‹ Les Beaux-ArtsChapitre 47 sur 204 · VA»A · texte numérisé non relu

VA»A

LUCRÈCE, tragédie.

(1rc représentation.)

> dépit de tout ce <j u ou avait fait pour préparer le succès de cette trggéo die . elle a réussi , c'est tout dire : et le plus flaté leur hommage que le jeune poète a qui nous la devons ait encore reçu ne lui vient pas de ses amis , mais de ses envieux. Ils sont déjà nombreux. Dieu merci, et 1 amertume qu’on a voulu mêler au miel de certaines louanges contraintes, s’est mesurée sur l'enthousiasme sincère dont nous avons tous été saisis en face d’une œuvre qui rattache aux plus belles traditions du passé . 1 avenir compromis de la tragédie française.

Nous n'aurions point assisté à celle brillante soirée , partagé toutes les émotions dont elle fut remplie, palpité d’inquiétude avant chaque nouvelle scène, tressailli de joie quand , évitant l’écueil . reparaissait le beau navire un instant menacé; nous n’aurions point passé par toutes les alternatives de crainte et d’espoir, d’abattement et de confiance, que le sort de son premier drame imposait sans doute à l’auteur; nous ne nous serionspas enivré de sa victoire comme si elle eût été nôtre; en un mot , nous aurions seulement vu Lucrèce à travers la brume dont on essaie de l’entourer, et cherché ses beautés dans l'inventaire de ses défauts, que nous ne nous abuserions point sur la valeur de celle tentative éclatante. A voir les critiques obligés de subtiliser leur blâme , à l’incertitude de leurs attaques, à leur embarras quand ils veulent faire la part du sujet et celle de l’auteur; à leurs arguments tirés de la poétique du mélodrame, à leurs scrupules sur certains anachronismes de caractère, il est aisé de juger qu’ils se sentent en présence d’une de ces conceptions d’élite qui appellent, par leur supériorité même, les susceptibilités les plus excessives. Et de fait , comme l’auteur des Méditations l’avait annoncé tout d’abord, Lucrèce est plus qu’une tragédie, c’est un événement.

Faut-il croire cependant queM. Ronsard ait découvert, ainsi que le lui demande avec son imperturbable sangfroid plus d’un feuilletoniste ennemi , un nouveau procédé tragique : remué l’art de fond en comble, et mis le pied sur un monde nouveau , sorti tout exprès des Océans? \ entablement , il semble même n’y avoir pas songé, son esprit a trop de justesse , — nous en sommes garant sans le connaître , — son intelligence est trop fortement trempée, trop saine et trop enchaînée au vrai poui qu il se soit jamais repu de ces chimériques espérances. Elles sont bonnes pour des imaginations malades,

des vanités en délire, et. — montagnes en travail.

elles accouchent de ce que vous savez.

L’auteur de Lucrèce , au lieu de tourner ses regards vers un avenir douteux . les a reportés vers un passé dont l’étude sera toujours, en dépit de tout , la meilleure et la plus certaine garantie de succès. Il s’est dit qu'il \ avait encore quelque gloire à glaner sur les traces géantes du vieux Corneille, et que l’art dramatique proprement dit, avec sa sobriété d'inventions . son riche travail <Ustyle, ses ressources savamment ménagées, n'était pas aussi décrédité, aussi impossible qu'on a bien voulu le soutenir. En ceci , comme dans son œuvre même . donnant la preuve d’une rare élévation de pensée, d’une maturité précoce et d'une inébranlable sincérité de convictions.

