I. Apollon pythion et le Gladiateur
Sont l'œuvre tons les deux (l’Agasias d’Kphèse ;
I I , de ce douille poids quand sa mémoire pèse ,
On ne sait rien de plus de ce grand créateur.
Kncor qui sait cela ? quelque obscur amateur : l a gloire en tous les temps ne fait rien qu’à son aise;
P.t plus tard il suffit que l'histoire s'en taise Pour que de son ouvrage on sépare l'auteur.
Que de frères peut-être eut cet archer sublime.
Kt de compagnons ce vainqueur inconnu nont la forme pourtant jusqu’à nos yeux s’anime!
O un autre le nom seul nous sera parvenu ;
Au plus fameux héros comme au plus grand poète , L'immortelle couronne est rarement complète.
Le comte Ferdinand de Gr \mo\ r.
Physionomie parisienne.
— M. le Ministre tle l' Intérieur se propose de dcniiin der aux cl»;unl>res pendant celle session une somme de quatre millions pour l'achèvement de l'Eglise Abbatiale de Saint-Oucn a Rouen. Il est probable qu'il faudra huit millions pour donner a Sainl-Ouen un porlail oecidcn- I lal digne du reste de I église. On désigne M. Grégoire, architecte du Palais-de-.luslice de Rouen, comme devant être chargé de ce grand et difficile Iravail.
— M. Alexis Roger, pensionnaire de l’Académie française, a Moine, vient de composer une messe qui a dû être cxéculée le I mai 'a l'église Saint-Louis des Elançais , il Moine.
— M. le due de Monlpensioi vit ni d acquéri i le tableau do M. Rodolphe l.ebmann (Gra/ia, vendangeuse de Capri). Nous donnerons ineessaiiuneiil une reproduction de celle œuvre remarquable.
Ifiarchands retirée
LES BEAUX- A RTS.
on si eu ri le comte de Nieuwerkerke est un des plus populaires Cellini du passage des Panoramas et de la place de la Bourse. Voici tantôt deux ans que le lion peuple de Paris prend de l’eau bénite dans le bénitier de M. Nieuwerkerke et s’en va admirant ses chevaliers en - champ clos. Cette année M. de Nieuwerkerke a modelé avec un soin scrupuleux une jolie petite statue du prince d’Orange. Bien ne manque à cette statue équestre qu’un peu de vie ; pas un clou n’est oublié à l’armure du guerrier, pas un crin à la queue du cheval; c’est du petit, c’est du bien petit art; mais cela plaît et amuse. Reste à savoir maintenant à quel point la sculpture est et peut être un art amusant.
Avant que d’entreprendre son groupe de la Charité, cet enfant affamé à qui sa gardienne ne pense pas à tendre sa mamelle vide, et cet autre enfant qui épèle dans un livre, pourquoi donc M. Oudiné ne sÿst-il pas souvenu de l’admirable Charité d’un célèbre statuaire italien nommé Bartolini? La Charité de Bartolini est grande, belle, inspirée; elle a plus de vocation que de dévouement; les enfants qu’elle protège sont noblement et chaleureusement protégés; M. Oudiné ne sait pas encore toute l’éloquence que peut avoir un marbre muet quand on sait le faire parler. — Je préfère, et de beaucoup , ses médaillons à sa statue : ce sont autant de portraits bien dessinés et très-ressemblants, parmi lesquels on distingue ceux de M. Galle et de M. Horace Vernet.
Ceci vous représente Sara la baigneuse sur son escarpolette :
Sara belle d’indolence Se balance , etc.
Belle d'indolence , à la bonne heure ; mais l’onde humide qui ride le clair tableau, et la fraîcheur de l’eau, ce sont là de grosses difficultés. Le pied d' albâtre, je le veux bien, ce pied est en plâtre r. I. 20
en attendant l’albâtre qui viendra plus tard. Les deux portraits de Mncs Louise et Thérèse Ferdinand Barrot sont très-jolis. Mais pour de si doux visages, le bronze, l’affreux bronze, est Lien sérieux.
M. Simart, qui obtiendra quelque jour un rang parmi les maîtres , l’auteur de ce bel O reste, un des ornements du musée de la chambre des pairs, a exposé une statue de la Philosophie ; une grande personne, élégante, sérieuse , mais assez mal enveloppée dans son silence et dans son manteau ; sa tète est trop petite et tout en cherchant à lui donner de la gravité, Parliste a rencontré l’expression «lu mécontentement et de la mauvaise humeur. Ce n’est pas la la mère de toute philosophie, de toute science. Cependant cette figure ne manque pas «l’une certaine élude; les bras sont noblement posés, les mains nettement attachées. M. Simart n’est pas homme à oublier si vite les modèles des grands maîtres. 11 les aime, il s’y attache, il obéit à leur inspiration toute-puissante, et il a grandement raison : là, en effet, est le succès.
La Jeune fille de M. Wichmann est grande, svelte, belle et bien posée; on n’est pas plus gracieuse, plus jeune, mieux faite et d’une nudité plus chaste. Cette belle fille s’avance d'un pas timide ; avant de traverser l’eau, elle veut savoir si l’eau est. tiède, si elle n’est pas trop profonde, si on la peut passer sans danger. Peut-être la tète de cette belle personne n’at-elle pas tout à fait l’expression de son âge, mais dans son ensemble cette figure est pleine «le suavité; le simple vêtement qui la protège est «l une délicatesse et d’une légèreté merveilleuses. Il y a aussi un saint Caprais qui avait un grand besoin d’être rappelé aux fidèles, une Vierge de M. Molehnehl, un buste de M. Azaïs par M. Meusnier, un grand médaillon égyptien «le ce pauvre Adolphe Nourrit , une meute entière de M. Mène, des Oiseaux de M. Mallet, une belle Cornaline rouge gravée par M. 11e-
witt , et la sainte Cécile de M. Fovatier. O
Raphaël! comment donc M. Foyaticr a-t-il pu comprendre une sainte Cécile sans inspiration , sans croyance, une sainte Cécile endormie ! — l >n petit Duquesne très-bien indiqué de M. Dantan ainé , et d assez tristes bustes de son frère , qui n’est pas sérieux quand il veut l’être : une Sainte hamille de M. Calmels , et le portrait «le cette
belle <‘l malheureuse Coruélie Falcon , celle belle voix si tristement per«lue; un Imsle Irèsressemblant de M. Pidletan, l«‘ spirituel et ingénieux critique, par M. Brian, plus une terrible Madeleine hâve, maigre, peu mignarde,
peu semblable à la Madeleine de Canova.
Restent maintenant «leux ou trois hommes «pie nous avons mis à pari pour mieux finir que nous n’avons commencé.
