I. V C O N S l I. T X T ION
l ne faut pas seulement apprécier les progrès de la civilisation par la production d’œuvres capitales qui commandent l’admiration, et signalent aux siècles a venir la grandeur d’un peuple, heureux de cultiver les arts et de les pandre. La recherche et l’étude des monuments lègues ir l’antiquité, le besoin de retrouver dans leur simplité primitive ces sources pures où l’art , encore a son •r/v'nn n’n noint eu a subir ces transformations di¬
verses qui déparent souvent sa beauté native, sont autant d’indices d’un goût pur et éclairé. L étude des maîties a toujours été le meilleur enseignement pour les esprits sérieux qui pensent avec raison que si la fantaisie a ses charmes, elle ne doit pas perdre de vue les majestueuses créations par lesquelles les arts se sont révéles.
Jusqu’il présent, il faut le dire, c est aux monuments des arts plastiques que ces investigations éiuditcs se sont presque exclusivement attachées. Les missions scientifiques , les fouilles nombreuses pratiquées en Italie , en Syrie et jusque dans l’Asie-Mineure , l’exploration des ruines antiques depuis l’expédition d’Egypte jusqu'il la translation des bas-reliefs du temple de Magnésie et de l'arc de triomphe de Djimilah rapportés récemment a grands frais ; 1 établissement spécial
d’une commission éclairée qui veille a l’entretien des richesses d’architecture historique dont la France est couverte ; la reproduction des chefs - d’œuvre de la grande école de* peinture italienne; la formation de nouveaux musées où viennent se classer les œuvres éparses des écoles étrangères, sont autant de manifestations dignes d’encouragement. Cet esprit de recherche, d’étude et de conservation n’avait encore fait que des essais incomplets pour reconstruire le passe d'un art qui compte tant d’illustres maîtres. La musique, dont la vie est tout entière dans l’exécution , réclamait des interprètes pénétrés de l’importance d un ensemble complet et majestueux. La musique religieuse ne pouvait
en effet revivre qu’a ce prix.
Choron , qui en avait exhumé quelques riches débris, commença à en donner un avant-goût au public parisien : M. Fétis, dans ses concerts historiques, til connaître plusieurs fragments qui révélèrent toutes les richesses que l’on pouvait espérer de l’exploitation plus étendue d’une mine déjà si féconde entre ses mains. Il restait donc encore a faire renaître et a populariser parmi nous les chefs-d’œuvre des compositeurs anciens. C’est ce généreux dessein qui a inspiré à l’un des esprits éminents de ce temps-ci la haute pensée d'une réunion d’exécutants choisis parmi les plus ardents admirateurs de la musique sacrée. M. le prince de la Moskowa, compositeur élégant et sérieux a la fois, profondément versé dans l’histoire de la musique, et familiarisé avec ses plus belles conceptions , sans s’alarmer des difficultés d’une entreprise (pii devait échouer en tout autre main, a convoqué une phalange non moins illustre par l’éclat des noms qui la composent que parla perfection de méthode et la sûreté d’exécution qui la distinguent. C’était, en effet, une tâche bien difficile de placer sous la même direction, et de faire apprécier par un auditoire plus nombreux une foule de talents qui ne comptaient jusqu’alors •pie des admirateurs privilégiés.
C’était aussi une sorte d’éducation complète a faire parmi les dilettanti qui se dévouaient a cette noble entreprise. La musique moderne que l’on exécute actuellement dans les salons exige d’autres qualités que la musique religieuse des premiers maîtres , a la sévérité de laquelle on est peu habitué.
Les fioritures , les roulades constituent a vrai dire la principale difficulté des morceaux a la mode. Les chefsd œuvre classiques au contraire demandent un style plus grave, une méthode plus simple. Ils puisent leurs effets dans des éléments qui , pour être moins compliqués , n'en sont pas moins difficiles à réunir. La voix bien posée, la note nettement attaquée, les nuances fidèlement observées , le mouvement exactement saisi , telles sont les conditions nécessaires pour interpréter dignement ces grandes compositions et en faire ressortir ,es beautés de détails, ces finesses exquises si artisi(,mont mêlées dans ces combinaisons grandioses
qui forment le caractère dominant des ouvrages anciens.
Ce que l’incomparable orchestre du Conservatoire a
(ait pour la musique instrumentale restait h faire pour
la musique vocale ; mais comment en trouver les moyens?
Les chœurs des théâtres, blasés sur un emploi qui leur paraît insignifiant, auraient-ils pu se consacrer a des études nouvelles , difficiles et réitérées ? c’était ailleurs qu’il fallait chercher les éléments et trouver cette application intelligente et cette abnégation dévouée, essentielles a l’exécution des morceaux d’ensemble.
