NICOLAS POUSSIN
\u moment où la Fiance s’occupe enfin sérieusement d’élever un monument a Nicolas Poussin, il m’a semblé <|uc c’était une occasion naturelle de soumettre h l’Académie quelques réflexions sur ce grand homme. Ce n’est pas que le nom de Poussin ail besoin de nos éloges, et qu'apres plus de deux siècles remplis de sa renommée ,
il soit possible d'y ajouter par des paroles. Mais si nous ne pouvons {tins rien aujourd’hui pour sa gloire, il y a toujours pour nous-mêmes autant de profit que d’intérêt à le connaître dans son histoire et a l’étudier dans sa vie. où il est aussi grand que dans ses ouvrages.
Ou a beaucoup écrit sur Poussin; et, depuis bien
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longtemps, toutes les formules de l'admiration ont été épuisées pour exprimer toutes les qualités de son talent. Ce qui distingue cet artiste entre tous les grands peintres, le choix noble et délicat de scs sujets , la belle ordonnance de ses compositions, la correction de son dessin , l'élévation de son style , la justesse et la profondeur de son expression, enfin, cette science du costume, cette fécondité d’inventions, cette richesse d’accessoires, et pardessus tout , cette heureuse union de la raison et du goût . de la philosophie et de l’art ; tous ces dons de la nature et de l’étude, qui composent a Poussin un caractère propre et une physionomie originale, ont été reconnus et célébrés, et, ce qui vaut mieux encore, appréciés et sentis par ces nombreuses générations d’artistes qui se sont formés sur ses ouvrages et inspires de scs chefsd'œuvre. Aucun artiste n’a été plus gravé; ce qui veut dire , n’a été plus et mieux loué que lui, s'il est vrai que l’estampe d’un tableau, qui le conserve pour tous les âges et qui le reproduit dans toutes les mains, soit le meilleur éloge qui s’en puisse faire. L’art a rendu de cette manière a Poussin tout ce qu’il lui devait ; et le peintre du Testament d’ Eudamidas vit encore et vivra éternellement dans tant de gravures de son œuvre, qui l’ont répandue partout, quand son tableau même s'est perdu.
Après tant d'hommages que la plume et le burin , ces deux grands organes de l’opinion publique, ont rendus au génie de Poussin, il serait donc bien superflu devenir recommencer, moins bien que tout le monde, un éloge qui est dans la pensée de tout le monde ; et ce n’est pas moi qui voudrais m’exposer a louer devant des artistes, un peintre que les artistes savent par cœur. Mais il y a dans la vie de Poussin et dans l’histoire de son talent , des traits qui ont toujours besoin d’être médités , des exemples qui peuvent toujours être utiles; et c’est d’ailleurs une si belle chose que cette vie, où l'homme d l'artiste se montrent constamment si bien d’accord , dans une conviction si forte, dans une fermeté si calme et dans une dignité si modeste, que je ne connais pas de tableau, même de Poussin, qui vaille un pareil spectacle.
L'histoire de l’art, chez les anciens et chez les modernes, offre beaucoup de noms d’artistes, qui eurent a lutter contre des obstacles de toute espèce ; je n’en connais pas qui ait eu a souffrir plus que Poussin des rigueurs de la fortune et de l’injustice des hommes, et qui en ait su mieux triompher par la seule force de son caractère, par la seule puissance de son talent. Né dans une petite ville de province, de parents honnêtes, mais peu aisés, qui voulaient qu’il apprît le latin, pour devenir peut-être ce qui s’appelait alors un procureur ou quelque chose de semblable, il se révèle comme artiste en griffonnant des dessins sur tous scs livres de classe.
Mais ce n’était pas assez que sa vocation, en se manil tant avec cette énergie, domptât la résistance de sa mille ; il fallait encore qu'il put trouver un maître : celui que le sort avait placé près de lui, n’avait pu enseigner que ce qu'il est en tout temps le plus far d’apprendre partout, le métier. Avec celle seule ressour mais aussi avec l’instinct de son talent, Poussin, h pe agi' de dix-luiit ans, se décide a quitter furtivement ;
pays, sa famille, pour venir chercher a Paris ce qui lui manquait, l' instruction , et ce qu’on rêve toujours a dixhuit ans, la gloire. Chemin faisant, comme il était sans protection, sans argent, il peignait des trumeaux , des dessus de portes pour se procurer le gîte de chaque juill et peut-être qu'il existe encore, dans quelque coin de la Normandie, plus d’une de ces peintures, improvisées pour le besoin du moment, par la main qui produisit les Sept sacrements.
Arrivé a Paris, il n’y rencontra pas les maîtres qu’il cherchait, et il fut trop heureux encore de sortir de leur école presque aussi vite qu'il y était entré ; car ils n’auraient pu lui montrer que leurs défauts, et il était déjà trop avancé pour se contenter même de leurs qualités. Un jeune gentilhomme du Poitou, qui s'était intéressé à lui, en le voyant courir partout après le travail, comme d’autres courent après la fortune, l’engagea a l’accompagner dans son pays, où il lui promettait son château à peindre. Mais la mère de ce gentilhomme ne demandait a Poussin que des services domestiques, au lieu de peintures historiques; et Poussin, obligé de quitter celle maison, est réduit encore une fois a faire usage de son pinceau, pour regagnera pied et a petites journées la capitale. On suppose que c’est a celte époque, et durant ce trajet qui fut long et pénible, qu’il peignit des bacchanales dans le château deChiverny, et des tableaux de piété pour les capucins de Blois, productions du jeune âge et de l'adversité, précieuses a ce double titre, qui n’existent plus depuis longtemps, et qui auraient mérité d’être, conservées, pour servir d'exemples au talent qui doute encore ou qui désespère de lui-même. On a dit aussi, mais sans preuve suffisante, qu’il existait au château de C.lisson des paysages de Poussin, qu’il aurait exécutés à celte époque où il parcourait en tout sens la province, en s’acheminant vers Paris. Les événements aussi bien que les travaux de cette partie de la vie de Poussin sont d’ailleurs couverts d’une impénétrable obscurité ; et, tout ce qu’on sait avec certitude des résultats de ce triste voyage, c’est que, arrivé à Paris, exténué de fatigue, accablé de besoin, manquant de tout, il y tomba grièvement malade, et ne recouvra In santé qu’après avoir respiré quelque temps l'air natal dans la maison paternelle. Revenu encore une fois a Paris, toujours avec l’intention de s’y perfectionner dans la peinture, il ne tarda pas à se convaincre que les moyens lui manquaient, et que l'Italie seule pouvait lui fournir des maîtres ou des modèles. 11 partit donc pour l’Italie, et il alla jusqu’à Florence; mais il ne put aller plus loin, sans doute parce que la ressource dont il avait usé jusque-là, celle de vendre de ville en ville de petits tableaux qu’il peignait en détrempe, ne lui servait plus en ce pays-là. Une seconde fois, il se remit en roule pour l’Italie ; mais cette fois encore il ne put dépasser Lyon, où sa constance fut mise à une nouvelle épreuve. Une maladie, qui l’empêcha do faire usage de son talent, épuisa bientôt toutes ses ressources. A peine convalescent, mais réduit au dén liment le plus absolu, il trouva pourtant un marchand qui lui avança une petite somme ' pour retourner à Paris, et qui consentit à être payé en