M. Pradior est, entre tous les laborieux, l’artiste intrépide, actif, élégant, infatigable: celui-là, quelque soient ses travaux, commandés à l’avance , et qu’il ne fait jamais attendre , vous êtes toujours sur de le voir produire chaque année quelque beau marbre dans lequel il jette à plaisir toute sa science, toute sa fantaisie. C’est un homme qui a besoin de toute sa liberté, et alors, une fois libre, il s'abandonne en maître, en homme inspiré a cette verve «pie rien n’arrête. L’ Odalisque était-elle assez belle, grande et forte! Statue que vous eussiez brisée , «*l chaque fragment de «•«* marbre rompu eut fait la joie d'un amateur. Cette beauté toute flamande, cet éclat de la jeunesse, ces belles chairs, ce bondissement intérieur, voilà tout l'art «le Pradier. Le marbre a peur quand je m’approche , «lisait Pujct : Pradier peut dire : — Le marbre frémit «l'amour sous mes mains. La statue «le cette année, à laquelle l’artiste a donné le nom de Cassandre la T revenue, est à demi couchée sous l'inspiration qui l’obsède; la tête est renversée de façon à montrer le regard , les longs cheveux, les épaules, toute la personne. Et pas un détail n'est oublié, pas une seule «les beautés de ce beau corps n'a été négligée ; l«‘ marbre assoupli obéit à toutes les volontés, j’ai presque dit à toutes les passions de l’artiste. Cette Cassandre est, à coup sur, une belle œuvre, plutôt flamande que grecque, ou française; elle n’appartient ni à Phidias , ni à Coysevox , ni au Pujct ; elle échappe à Canova tout comme à Thorwaldsen ; elle appartient en entier à celui qui l'a faite, elle est sienne, elle est son œuvre. C’est la vie , c'est la force , c’est la beauté flamande telle (ju’elle s’est montrée aux regards enamourés de Rubens. Deux bustes «le ce même Pradier suffiraient à fonder la renommée «1 un sculpteur. Le buste de son compatriote, le Genevois Sismonde de Sismondi , à peine mort , et sur tout un très- beau portrait d'un homme bienveil-
I a 1 1 1 et généreux entre tous, une espèce d’artiste grand seigneur dont le nom est populaire, celui à qui nous devons un peu tous les grands pianistes de ce siècle, Litz, Tlialbcrg, Prudent, l>i •eyschot, Wilmers, qui ne peuvent jouer que sur les pianos sortis de sa fabrique, j'ai nommé M. Erard .
M. Bosio, le doyen des sculpteurs de ce temps-ci, homme laborieux jusqu’à la fin, véritable italien amoureux de la forme, a exposé une charmante et suave figure, une Vierge, les yeux baissés , le visage noble et modeste tout à la fois, la tète ornée d’un beau voile, un petit chef-d’œuvre calme, gracieux, complet; alors on s’est rappelé le grand succès de la sculpture moderne, la nymphe Salmacis, de ce même M. Bosio. 11 est, en effet, impossible de donner au marbre une transformation plus belle et [tins savante.
Mais qu’importe? le succès de celle année, parmi les sculpteurs , n’est pas aux œuvres que nous vous disons là Le succès n’est pas a M.Wichman, il n’appartient ni à M. Bosio, ni à M. Pradicr, ni à [tas une des œuvres sérieuses que contient la cave aux sculptures; le succès de rire, le succès d’esprit, le marbre devant lequel s’arrête et s’extasie le bourgeois, c’est le liambiit malheureux «le M. Simonis! M. Simonis, le Pradicr et le Bosio tout à la fois, de la Belgique. Le bambin a crevé son tambour; la baguette est restée enfoncée dans la caisse, et alors voilà le diable d’enfant qui crie et qui pleure! Sa bouche, toute grande ouverte, laisse entrevoir la langue, les dents, tout l’appareil criard d’un petit garçon qui s’en donne à cœur joie. Sans nul doute cela est bien fait , bien traité, bien vrai ; mais quelle distance entre le Bambin malheureux de M. Simonis et la Cassandre de M. Pradicr!
A cette Exposition de 18-43, MM. du jury ont refusé une Vierge d’un artiste intelligent au¬
tant qu’habile, M. Duscigneur; M. Duseigneur a été traité tout comme M. Préault. M. Dm •et a dédaigné d’envoyer son grand Christ de la Madeleine, qui est une image imposante : ce sont là des hommes dont l’absence se fait sentir. Comme aussi, cette année, ne cherchez pas un sculpteur plein d’art, plein de goût, d’élégance et d’esprit, Àntonin Moine, à qui nous devons tant de beaux ouvrages. Vous savez >i c’était là un ingénieux artiste, un inventeur, et quelles œuvres charmantes il a produites! Eh bien! Àntonin Moine, dans un instant de repos et de loisir, a imaginé de demander au pastel sa vive, éclatante et douce couleur. Chose heureuse! les pastels d’Antonin Moine sont devenus tout de suite célèbres. Les plus belles dames et les plus jolis enfants du beau monde parisien ont posé devant cet ingénieux et habile improvisateur. Mmc de Rotschild lui a demandé le portrait de son jeune enfant, M. le comte Moléle portrait de sa douce et charma nie petite fille ; l’enfant de M. de la Redortc cl Mlle Piscatory brillent au premier rang dans les tableaux d’Antonin Moine. Un autre portrait, ou plutôt une fantaisie charmante dcl’habileartisle, c’est une jeune et belle personne, notre contemporaine, qu’il a représentée dans le gracieux costume du siècle passé. Quelques-uns crient à la fantaisie , mais cependant rien n’était plus logique. En effet, pour que l’on ne criât pas à l’anachronisme , il était nécessaire que le vêlement fut un peu de l’àge du pastel, de l’âge de Latour et de Watteau : ainsi a-t-on fait. — Ce joli tableau chaste et gracieux, cet air de fête et d’élégance , ce beau regard tout bleu , ces belles fleurs , tout cet ensemble du tableau d’Antonin Moine il a été reproduit, avec autant de grâce que de bonheur , par M. Alophe, et c’est la belle lithographie que nous vous avons donnée l’an lia* jour.
LITTÉRATURE
uiNZE jours après, M. le marquis de Lastic entrait en voiture dans la cour d'honneur du château de M. le duc de Beuvron , près de Compïègne.
M. le duc de Beuvron partait pour la chasse, il descendit jusqu’au lias du perron pour recevoir M. de Lastic.
— Oserai-je vous prier, monsieur lemarquis, lui dit-il , de vouloir bien me donner quelques heures encore; ces messieurs, ajouta-t-il, en se tournant vers une brillante compagnie qui l’entourait, attendent le signal des piqueurs pour attaquer un cerf ; si vous me tuiez vous les priveriez d’un plaisir promis, et ce serait vraiment dommage par le temps qu’il fait. Ce soir je serai tout à vous.
M. de Lastic était trop gentilhomme pour se refuser a une semblable demande ; il s’inclina devant Lionne!, serra la main à MM. d’AUones , de Fresne et de Ponlvallain qui lui faisaient compliment, et sautant sur un cheval qu’un valet de pied lui présentait, il suivit la chasse gaiement.
