eut avalé une quantité suffisante de poussière , il reprit le chemin de sa demeure.
Au moment où il traversait le boulevard , un tilbury, rapidement lancé, passa â deux pas de lui et fil jaillir une éclaboussure sur son pantalon gris perle. Une voix connue avait crié gare : Al. Philibert leva les yeux, le jeune dandy qui conduisait le tilbury tourna la tête, et les deux exclamations suivantes se croisèrent :
— Mon oncle Philibert !
— Mon neveu Léopold !
Le jeune homme confia les guides au jockey, descendit lestement de la voilure, et vint présenter ses excuses au respectable parent qu’il avait failli renverser.
LES BEAUX -A BTS.
On était tout près de la maison que M. Philibert habitait, me de Provence; le neveu accompagna son oncle, qui ne lui adressa que de rares et brèves paroles; il était aisé devoir que le vieux garçon contenait sa mauvaise humeur. mais lorsqu’il fut chez lui, dans son salon où Léopold Pavait suivi, il laissa éclater son indignation :
« Vous conviendrez, monsieur, dit-il avec une formidable ironie , vous conviendrez que je dois être charmé de la rencontre! voilà un siècle qu’on ne vous a vu . et vous ne vous montrez que pour me couvrir de bouc.... Un pantalon tout neuf, et d’une couleur si délicate!.. Heureux encore d’en être quitte à si bon marché! Peu s’en est fallu que votre équipage ne me passât sur le corps.
— Je vous assure, mon oncle, répondit doucement Léopold . que ce n’est pas lout-à-fail de ma faute ; vous marchiez d'un pas si vif, si léger... j’oserai même dire , avec tant d’étourderie; car je crois qu’au lieu de songer aux voitures, vous étiez occupé à échanger une œillade avec une très jolie dame qui traversait le boulevard en même temps que vous. »
Ces paroles, si flatteuses pour P amour-propre de M. Philibert, ne le désarmèrent pas. et il reprit d’une voix toujours rude et courroucée :
« Depuis quand votre fortune vous permet-elle d’avoir un tilbury ? Vous êtes donc devenu millionnaire depuis votre dernière visite?
— Mon oncle, celte voilure ne m’appartient pas; un de mes amis , obligé d’aller aujourd’hui à la campagne . me l’a prêtée pour me promener à Longchamp.
— Je ne crois pas un mol de ce que vous dites là ; vous avez toujours trouvé d’admirables prétextes pour colorer vos folies , mais les faits parlent plus haut que vos subterfuges; vous êtes criblé de dettes.
— Je vous demande pardon , mon oncle , mes dettes sont payées.
— Ah ! vous avez donc aliéné votre capital?
— Il le fallait bien , pour m’acquitter.
- Il fallait être rangé, économe, comme votre cousin Florentin.
— Je conviens que mon cousin vaut mieux que moi ; je me suis laissé entraîner, j’ai eu des torts, mais je compte réparer tout cela.
— Oui ; maintenant que vous voilà ruiné, vous formez de beaux projets de sagesse? Il est bien temps! En tout cas, si vous avez compté sur moi, sur ma bourse, pour vous aider dans vos plans de réforme, je vous avertis (pie vous vous êtes trompé.
— Je ne voudrais pas abuser de votre bonté , mon onde ; grâce au ciel , je puis encore me passer de secours.
C est fort heureux ; je vous préviens en même temps que s il entre dans vos vues d’escompter l’avenir, et de 'ons adresser aux prêteurs d’argent pour emprunter sur mon héritage, vous ferez des dupes.
— Votre héritage? je n’y songe pas ! vous avez de longues années à vivre.
— Et au bout de ces longues années , j’espère laisser mon bien à des héritiers directs, car j’ai l’intention de me marier.
— Vous avez raison , mon oncle, si cela peut faire Mitre bonheur.
Vous raillez, je crois; mais rira bien qui rira le dernier! Mon seul regret en me mariant sera de faire tort à voire cousin : celui-là s'est toujours bien conduit : il toujours été pour moi plein d'égards, il occupe dans le monde une position distinguée... substitut du procureur du roi dans un département voisin de la capitale: tandis que vous , vous avez toujours vécu dans l’oisiveté cl dans tous les vices dont elle esi la mère.
