‹ Les Beaux-ArtsChapitre 46 sur 204 · I. K S BEAUX-VRTS · texte numérisé non relu

I. K S BEAUX-VRTS

Ie pense (jue vous n’avez point connu M. Le Bohic, adjoint au maire de Saint-Jean- sur- Vilaine, dans le canton do Vitré. C’était un homme fort recommandable de tout point. Son maire le tenait en sincère estime, et M. le recteur l’appelait volontiers : père Guillaume, ce qui peut donner une idée de la considération dont il jouissait auprès du clergé de sa paroisse. M. Le Bohic était vert encore et gaillard, bien qu’il eût soixante et quelques années. Son front chauve avait plus de balafres que de rides , et, sans une balle qui lui avait fracassé le genou au temps de la chouannerie, il aurait été aussi ingambe que pas un adjoint de son âge.

Il était, de son métier, rr/miteur, ou si mieux vous aimez. chirurgien. Ce dernier mot, néanmoins, exprimerait mal la position de M. Le Bohic, attendu qu’il exerçait son utile industrie en dépit de la Faculté. Sa réputation s'étendait fort loin des deux côtés de la \ ilaine . il rebou¬

tait tous les membres qui se cassaient â deux lieues à la ronde.

Sa maison , couverte moitié de chaume , moitié d’ardoises moussues , s’élevait à l’extrémité du bourg de Saint-Jean , et s’ouvrait sur un petit sentier qui descendait tortueusement jusqu’à la Vilaine. Au-delà de la rivière s’étendent dévastés prairies fréquemment inondées et coupées par d’ innombrables ruisseaux que bord en t des baies de saules. M. Le Bobic habitait cette modeste demeure avec une enfant de quinze ans, sa petite-tille, dont il parfaisait l’éducation en lui apprenant à lire dans de vieux almanachs.

Quand il ne parcourait point les campagnes, monté sur son bidet borgne, on le trouvait toujours assis auprès de sa fenêtre, le nez pris entre deux verres de lunettes larges comme des écus de six livres , méditant, fumant et buvant du cidre. A sa droite était un gros chat noir qui n’avait rien de très remarquable; à sa gauche, un vieil épagneul aux yeux chassieux, à l’oreille festonnée par la dent des renards, à la tournure fainéante et comme affaissée. La petite li lie de quinze ans vaquait dans un coin à quelques menus ouvrages , et chantait tant que durait la journée. A la croisée, un merle, dont une longue captivité avait usé les plumes, sifflait mélancoliquement et regardait l’espace comme un gourmet nécessiteux regarde les saumons géants de l’étalage de Chevet. L’ameublement était celui de toutes les demeures villageoises : une table llanquée de deux bancs rouges, un bahut à serrure de cuivre, une armoire historiée, une pendule en caisse et un dressoir. Au-dessus de la haute cheminée , un fusil et un tromblon formaient sautoir et donnaient au tableau une arrière-nuance belliqueuse qui, du reste, était parfaitement en harmonie avec l’extérieur sévère et hardi de M. Le Bohic. Celui-ci portait le costume des paysans de Bretagne qui consiste en une veste de toile, feutrée de laine, sur gilet à revers, culotte flottante de velours, hautes guêtres boutounées j usqu’au j genou et chapeau représentant exactement une moitié de fromage de Hollande fichée au centre d’un parapluie renversé. Vieillard, jeune tille et mobilier, tout était d’une propreté irréprochable, chose rare et qu’il faut mentionner comme une exception très digne d’éloges aux habitudes héréditaires des naturels de l' Illc-et- Vilaine.

I2ti

Eulre M. LeBohie et moi, la connaissance se lit de farou ou d’au ire , fort simplement autant qu’il m’en souvienne. Nos premiers rapports ne présentèrent pas la moindrecirconstance qu’on puisse accommoder en drame ou en récit. Lorsque je paraissais sur le seuil, il soule- \ait son grand chapeau , s’inclinait avec une grave et douce courtoisie et disait a sa petite tille :

« Fleurette, sers-nous un pot, mon enfant. » fleurette apportait a deux mains une large cruche de cidre, qu elle posait sur la table en me faisant une belle révérence.