— Te serait-il arrivé quelque aventure a l’armée, lui dit M. de Fresne, tandis qu’ils galopaient côte a côte a la poursuite de la bête qui détalait, je ne t’avais jamais vu cette cicatrice au front ?
— C’est une chute que j’ai faite en Flandre ces jours derniers. Une égratignure !
— Une égratignure qui t’aurait laissé sur le carreau si le coup avait porté plus bas ; la cicatrice est a deux lignes de la tempe.
— La guerre a ses fortunes comme l’amour, dit le marquis avec un étrange sourire.
Après que le cerf eût été forcé, on se mit a table dans un pavillon de chasse où mademoiselle Laurise, qui avait
pris un congé delà Comédie-Française, lit galamment les honneurs du festin. La compagnie était nombreuse et en belle humeur ; on parla des dernières aventures qui avaient égayé la cour et la ville; mademoiselle Laurise raconta en un style charmant des anecdotes où ses camarades étaient déchirées le plus gentiment du monde, et jusqu’au dessert les convives demeurèrent en grande joie.
Quand les laquais eurent fait disparaître le couvert, on s’égara dans le parc, et chacun s’éparpilla derrière les charmilles, robes de satin par ci, habits de velours par la. On entendait des éclats de rire derrière tous les bosquets, et les plus élégantes Galalhées eu poudre se laissaient poursuivre à travers les quinconces.
Une heure avant le coucher du soleil, le duc de Beuvron aborda lemarquis de Lastic qu’il conduisit dans une salle de verdure écartée.
— Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai fait attendre, lui dit-il , mademoiselle Laurise s’entêtait à ne pas me lâcher, et il m’en a coûté la promesse d’une parure j de topazes pour la contraindre a me quitter ; maintenant je suis tout a vous.
— Est-ce bien sérieusement que vous voulez vous battre, dit M. de Fresne? En vérité la cause n’en vaut pas la peine !
— On a parlé de ma femme, répondit M. de Lastic eu tirant l’épée, qui l’offense me blesse.
Les deux adversaires croisèrent le fer. Deux minutes après M. de Beuvron tombait frappé dans la poitrine.
M. de Lastic sc pencha vers lui; une écume sanglante vint aux lèvres du jeune due; M. de Fresne secoua la tète.
Cependant M. de Beuvron, faisant un effort violent, sc souleva sur son coude.
— Pardonnez-moi , monsieur le marquis, si vous reconduis pas, dit-il, mais vous m’avez accommode d’une telle façon que je n’en ai pas la force ; monsieur de
Fresne voudra bien vous faire les honneurs de ma maison jusqu’à la grille du parc.
Lionnel retomba sur l’herbe; le sang lui montait a la gorge et l’étouffait.
Mademoiselle Laurise survint sur le lieu du combat.
— Ah! mon Dieu, s’écria-t-elle, qu’est-cequ’on a donc fait a mon pauvre duc?
M. de Bcuvron sourit et lui tendit la main. Mademoiselle de Laurise sentit cette main presser la sienne convulsivement puis rester immobile et froide.
— Venez, lui dit M. de Pontvallain, qui soutenait la tête du duc, Lionnel est mort comme un saint; c’est un martyr de la vérité.
Vingt-quatre heures après, M. de Lastic entrait dans son hôtel , après avoir rendu compte de sa mission au ministre. Sa femme accourut au-devant de lui.
— Qu’il me tardait de vous revoir, mon ami, lui ditelle !
— Votre impatience n’égalait pas la mienne, répondit Herculéen baisant tendrement la main de là marquise.
Tous deux passèrent dans leur appartement. Quand le valet de pied eut refermé la porte, Olympe se jeta au cou de son mari.
— Cruel, dit-elle, voila douze heures que vous auriez pu être de retour.
— Je le sais; mais une rencontre m’en a empôché.
— l'nc rencontre?
— Eh mon Dieu oui ! Je me suis battu en duel.
— Vous me faites peur !
— Oh ! rassurez-vous , chère amie. J’ai tué mon adversaire.
La marquise leva sur son mari un regard tremblant.
— Comment l’appelez-vous, dit-elle?
— Lionnel.
Olympe poussa un cri et pâlit comme une morte.
Hercule la soutint dans ses bras. Un rayon sinistre comme l’éclair d’une épée illumina son regard.
— Calmez-vous, de grâce ; je ne savais pas que M. de Bcuvron vous fût si cher.
— M. de Beuvron ! dit la marquise en relevant sa tête penchée comme un beau lis, tandis que la vie semblait remonter â son cœur et a ses joues , c’était une des personnes de votre connaissance que j’aimais le moins; mais la pensée que vous auriez pu mourir dans ce combat m’épouvante. Voyez, je suis toute tremblante encore !
— Chère Olympe! dit le marquis en pressant de ses lèvres le front d’albâtre qui s’inclinait vers lui.
— Mais pourquoi vous êtes-vous battu , ajouta madame de Lastic ? M. de Beuvron était de vos amis intimes.
— Il vous avait insultée.
— Moi ?
— Vous-même. N’avait-il pas eu l’audace de me conter je ne sais quelle lâche calomnie.
— Qu’était-ce donc ?
— 11 prétendait que vous aviez un amant ; je l’ai tué.
Madame de Lastic se laissa couler des bras de son mari
sur un fauteuil. Elle était plus blanche qu’une statue.
— Pauvre chère amie, je savais le mal que cette in¬
fâme accusation vous ferait, continua le marquis en lui prenant les mains qu’il baisait doucement.
— Mais, diles-moi, Hercule , M. de Beuvron vous at-il nommé quelqu’un , reprit Olympe d’une voix défaillante?
— Personne.
Une douce lueur éclaira le visage de la marquise.
— Personne! Oh! s’il me l’avait nommé... M. de Beuvron ne serait pas mort le premier.
Olympe tressaillit.
— Mais pouvait-il nommer personne? A une faute impossible il ne saurait y avoir de complice. Je n’ai pas insisté.
— Hercule, pourquoi vous battre alors? Quoi! 'Sur un simple soupçon vous exposez votre vie!
— On vous insulterait, vous, mon Olympe , et je ne me battrais pas ! on vous calomnierait a plaisir, vous que j’aime, et je ne vous vengerais pas! Votre honneur est le mien; vour portez mon nom, et tant (pie ma main tiendra une épée je les ferai respecter tous deux! Mais qu’ont-ils donc ces fous de s’attaquer â la vertu la plus pure, a vous, Olympe de Beuzeville, h vous marquise de Lastic, ma femme !
Une expression terrible se peignait sur le visage pâle d’Hercule, qui, la main étendue, le bras levé, semblait menacer de sa colère implacable un être invisible. Madame de Lastic baissa la tête, ne pouvant soutenir l’éclat de ce regard foudroyant.
— Hercule! dit-elle d’une voix mourante.
