‹ Les Beaux-ArtsChapitre 63 sur 204 · I ST · texte numérisé non relu

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tableaux ; à ce prix, il put recouvrer sa liberté et reprendre le chemin de Paris.

Ou voudrait, pour l' intérêt de l'art et pour l’honneur île l’humanité, connaître tous les détails de cette époque de l’ histoire de Poussin, toutes les épreuves par lesquelles dut passer ce génie si pur et ce caractère si noble, tout le temps qu’il eut a lutter contre l’adversité. Malheureusement, comme la société n’a jamais grand souci des nombreuses victimes de ses erreurs, et que Poussin, toujours égal U lui-même, dans la bonne comme la mauvaise fortune, ne s’est jamais plaint du malheur de ses premières années, on ignore tout ce qu’il eut à faire de travaux indignes de lui, seulement pour pouvoir subsister a Paris. On sait bien qu’il fut quelque temps employé a peindre des ornements de plafond au Luxembourg, sous un peintre nommé Duchêne,qui avait la direction de ces travaux, et que Poussin, tout obscur qu'il était et chargé d’ouvrages subalternes, excita la jalousie de cet artiste, qui était assez médiocre pour être très en vogue. Mais ce n’est pas la une particularité bien rare dans l’histoire de l’art, ni sans doute un accident unique dans la vie de Poussin. Il avait près <le trente ans, et il en avait ainsi perdu onze a se débattre avec toutes les misères de la vie, lorsqu’une circonstance imprévue mil tout a coup son talent en évidence. Les jésuites célébraient, en 1023, la canonisation d'Ignace de Loyola et celle de François Xavier, et ils voulurent, a celle occasion, exposer dans une suite de tableaux les principaux miracles de leurs saints patrons.

I n concours, où les plus habiles peintres de Paris furent appelés, s’ouvrit alors, et Poussin y produisit six grandes compositions, exécutées en autant de jours, en détrempe, grâce a la facilité qu’il avaitacquise a peindre par ce procédé. Ces tableaux, où l’élégance du dessin se joignait a la noblesse de la pensée et à la grandeur de la conception , malgré les défauts d’une exécution si rapide, excitèrent autant d’admiration que de surprise. Dès ce moment, Poussin eut un nom a Paris ; c’est dire qu’il y eut déjà des envieux, des rivaux, des adversaires, sans y avoir encore des amis.

Je me trompe. Un étranger célèbre, qui se trouvait alors à Paris, le poète Marini, fut frappé du talent qui brillait dans ces premières compositions de Poussin ; il en rechercha l’auteur ; il lui montra de l’affection ; il l'admit dans son intimité et le logea dans sa maison ; et ce fut là le premier avantage quePoussin dut a la fortune et à lui-même. Le cavalier Marini était un homme d’imagination et de savoir, très-familier avec les anciens, plein de feu et d’esprit dans sa conversation ; il inspira à Poussin le goût de la poésie, il l’initia à l’étude de la mythologie, et lui fil faire, sous ses yeux , les dessins qui devaient accompagner l’édition de son poème d’ Adonis, en même temps qu’il lui lisait les poètes grecs et italiens dans une traduction improvisée. C’est en vivant auprès de Marini, qui mettait heureusement plus de goût dans ses lectures que dans ses poésies , et pl us de choix dans ses affections que dans ses sujets, que Poussin refit, à un âge où tout profite , son éducation littéraire, et qu’il conçut pour l’antiquité, vue d’une

manière poétique, le penchant qui détermina plus tard une des formes de son talent. Notre artiste, qui n’avait rien dû aux peintres de son pays, reçut donc d’un pocle italien des idées, des connaissances, des inspirations qui valaient mieux que de mauvaises leçons de peinture; et Marini, qui fut trop vanté dans le temps et qu’on ne lit plus guère aujourd’hui , contribua plus que personne a former un grand peintre ; c’est peutêtre l'a le seul mérite qui lui restera dans la postérité, et c’est surtout à la France de lui en tenir compte.

Cependant Poussin n’avait pas renoncé a son projet de voyage en Italie, et les entretiens de Marini n’avaient pu (pie l’affermir dans son dessein. Lorsque ce poêle, rappelé a Rome par l’exaltation au pontificat d'Urbain NUI. qui avait été son ami , proposa à Poussin de l’y accompagner , ce dut être là pour notre artiste la plus forte des tentations. Mais Poussin fut toujours l’esclave de son devoir, pour rester le maître de sa destinée. Il avait reçu de la corporation des orfèvres la commande d’un tableau de la Mort de lu Vierge ; il laissa partir son protecteur pour remplir son engagement , et il ne se mit seul en route pour Rome qu’après avoir achevé son tableau. Remarquons que ce premier ouvrage de Poussin ne lui fut pas demandé par un prince, mais par une compagnie d’artisans, et qu’en cela, il sembla que la fortune voulût inaugurer cette vie d’un artiste, qui sut de bonne heure se soustraire au commerce des grands et à l’influence des cours, 'et qui travailla toujours pour l’amitié, jamais pour la puissance. On ignore ce qu’est devenu ce tableau de Poussin , qui fut longtemps placé dans une des chapelles de Notre-Dame; et , si nous pouvions le rapprocher de son Déluge que nous possédons , nous aurions sous les yeux les deux termes extrêmes entre lesquels se trouve comprise la carrière de ce grand peintre.