" Va, mon bijou, reprenait M. Le Bohic; tu compteras les oies dans la prairie, et lu diras un aoe a la Croixdes-Batailles. Ton aïeule l’entendra, ma fille: ta mère aussi ; elles souriront toutes deux dans le ciel. » fleurette fendait son joli front blanc, recevait un baiser , et descendait en sautillant le sentier qui mène h la rivière, .le la suivais longtemps du regard, admirant sa faille souple, qui n’était point celle d’une paysanne , et les boucles molles de ses longs cheveux blonds. M. Le Bohic mettait lin a cette contemplation en me versant une pleine écuelle de cidre, politesse qu’il accompagnait, en guise de toast, d’une énergique bouffée et d’un demisalul.

Api es cela, il me demandait des nouvelles de la \

et je lui répondais : rien de nouveau. Sa euriosii

trouvait satisfaite. — Nos entretiens dépassaient i

ment cette limite; aussi j’estimais fort M. Le Bohi

il avait, j’ose m’en prévaloir, une extrême confianc moi.

Un joui , c était pendant l’automne de 1829. la

SOn me fanu lwoir I)ns sa physionomie des dimam U« gnmd chapeau de M. Le Bohic portait une eue manche, et Fleurette avait un bouquet au côté.

« Quelles nouvelles de la ville ? me demanda le brave homme par habitude.

— Rien de nouveau, répomlis-je de même. »

Fleurette , qui revenait ace moment avec la cruche s’approcha de moi et me tendit en souriant sa joue rose Qu’eussiez-vous fait ? moi, je reculai de trois pas.

« N’avez pas peur, dit M. U Bohic; la petite veut vous embrasser : e’esl sa fête.

— C’est aujourd’hui la Sainte-Catherine, ajouta Fleurette. qui lendit sa joue de reclicf et lit 1;, révérence. »

Si quelqu’un, autre que le vieil adjoint, eût pu voir |a manière gauche dont je rendis cette accolade si franchement offerte , je serais devenu le mortel ennemi de ce quelqu’un. Heureusement, il n'y avait là que le chien, le chat et le merle. La petite fille s’en alla compter les oies dans la prairie, je luis deux cruelles de cidre pour paraître brave. M. Le Bohic me regarda d’un air inquiet, comine un homme qui a quelque chose a dire.

C’est sa fête ! répéta-t-il enfin; la petite a un nom de sainte comme il convient a la tille d’un chrétien, et quand je 1 appelle Fleurette, c’est une manière.

— C’est évident, répondis-je. occupé que j’étais a me demander pourquoi Fleurette m’avait fait reculer de trois pas. .l’étais en rhétorique, el très fort en vers latins.

M. Le Bohic cligna de l’œil mystérieusement, et jeta un regard vers les deux fusils suspendus au-dessus de la cheminée.

h Le bon temps était le bon temps, reprit-il avec emphase: — mais c’est une triste histoire... Pauvre Fleurette!

— A sa santé! m’écriai-je en levant F écuelle. »

Le vieil adjoint tressaillit et serra mon tuas.

« Dieu ait son âme! murmura-t-il ; elle est morte depuis trente-cinq ans. »

Ce fut a mon tour de tressaillir. Je tournai involontairement la tête vers la prairie, où la petite tille bondissait et se jouait dans les hautes herbes. Sa line taille me parut d’une ténuité surnaturelle.

« Depuis trente-cinq ans, répétai-je.

— Trente-cinq ans et six mois.

El six mois!... mais je viens de lembrasser. »

Al. Le Bohic ne m’entendait pas. Ses souvenirs, soudainement éveillés. Je reportaient vers des temps lointains. 11 s’égarait dans ces sentiers perdus du passé, où l’âme retrouve péniblement la route jadis parcourue, et salue , étonnée, des visages amis que les années it’oni point pu vieillir.

« Elle était bien belle! reprit-il lentement; plus belle encore que Catherine, plus belle que toutes les autres femmes!... Puis sa tille grandit et devint un ange de grâces... Puis la tille de sa tille... vous l’avez vue : c’est Catherine !

— Fleurette ! interrompis-je.

f leur-des-Batailles, prononça tout bas le vieillard. »

Ce mot ou ce nom n’avait pour moi aucune signüication, et pourtant je sentis mon cœur se serrer et souffrir de celle vague émotion qui vous prend au prologue des légendes populaires des campagnes bretonnes. M. Le Bohic passa la main sur son front.

LES BEAUX- A RTS.

a On la nommait ainsi, continua-t-il , et c’est sous ce nom que je l’invoque, car elle est maintenant assise auprès de Dieu... Quant a son vrai nom, nul ne pourrait le dire. Sa main blanche n’avait jamais manié la bêche; son petit pieil saignait dans nos lourds sabots ; son œil bleu avait ce regard fier et doux que n’ont point les yeux de nos tilles : elle était noble.