— Oh ! pardonnez-moi ; cet emportement vous effraie, vous, ma blanche colombe; que vous devez me détester quand vous me voyez m’exalter pour des choses impossibles, et qui, cependant, me serrent le cœur comme dans un étau quand j’y pense. Mais ne parlons plus de tout cela. Lionnel est mort ; la leçon est bonne, et, s’il le faut, peut-être d’autres la recevront-ils encore.
Quelques heures après la voilure de M. de Lastic franchissait la porte de l’hôtel et s'éloignait dans la direction de Saint-Germain où se tenait alors la cour. Quand le bruit des roues se fut perdu dans le silence des rues pleines d’ombre, une femme, couverte d’un manleletbrun, traversa le jardin de l’hôtel, ouvrit une petite porte qui donnait sur une ruelle obscure et disparut dans les ténèbres.
Le lendemain matin, au petit jour, M. de Lastic, de retour de Saint-Germain, se dirigea, sans prendre le temps de changer de costume, vers les appartements de sa femme dont il avait les clés.
Olympe, encore tout habillée, reposait sur un sofa. Sa tête pâlie , encadrée de magnifiques boucles de cheveux châtains â demi déroulés , s’appuyait sur un coussin de damas rouge qui faisait ressortir la pureté des lignes et la blancheur mate du visage. Un flambeau brûlait encore sur une table en marqueterie, et près du sofa un petit meuble de Boule montrait ses tiroirs ouverts ; tout a l’entour, les débris calcinés de nombreuses lettres couvraient le parquet. La marquise s'était assoupie tandis qu’elle portait la flamme dans ses papiers, et le sommeil l’avait surprise comme elle lisait
LES BEAI X- A RTS.
une dernière feuille que sa main retenait, encore. 11ernile, debout devant elle, la contemplait. Deux larmes brûlantes, lentement grossies par un songe amer, tiltraienl entre les paupières d’Olvmpe el tremblaient
comme deux perles suspendues a ses cils, l n soupir <•<>„ vulsif souleva sa poitrine, ses lèvres balbutiaient un inarticulé, et les deux larmes glissèrent le long de ses joues décolorées.
M. de Lastic se pencha vers sa femme; son oreille avide semblait recueillir les syllabes qui flottaient comme un son fugitif sur cette bouche adorée; mais au souffle ardent qui passait entre ses cheveux et brûlaient son front, la marquise se réveilla. M. de Lastic abaissa son visage encore et ferma les yeux d’OIympe d’un baiser.
Quand elle se fut à demi soulevée . la marquise aperçut sur le parquet les cendres noircies des papiers et entre ses mains la lettre que le sommeil avait sauvée du destin de ses sieurs. Elle pâlit el porta ses regards vers Hercule.
Il était debout, près d’elle, souriant.
— Pardonnez-moi de vous avoir surprise . lui dit-il; j’arrive a l’ instant de Saint-Germain où le roi m’a longuement entretenu des affaires de la Flandre, et j’avais hâte de vous revoir. M'auriez-vous attendu, que je vous trouve encore habillée? Prenez garde que je ne vous gronde, enfant, d’aller contre les ordres de la faculté qui vous commande le repos.
— Non , mon ami. reprit-elle, je n’ai pas mérité vos reproches.
En effet , chère Olympe , voila sur ce fauteuil un mantelet qui vous trahirait, si vous pouviez mentir. \ous êtes sortie ?
Oui, hier, après votre départ; une de mes amies, mademoiselle de la Brunerie , que vous avez connue au couvent, était malade, et je suis allée passer une heure auprès d’elle.
— Et voila pourquoi vous lie vous êtes pas couchée?
— Valiez pas vous fâcher. Hercule ; vous savez combien je suis folle; ce spectacle d’un appariement silencieux faiblement éclairé par une bougie . celle mourante dans un lit où desombres tentures la faisaient paraître plus jaune qu’un cierge , tout ce lugubre appareil qui fait pressentir le trépas, m’avaient si tristement impressionnée qu’il m’a étc impossible de chercher le repos. Pour distraire ma pensée, j’ai voulu repasser l’histoire de ma jeunesse ; j’ai fouillé parmi de vieilles correspondances, je suis redescendue, jour U jour, jusqu’au temps où j’étais pensionnaire, et cette occupation m’a conduite jusqu’au matin au milieu des plus doux souvenirs.
— El votre reconnaissance leur a réservé l’oubli . dit Hercule en poussant du pied les cendres qui voltigèrent par la chambre en paillettes noires.
— Non pas, reprit Olympe. Voyez ces tiroirs : ils contiennent vos lettres et celles de mes meilleures amies, Je n’ai brûlé que celles qui n’ont aucune importance, et celte dernière suivra les autres . ajouta-t-elle en approchant de la flamme le billet qu’elle tenait dans sa main.
Hercule regarda la flamme mordre le papier, dévorer les feuilles, et tomber des doigts d’Olympe le dernier vestige ardent de celle correspondance ensevelie dans les cendres.
— Vous êtes un enfant, lui ilil-il d’une voix grave el tendre, et vous compromettez votre santé a ce jeu. ba fatigue vous avait endormie , et vos traits en sont encore
tout altérés : niais je ne veux pas vous punir autrement qu'en vous priant de vous reposer tout aujourd’hui ; i! y a liai ce soir «liez madame la duchesse de Château roux, et je veux que vous paraissiez la plus belle comme vous êtes la plus aimée des femmes.
Hercule s’inclinasur la main de la marquise et sortit. Quand il eu! passé la porte, Olympe se dressa, courut vers la portière qui venait de fermer ses plis soyeux, écoula une minute le frôlement des pas du marquis sur le tapis . puis ployant son corps et ses genoux sur un prie-Dieu, elle cacha entre scs mains son visage inondé de larmes.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! prenez pitié de moi. s’écriat-elle d’une voix brisée par les sanglots.
La plus brillante compagnie s’était réunie le soir dans les salonssplendides de madame la duchesse de Châteauroux qui était alors dans tout l’éclat de sa fugitive puissance. Les femmes les plus jeunes, les gentilshommes les mieux titrés, tous revêtus des plus riches costumes, animaient la fête qui se ressentait de l’amoureuse gaieté dont cette singulière époque faisait parade.
Luire toutes les reines du bal, madame la marquise de Laslic brillait par la grâce et la richesse de sa toilette et par sa touchante beauté qui lirait de son caractère mélancolique un charme de plus. Autour d’elle se pres¬
saient les seigneurs les plus galants de la cour.
Comme le marquis passait d’une pièce dans une galerie où se tenaient les vieux gentilhommes qui ne dansaient pas, il saisit au vol la conversation suivante entre deux cavaliers :
— Pourrais-tu m’apprendre, cher comte, disait un capitaine des chevau-légcrs â un colonel du régiment de Périgord, où se cache le marquis de Chevry ?
— Lionnel, répondit le colonel?
Hercule s’arrêta comme si la foule l’empêchait d’avancer.
