‹ Les Beaux-ArtsChapitre 57 sur 204 · CAR M. ISIDORE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

CAR M. ISIDORE BOURGEOIS

quelque temps de la . madame la marquise deLastic sentit les premières atteintes d’un mal secret qui rendait scs nuits sans sommeil et ses jours sans repos. Son mari manda deux ou trois médecins, qui liront de longs discours.

Il était clair qu’aucun d'eux ne comprenait rien à la nature de jette maladie , a laquelle ils trouvèrent une fnulede noms. Cependant tous furent d’accord pour prescrire force distractions. Mmc de Laslicsourit et secoua la tête; M. de Laslic l’emrassa et soutint qu’ils avaient raison.

partir de ce moment, le marquis enina sa femme dans une suite non interrompue de plaisirs; l’Opéra, les bals, la com* médie italienne , les chasses se partagèrent ► son temps. Hercule inventait mille surprises tgréables pour charmer les ennuis de celle qu’il semblait aimer davantage depuis que la souffrance chassait la gaieté de scs lèvres. Tous les instants qu’il pouvait dérober au service du roi, il les lui consacrait, et c’était chaque jour fûtes nouvelles, parures et concerts. Madame de Laslic remerciait son mari, lui serrait la main, puis s’essuyait les yeux quand il ne la regardait pas. Cependant elle affectait de se sentir mieux portante et le suivait partout où il lui plaisait delà conduire.

Les choses allèrent ainsi pendant un mois ou deux. 11 arrivait parfois que madame de Lasfie s’enfermait toute seule dans son appartement, où sa camériste la surprenait tout en larmes, agenouillée aux pieds du prie-Dieu, devant la pâle figure du Christ. Une si étrange dévotion étonnait dans un temps qui ne se piquait pas de beaucoup de religion. On remarquait aussi que ces accès de tristesse coïncidaient avec la réception de certaines lettres qu’une espèce de commissionnaire apportait à l’hôtel. M. de Laslic s’en inquiéta , et en parla doucement a sa femme, un jour qu’il l'avait trouvée pleurant comme une Madeleine, et le tapis, tout autour d’elle, jonché de petits morceaux de papier.

Olympe se défendit d’abord en balbutiant, puis finit par avouer que mademoiselle de la Brunerie , a qui les

médecins avaient ordonné l’air de la Suisse, lui écrivait aussi souvent que son état le lui permettait, et que sa correspondance empreinte de désespoir l’ impressionna il péniblement.

— C’est une si cruelle chose de se sentir mourir a vingt ans, disait-elle. Augustine ne laisse que des espérances derrière elle; elle n’a pas encore appris a regretter !

— Vous la plaignez donc bien, répondit Hercule?

— Oh ! monsieur, s’écria Olympe, étonnée de l’accent ironique du marquis, qui ne la plaindrait? Pauvre jeune femme, belle, riche, aimée de tous, qu’une horrible maladie tue alors qu’elle attendait une vie heureuse, pleine de joie et d’amour! Ignorez-vous donc qu’elle aimait? Quelles tortures pour ces deux cœurs qui ne battaient que l’un pour l’autre, et que la mort va séparer! C’est horrible, mou Dieu!

La marquise laissa tomber sa tète sur sa poitrine, puis, après un instant de silence, joignant les mains et levant les yeux au ciel, elle s’écria :

— Et quand je songe que celle destinée sera la mienne, je perds tout mon courage, et il incsemblequeje deviens folle !

Et Olympe, ne pouvant maîtriser son émotion . éclata en sanglots.

Hercule plia un genou devant elle; une larme tremblait au bord de sa paupière; une angoisse inexprimable gonflait sa poitrine, ses lèvres s’enlr’ouvraienl comme pour parler, lorsque ses regards s’arrêtèrent sur un brin de papier fixé dans les franges du sofa; un frémissement rapide comme la pensée passa sur son visage basané, il se pencha sur les mains de sa femme et les baisa; mais la larme s’était séchée entre ses cils ; un éclair l’avait brûlée.

— Chassez ces tristes pensées, chère Olympe, dit-il, et permettez a ma tendresse de vous y aider ; il v a ce soir bal au Grand-Opéra ; veuillez vous apprêter et m’y suivre; toute la cour y sera; les mascarades doivent être merveilleuses, et vous trouverez dans votre, boudoir un délicieux costume qui vous siéra a ravir.

— J’irai, lui dit Olympe avec un pâle sourire.

Quand Hercule se fut éloigné, Olympe, en se relevant.

vit le brin de papier attaché aux franges de soie : elle rougit vivement , le prit et le porta a scs lèvres avec un mouvement passionné.

Le soir même, elle était dans la salle resplendissante de l’Opéra.

M. de Laslic avait confié sa femme a M. d’ Alloues, lorsqu’un charmant lutin, qui avait des ailes de ^aze hlaue semée d étoiles dor avec une jupe de salin rose lamée d’argent et des cothurnes pailletés qui dessinaient le plus joli pied du monde, le vint tirer par le bras.