— Mais, demandai-je curieux et intrigué, de qui parlez-vous, M. Le lîohic?

— Je parle de Fieu r-des-Balai Iles. »

Ceci n’était point une réponse très catégorique. Je n’osai pas insister néanmoins. Il se fit un long silence, après lequel M. Le Bohic reprit :

« On se battait ferme; c’était le bon temps. Quand les soldats de la Convention arrivaient de Rennes ou de Lavai avec leurs culottes de coton blanc rayé de rouge, on les voyait de loin, et nos fusils portent comme il faut la balle... Ah! il en vint beaucoup; — mais combien d’entre eux retournèrent a Rennes ou a Laval?... Labas, sous l’herbe de celle prairie, nous avons creusé bien des fosses , et, dans chaque fosse , nous mettions plus d’un Bleu; c’était le bon temps : vive le roi !

Oui, vive le roi ! — Aussi bien on dit que les patriotes lui souhaitent du mal. La danse recommencera peutêtre. Tant pis. Les vieux sont morts, et les jeunes lisent de mauvais livres, — car ils savent lire aujourd’hui. Qui sait si les fils de chouans seront chouans! »

il poussa un profond soupir et but une rasade. Je flairais d’instinct une histoire , car M. Le Bohic n’était pas bavard, et ceci ne pouvait être qu’un préambule.

« Nous étions un demi-cent de bons garçons à Saint- Jean-sur-Vilaine, dit-il en lorgnant de nouveau ses deux fusils, et nous travaillions en conscience. Dans ce tempsla, je cassais plus de membres que je n’en reboutais... Dam! on nous rendait la pareille, et ma jambe est là pour le dire... Un jour, il va trente-cinq ans de cela, c’était en janvier 93, nous partîmes pour Chàteaubriant, où les Bleus faisaient le diable. Ou nous vendit ; le coup fut manqué. Nous laissâmes une douzaine des nôtres dans les fossés deChàleaubriant, et, comme les Bleus nous coupaient la retraite du côté de Vitré, nous prîmes, à travers champs, la direction opposée. C’était le bon temps, on ne peut pas nier cela, mais il n’y paraissait guère. Personne dans la campagne; tontes les portes fermées, tous les villages abandonnés. Parfois nous rencontrions sur notre route une quadruple rangée de tilleuls géants : c’était l'avenue d’un château. Nous prenions, joyeux, le pas de course, jouissant par avance de la noble hospitalité qui nous attendait. Au bout de l’avenue, il y avait une large place vide, au milieu de laquelle gisaient des décombres noircis par la fumée , et quelques ossements dont ne voulaient plus les corbeaux. Les Bleus avaient passé par là.

« Nous avancions toujours, poursuivis de près parles soldats de la Convention, et, plus nous avancions, plus notre péril augmentait, car la Loire allait bientôt nous barrer le passage. Nous l’aperçûmes enfin, et nous nous arrêtâmes pour mourir. C’était sur le sommet d’une haute colline, auprès des ruines d’un manoir récemment

dévasté. A l’aide des débris, nous élevâmes une sorte de redoute, et nous attendîmes.

« Le soleil se couchait derrière les clochers pointus d’Ancenis, lorsque les Bleus se montrèrent. C’étaient de braves soldats. Ils gravirent la montée au pas de charge, et attaquèrent nos retranchements. Nous nous étions mis à genoux comme d’habitude, et nous chantions un cantique à la bonne Vierge. Les Bleus se prirent à rire. Saint-Dieu! quand nous nous relevâmes, ils changèrent de mine. Nos tromblons, bourrés jusqu’à la bouche, firent rouler la moitié du détachement le long de la rampe; le reste continua de monter.

« 11 n’était pas temps de recharger les armes; quelques secondes après , nous combattions corps à corps. Cela dura jusqu’à minuit. — V minuit, il n’y avait plus de Bleus ; nous étions trois chouans encore, deux blessés et moi , que la Providence avait gardé sain et sauf. Nous dîmes : vive le roi! les deux blessés s’endormirent sur l’herbe. Je iis la garde.