Cette idée en tête, il n’a pas cherché son sujet à des sources inconnues. La nouveauté du drame lui importait peu. Il n'avait rien h demander aux surprises de l’action, aux incertitudes prolongées des OKdipe du parterre. Point d'énigmes a proposer, point d 'imbroglios à nouer et dénouer d’une main adroite. Los maîtres n'ont jamais procédé de la sorte. Leur génie se prend a do* difficultés plus ardues, et laisse à l'homme d’esprit, au prosaïque arrangeur, les combinaisons puériles du roman scénique. Ce qu’il leur faut c’est une de ces histoires universellement connues, dont chaque speetateui sait d'avance et le début, et les incidents , et le terme fatal. Ils triomphent alors doublement , et parce qu’ils se sont créé des difficultés immenses, et parce que l’intérêt qu' ils parviennent a inspirer, indépendant de toute curiosité, appartient tout entier h leur création même. Le souvenir qu’ils évoquent est contre eux ; l’histoire qui les étaie les écrase en même temps de sa majesté monumentale. L'invention qu’ils sont nécessairement forcés d’y mêler est subordonnée aux exigences de la plus rigoureuse logique. Ils combattent, en un mot, à la façon du soldat romain , sous le poids du casque impénétrable, dans les entraves de la cuirasse et des brodequins ferrés, protégés, il est vrai , mais gênés aussi par celte armure lourde qu’un barbare ne saurait porter.

Ainsi a fait M. Ronsard, avec un désavantage de plus puisqu’il abordait un travail tellement semé d'écueils et tellement périlleux (pie les maîtres eux-mêmes, après l’avoir sans aucun doute essayé , l’avaient ^laissé là , désespérant de faire accepter une héroïne sans amour, victime d’un attentat brutal, et vengeant sur elle-même non pas un crime dont elle est complice, non pas un déshonneur moral , mais une souillure purement physique. Soyez-en certains, Corneille a dû longtemps couver dans i sa pensée le rôle sublime de cet idiot volontaire qui conspire seul à l’ombre de sa feinte folie; soyez-en cor-

tains, Racine a du songer souvent, sous les chastes ombrages de Fort-Royal , a cette blanche figure de la matrone romaine, assise près du foyer, entourée d’un chœur de jeunes suivantes, et rêvant le retour de son époux. Et non-seulement Racine ou Corneille, mais tous ceux qui ont composé des Virginie, des Jules César, des Coriulan, des Gracques , des Manlius , — comptczles, s’il vous plaît, — ont dû s’arrêter devant Lucrèce et ne passer outre qu’après un vain essai de leurs forces. Nous ne parlons pas, notez-le bien, de ceux qui ont tenté l’aventure et dont on a dressé la liste, si glorieuse pour M. Ponsard ; Hardy, Filheau, Chevretil, etc., etc., y compris Fauteur de Marins à Miniurnes , Antoine Arnault, dans toute la ferveur de sa jeunesse (1792). Peut-être en songeant que les premiers ont reculé, que les autres ont essayé vainement, commence-t-on a comprendre combien il y a de valeur a risquer la même chance que ceux-ci , et de façon à rappeler ceux-là.

Relisez ensuite Tile-Live et rendez-vous compte de ce que le poète y rencontre : toute une anecdote, avec ses détails les plusminutieux, etqui remplit trois pages. A vrai dire, il y a là trois scènes. I>a première est la gageure imprudente de Collatin , et Lucrèce surprise au sein du travail domestique. La seconde est cette visite de Sextus , où , l’épée à la main . la honte sur les lèvres, il triomphe d’une vertu effrayée. La troisième est le sacrifice dont Lucrèce devient la prêtresse et l’hostie : magnifique suicide qui est pour la pudeur de la femme ce que la mort de Caton fut plus tard pour la liberté de l'homme. Le premier de ces tableaux, d’un intérêt nul. existe à peine pour la scène. Le second reste nécessairement couvert d’un voile que rien n'autorise h soulever. Le troisième seul est complet, mais aussi complet dans l'histoire qu’il peut l’être dans le drame, et ne laisse aucun droit à l’invention. Gestes, paroles, costumes, tout est consacré ; tout est de tradition. Il faut transcrire, il faut copier, et la moindre addition effarouche la mémoire de ceux qui écoutent. Allez maintenant , et brodez vos cinq actes.