• V iens par ici, lui dit-il en l’entraînant.

— Jusqu’au royaume de Pluton , si tu veux . mon gentil diable.

- Pas si loin ; mais jusqu’à ce buffet , où je pourrai me restaurer en te grondant.

Le lutin souleva la barbe de son loup , qui laissa voir des perles enchâssées dans du corail, et se mil gaillardement à croquer pralines et petits gâteaux.

^ ois-tu, mon cher Hercule, reprit-il , tu le comportes fort mal avec tes amies.

— Ne l’aurais-je pas fait la cour?

— Pal ! quand on appartient à la Comédie-Française et qu on s’appelle mademoiselle Laurise, il n’est pas de gentilhomme qu’on n’ait vu à ses genoux.

— le confesse que je m’y suis mis.

- Et j’avoue que je ne vous y ai pas laissé, monsieur e marquis ; mais ce n’est pas une raison pour venir (n a grands coups d’épée les gens qui peuvent trouver qu’ a de 1 esprit et de la beauté.

- De quel démou vous aurais-je privé, beau diable ?

tuer

on

— Mais j'imagine que vous n’avez pas oublié ce pauvre duc !

"Ml . I ri Iriv.

— Et vous choisissez bien votre temps pour le dépêcher au noir séjour! Si M. de Fresne ne m’avait pasofl<‘il une place dans sa voilure, comment serais-je revenue, s il vous plaît? Je commençais cependant a ne plus penser à I aventure, quand ne voila-t-il pas que vous m>us avisez de tuer Lionnel de Chevry. juste au moment "îi il me proclamait la plus belle des mortelles dans un madrigal fort bien tourne.

Je ne connaissais pris le madrigal, et, sur ma parole. 001,0 I,0ésie aurait sauvé le marquis s’il me l’avait contée.

t*r. pendant que scs amis le portaient en terre, moi je I attendais aux Porclierons, où nous devions souper, le n ai point envie que vous recommenciez, et je vous en préviens parce (pic je connais justement un très-galant baron qui s est chargé d’ajouter un second couplet à la poésie du marquis.

Qu est-ce (pie c’est que ce baron-lit?

— M. Maximilieu de Druieh.

C, est comme si tu ne me l’avais pas nommé.

Le voila qui passe là-bas; c’est un Allemand, diton, ce grand blond qui donne le bras au jeune vicomte de Vouvrav .

— Je ne connais pas celui-ci non plus.

— Vraiment! loi, Hercule, tu ne connais pas Lionnel de Youvray. un de nos plus jolis mousquetaires gris, à qui madame de La Ferlé vient d’acheter une lieutenance?

— Mais où veux-tu que je l’aie vu ?

— Belle demande! chez toi, mon dieu Mars. Ah! j’y pense, tu étais en Flandre , l’an dernier, lorsqu’il a été conduit chez la marquise, ta femme; elle le connaît trèsbien. elle. Tiens, le voila qui salue madame de Lastic, comme s’il la devinait sous son masque; nous autres, c’est différent, nous sommes femmes, et, du premier regard, nous perçons loups et dominos. Va les joindre; madame de Lastic vous présentera l’un a l’autre.

Hercule venait de déchirer son gant entre ses doigts, quand mademoiselle Laurise le quitta pour aller se suspendre au bras du baron Maximilien de Dru i ch.

Comme le bal tirait a sa fin, et que les tètes étaient fort échauffées par la danse, M. de Lastic se mêla à un groupe de cavaliers qui discutaient fort vivement sur les mérites des chevaux normands comparés aux chevaux limousins. M. Lionnel de Youvray soutenait que les chevaux normands avaient plus de vigueur et de vitesse.

— C’est une erreur, dit brusquement M. de Lastic; les chevaux limousins l’emportent de toutes manières.

— Je te croyais une opinion contraire, dit M. de

Fresne, avec le ton d’un homme sûr de ce qu'il avance-

— J’en ai changé.

— Et vous en changerez encore, j’espère, monsieur . dit le mousquetaire en souriant.

— Plus maintenant ; je serais trop affligé de partager l’opinion de personnes qui parlent des qualités des chevaux sans les avoir vus au feu.

— Je ne pense pas , répondit M. de Youvray légèrement ému . que votre intention soit de me reprocher le malheureux hasard qui n'a pas encore permis "a ma compagnie de faire preuve de son dévouement h la personne du roi ?

— Comme il vous plaira, monsieur; je sais seulement qu’il y a de ces hasards malheureux dont on profite parfois avec plaisir.

M. de Youvray était d'un caractère doux et facile, mais l'insulte était trop directe pour qu’il n'exigeât pas une réparation éclatante.

M. de Lastic lui donna rendez-vous pour le lendemain matin dans les bois de Yille-d’Avray , h mi-chemin de Versailles où leur service les appelait tous deux.