« Il faut avoir passé la nuit, seul, au milieu des cadavres qui jonchent un champ de bataille, pour connaître les étranges pensées qui peuvent attrister le triomphe et glacer tout d’un coup les fiévreuses joies de la victoire. J’étais jeune, fort; on médisait brave; et pourtant mes jambes fléchissaient sous le poids de mon corps; mes yeux éblouis voyaient d’effrayantes apparitions; il nu* semblait que ces vivants delà veille, amis et adversaires, unissaient leurs voix dans une malédiction commune : j’avais peur. »

Le vieillard s’arrêta. Son visage, qui avait rayonné d’enthousiasme pendant le récit du combat . se couvrit d’une subite pâleur. Il prononça ce mot : J’avais peur, d’unevoix tremblante. La corde sensible du paysan de Bretagne vibrait violemment en lui : il songeait aux mystères d’outre-tombe. Au bout de quelques secondes, il se redressa vivement comme pour secouer une préoccupation importune, et continua :

— Je veillais et je priais, adossé contre un pan de murailles en ruines. La lune voguait au firmament parmi les nuages, comme une blanche nef entourée d’écume. Le champ de bataille était vivement éclairé; à l’entour, les arbres du parc projetaient de grandes ombres ; on apercevait, par quelques éclaircies, la plaine tout argentée de givre, et , dans le lointain , la ligne noire et tremblée que dessine le cours de la Loire. C’était un paysage magnifique, mais lugubre, dont la solitude et le mortel silence pesaient, accablants, sur le cœur. Je fermais les yeux pour rêver le jour, le bruit , la vie.

« Tout-à-coup, je crus entendre un murmure qui n’était point la plainte du vent dans les chênes dépouillés. C’était une voix humaine faible, harmonieuse, dont le chant arrivait, à peine saisissable, à mon oreille. Je remerciai Dieu de ce doux songe qu’il m’envoyait, et mon âme, franchissant l’espace, revintau pays oii étaient ma mère et ma fiancée. Mon cœur se réchauffa; j’oubliai le sang où se baignaient mes pieds. — La voix approchait; je distinguais les notes mélancoliques et voilées de son chant; bientôt, j’en pus saisir les paroles. J’ouvris les yeux. A cinquante pas de moi, une forme blanche

glissait lentement sur l’herbe de la clairière. Chaque fois qu’un cadavre se trouvait sur sa route , elle se penchait, mais elle chantait toujours.

« L’ombre du mur, contre lequel je m’appuyais, me cachait complètement. La forme blanche s’approcha si près de moi que j’aurais pu la toucher de la main. Elle ne me voyait pas. — La lune éclairait sa figure pâle et d’une angélique beauté. C’était une jeune fille. Ses yeux semblaient creusés par les larmes ; scs longs cheveux dénoués tombaient épars sur ses épaules. — Elle s'assit auprès du corps sans vie d’un de nos compagnons, et appuya sa tête sur sa main.

« .le retenais mon sou file , et je me demandais si ce n'était point la l’ange (pie Dieu envoie pour recueillir les âmes, dans les champs du carnage. — La jeune fille leva vers les ruines un regard affolé. Ce n’était point un ange du ciel, c’était une victime sur la terre.»

— Que j’aime le château de mon père! munnura-t-

Jc cherche la fleur Que sème la guerre .

La fleur qui prospère Au vent du malheur .

Ce n’est ni pervenche, iSi sureau qui penche Son aigrette blanche Au bord des taillis;

Ni rose coquette.

Fraîche pâquerette , Humble violette Ou superbe lis.

C'est une fleur sombre Dont la sève dort .

Ht (pii met dans l’ombre Des parfums de mort ; Lue fleur fatale Qui git , terne et pâle .

Aux rayons d’opale Du croissant des nuits l ne fleur proscrite

elle avec un vague sourire. — Qu’il est beau! qu’il est noble!... et que je suis heureuse!

« Une émotion poignante serra ma poitrine. Je devinai tout, car, en ce temps, on devinait aisément le malheur. La jeune femme perdit bientôt son sourire, et une larme vint à ses yeux.

— Mon frère, — mon père, — ma mère! dit-elle.

« Puis elle se reprit à chanter doucement.