— Ab ! mon oncle, de tels reproches !...
— Oui . monsieur, tous les vices, le luxe, l'impiété, la table, l’ivresse: vous êtes prodigue , joueur . voluptueux !....
— Assez, de grâce! un oncle qui paie les déliés de son neveu a le droit de lui faire de la morale, bien que ce soit quelquefois un intérêt ustiraire de l’argent qu’il avance: mais nous n'en sommes pas la , et comme mes remords suflisent à la juste punition de mes fautes passées. souffrez que je me dérobe au supplément de peine que votre sermon prétend m'infliger. »
Cela dit. de l’air le plus gai, Léopold prit son chapeau , salua et sortit, laissant son oncle dans un état d’exaspération difficile à décrire. Craignant que cette colère ne dérangeât l’économie de sa santé, M. Philibert versa quelques gouttes d'eau de (leurs d’oranger dans un verre d’eau sucrée qu’il luit par petites gorgées, puis, après avoir rajusté sa toilette devant une glace, il dit — Allons faire une visite à ma voisine.
Privé de l'affection de son oncle. Léopold n en était pas moins un charmant garçon . qui avait bien quelques péchés de jeunesse à se reprocher, mais qui rachetait ses erreurs passagères par d’excellentes qualités. Son plus grand tort avait été de se trouver livré ii lui-même, indépendant et libre, à un âge où l’on n’a pas la prudence nécessaire pour se conduire à travers les écueils du monde. A dix-huit ans, son tuteur lui avait mis la bride de l’émancipation sur le cou , avec la faculté de disposer selon ses désirs d’une fortune qui s’élevait à deux cent mille francs environ. Trouverez-vous beaucoup tic jeunes gens qui, en pareille situation , se contentent de dépenser leur revenu ? Léopold avait glissé sur une pente trop facile; il n’avait compté ni avec les plaisirs ni avec son banquier, jusqu’au moment où les suites inévitables de son désordre l’avaient obligé de jeter un coup d’œil tardif dans ses affaires. Cinq ans s’etaient écoulés . et de sa fortune primitive il ne restait plus au dissipateur que vingt mille francs, toutes créances éteintes. Après d’amères réflexions , Léopold s’était résigné à une réforme complète; il était de bonne foi dans sa résolution , et il se sentait le courage nécessaire pour l’accomplir; avec de l’esprit, quelques talents et des amis dévoués , il espérait pouvoir s’ouvrir une carrière honorable et lucrative ; ce qui lui restait était plus (pie suffisant pour attendre line occasion favorable en conservant les dehors de l’aisance sans lesquels il est bien difficile de réussir dans le monde où les protecteurs puissants s’intéressent surtout aux gens qui ne paraissent pas avoir absolument besoin de leurs bons offices.
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a h lo n s maintenant des sculptures. Ce n'est pas (j ne nous n'ayons fini toutà-fait avec les œuvres de MM. les peintres, au contraire, plus d’un tableau nous reste dont il faudrait parler pour que notre justice fut complète : MM. Amiel (un bel etbon portrait), Biiltura(un paysage), Bouterwek, Achille Ci roux (des chevaux effrayés dans un bae),M. llornung, patient et trop exact art iste, M. llostein et ses arbres qui sont beaux, M. Prieur, mademoiselle Filhol, M. Jolivard, M. Koekkoek, qui avec bien de la peine, avec beaucoup de talent, a rendu ce nomlà d’un facile accès à la popularité comme on le fait de nos jours, ce sont là autant de noms propres que nous ne devons pas oublier dans celte liste des encouragements donnés aux beauxarts. Comme aussi nous avons applaudi en silence au magnifique paysage de M. Gaspard Lacroix, aux joyeux bandits de M. Baron, aux charmants portraits de M. Vidal et de madame Léoménil , et aux compositions consciencieuses deM. Renoux, le rival heureux de Granet; aux deux petits drames sans façon de M. Uoubaud ,
partie et revanche. De bons et solides portraits de M. Schwiter, qui donnait, il y a dix ans, de si belles espérances, un paysage de M. Taytaud, plusieurs études de M. Thierrée, les travaux de M. Wyld, et la lecture de la Bible par mademoiselle Hubert ; à coup sur ce sont là des efforts qui méritent notre attention et nos éloges. Mais comment voir tout à la fois tous ces tableaux, et comment dire tout ce qu’on a vu? A force de parcourir ces galeries sans fin, tout se confond dans votre esprit, à votre regard, on ne sait plus à quoi s’arrêter. Toutes ces sciences si diverses, si remplies de gaieté et de tristesse, naïves, burlesques, plaisantes, sérieuses, tournent et tourbillonnent autour de vous de façon à vous donner le vertige. On ne regarde plus, on ne voit plus, on n’entend plus, on reste là hébété, penseur, stupéfait, jusqu’à ce qu 'enfin par un effort salutaire on se retrouve au beau milieu de la place du Carrousel à regarder un vrai ciel, à voir de loin de vieux arbres, à entendre parler des hommes en chair et en os, à admirer chez les oiseleurs des oiseaux véritables qui chantent gaiement leur petite chanson du printemps. Quellejoie alors de se retrouver dans le monde réel, sous le vrai soleil qui
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LES RE MX -A RTS.