La Société des Concerts de musique vocale , religieuse et classique s’est établie sous le patronage des noms les plus brillants de l’aristocratie parisienne ; mesdames la Maréchale Duchesse d’Albuféra, la Duchesse deCoignv , la
Duchesse deGraminonl, la Duchesse de Massa, la Maréchale
Princesse de la Moskowa. la Duchesse de Poix, la Duchesse deïalleyrand , la Princesse de Beanvau . la Princesse de Craon , la Maréchale Comtesse de Lobau . la Comtesse Merlin, la Vicomtesse de Noailies, la Comtesse de Sandwich ont formé le premier faisceau autour duquel sont venus se grouper les meilleurs amateurs et les voix les plus célèbres des salons de Paris. Le directeur de la musique, M. Niedermeyer , l’auteur de Stradella , ce dernier et suave adieu de Nourrit a la scène française, et quatre maîtres de chant conduisent l'exécution des chœurs.
En très-peu de temps celte réunion zélée a pu commencer la série de ces concerts destinés a mi public sérieux et choisi.
Le second concert de la société a eu lieu la semaine dernière ; les espérances qu’avait fait concevoir le succès de la première réunion dont nous avons déjà rendu un compte succinct, ont été pleinement réalisées.
On a commencé par un fragment du Stufmt Muter de Pier-Luigi dit Pai.estiuxa, du nom de s;i ville natale (l’ancienne Préneste). L’exécution «le ce morceau ou plutôt de celte antienne était d’une grande difficulté. A peine l’intonation fut-elle donnée par les masses disposées en vue du public, que d’autres voix partant de l’extrémité de la salle, s’élevèrent en répons, et formèrent en dialoguant un second chœur entremêlé avec le premier.
D’abord piano , puis crescendo , ces voix divisées se groupaient en une harmonieuse unité d’un effet nier veilleux ; le caractère le plus religieux , le plus sévère . anime toute celle œuvre, et sous ces colonnetles dorées cl resplendissantes des clartés profanes , Pâme s'isolait forcément , et chacun se transportant eu idée sous les voûtes élevées d’une basilique , restait saisi d’une sainte émotion; les voix pures et célestes des cantatrices parisiennes , ce tact exquis des masses intelligentes, aurait fait pâlir même les virtuoses renommés de Saint-Pierre de Borne, qui n’a jamais retenti de plus angéliques accents.
Les chanteurs réunis sur un même point ont exécute ensuite un chœur d’un auteur inconnu du 16e siècle; ce chœur, Alla T ru à ta , que nous donnons ici en entier, est d’une simplicité, d’une suavité incomparable; on sent qu’une inspiration élevée a dicté ce morceau d une facture large et grandiose.
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Les anciens, on le voit, entendaient autrement que nous la composition des chœurs ; chez eux, en effet, ce n’est point un chant, accompagne par des parties formant X harmonie , c’est plutôt une mélodie pour ainsi dire complexe, procédant par accords, dont la combinaison suivie constitue la phrase musicale.
Après ce chœur, un trio de Palestrina, Pleni surit rœli et ter r ce, a été fort bien rendu. L’effet produit par des masses chantantes, sans accompagnement , rendait difficile la tâche des exécutants qui leur succédaient ; il ne fallait pas moins que le talent de MM. le comte Eugène Ney, le baron de Varaigne, assistés de M. Alexis Dupont, pour lutter contre le désavantage de cette circonstance.
Le psaume de Marcello. Donde cotantu frémit o, exécuté par un chœur de contralti et de basses, est d’une couleur énergique, et savamment travaillé; les exécutants ont prouvé avec quelle flexibilité de talent et quelle haute intelligence ils pouvaient interpréter tantôt la musique suave, tantôt celle qui exige de la force et de la verve.
On a fait surtout celte remarque dans le trio madrigalesque de l’abbé Clark Addio campagne amené , chanté par mesdames la Comtesse d’Appony, la Comtesse de Murat et M. A. Dupont. Cet auteur fort estimé, brille surtout dans les compositions légères et pastorales; des traits élégants et compliqués, des roulades hardies, coquettes, longuement modulées, en sont le caractère particulier; l’abbé Clari, pressentait la manière un peu prétentieuse du dix-huitième siècle.
La première partie du concert s’est terminée par un fort beau chœur de Haydn, Insam r, et pana: curie. On remarque déjà dans ce maître un style plus moderne, qui tranche avec celui des quinzième et seizième siècles.