« Ce que chantait la pauvre Fleur-des-Batailles, je ne lai point oublié; je ne l'oublierai jamais. Les paroles de cette plainte mystique sont la. — M. Le Bobic montrait son cœur, — mais , si je vous les disais , vous ne comprendriez pas. Fleur-des-Batailles était folle, sans asile, sans famille, et belle comme vous ne viles point de beauté. Son chant brisait le cœur ; ma voix de vieillard en ferait un grotesque refrain... »

M. Le Bohic s’ interrompit tout-à-coup et tendit l’oreill Une voix d’enfant montait des bords delà rivière jusqu nous. C était Fleurette ou Catherine qui revenait à maison. File s’arrêta au pied d’une croix située a mi-cô et s’agenouilla.

— Elle dit son aoe , murmura le vieiilard qui s’éta penche a la fenêtre. — Attendez , c’est elle qui voi chantera la chanson de Fleur-des-Batailles.

Fleurette se releva et gravit en courant la monté» M. Le Bohic la fit asseoir sur ses genoux et lissa un in tant ses beaux cheveux blonds en silence.

— Chante-nous la chanson, ma fille, dit-il ensuite Lue expression de tristesse assombrit aussitôt le m < ieu\ visage de Fleurette. La pauvre enfant savait Plus totre de sa famille. Elle leva sur moi son grand œil, pui

‘ Flp?lI.( U le CIe!‘~Chante’ ma ülle> répéta le vieillard ; eure te joignit ses petites mains, s’appuya contre 1

poitrine de M.Le Bohic et entonna d’une voix pXdé ment mélancolique le chant qu’on va lire :

C '*** at)rès Ia Heur des batailles Que je cours ;

Dans les prés mouillés, par les tailles (1),

Nuits et jours,

Je cherche la fleur des batailles.

Que chacun é\ ite .

I ne fleur maudite Qui n’a point de fruits.

Si \ous l’avez vue.

Laissez-la fleurir :

On dit qu’elle tue .

Je veux la cueillir.

Dieu m'a pris mon père ,

Je n’ai [dus de mère ;

On a mis mon frère Dans un cercueil noir.

Tous trois par la guerre Sont allés en terre ;

Et moi , sur leur bière Je chante le soir.

C’est après la fleur des batailles Que je cours ;

l'.ir les prés mouillés, par les tailles Nuits et jours

Je cherche la fleur des batailles

Comme presque tous les airs bretons, ce chant eom mençait sourd el voilé, s’élevait brusquement sur trois ou quatre notes éclatantes et retombait en une série de cadences tristes et lentement balancées. M. LeBohicsemblailen proie à une émotion extraordinaire. Lorsque Fieu 1 cite se tut, deux grosseslarmes suspendues aux paupic res blanchies du vieillard roulèrent le long de ses joncs — Merci ma fille, dit-il.

luis, saisissant ma main il m entraîna au dehors. Sa poiti ineavait besoin d’air ; son bras I remblai t sous le mien Nous commençâmes a descendre péniblement la montagne.

Elle chantait cela, murmura-t-il enfin, comme fleurette vient de le chanter ; elle chantait, la pauvre insensée, sur les ruines de sa fortune et de son bonheur. (<ii ce château anéanti, c’était celui de ses pères. Elle lestait seule au monde, et Dieu, dans sa miséricorde, lui avait oté la raison. — Tout était détruit, tout ! il im aviit personne pour dire le nom du manoir et de se< maîtres. La folle l’avait oublié. Alors, on mourait ainsi poui le roi, monsieur ; familles et demeures s’écroulaient ensemble : c’était le bon temps.

( > ) Expression locale : taillis de

coupe récente.

" Le lendemain, nous reprîmes la roule de Saint-Jean sur-\ daine. Fleur-des-Batailles, nous la nommâmes

ainsi, vint avec nous parce qu’elle avait faim. Elle chantait et demandait la fleur qui fait mourir, afin d’aller vers sa mère. Que sais-je? elle était si belle! J’oubliai ma fiancée ; je l’aimai pour n’aimer jamais qu’elle en ce monde. Je me fis son père et son époux. Quand elle mourut, et ce fut trop tôt ! mon coeur se ferma.

— Fleur-des-Batailles m’avait donné une fille: la mère de Fleurette.

— Celle-là fut heureuse au moins? demandai-je, voyant que M. Le Bohic s’arrêtait.

— Vous voyez bien cette croix, me dit-il, en désignant celle où Fleurette avait dit son we. C’est laque, vingt ans plus lard, en 181 4, nous combattîmes pendant douze heures les soldats de Napoléon. Comme ceux de la République, ils mouraient et ne fuyaient point. La croix a gardé le nom de Croix-des-Batailles. Découvrez-vous, car il y a des hommes vaillants qui dorment sous l’herbe, ;i nos pieds.