En ce monde il ne manque pas de bonnes gens qui sourient à de pareilles remarques et y répondent par cette objection naïve : si le sujet est difficile, pourquoi le traiter? La peine que se donne le poète n’est rien pour nous, mais seulement le plaisir qu’il nous procure. — La moitié de ce raisonnement est juste, el jamais le tour de force pur et simple, ne nous aura pour avocat. Mais, en revanche, quand le résultat, — seul souci du vulgaire, — quand ce résultat est obtenu , quand le but est atteint, lorsque nous avons frémi et pleuré , peut-être est-il permis de se demandcrVil n’est pas plus méritoire à l’écrivain de nous avoir émus avec un vieux et simple conte de nourrice répété cent fois, avec des sentiments dont aucun ne nous était absolument nouveau, des maximes que l’énergie seule du style el la beauté de l’expression relève de leur inévitable vulgarité, que par les entassements d’horreurs , les énormités d’invraisemblance, les puériles ressources du décorateur, les fantasmagories, les tours de passe-passe, les ventriloquies, les effets de torches, de cagoules, de caveaux perdus, de

portes secrètes, de manteaux noirs qui nous ont si vite et si complètement blasés.

Ceci est une simple question où Faîne et le corps sont pour ainsi dire en jeu. Est-ce aux yeux , est-ce au cœur et à la raison que le drame doit parler. Ou bien encore est-ceà l’imagination seule, est-ce à l’intelligence tout entière qu’il s’adresse? Le poète est-il un artiste ou n’est- i I qu’un escamoteur? Sommes-nous des enfants ou sommesnous des hommes?

Depuis tantôt quinze ans qu’on nous traite en véritables bambins, les théories menteuses et changeantes nous berçaient insolemment. Les images nous étaient données pour des tableaux, les promesses pour des réalités; notre faim était trompée tant bien que mal, nos cris appaisées comme on pouvait, àl’aide de vains prestiges, de caresses honteuses, de malsaines chatteries. Aussi quelle joie l’autre soir quand nous avons pu espérer (pie l’heure «lu sevrage avait sonné , et quel bonheur c’était pour nous de voir un public intelligent et lettré, battant des mains pendant quatre heures à la noble ot simple création de ce jeune homme sérieux cl convaincu, dont les aspirations vers le beau langage chaste de l’ancienne muse, ont été si bien comprises el si généreusement récompensées. Pour comprendre ce mouvement passionne de la foule, il ne faut pas seulement lire l’œuvre nouvelle, ou vous ne trouverez après tout que des qualités admises ailleurs: rien d’éblouissant, rien d’élourdissanl. comme on dit, nul faste de mots, nul bruit de clairons, nulle affectation bizarre, non pas même celle de la simplicité; mais la simplicité elle-même, la force qui se contient et se laisse deviner, la retenue dont l’effet est si puissant el qui se montre si peu : — il faut comme nous avoir amèrement regretté l'héritage de nos pères que nous jugions à jamais perdu ; il faut avoir désespéré de co publie énervé par des littérateurs énervés: il faut avoir subi en frémissant leurs fraudes heureuses el assisté à leurs triomphes volés: — puis, tout ii coup, sans croire possible une réaction si prompte , un beau soir , s’être senti transporté loin d’un air vicié, attiédi par des moyens factices, corrompu par des parfums vénéneux, sur une haute cime oii courait pure et fraîche, la bonne brise des montagnes. Ce n’est que la brise, après tout, mais avec quelles délices ne la humez-vous point alors ! Ce n’est que la vérité, mais après tant de mensonges (picl éclat elle jette !