Lionnel l’amoureux . reprit en riant le capitaine ; j’ai perdu cent louis sur parole contre lui au lansquenet chez Louison d’Arquiein, et je serais curieux de les lui donner.
— .le viens de le voir tout a l’heure en conversation avec madame de Lastie ; il sollicitait un menuet qu’on lui accordait avec toute sorte de grâce.
— Où cela ?
— Mais, mon cher, lu peux les voir d’ici ; ils sont encore ensemble la-bas, au bout de cette pièce.
Une heure ou deux après, Hercule s’approcha d’une jeune dame que le marquis Lionnel de Chevry venait de quitter; il avait entendu quelques mots de leur entretien.
Madame de Maureilhan passait pour une des plus jolies et des plus coquettes dames de la cour. M. de Lastie l'avait courtisée avant qu’il épousât mademoiselle de P.euzeville, et si l’on en croyait les bruits dentelles, il n'avait pas lieu de regretter le temps qu’il avait passé auprès d'elle.
l.a coquette 1 accueillit a merveille et mit tout en œuvre pour enchaîner le fugitif îi son char, comme on disait alors Le fugitif s'y prêta de son mieux, si bien que toute
rancune était oubliée lorsque M. de Chevry s'approcha pour réclamer une polonaise qu’on lui avait promise et dont les violons jouaient la ritournelle.
— Je vous demande pardon, dit M. de Laslic, mais la polonaise est à moi ; madame la baronne a eu la galanterie de me l’accordera l’instant.
Il n’en était rien. Madame de Maureilhan étonnée regarda M. de Lastie.
— C’est un fâcheux accident, monsieur, répondit M. de
Chevry , mais j’ai la promesse antérieure de madame la baronne, et j’y tiens trop pour céder mes dioits a poison ne.
— Les miens sont de plus fraîche date et je les garde. En disant ces mots , M. de Lastic , qui semblait trèscalme quoique un peu pâle, s’empara de la main de madame de Maureilhan.
La dame était fort en peine de prendre un parti. Si d’un côté les droits de M. de Clievry étaient incontestables , de l’autre M. de Lastic était un inconstant qu’il s’agissait de ramener, et la chose valait bien quelques ménagements.
Au mouvement de M.de Lastic, M. deChevry s’avança.
— Un instant, monsieur , lui dit-il , vous le prenez avec des manières un peu vives 'et sur un ton un peu haut.
— Pas si haut, monsieur le marquis, que la pointe de mon épée ne puisse le soutenir.
Le geste de M. de Lastic avait fait perdre un peu de son sang-froid a M. de Chevry ; ces mots le lui rendirent. Il s’inclina.
— J’aurai l’honneur de vous revoir a la fin du bal, répliqua-t-il sur le ton de la plus exquise politesse, et comme madame de Maureilhan , qui n’ctait point trop fâchée de ce débat , avait laissé sa main dans celle de M de Lastic, il se retira après l’avoir saluée.
Les deux rivaux échangèrent quelques mots vers minuit , et le lendemain au petit jour ils se rencontrèrent derrière le donjon de Vincennes en compagnie de MM. de Fresne et de Pontvallain.
— Tu es donc redevenu amoureux de madame de Maureilhan, demanda M. de Fresne a M. de Lastic en mesurant les cpées.
— Je n’en sais rien; mais je te prie de le dépêcher . j’ai fort affaire aujourd’hui. Je dois être'a Saint-Germain ce soir, vers cinq heures.
— IJ moi aussi , rc[>ril M. de Chevry; j'ai rendezvous a la même heure, et j’ai pour habitude de ne pas faire attendre les jolies femmes.
M. de Lastic saisit brusquement l’épée que lui présentait M. de Fresne, et tomba en garde devant M. de Chevry qui ne 1 imita qu’après avoir salué les deux témoins et son adversaire lui-même.
Deux heures après, vers midi , M. de Lastic se faisait annoncer chez la marquise qui sommeillait encore. Une camériste entr ouvrit les fenêtres et les rideaux du lit puis se retira.
olympe souleva ses blanches paupières et sourit a son mari.
Mon Dieu! que vous êtes pâle, s’écria-t-elle tout a 1 ou p , puis sautant hors du lit , les bras nus et les cheveux en désordre, elle courut a lui.
Mais voyez, reprit-elle, vous êtes blessé ! Il y a di sang sur vos habits.
Dans la chaleur du combat, M.de Laslic n’avait pas
l>ns garde que l’épée de M. de Chevry avait effleuré sa poitrine.
.e,n esl nenî dit-il en appliquant une chiquen; a son jabot.
— Vous vous êtes donc battu ?
— Oui, tout à l’heure. Je ne sais vraiment pas, s’ccriat-il, quel démon pousse tous les Lionnel sur mon chemin Celui-là m’a Icherché querelle cette nuit ; je l’ai tué ce matin.
Les bras que madame de Lastic avait noués autour du cou de sou mari, se détachèrent tremblants et glacés
Hercule se mit â se promener dans la chambre allant et venant devant sa femme qui restait debout, immobile et blanche de terreur.
— En vérité ce n’est pas ma faute, disait le marquis en haussant les épaules; ils ont la manie de me chicaner l’un h cause de vous, l’autre a cause d’une polonaise. C’est a rendre fou l’homme le plus sage, et malheureusement je n'ai pas de prétention a la philosophie. C’est donc encore un mort.
Madame de Lastic se laissa tomber sur un sofa. Tout son corps frémissait, mais la volonté, plus forte que la terreur, l’empêchait de succomber a ses émotions.
— Vous êtes épouvantée , reprit Hercule, et je vous parais sans doute un homme bien affreux. Eh! mon Dieu, il ne faut point s’en prendre a mon cœur qui n’est pas mauvais ; mais je ne suis point patient, et lorsque je me crois insulté il me prend une envie irrésistible de me venger; voila pourquoi ce matin j’ai donné un grand coup d’épée a M. Lionnel de Chevry.
Olympe laissa s’envoler vers le ciel un regard rayonnant; un meuble sur lequel M. de Laslic s’appuyait, tomba broyé en morceaux .
— Que je suis maladroit, s’écria-t-il : j’oublie toujours que ces meubles de femmes ne sont pas plus solides que tles joujoux. C’était, je crois, un guéridon en bois de rose, reprit-il en ramassant un éclat du meuble: permettez-moi de le remplacer par un guéridon en bois d’ébène ; on en fait d’un charmant modèle incrusté d’ivoire.
I Lu fin ii lu prochaine livrai son.)
A. Achar n.
le portrait.