La seconde partie a commencé par un admirable fragment à cinq voix du Miserere de Roland Lassos, dit Orlando di Lasso. Ce musicien , né â Mo ns en I 520 , fui successivement maître de chapelle du duc de Saxe , Albert V, et du roi de France Charles 1\ , pour qui les Psaumes de la pénitence , don l ce morceau est extrait, ont été composés en 1572, après le massacre de la Saint- Barthélémy. Au milieu des richesses d’harmonie déployées entre cinq parties dont aucune n’a d’unisson, on distingue des phrases d’une mélodie sublime. On doit des éloges â M. de la Mosko.wa pour avoir tiré des profondes ténèbres où elles étaient enfouies, les œuvres d’un compositeur qui peut prendre place au premier rang.
Un charmant duo de ILendel, Cheoai cercando folle pensier , a donné a mademoiselle Alice Thorn l’occasion de déployer un vrai talent ; on en a goûté surtout la dernière partie . remarquable par une cantilène ravissante ramenée heureusement a plusieurs reprises. La voix pure de la jeune cantatrice, secondée par M. Balfe, convenait a merveille a la musique élégante du célèbre compositeur, qui en dépit de son monument â Westminster et de ses oratorios, écrits tous en anglais, n’en était pas moins un véritable Allemand de Halle en Saxe, ce qui lui valut en Italie le surnom de II Sassone. Le God sape, the king , le meilleur argument en faveur de la prétendue nationalité Britannique de Hæiidel, n’a même plus
cours, a présent qu’il est prouvé que cet air n’est rien autre chose qu’un motet de Lully composé sur des paroles de madame de Brinon en l’honneur du roi Louis XIV et qui se chantait habituellement a la communauté de Sainl-Cy r.
Le Tantum ergo de Sébastien Bacii qui a suivi ce du» esl un beau choral , d’une proportion ample el majestueuse; il respire une sorte d’austère religiosité qui a beaucoup d’analogie avec le chant de Luther introduit par Meyerbeer dans les Huguenots.
Madame la Comtesse de Sparreet madame Dubignon, ces deux prime donne des salons de Paris, ont fait entendre un duo de Martini, Inclina Domine ; Bandante «lu début en est fort beau , et ces deux cantatrices dont les voix se marient si bien, l’ont rendu avec une expression exquise ; quoique remarquable, ce morceau ne nous a pas paru porter le cachet particulier du célèbre P. Martini, dont Jomelli , Gluck, Mozart et même Grétry suivirent les leçons ; l’origine de ce duo reste à éclaircir.
En Adoremus de P alestri n \ a précédé un des plus beaux morceaux du concert: nous voulons parler d'un fragment du Stubat de Haydn, / idit suum dulreni nutum. chanté on ne peut mieux par mademoiselle de E.liancourtois, dont les salons de Paris connaissent le beau talent et la voix sympathique. Dans ce morceau, cette jeune cantatrice a déployé une expression des plus pathétiques; on a beaucoup applaudi surtout le dernier trait ; nous regrettons seulement , si l’on peut regretter quelque chose , qu’elle ne l’ail pas terminé a l’avant-dernière cadence; le second trille, que relie au premier un trait d’une couleur un peu moderne, n’a pas paru d'un goût irréprochable; du reste la palme des soins a été pour mademoiselle de Chaneourtois dont la voix semblait de plus en plus stimulée pur son redontalde entourage.
Après cet air est venu le Kyrie Eleison de la messe Œterna Chrisli munera de P a l F, s r r i N a ; on reconnaît, comme toujours, dans ce morceau les qualités scientifiques de ce maître qui comprenait si bien la combinaison des voix el le grand caractère de la musique sacrée.
Le concert a été terminé par un Alléluia de ILendel: Ce/»/// éclatant, entonné con tutlaforza , a produit beaucoup d’effet et a pompeusement couronné celle magnifique solennité musicale où tout se trouvait réuni.
Le directeur avait su faire un choix de chefs-d'œuvre «pii se rehaussaient l’un l’autre par la diversité du genre et del’école, tous remarquables par des qualités devenues presque étrangères a l’art léger que l’on exploite aujourd'hui. Le développement d’une idée première , d'une forme , d’un dessin , est un des plus grands moyens de l’art du compositeur: avec quelle habileté les vieux maîtres l’employaient ! Palestrina, Marcello, Léo, Durante ne se lassent pas de reprendre un rythme, «le le broder, de le faire moduler avec un talent et une science profonde, qui n’excluent pas une sorte de grâce et d’esprit. Les effets d’harmonie ne sont pas chez eux l’œuvre du hasard ou du caprice : jamais elle ne vient au secours de la mélodie en péril ; l’alliance de ces deux âmes de toute musique, secondée par un rythme puissant, une expies-
LES BEA U \ - A HT S.