éclaire l’univers,
et avec ces caricatures vivantes.
animées, parées par la main du bon Dieu!
Parlons maintenant de la sculpture et des sculpteurs; quittons un instant, saui a y revenir un autre jour , la couleur et les images , pour ces marbres tous froids et tous blancs , pour ces grands fantômes grelottants qui se cachent dans l’ombre des jardins , qui se posent sur le socle des tombeaux, qui se tiennent d’iine façon lamentable au sommet des grands édifices, ces êtres que l’on touche de la main et qui restent immobiles sous votre main, sous votre regard, voilà encore, je conçois, unegrandescience de tristesse et de malaise. Eh bien! ceci est la beauté, ceci est la force, ceci est la jeunesse éternelle ! Eli quoi ! voilà pour des siècles peut-être nos représentants les plus fidèles sur cette terre où nous ne tenons plus ! Ceci nous produit , à bien prendre, le même effet que la statue du commandeur assiseau souper de Don Juan !
A peine êtes-vous descendu dans l’immense cave où se tiennent ces grandes images, plus ou moins enveloppées dans leur linceul, que soudain je ne sais quel frisson vous saisit . Vous vous demandez dans quelle funèbre enceinte vous avez pénétré? Vous cherchez à savoir quel est le nom de ces êtres à demi créés, à qui rien ne manque, sinon quelques-unes des apparences de la vie ? Rien ne vous répond, nul ne vous entend. En effet, les froides images restent immobiles dans leur sépulcre et rien ne peut faire changer cette immobilité éternelle. Au moins, dans l’œuvre du peintre, le soleil se joue à plaisir, il anime, il colore, il réjouit ; il donne la vie à ces couleurs auxquelles l’artiste commande en maître; grâce aux rayons du soleil, ce beau portrait te regarde d’un air superbe, ce doux visage te sourit tendrement, le champ de bataille se remplit de héros, l’eau coule, le gazon reverdit, l’arbre se couvre de fleurs ; mais que ce même rayon bienveillant vienne à tomber sur ce marbre inanimé , le marbre reste froid et sans vie. 11 se tient immobile , tel qu il était dans l’ombre , et même faut-il dire que l’ombre lui est plus favorable que le grand jour. L’ombre et la distance sont les deux conditions de la sculpture. Ne regardez pas de trop près cette composition qui a besoin de l’air et de l’espace, et que ceux-là comprennent peu la triste puissance de ces formes palpables , qui croient que cela est fait pour être
touché de la main ! Siirsàm corda ! Haut hs
cœurs ! Ou peut en dire autant des statues.