M. Le Bohic ôta son grand chapeau, et se signa. Je l’imitai.

— Ma fille était la haut, a la fenêtre de notre maison, reprit-il : je l’avais mariée depuis un an ; elle tenait dans ses bras Fleurette qui venait de naître. Elle vil le combat ; elle vit son mari tomber et ne point se relever. Quand je revins a la maison , elle souriait et chantait en berçant doucement Fleurette. Je reconnus ce sourire et ce chant : la fille avait le sort de sa mère. Depuis ce jour, elle erra dans les prairies, murmurant toujours cette chanson bizarre que vous avez entendue. Nos paysans s'accoutumèrent a la nommer Fleur-des-Batailles, et, lorsque Dieu l’appela vers lui , je nommai Catherine Fleurette en souvenir d’elle.

M. Le Bohic se tut. Nous remontâmes la colline en silence. Lorsque je pris congé de lui. il me serra la main ut essaya de sourire.

— C’est égal, dit-il, vive le roi ! c’était le bon temps, on ne peut pas dire le contraire.... D’ailleurs, ma Fleurette sera heureuse pour trois : Dieu lui doit cela.

— Ainsi soit-il ! m’écriai-je du fond du cœur.

Trois ans après , je revins a Saint-.lcan-sur-Vilaine avec un beau bouquet. C’était le jour de Sainte-Catherine, et je voulais fêter Fleurette qui s’était mariée dans I intervalle avec un jeune garçon du bourg. 11 y avait bien longtemps que je n’avais vu M. Le Bohic. J’étais curieux de connaître l’opinion du vieux chouan sur la révolution de juillet et ses suites. Nous étions en 1852.

Le bourg me parut tout, d’abord présenter un aspect inaccoutumé de silenèe et de solitude. Je n’y pris point garde ; j’arrivais de loin et ne savais rien des troubles qui avaient agité récemment ce malheureux pays. La maison de M. Le Bohic était fermée. J’en fis le tour et je grimpai sur l’appui de la fenêtre. 11 n’y avait à l’intérieur que le chien, le chat et le merle. Ce dernier, dont la cage ne contenait aucune nourriture, semblait exténué et se tenait a grande peine sur son perchoir. Le chien se mourait, apathique, dans un coin ; le chat, maigre et affamé, se tenait aux aguets sous la cage et attendait impatiemment la chute du pauvre merle, pour le saisir a travers les barreaux et rompre son jeûne.

— Que s’est-il donc passé ? me demandai-je.

La soirée s’avançait. La nuit couvrait déjà les prairies, tandis que les derniers rayons du crépuscule se jouaient encore au faîte des collines. Je pris, à tout hasard, le sentier qui descend a la Vilaine.

De loin, je crus apercevoir une masse blanche au pied de la Croix-des-Batailles. A mesure que j’avançais, cette masse prenait forme de femme ; en même temps, une voix connue envoyait jusqu’à moi des sons vagues et brisés par l’éloignement. J’avançai encore , et des larmes emplirent tout à coup mes yeux. C’était Fleurette qui chantait, comme autrefois sur les genoux de M. Le Bohic, la chanson de Fleur-des-Batailles.

— Salue bien , notre monsieur, dit auprès de moi un paysan qui passait.

— Où trouverai-je M. Le Bohic? demandai-je, pris par une inquiétude que je ne pouvais définir.

Le paysan se découvrit et fit un signe de croix.

— M. Le Bohic est mort, dit-il, son gendre aussi, et

bien d’autres avec eux... Ils ont voulu faire une chouannerie . Voilà.

— Et cette pauvre enfant ?...

— Fleurette? M. le recteur l’a recueillie et prend soin d’elle : Dieu le bénisse! mais elle ne pèsera pas longtemps à sa charge. Elle court les champs comme sa mère, comme son aïeule ; c’est la même folie; nous l’appelons déjà Fleur-des-Batailles.... Les deux autres n’ont pas mis longtemps à mourir ; celle-ci trouvera vite la fleur qu’elle cherche... Salue bien, notre monsieur.

Le paysan poursuivit sa route. Tandis que je m'éloignais, pensif, une bouffée de vent apporta jusqu’à moi ces paroles de la chanson :

Si vous l’avez vue ,

Laissez la fleurir :

On dit qu’elle tue,

Je veux la cueillir .

Paul Fkval.

Page 1