Mil
A MSC HASPANDS ET DARVANDS.
a politique ii su poésie et ses prophètes. Mais ce n’est ni au milieu des assemblées délibérantes, ni au sein des conseils du gouvernement qu’il faut invoquer l’ai t , ou se mettre en quête des artistes. Ue système représentatif est ennemi de l’idéal, et les tristes méfiances de l'antagonisme parlementaire ne produisent d’autre poésie que celle du tumulte. Quelques esprits ingénus ont pu saluer avec joie la tribune, dans l’espoir d’en voir sortir de grandes inspirations; mais l’éloquence ne se rend pas volontiers aux endroits où elle est conviée
d avance . elle luit les temples dorés où l'on veut renfermer comme une vaine idole. Quand Périclès remuait tout un peuple aux accents de sa voix harmonieuse, il se tenait debout sur le rocher dépouillé du Pnyx : en des temps plus rapprochés, aucune solennité parlementaire n’a été aussi pleine d’émotions et de poésie, que la réunion improvisée dans les bâtiments déla lues du jeu de paume.
Laissons donc les orateurs officiels s'agiter dans le vide de leurs somptueux palais, et allons demander de la poésie aux âmes solitaires, a ces hommes d’élite qui savent s’isoler des tumultes environnants , et se créer, au sein même de la grande cité, une Thébaïde nouvelle, d’où ils adressent au monde leurs magnifiques enseignements. C.’esl du fond du désert que prophétisaient les poètes
hébreux, annonçant la chute des trônes et l’accomplissement des temps. C’est du fond du désert que les premiers Pères de l’Église expliquaient aux peuples la doctrine nouvelle, et les conviaient aux espérances de l'avenir. De nos jours encore , ce n’est qu’en se recueillant dans le silence, que le poète rencontre de hautes inspirations, ce n’est qu’en se séparant du monde extérieur que le prophète se fait l’écho des grandes douleurs sociales.
M. Lamennais , par la nature mélancolique de son génie et les élans passionnés de sa poétique, semble résumer en lui les profondes tristesses de Jérémie et les fougueuses inspirations d’Ezéchiel. Nul, plus souvent que lui, nés’ est assis sur les bords du fleuve pour pleurer les désolations de Jérusalem ; nul n’a fait entendre de plus menaçantes prophéties aux puissances de la terre, qui méconnaissent la voix du Seigneur. Du fond de sa solitude il a troublé leur sommeil par ses sinistres lamentations, il a fait pâlir leur orgueil par ses prédictions redoutables. Sa vie entière a été une longue lutte contre les corruptions du siècle, et , toujours acharné contre le mal, il l’a poursuivi sous toutes les formes , il a combattu Satan dans toutes ses métamorphoses. Dans son Traité sur F Indifférence, il gourmande les peuples; dans les Paroles d'un Croyant , il accuse les rois; dans les Affaires de Rome , il condamne le sacerdoce. Aussi, comme les poètes de tous les âges, il porte la peine de son enthousiasme ; car l’amour du bien le jette en de sublimes colères, qui trop souvent sont interprétées par la critique malveillante comme des paroles de haine.
La passion , il est vrai, engendre la passion. Aux foudroyantes accusations répondent les récriminations haineuses; h l’ardente remontrance de l’honnéte homme qui s’indigne, on oppose la rancunière amertume du méchant qui se défend; aux accents énergiques de la vertu qui demande justice , les sombres frémissements du mal qui veut se perpétuer. Aussi, pour tous les écrits de M. Lamennais, la critique s’est-elle toujours montrée vive, blessante, cruelle. Peu soucieuse de corriger, elle déchire; et au lieu d’attaquer l’homme dans l’imperfection de ses œuvres, elle fouille dans les replis de son cœur pour en extraire un fiel qui n’y fut jamais. Méthode maladroite autant qu’injuste! Car insulter l’écrivain au lieu d’attaquer ses écrits, c’est se déclarer impuissant a combattre.
Jamais toutefois dans ses excès antérieurs, la critique 11 avait pris le ton de sauvage colère que lui a inspiré le nouvel ouvrage de M. Lamennais. Jamais ses invectives ne furent aussi brutales, ses clameurs aussi désordonnées. Les journaux mêmes qui ont quelque prétention a la gravité, ont perdu toute réserve, et quelques-uns d’entre eux ont formulé des réquisitoires.
Nous n’entreprendrons pas ici de défendre M. Lamennais contre des attaques qui n’ont rien de littéraire. Notre mission est d’examiner sérieusement une œuvre <1 art ; et comme l’art n’est pas seulement une affaire de forme, nous aurons a soumettre au poète-philosophe quelques observations critiques , qui du moins auront le mente de la sincérité.
lit d’abord, quel est ce livre? quel nom lui donner ?
Les unsl’ontappelc une hymne, les autres un pamphletpour les uns, c’est un chant d’amour ; pour les autres un rêve de désespoir. Peut-être les uns et les autres ont-ils également raison. Mais n’cst-ce pas dans un livre, et dans un livre de morale surtout , un immense défaut que <h> produire cette incertitude? De nos jours, les esprits ne sont-ils pas assez tourmentés par le scepticisme, ne souffrent-ils pas assez de leurs cruelles hésitations? Faut-il qu’un homme du talent deM. Lamennais vienne les jeter en de nouvelles perplexitésen leur présentant tour a tour le bien et le mal , faisant assaut de rhétorique et de poésie, sans que la logique soit satisfaite par aucune conclusion bien formulée , sans que la morale rencontre aucune espérance qui ne soit mêlée de crainte, sans que la foi se rattache a aucune consolation qui ne soit assombrie par le doute?
Ce vague désespérant, celte absence de toute pensée homogène, lient h la forme du livre. Empruntant h la mythologie orientale la tradition des deux principes. M. Lamennais nous montre les Amsehaspands , fils d’Onnuzd, et les Darvands, iils d’Ahriman, se disputant l’empire du monde, et célébrant alternativement le principe d’où ils émanent, les uns le souverain bien, les autres le souverain mal. Nous regrettons vivement que M. Lamennais ait ranimé, même en allégorie, cette dangereuse superstition a laquelle trop d’esprits encore accordent créance. Ne sait-il pas que cette erreur fondamentale de la philosophie humaine, après avoir pendant de longs siècles dominé toutes les religions de l’Orient,
faillit compromettre le christianisme a son berceau?
Malgré les prodigieux efforts de l’Eglise pour terrasser le monstre, elle n’en put complètement triompher; et il lui fallut transiger avec l’antique tradition, en acceptant le dogme du péché originel et l’intervention de Satan dans les choses de ce monde. Ainsi, même en combattant l'hérésie de Manès, elle était obligée de ta perpétuer en la modifiant. La modification est importante sans doute; car chez les Perses Ormuzd et Uiriman, le bien et le mal combattaient a forces égales, tandis que le christianisme proclame le triomphe du bien, et console toutes les douleurs en prédisant la fin du règne de Satan . mais en acceptant même Satan vaincu, le christianisme a personnifié le mal, lui a donné un corps, et, au lieu de considérer les ténèbres comme l’absence de la lumière, il a opposé le dieu des ténèbres au dieu de la lumière, réservant ainsi de la dualité orientale, assez d’erreurs pour obscurcir l’unité divine qu’il proclamait.