Placez-les dans les lieux élevés, plaeez-les dans les endroits solitaires , dans les grottes profondes du palais de Versailles, — au milieu ou sur le bord des bassins, — au fronton des monuments, — sous lesarhres denosplaces publiques, — dans les niches des églises, — partout où il faut quequelque grand homme ou quelque noble idée soit représentée. Mais , non , ils ont changé les destinées de ce grand art, qui est l'art des grandes nations et des grands rois ; ils ont fait de la sculpt ure une chose bonne à tenir dans les deux mains. Aux plus belles statues, de ce temps-ci, le premier venu peut donner de jolies petites tapes de bonne amitié , comme on fait à l’enfant de son valet de chambre ou de son portier. La statuaire , cette consécration suprême des héros, des nobles actions, des éclatantes victoires, est devenu un jouet frivole, une chose de cheminée et de petit Dunkerque , O honte! la statuaire s’amuse à reproduire les I plus petits grands hommes de notre politique et de notre poésie. Statues à la taille des gloires qu’elles représentent. Des Fanny Lissier, des Duprez de l'Opéra , ou bien encore des caricatures sans esprit, — ou tout au moins des lampes, des presse-papiers , des pommeaux pour les cannes. — Ou bien encore des tilles de peu qui sous toutes sortes de prétextes montrent leur jambe nue, leur gorge nue et toute leur frêle et offensive nudité . — Celle-ci fa i t des effo rts pour ôter sa chemise, celle-là ôte ses bas, cette autre chausse son brodequin; l’une est descendue de son lit, l’autre y va monter. Ces dames sont heureuses et enchantées pourvu qu’on les puisse voir dans leur plus simple, appareil. N’est-ce pas une honte, je vous prie? N’est-ce pas profaner l’art des palais, des temples, des monuments, des places publiques, l’art des panthéons par excellence que d’en faire une pornographie à l’usage des marchands de papier et de cire à cacheter? Or voilà pourtant où nous en sommes arrivés. La statuaire ainsi profanée a perdu toute majesté , toute grandeur; elles s’est faite petite, à notre taille;
, on la traite sans vergogne, sans pitié, sans i respect; ou la couvre d’insultes et d’outrages ;
| et quand par hasard elle veut revenir au pouvoir de son antique origine , aux temps des
[.ES BEAl:X-ARTS.
Phidias et des Michel-Ange, aux beaux jours du Panthéon et de Saint-Pierre de Rome, du dôme de Milan et de Notre-Dame de Paris, elle s’arrête, dès les premiers efforts, honteuse, épuisée , n’en pouvant plus. Ainsi, nous avons j donné un démenti à ces vers du fabuliste à propos (lu bloc de marbre dont le sculpteur disait :
Tremblez , humains , même je veux Qu’il ait en ses mains un tonnerre !
Nous autres nous dirions aujourd'hui, il sera table, il sera cuvette, il sera garde national, il sera fille de joie, il sera tout, excepté dieu. On ne fait plus de dieux aujourd’hui, les artistes eux-mêmes, ces hommes à qui la croyance est nécessaire, pour peu qu’ils veuillent avoir l’emploi de leur génie, ne croient plus même aux dieux qui sortent de leurs mains!
Etonnez vous donc du mépris dans lequel est tombé la sculpture, et ce mépris va si loin que lorsque par hasard on découvre quelque part une statue des vieilles époques, au lieu de la placer avec honneur sur un piédestal, et de la rendre au culte légitime; on en fait une enseigne de mar chauds de calicots, par exemple : aux statues de Saint-Jacques] la belle enseigne! Certes c’est grand doinage de voir un art si important se perdre comme à plaisir dans toutes sortes de fantaisies. Du buste seulement, cette œuvre des¬
pas ? à quelles figures on les applique, à quelles renommées lamentables ! Ttustede madame D... une bonne mère de famille qui n’a jamais rêvé tant d’honneur, buste de M. Hébert ancien notaire, madame L... en buste, M. Vivenel en marbre, M. Thalberg en bronze. En bronze M. Thalberg l’élégant artiste dont pas une note ne doit rester quand il aura cessé de demander au piano tant et de si fatigantes invocations! Il y a aussi le buste de. M. Kinson, l’émule de M. Dubufe, le buste de mademoiselle Fitz- James osseuse et maigre danseuse, pour laquelle une lithographie médiocre devait suffire, sans excepter les chiens courants, les épagneuls, les barbets, les demi-épagneuls, les gazelles, les lièvres, les lions, les taureaux, un taureau par mademoiselle Rosa Bonheur, une demoiselle sculpteur. Car les femmes elles-mêmes, dansleur ardeur de se produire, n’ont pas dédaigné d’abor-
dercetart tout viril qu’on ne peut apprendreque sur le corps humain. Ambition funeste des femmes de nos jours! Elles ne veulent laisser aucun chemin sans l’avoir tenté , aucune passion sans l’avoir mise en œuvre , aucune ambition sans l’avoir satisfaite. Aujourd’hui il est moins rare de trouver une femme qui exécute un tableau d’bis foire ou sa petite statue équestre que d’en trouver une seulequi consente à tricoter un bas de laine. Parlez ! s’il plait à ces dames elles vont construire l’Eglise de la Madeleine, ou bien, pour peu que cela les amuse, elles vont faire représenter une tragédie toute couverte de sang et d’amour! C’est à ne plus savoir le sexe des artistes. En voilà un qui à six pieds de haut, grand, fort et robuste... il s’amuse aux bagatelles de la miniature! Voilà une petite femme grêle et mignone, elle passe son reste de vie à nous représenter Hercule et Déjanire. M. Auguste marchande de modes, mademoiselle de Saint-Clair maitre d’armes et professeur de bâton. Le premier n’a pas de barbe, la seconde a d’épaisses moustaches : morbleu ! ventrebleu !