Car il faut bien vous le dire, cette tragédie qui est un événement n’est pourtant qu’une tragédie. Elle ad incontestables défauts. Si nous pouvions vous dire ses deux cents plus beaux vers (à Dieu ne plaise que nous vous ôtions le plaisir de les entendre!), nous vous citerions aussi, et très aisément, deux cents vers incorrects, deux cents latinismes fâcheux , deux cents hémistiches que la critique grammaticale marquerait d’un trait noir, — nigro notanda la/dl/o. Peut-être même trouverionsnous encore, en cherchant bien, non pas deux cents , mais cinquante à soixante fautes de goût, métaphores grossières, inversions superflues , redondances malheureuses. Nous avons aperçu tout cela sans peine, au courant de notre joie et de notre admiration . et rassurés

parla môme sur la vérité de notre admiration et de notre joie : certains de n’être pas les jouets d’une illusion . puisque nous discernions encore les dissonnances de l’harmonie qui nous semblait si belle, les taches de l’astre que nous trouvions si radieux. De même nous avons vu faiblir, au quatrième acte, la conception jusqu es-lh franche et droite: nous avons fort bien apprécié les défauts de la scène où Sextus explique a Lucrèce les sentiments coupables dont il est animé : nous aurions arrêté la tragédie bien avant qu elle ne se soit arrêtée elle-même ; mais, a côté de ces imperfections et de quelques autres encore, expliquées par la jeunesse de l’auteur et son inexpérience scénique, que de beautés, quelles nobles et heureuses inventions, quel langage élevé, quel faire magistral, que d’études et de conscience, que d’âme surtout et de véritable élan !

Il est peut-être grand temps d’entrer dans quelques détails nécessaires pour l’intelligence de ces impressions que nous nous sommes pressés de traduire sans en rendre un compte raisonné. Nous le ferons en racontant brièvement et dans leur ordre épisodique les incidents île la nouvelle tragédie qui appartiennent plus particulièrement au jeune auteur.

Disons d’abord qu’il a suivi l’histoire de point en point sauf eu deux circonstances essentielles. La première, est qu’il adonné pour femme à Junius lirutus une Tullic. Or. on sait l’histoire des deux Tullie . lilles du roi Servies. L’une, l’ainée, fut celte ambitieuse, d’abord mariée au paisible Anus Tarquin; l’autre, la cadette, épouse en premières noces deTarquin le Superbe. Celui-ci et sa belle-sœur étaient faits Lun pour l’autre. \rvus mourut bientôt et aussi la jeune Tullic , et leur mort fut suivie de cet hymen presque scandaleux qui prépara l’assassinat de Servius et le forfait de la Hue Détestable. — La seconde donnée purement imaginaire, découle de celle-ci. Tullie, femme de Junius Bru tus , a éUiséduilc par Sextus Tarquin , qui , déjà lassé d’elle , est prêt à de nouvelles amours quand le drame s’ouvre.

Nous sommes dans la maison de Lucrèce , sous ce mil qu habitent le travail et la pudeur. La nourrice indulgente y admettrait volontiers quelques plaisirs: mais ce n’est point la qu’on entendra jamais le son de la flûte ou lesgrelotsdii danseur bouffon. Et bien en prend â Lucrèce de ne pas céder aux insinuations de sa vieille conseillère, caria portes ouvre inopinément. Collatin paraît, amenant Sextus et ses amis. Vous savez quelle gageure les amenait. Lucrèce justilie l’aveugle confiance de son époux : mais Junius trouve Collatin bieu fou d’exposer un tel trésor aux regards du prince. Celui-ci cependant accable de ses insultantes railleries le mari qu’il a déshonoré, I homme qu’il croit privé de raison. C’en est assez pour que Lucrèce, jusque la silencieuse, veuille verser quelques consolations dans un noble cœur qu’elle a deviné. L'uan.l lirutus veut suivre ses amis dans la salle du festin, la jeune femme le retient près d’elle. N’est-ce pas •me belle pensée que celle sympathie de deux grandes mnes I une pour l’autre? N’est-ce pas un beau mouvement que celui de Lucrèce appelant Brutus a elle et « eue confiance de Brutus , heureux de trouver enfin une

fraternelle affection dans le désert qu il s’est fait? Ne lui dit-elle pas bien qu’il est compris? Ne lui exprime-t-il pas formellement a quel point la trahison de Tullie a pesé sur sa destinée? Et pouvait-ou , mieux que par un contraste pareil, une expansion si sainte et si légitime, sauver la glaciale froideur de ce marbre vivant, idéal de la matrone romaine. Cette scène est tout le premier acte, et l’histoire ne l’a pas fournie.