Nous ne savons quels enseignements prépare aux peuples la religion de l’avenir; mais, nous pouvons l’affirmer avec certitude, Satan disparaîtra du dogme nouveau ; le mal, dépouillé de son type divin, perdra jusqu’à sa personnalité, et Dieu apparaîtra au monde régénéré dans sa majestueuse unité. Toujours est-il qti’aujourd’hui encore tous les catholiques orthodoxes acceptent l’existence de Satan, et que bon nombre de sceptiques croient à la puissance du mal comme entité réelle. Il nous semble donc imprudent de raviver, même eu se jouant, des croyances mal éteintes, et de réveiller des superstitions endormies. La voix de M. Lamennais a trop d’autorité,
LES BEAUX- AllTS.
ses paroles ont trop de retentissement, pour que rien soit indifférent venant de lui; et c’csl quelque chose que de voir M. Lamennais poète, en opposition avec M. Lamennais philosophe. On se souvient de ses beaux chapitres sur le péché originel (•!) ; on se rappelle que, dans sa magnifique dissertation sur le mal, il a lait rentrer Satan dans l’abîme du néant; et l’on se demande comment après avoir fait justice des erreurs de l’Eglise, il s’est plu a renouveler les conceptions fabuleuses que l’Eglise a si victorieusement combattues. Ce n’est qu’une question de forme ; nous ne le nions pas. Mais selon nous, la forme est dangereuse, parce qu’elle repose sur des systèmes qui ne sont pas encore complètement oubliés.
Au reste, celte forme est avant tout funeste a l’ouvrage. Nous avons déjà dit quelle incertitude elle jette dans l’csprit du lecteur, et les jugements divers qui eu sont résultés. Hymne ou pamphlet, voilà les deux termes opposés qui ont servi à caractériser le nouvel écrit de S\I. Lamennais. Mais la critique a eu le tort de vouloir poser une alternative, et choisir entre les deux termes ; car en les acceptant tous deux, on a l’idée complète de ce livre, harmonieuse série d’hymnes dans la bouche des Ainschaspands, longs tissus de pamphlets dans la bouche des Darvands.
Quelle est cependant la logique de cette division? Pour nous, elle nous semble difficile à justifier. Le pamphlet n’est pas un mal en soi. M. Lamennais le sait bien. Pourquoi donc faire des génies du mal les seuls éditeurs du pamphlet? L’ironie n’appartient pas seulement à l’enfer. I.es meilleurs esprits ont eu souvent recours à cette forme d’argumentation. C’est celle où Socrate se complaît de préférence; on en trouve plus d’une trace dans l’Évangile, et Pascal, le pamphlétaire par excellence, n’a jamais été considéré comme un mauvais génie. Nous nous souvenons encore de Paul-Louis Courier, qui, certes, était en droit de parler du pamphlet. « line pensée déduite en termes courts et clairs, dit-il, avec preuves, documents, exemples, quand on l’imprime, c’est un pamphlet, et la meilleure action, courageuse souvent, qu’homme puisse faire au monde. » Aussi, vraiment, trouvons-nous que les Darvands disent souvent d’excellentes choses et méritent grande considération. Leurs fines railleries sur les vices d’ici-bas ne prouvent certes pas un mauvais naturel. Quand on se moque de ce qui est mal, c’est qu’on aime le bien. Que la critique soit burlesque ou sérieuse, folâtre ou passionnée, dès qu’elle s’attaque à ce qui est faux, mensonger, coupable, elle fait une œuvre méritoire, et sous ce rapport les Darvands de M. Lamennais commettent plus d’une étourderie.
Voici encore un autre côté de la question. Les Darvands n’aimant que le mal, ne doivent critiquer que le bien : donc, ce qu’ils auront critiqué doit nécessairement être une chose bonne, l’homme qu’ils auront insulté ne peut être qu’un homme vertueux. Que deviennent alors les allégories de M. Lamennais, qui, par la bouche des Darvands, raille les institutions évidemment mauvaises pour lui, flétrit les hommes coupables à ses yeux? C’est un
(1) Esquisse d’une philosophie.
renversement de logique. En dépit d’Aristote et de Montesquieu, il est permis d’avoir peu de foi en la vertu efficace des trois pouvoirs équilibrés. Mais si les génies du mal se moquent de l’équilibre des pouvoirs, nous pourrions soupçonner qu’il s’y trouve du bon. De même, le mauvais ministre dont les Darvands font un portrait si cruel, aurait droit de se féliciter, puisqu’il n’est ainsi maltraité que par les ennemis du bien. Voilà en quelles confusions jette une conception erronée. Celte théorie des deux principes , qui au premier aperçu semble tout expliquer, obscurcit au contraire tout, dès qu’on veut l’interroger avec un peu de suite. L’apparente simplicité de cette doctrine cache d’étranges complications, qui arrêtent à chaque instant le raisonnement et font trébucher la logique. Inc fois engagé dans ce labyrinthe, on croit suivre une roule toujours droite, toujours la même , et on s’embarrasse dans une foule de détours et de voies contraires , jusqu’à ce qu’on s’arrête épouvanté des immenses égarements où l’on s’est perdu. L’unité, au contraire, dont la première conception semble avoir quelque chose de formidable et de gigantesque, se montre, à mesure qu’on s’y arrête, plus abordable et pour ainsi dire de plus facile composition. Plus on s’y attache, plus on trouve à s’en féliciter : plus on lui demande, plus elle donne. Car elle seulepeut rendre raison de tout, répondre à tout, et porter partout une lumière qui pénètre jusqu’au sein des plus profondes obscurités.
Nous ne prétendons pas ici faire la leçon à M. Lamennais. Ardent apôtre de l’unité, il lui a sacrifié ses premières croyances , et s’est exposé pour elle à de formidables ressentiments. Nous avions, toutefois, à cœur de lui montrer le péril de ses fictions , puisqu’elles ont jeté même un esprit aussi distingué que le sien en d’étranges écarts.
Mais passons celle critique ; et voyons en présence les deux principes. Nous sommes en droit d’espérer que de la lutte sortiront quelques grandes émotions, et que le fier langage des génies du mal fera pardonner leur apparition. Eh bien! nous devons le confesser, dans tout ce <pie disent les Darvands il y a une faiblesse d’imagination qui en fait de très-maigres personnages.
Ils visent surtout à l’esprit et tombent quelquefois dans la caricature; ils veulent rire et font la grimace.