— Quel furieux, dit M. de Ponlvallain à AL de Fresne! il s’est battu pour sa femme, il s’est battu pour une coquette ; voila maintenant qu’il veut se battre pour des chevaux. 11 se battra bientôt pour le grand shah de Perse !

Comme M. et madame de Lastic allaient se séparer au retour du bal , Hercule baisa la main de sa femme avec une sorte de timidité juvénile.

— Vous allez encore me gronder, lui dit-il.

— Pourquoi, mon ami?

— Je ne sais comment cela m’est arrivé, mais figurezvous que j’ai encore une affaire sur les bras.

— Un duel encore !

— Hélas! oui, un duel. Et c'est encore un Lionnel que la fatalité pousse devant mon épée.

Madame de Lastic leva sur son mari un regard profond ; elle rencontra un regard triste et suppliant.

— Et pourquoi ce duel? reprit-elle après un instant de silence, pendant lequel leurs yeux ne se quittèrent pas.

— Pour les chevaux du Limousin qui sont bien les plus mauvaises bêtes que je connaisse.

LES 15E A l X-AIIT s.

— il n’y :i pas d'autre raison ?

— nnelle raison pourrais-je avoir de me ballre avec |(. vicomte de Vouvrav que je ne connaissais pas avant

celte nuit ?

1 iomiel de \ ouvray ! C'est vrai, je n’ai point songé

a unis le présenter depuis son retour, et j’en suis bien contrariée maintenant. Je ne sais a quoi je pense depuis «pie je souffre. Mais, s’il n'a pas offensé votre honneur, épargnez-le. Il est jeune, c’est presque un enfant. Sa mère me Va recommandé , et s’il mourait de votre main j en serais desolee a cause d elle qui n a plus que lui . a cause de lui qui espérait trouver en vous un ami.

Hercule jouait avec la torsade de son épée tandis que sa femme parlait : quand elle se tut il lui prit la main :

— .l’en suis fâché a présent , dit-il , nous devons nous rencontrer demain ; si je le puis j’arrangerai l’affaire.

— Et je vous eu saurai gré, répondit-elle; songez à sa malheureuse mère.

Ee lendemain les deux adversaires arrivèrent au même moment au rendez-vous.

M. de Eastie s’approcha de M. de Vouvrav et lui lendit la main.

— \vant d'aller plus loin, monsieur le vicomte, lui dit-il. je tiens a vous déclarer devant mes témoins et les vôtres que je reconnais avoireu tous les torts dans la discussion qui nous a conduits ici. Je regrette sincèrement les paroles qui me sont échappées et je désire que cet aveu vous paraisse une suffisante réparation de l’insulte que je vous ni faite.

M\l. dePontvallain et deFresnc et deux mousquetaires queM.de Vouvrav avait amenés pour lui servir de témoins se regardèrent étonnés ; M. de Eastie n’avait jamais habitué personne a un tel langage.

Ee jeune lieutenant saisit vivement la main d'ilereule et la serra.

— Je vous remercie, monsieur le marquis, répondit-

il, mais permeltez-moi d'exiger que vous croisiez h> r,.,. avec moi.

M. de Eastie fronça le sourcil.

— Oh ! de tout autre que de vous de telles paroles auraient suffi pour effacer toute trace de quelques propos dont je ne vous garde point rancune, reprit en souriant M. de Vouvrav ; mais vous passez pour une des meilleures lames de la cour et vous avez un grand renom de bravoure , personne no doutera jamais de votre cœur : quant a moi je n’ai malheureusement pas encore fait mes preuves et l’on pourrait croire que j’ai accepté par crainte des. explications dont je vous suis reconnaissant. Laisscz-moi donc l’honneur de toucher votre épée de la mienne. Je porte un nom «pie je veux conserver pur de tout soupçon.

M. de Eastie s’inclina et mil l'épée a la main.

Au bout de quelques passes M. de Vouvrav reçut dans le bras un coup de pointe ; son épée tomba sur l'herbe.

Hercule la ramassa vivement et la lui rendit.

— Encore une fois, monsieur le x icomte. permeUez-moi de nous répéter, a présent que nous n'avons plus aueui motif pour nous battre, combien je suis aux regrets d’avoir dit ce que vous avez eu la générosité d'oublier. Je tiens les chevaux normands pour les meilleurs chevaux.

— Morbleu, monsieur, s'écria Eionnel de Vouvrav, laissez-moi. degràce, vous embrasser: votre coup d'épée me rend le plus heureux des hommes. Si vous me f.ii u*< l'honneur d'accepter mon amitié, en toutes circonstances vous pourrez réclamer l’aide de mon bras : il sera tout ii votre service.... quand je pourrai le remuer.

— Quoi singulier homme ! disait M. de l’ontvallain en remontant a cheval : il est querelleur comme un vieux lansquenet ou tendre comme une nonne, sans qu'on en sache la raison.

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