Au second, Lucrèce a disparu, et nous ne la retrouverons qu’au quatrième. Cette longue absence a été l’objet des plus graves reproches. Or , nous le demandons en toute bonne foi, par quel artifice . sans déranger le calme et la sérénité silencieuse, sans mentir à la vie retirée de celte ménagère sublime , par quel artifice l'anruil-on pu montrer durant deux actes mêlée il une action quelconque, parlant et se démenant, jetée en dehors de IV// rium.' \ussi sommes-nous transportés chez Junius Brutus . et là, dans un monologue suivi d’une conversation avec le seul complice qu’il se soit donné, le prétendu fou déroule devant nous les angoisses de son cœur, les secrètes méditations de sa pensée. Les outrages qu’il subit . le mépris auquel il est en butte, l’adultère effronté qui s’étale complaisamment sous ses yeux sans cesse fermés . il fait de tout cela une libation sur les autels de Borne . heureux s’il voit s’accomplir les destins qu'il rêve pour elle. Peut' être était-ce l’occasion de développer plus nettement que AI. Ponsard ne l'a fait . le caractère purement aristocratique <le la révolution tentée contre les Tarquins. Leni politique était à peu près celle de Louis \1. favorable aux petits dontcllc se servait contre les grands. Brutus au contraire songeait uniquement aux patriciens qui. jusqu’au règne de Servius Tullius, avaient seuls le nom de peuple. Nous ne pouvons en douter, lorsque nous voyons bien plus tard | i’i 1 1, et seulement alors, s’effacer par les soins de Tcrenlillus Arsa les différences essentielles qui séparaient la cité patricienne de la commune plébéienne. Mais, à part cette négligence historique , l'entretien de Brute et de Valère n’a rien qui ne soit et très bien conçu et très fermement exprimé. Puis un épisode lui succède qui seul nous eût fait saluer un poète de plus dans la rare cohorte de ceuxaqui ce beau nom est loyalement dû.

Sous les yeux de Brutus assis et muet , Sextus et Tullie viennent débattre leurs griefs réciproques, et briser avec insultes leurs criminels liens. Le jeune prince dit tout haut ses dégoûts, lafemmeabandonnée éclate en jalouses récriminations. Le Fou est là ; Brute écoute: mais que leur importe? Ce qu’il dit alors froidement, sans colère: du haut de son insouciance dédaigneuse . à Tullie (•tonnée, — et certes nous partageons la surprise de Tullie .

— est tout simplement une des plus admirables apostrophes que le théâtre classique puisse revendiquer. Prenez au hasard les morceaux que l’analogie des situations, le rapport dos caractères, la pureté des sentiments à exprimer vous désignera comme devant servir a une comparaison , et si celle comparaison tourne au détriment de l’œuvre nouvelle, nous aurons vainementengngé notre responsabilité de critique, moins importante, il est vrai , mais aussimoins illusoire que la responsabilité d’un ministre.

LKS BEAUX- A RTS.