Le mal, dira-t-on, ne peut avoir un rire de bon aloi. Fort bien ; mais alors ne le faites pas rire; qu’il sache, de toute autre manière , inspirer de l’intérêt ; car dans un drame , tous les personnages doivent être la source de quelque émotion, et puisque vous personnifiez le mal, ce qui est la plus énorme des licences poétiques, donnez-lui des allures qui le rendent supportable. M. Lamennais a pris un faux point de départ, et il en avait conscience; mais une fois cette donnée acceptée , il a voulu en tirer toutes les conséquences; il a voulu suivre en logicien rigoureux un vice de logique. C’était tenter l’impossible. Le mal étant une négation , il faut, dès qu’on lui donne une forme , introduire dans cette forme autre chose que lui; il faut, dès qu’on en fait le personnage d’un drame , qu’il y ail dans ce personnage
LES B KM \-\HTS.
certains caractères du beau , c est-h-dire certains cai .ictères qui n’appartiennent pas au mal. Contemplez Satan, lorsque Milton le fait apparaître. C’est l'instant où il se relève avec la conscience de sa défaite. « Il promène au- « tour de lui des yeux funestes où se peignent une dou- « leur démesurée et la consternation , mêlées a l’orgueil « endurci et a l’inébranlable haine » (I). Et cependant même alors, ses premières paroles ne sont pas des imprécations, mais des encouragements adressés aux compagnons de sa chute, et presque des consolations. Ecoutez en quels termes il s’adresse a Bcelzébuth. qui gil souffrant a côté de lui. « Si tu es celui qu’une mutuelle ligue.
« qu’une seule pensée, qu’un même conseil, qu'une sem- « blable espérance, qu’un péril égal dans une entreprise « glorieuse . unirent jadis avec moi , et qu’un malheur « égal unit a présent dans une égale ruine, tu vois de « quelle hauteur , dans quel abîme nous sommes tom- « liés » (2). N’y a-t-il pas quelque chose de profondément touchant dans cette grande infortune invoquant au moment de la chute les souvenirs d’une alliance fraternelle, et rappelant avec douleur la communauté de pensée , d’espérance et de péril , transformée désormais en une communauté de souffrances? Et il faut bien que l’on retrouve en Satan le sentiment du beau. C’est un vice de logique nécessaire et a la grandeur et a l’intérêt du poème, qui n aurait jamais pu reposer sur une constante négation.
M. Lamennais place le type du mal dans l'amour de soi. Voici la profession de foi des Darvands :
« Fils d’Ahriman, nous ne saurions aimer. Chacun de nous vit en soi , cherche en soi l’unique béatitude digne d’un être ennemi de toute dépendance . qui , trop sage pour s’épandre au dehors, pour se donner bêtement comme une source dont la terre altérée boit les eaux, se concentre en lui-même, reçoit , attire, absorbe, sans jamais rien rendre, volontairement du moins, et jouit auàeilans de soi d'une félicité d’autant plus pleine, plus inaltérable, qu’elle est plus solitaire. Ou ne craint point les tempêtes dans le vide (5). »
M. Lamennais , nous regrettons de le dire , commet ici une double faute, et comme philosophe et comme poète.
Philosophe , il considère d’une manière absolue l’amour de soi comme un mal. Celte proposition n’est pas juste. L’amour de soi est la condition nécessaire de l’existence de 1 individu, un des puissants mobiles de son intelligence , un des éléments les plus actifs de son développement. Sans doute , il ne faut pas que cet élément domine tous les autres; la serait le mal ; mais il faut qu il subsiste dans sa mesure, parce que dans sa mesure d produit les grands hommes et les grandes choses. On ne saurait proscrire l’amour de soi , sans proscrire l’individu;, car ce sont deux termes corrélatifs, et si l’amour de soi est un mal , 1 individu est également un mal. Signalez comme un mal l’excès de ce sentiment, rien de
(1) Traduction de M de Chàteaubriant.
(2) Idem.
(3) Lettre X.
mieux ; mais il en est ainsi de l’excès de tout autre sentiment ; et nous ne voyons pas pourquoi l’amour de soi serait le vice essentiel des Darvands.
L’erreur du poêle nuit davantage a !’ intérêt du drame. Les Darvands cherchant en eux-mêmes une félicité solitaire, créant, comme ils le disent, le vide dans leur cœur, pour échapper aux tempêtes, se condamnent a l’indifférence, et frappent le poème d’une perpétuelle stérilité. La poésie vit de passion et d’amour, \mour du bien, amour du mal, c’est le même sentiment, c'est la même aspiration vers un idéal désiré, c’est le même ent rameutent qui élève aux grandes pensées, aux grandes actions. La stupide indifférence de l'être qui s’enveloppe dans son écorce peut être l’image la plus exacte du mal. c’est-à-dire de la négation. Mais ce n'est pas avec la négation qu’on fait un poème. L’être passif ne saurait être le personnage d’un drame. L’activité, la dévorante activité, les désirs incommensurables, voilà ce qui fait 1( grandeur et la beauté du Satan chrétien. Ou n’a pas assez remarqué combien il y a d’amour, et d'amour pro'bndomeut senti, dans le héros de Milton. Son invocation a l'enfer, au moment de sa prise de possession, ne ressemble-t-elle pas a un hymne d’alliance, h un chant augusu des terribles fiançailles qui vont l’unir U jamais au séjour de la douleur. « Salut horreurs I salut monde inler- « mil ! Et toi, profond enfer, reçois ton nouveau posses- « seur. Il t'apporte un esprit que ne changeront ni les « temps ni les lieux. L’esprit est a soi-même sa propre h demeure; il peut faire en soi un ciel de l’enfer, un en- « fer du ciel. Qu’importe où je serai si je suis toujours « le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre « que celui que le tonnerre a fait plus grand? ici du « moins nous serons libres. Le Toul-i’wissunt n'a pas « bâti ce lieu pour nous l'envier; il ne voudra pas nous « enchâsser. Ici nous pourrons régner en sûreté; et a « mon avis, régner est digue d'ambition nu'iue en enfer: « mieux vaut régner dans l’enfer que servir dans le ciel.»
L amour est la base fondamentale de la poésie : eu dehors de I amour, 1 esprit humain est impuissant a créer. La formule peut varier, la passion se manifester sous des caractères différents. Mais toujours et partout devra se révéler le désir, l’aspiration vers quelque chose, fût-ce vers le mal. Quand Satan s’écrie : « Tout bien est perdu « pourmoi. Mal, sois mou bien,» il n’a pas cessé d'adorer, mais il adore un autre objet, il se dévoue au mal ; il en fait son culte, son amour. Ou a voulu personnifier en lui la haine; et cependant la haine, qui est une négation comme le mal, ne peut pas plus se personnifier que le mal. Chez le poète, les expressions de haine ne sont que des formules de l’amour. L'imprécation, soit qu’elle éclate par la voix d’Isaïe, soit qu’elle frémisse sur les lèvres de Camille, qu’est-ce autre chose que l’amour à son plus violent paroxysme ?
Et cela nous apprend pourquoi des rhéteurs ignorants ont accuse M. Lamennais d’avoir de la haine au cœur et du fiel dans la bouche. Us confondent la pensée avec fit formule , et transforment méchamment en des cris de rage les accents du plus profond amour. Oui, M. Lamennais, ainsi qu’Isaïe, a beaucoup maudit, parce qu’il a
i.r.s iïe.h \-Airrs.