Voilà pour les petites choses de l’exposition. Si les petites œuvres sont imperceptibles , en revanche les grands blocs sont immenses. Ce ne sont plus des statues ou des groupes, ce sonl des montagnes de marbre ou déplâtré, plus souvent de plâtre. M. Auguste Barre, par exemple, l’inventeur de la statuette, tout comme M. Dantan jeune est l’inventeur de la charge, a voulu prouver celte fois qu’il ne se condamnait pas à ne jamais franchir les limites de la statuette. Non certes il ne sera pas dit que nous vivrons sans fin et sans cesse, entouré de la robe brodée de MUc Essler, sous les ailes de M11*" Taglioni, qui ne bat plus que d’une aile; à l’ombre de la reine d’Angleterre ou de son cousin feu M. le duc de Fitz-James, reine d’un demipied, duc de Fitz-James moins grand que la reine. Nous voulons montrer à qui de droit que nous pouvons nous élever jusqu’à la hauteur des i hommes de cinquante coudées, la taille des hé- | ros d’Homère. Disant cela, M. Auguste Barre a j envoyé chercher une échelle dans l’atelier de M. Marochetti, et, du haut de cette échelle, il ! a construit un immense Achille de Harlay, qui ne serait peut-être pas fâché de se promener dans son jardin , tout comme le Harlay de M. Abel de . Pujol et de M. Vinchon. M. le duc de Guise
arriverait en ce moment, que force serait à M. le premier président de recevoir le duc de Guise la tète nue et le regard plein de timidité; car c’est ainsi que nous le montre M. Barre. Et qu’il valait bien mieux, puisque c’était là l’instinct de M. Barre, rester fidèle à ces aimables petits chefs-d’œuvre qui ne sont pas tout-à-fait de la sculpture, et que le public n’en aime que mieux.
Encore si le roi ou si le ministre de l’intérieur avait commandé à M. Daumas son Charles d’Anjou , nous comprendrions que M. Daumas se lut. donné tant de peine pour nous représenter le frère de saint Louis armé de pied en cap, le corps tout couvert d’une belle cotte de mailles, et ce grand corps attaché à une épée encore plus grande, que l’on prendrait, de loin, pour un tronc d’arbre.. Eli! juste ciel, tout cet appareil guerrier, pour signer avec plus de cérémonie, un traité de paix avec
une forteresse qui ne se rend qu après avoir (q,e bien et dûment achetée el payée au prix de vin-, deux villages! Nous l’avons dil plus d'III1(. ,bjs* nous ne comprenons pas toujours les fantaisies des peintres , mais des caprices de sculpteurs des caprices qui coûtent tant d’argent et tant dé dépenses , voilà ce qu’il est difficile de cornprendre. Parlez-moi des imaginations del ’arcbilecfe, imaginations innocentes s'il en fut. Ouaml I architecte a jeté sur son papier des colonnades à n’en pas finir, quand il a dressé toutes sortes de dômes et de llècliesdans les airs, quand il a dépensé une dizaine de millions imaginaires, notre homme renferme son monument dans son portefeuille , il se frotte les mains de joie, et . du même pas, il s’en va dans quelque faubourg pour faire construire une cheminée ou réparer un mur mitoyen. Les plaisanteries des s( leurs sont loin de se faire à aussi bas prix.