Sans renfermer des beau lés d'un ordre pareil, le troisième acte se soutient encore a la hauteur de scs aînés. I ne seconde scène entre Tullie et Sextus , dans le palais de ce dernier . est pleine d’élégance et de passion. Toutefois Sextus donne dès lors un démenti a son époque, et meme a son crime. Il est trop raffiné dans son épicuréisme, il a trop les allures, non pas de Don Juan, comme on l’a dit . mais de Jules César , de Clodius , et même d’Ovide. Ce n'est plus le Sextus de Tile-Live , muet et soudain dansson désir, catégorique et prime-sautier dans sa menace ; ce brutal capitaine , ce soudard violent qui de Lucrèce cliaslese contente d’étouffer les cris et de paralyser les bras. Celui-ci est séduit par la beauté morale de Lucrèce au moins autant que par ses autres attraits ; il analyse le charme de la pudeur domptée; il raisonne le contraste qui l’attire; c’est la un voluptueux spirituel, un homme qui calcule ses vices. Dès lors un crime qui est la ressource des niais; — un crime qui coûte cher et rapporte peu, le viol, en un mot, n’est point le fait d’un Sextus pareil. Tout ceci , remarquez-lc bien , sont les criliquesdcla réflexion. Au premier abord , comme la scène est belle, comme Sextus se déclare infidèle de parti pris en vers qu’ André Chénier eût signés, comme les imprécations de l’amante trahie sont énergiques et fi ères, — per sonne n’y trouve a dire. La Svbille de Cumes , qui survient alors, soulève immédiatement de bien autres objections. Celles-ci. nous ne les admettons qu’avec réserve. Il } a dans le marché des livres sybillins étourdiment refusé par Sextus, et dans la prédiction qui annonce a Junius lîrulus sa grandeur future, un complément du caractère attribué au premier; une véritable importance ajoutée au rôle du second Et si vous voulez bien vous assurer que la construction de la pièce nécessitait a cette place un hors-d’œuvre quelconque, peut-être jugerez-vous (pie celui-là était le plus ingénieux et le plus logique de tous ceux qu’on pouvait imaginer.

Nous avons déjà fait pressentir que le quatrième acte nous pavait, manqué. Voici pourquoi : l’idée de préparer l’arrivée de Sextus chez Collalin par les pressentiments funestes auxquels Lucrèce s’abandonne, celle idée n’a rien d’original , tant s’en faut. Le songe qu’elle raconte a sa nourrice est un récit dépourvu d’invention, et dont la forme prophétique rappelle a l’esprit trop d’amplifications analogues. L’image même du serpent, donné comme emblème à l’impudique Sextus . offrait des dangers de plus d'un genre. Enfin, lorsque Sextus paraît, celte scène capitale qui renferme le drame tout entier. — celle scène attendue avec une impatience bien flatteuse pour notre jeune poète, parvenu a nous persuader que peutêtre on avait résolu le désespérant problème, — cette scène, toute en lieux communs, avorte aussi complètement que possible. Seulement vous admirerez encore, a défaut de qualités plus hautes, la sagacité de l’auteur. Le que dit Sextus est en rapport parfait avec le caractère qu’il doit supposer a Lucrèce. La chasteté n’est souvent qu’une forme de l’orgueil. C’est donc par la vanité, par l’ambition surtout qu’il l’attaque. Il la séparera légitimement de Collalin; il répudiera sa femme ; il fera de Lucrèce une reine : nul doute que ce ne soit la ce qu’il

avait ii dire. Le malheur est que la séduction sous cette forme est la plus vulgaire de toutes; le malheur est encore que Sextus . découragé par les premiers refus de Lucrèce, bat honteusement en retraite et balbutie quelques mots d’une épreuve qu’il a voulu tenter : autre banalité s’il en fut. Le malheur est enfin que la discussion n’arrive pas a sa véritable limite : que Lucrèce n’est pas menacée du déshonneur, ne se débat point sous cette menace, et, de manière ou d’autre, ne nous dit point comment l’héroïne de demain, celle nuit peut-être cédera, victime et non vaincue. Si des mots existent pour expliquer tout ceci , a coup sûr nous n’en savons rien : mais il fallait ne passe poser la difficulté, nubien il fallait la résoudre.

Le cinquième acte est beau; mais il appartient, pour le fond, a l’auteur des Décades. L’assemblée de famille, le récit de Lucrèce, le triple serment prononcé sur le poignard que Brutus a retiré sanglant de ce chaste cœur, bref, tous les saisissants détails de celteadmirablc chronique ne doivent a M. Ponsard (pie le relief d’une poésie simple, expressive, et forte. Il y ajoute le discoursde Brunis au peuple qu’il veut ameuter contre les Ta équin s ; ce discours, trop long et mal déclamé, a failli compromettre, sinon la pièce, au moins le dénouement et l'issue de cette fête vraiment littéraire.

On peut s’assurer maintenant que nous l’avons vue sans trop de prestiges. On peut s’assurer aussi que nous croyons sincèrement à la solide contexture, à la réelle beauté d’un drame auquel nous eussions épargné une censure aussi sévère, si nous ne l’avions classé d’avance parmi ceux qui se passent de tous ménagements, et se discutent en pleine lumière, sans péril pour eux. Maintenant que nous avons énuméré les difficultés que M. Ponsard a vaincues, celles qu’il a évitées, ou devant lesquelles sa main a faibli; mainlcnanlque nous avons précisé, autant qu’il a été en nous, le mérite de sa tragédie considérée isolément, il faut bien lui assigner le rôle qu’elle doit, selon nous, avoir dans la série des œuvres contemporaines et l'influence qu’elle ne saurait manquer d'exercer. Ce rôle est. analogue à celui que ses brillants débuts donnèrent naguère a mademoiselle Rachcl. De même que la jeune tragédienne, la tragédie nouvelle brise ouvcrlemen Lavée l’esthétique boursoufflée des modernes faiseurs. Elle explique clairement, parson succès, l’inutilité de ces convulsives démonstrations auxquelles on avait condamné la poésie, l'inutilité du costume bizarre et chamarré qu’on lui lésait porter. Elle prouve enfin que le public, lassé, découragé par les belles conceptions qu’on essayait de lui imposera grand renfort de claqueurs et de préfaces, revient tout naturellement au sentiment des nobles pensées, des beaux vers, de la limpide et calme diction.

C’est ainsi que se justifie le mot que nous avons répété plus haut. C’est ainsi — et non pas d’une autre façon — que le début dramatique de M. Ponsard a toute la portée d’un véritable événement.

LES B K AUX -A RTS.

La sur télé de musique vocale classique et religieuse , formée sous la direction du prince de la Moskowa , a donné jeudi dernier son premier concert. Duchesses, princesses, marquises , ambassadeurs, comtesses, tout ce qu’il y a a l’aris de distingué ou d’élégant se trouvait réuni ce jourla dans les salons de Herz, à titre de spectateur ou d’exécutant. Avant de parler de la musique, parlons du coup d œil. On ne saurait rien imaginer de plus ravissant que ce troupeau de femmes toutes blanches , toutes parées , toutes couvertes de dentelles, tout émaillées de fleurs , qui , bien qu’elles ne chantassent que devant leur société intime, devant un public de famille pour ainsi dire, baissaient les yeux et rougissaient a cet avant-goût de la publicité. Nous avons surtout remarqué madame la prin¬

cesse Charles de B . . dont la délicieuse ligure de

madone s’accordait a merveille avec les hosanna et les alléluia de la messe. Il y a eu un moment dans le Hegma cœli où nous avons surpris ces beaux yeux bleus lèves vers leciel , et où cette blonde tête, si admirable de pureté, nous a semblé prendre uneexpression vraiment céleste. <>n admirait aussi beaucoup la jeune madame o’Amvtv qui . enveloppée, entourée, encadrée dans des flots deMalines et d’Angleterre, faisait l’effet d’une vignette dekeepsake anglais ou d’un de ces vaporeux et coquets tableaux, tels que Lawrence en a peints dans ses beaux jours. S’il fallait s’arrêter à chacun de ces charmants visages qui se montraient a demi et a demi se cachaient derrière leur parti** de soprano ou de contralto ( mezza agres/a ancora et

mezza ascosa , un peu comme la rose dont parle le Tasse), .le n’en finirais pas ; il faudrait vous parler de madame la marquise pe Lagrange, de madame la comtesse de Murat,

de madame de Bordesoulle, de mesdemoiselles de M . .

de mademoiselle Thorn, et sur chacune d’elles il y aurait tant de choses aimables a dire, qu’il vaut beaucoup mieux y renoncer pour l’heure, et obtenir pour le prochain concert un billet de patronesse.

Quant à l’exécution des morceaux d’ensemble, nous en félicitons très sincèrement M. de la Moskowa. 11 est impossible de mieux comprendre et de rendre avec plus de précision , de justesse et d’expression ces chants si beaux de l’église romaine. Le Credo et le Sanctus de la messe du pape Marcel n’ont rien laissé à désirer a ceux même qui les avaient pu entendre dans les temples de la

ville sainte. 11 est a regretter que le prince de B . ait

cru devoir faire manquer le Benediclus de Palestrina sans prévenir d’avance le directeur, afin que l’on eût au moins le temps de suppléer a son absence. Du reste , ça été la la seule et unique défection , et tout le monde s’est trouvé a son poste avec une exactitude scrupuleuse. Le programme contient trop de morceaux pour que nous puissions nous laisser aller a une analyse détaillée de chacun. Nous nous contenterons donc de signaler comme ayant été chantés dans la perfection , le fameux psaume de Marcello, « I cieli immensi narrano, » le Jesu I)ul ci de Vittoria, le grand chœur de la Création , et l’hymne Alla Triait à , délicieuse mélodie qui . durant le cours des répétitions . a gagné de

la célébrité, et que l’auditoire ravi a redemandé unanimement. N’oublions pas de faire nos compliments a madame la comtesse de Murat, et a mademoiselle Thorn, sur leur remarquable justesse d’intonation, et sur la manière pure et correcte dont elles ont dit les soli du Crucifixus et du Saloe Regina ; puis passons aux vraies héroïnes de cette fêle musicale, à madame la comtesse Merlin, a madame la comtesse de Sparre, et a mademoiselle de Chancourtois. Madame Merlin, dans l’air si difficile et si fatigant (Y Ezio, a déployé tout ce que possède sa voix d’étendue et d’éclat , tout ce que renferme son style de large et de passionné. Au commencement du morceau de Stradella , mademoiselle de Chancour- TOisa visiblement souffert d’une émotion extrême, mais ce n’a point été de longue durée. Après les premières mesures, elle a vaincu la peur, qui ne lui prêtait, au dire de quelques-uns, qu’un attrait de plus, et il est impossible de mieux mériter qu’elle ne l’a fait les applaudissements chaleureux et sincères qu’elle a reçus. Mais, au milieu de tant de bijoux, il en est un, le plus éclatant de tous, une vraie perle d’harmonie, un diamant de l’eau la plus pure , je veux parler du duo entre madame de Sparre et mademoiselle de Chancourtois :

« Cantando un di. »

En somme, nous ne pouvons qu’applaudir unanimement aux efforts consciencieux de M. de la Moskowa et des Dames patronesses de la société, et leur offrir de grand cœur toute notre approbation pour le passé, toutes nos espérances pour l’avenir.

la zmim ©Kinvura ¥[1»

Ce matin sur un vase antique,

O ma belle, j’ai lu des vers :

La chanson fraîche et poétique De la sirène aux cheveux verts.

« Dégoûté de la poésie Et de son lait toujours amer,

Moschus demandait l’ambroisie Aux rochers que baigne la mer.

« Il descend bientôt sur la rive Pour ouïr le vent et les eaux Une pâle sirène arrive Et chante au milieu des roseaux :

<• Chaste amour de la poésie,

Ne va pas au sacré vallon ;

« Amour, verse plus d’ambroisie « Que toutes les sœurs d’Apollon.

« A la science avide et pâle » Ne tient pas ton cœur enchaîné :

« Erato ne vaut pas Omphale.

« Apollon n’aime que Daphné.

« O mortel, s’il te faut des chaînes « Où doivent s’enlacer tes vœux,

« Là bas, aux cabanes prochaines,

« Les nymphes tressent leurs cheveux.

« Après ce chant doux et sauvage,

La sirène aux longs cheveux verts Quitta les roseaux du rivage Pour ses palais de Ilots couverts .

« Moschus écrivit sur le sable,

Avec la chanson que voilà,

Cette sentence ineffaçable :

— Amour ! amour ! la vie est là. — »

J’ai déposé sur ma fenêtre Le vase antique où j’ai semé Des primevères qui vont naître Aux rayons du soleil de mai.

arsène HOUSSAYE.

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