Poussin avait trente ans lorsqu’il atteignit enfin au but de toutes ses pensées, lorsqu’il arriva à Rome; mais il n’était pas parvenu pour cela au terme de toutes ses épreuves. On croit généralement que la fortune cessa de le poursuivre à dater de son séjour à Rome ; c’est une erreur causée par l’ignorance où l’on est encore de l’emploi de ses premières années dans cette métropole des arts, où les révolutions du goût n’ont guère fait moins de victimes illustres que celles de la politique; où le génie adoré un siècle auparavant dans Raphaël, était alors persécuté dans le Dominiquin. D’abord , l’ami , le guide, le protecteur sur lequel Poussin avait compté en arrivant 'a Rome, lui manqua presque aussitôt. Marini, qui n'avait pas rencontré chez le pape Urbain Mil les sentiments qu’il s’attendait à trouver chez son ami d’enfance Barberini, et qui n'obtint à Rome , en expiation de ses péchés poétiques, que la faculté défaire une pénitence publique, en écrivant à celte intention son poème du Massacre des Innocents , Marini . découragé, vieux et infirme , s'était retiré à Naples où il mourut l'année d'après. Avant de partir, il voulut rendre un dernier service a son ami, eu le présentant au cardinal Rarberini , neveu du pape, et l’histoire a conservé les expressions dont il s'est servi pour recommander Poussin à ce prince de l’Eglise : / >-

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drete un giovane , che ha unafuria di diavolo : vous verrez un jeune homme qui a une ardeur du diable. Ce mot exprime bien la promptitude , on pourrait presque dire l’impétuosité d’exécution que Poussin devait aux premiers travaux de sa jeunesse, et qui, après avoir été pour lui une nécessité et une ressource aux temps de l'adversité, resta, dans des jours meilleurs, une habitude et une propriété de son talent. Le mot de Marini ne peint pas moins heureusement le caractère d'un artiste que nous sommes habitués a regarder , a la distance de deux siècles , a travers le calme imposant de ses compositions si graves , si nobles , si régulières, mais qui alors, aux prises avec la fortune, était obligé de déployer tant d’activité , d’énergie et de courage pour se tirer de la foule.

Ces ressources de sa volonté et de son talent, qu'il ne puisait qu’en lui-même, ne lui furent pas moins nécessaires a Home, qu’elles ne l’avaient été a Paris. A la retraite de Marini , son seul patron , succéda bientôt le départ pour sa légation d'Espagne ducardinal Barberini. son unique protecteur. Ainsi , demeuré seul , sans nom, sans appui . dans celte grande cité qui devenait pour lui une immense solitude, Poussin eut longtemps a lutter contre des obstacles de tout genre . contre des besoins de toute espèce ; et ici encore , nous regrettons de ne pas connaître toutes les particularités de cette vie si dure et si laborieuse , si remplie de privations et d’études. Le crédit de Barberini ne lui avait servi qu’à lui ouvrir l’entrée de sa maison , qui était un musée. Poussin s’y établit , pour étudier l’antique , qu’il avait deviné avant de le connaître ; et Rome entière, qui était déjà ce qu’elle est encore et ce qu’elle sera toujours , malgré le temps et malgré les hommes, le plus vaste de tous les musées . put à peine suflire à ce besoin de s’instruire qui était le premier de tous ses besoins. Le hasard , qui a quelquefois son instinct . et le malheur . qui a quelquefois aussi sa providence, l’avait lié avec un artiste, le sculpteur François Duquesnois . dit le Flamand , alors pauvre et obscur comme lui. Ces deux hommes , que l'adversité autant que la sympathie avait rapprochés , mirent en commun leurs études et leurs trvaux, leurs privations et

leurs espérances ; et dans cette société . où l’art avait autant de part que l’affection , le peintre se fit presque sculpteur , à l’exemple de son ami et à l’école de l’antique. C’est en effet à cette époque que Poussin copiait la Noce Aldobrandine , qui lui faisait l’effet d’un bas-relief antique, et qu’il modelait, en bas-relief aussi, un tableau du Titien, qui se trouvait à la villa Ludovisi. C’est alors qu’il exécuta en petit un grand nombre de copies de statues antiques , telles que la Cléopâtre du Vatican que possède M. Duchéne; et c’est sans doute ainsi qu'il se forma ce système de composition qui tient tant de l’ordonnance du bas-relief, et qui fait que, de tous les peintres modernes, Poussin est peut-être celui qui peut le mieux donner l’idée de la peinture antique. On sait du reste, que durant un séjour de quarante ans h Rome, Poussin ne passa jamais un seul jour sans faire quelque élude d’après les monuments de Rome. L’architecture et la statuaire, les ruines antiques et les édifices modernes, la ville et le paysage , les lieux et les hommes , l’art et la nature, tout ce qui, dans celle admirable cité, fait penser et écrire, réfléchir et dessiner, l’artiste et le philosophe, y fut constamment pour lui un objet d’étude et de jouissance. Il continua, jusque dans un âge très-avancé, de se plaire en s'instruisant a celte grande école ; et nous avons à ce sujet le témoignage d'un contemporain , que je ne puis me refuser au plaisir de transcrire. « J'ai souri vent, » dit Vigueul de Manille, qui l’avait connu dans les derniers temps de sa vie, « j’ai souvent admiré lapas « sion qu'il avait pour son art, quoiqu'il fût bien vieux. « Je le voyais fréquemment au milieu des ruines de l'ail* « cienne Rome , dans la campagne ou sur les bords du « Tibre, esquissant un passage qui lui plaisait ; t*t je l’ai « rencontré tenant h la main des pierres et des Ileurs qu’il « rapportait chez lui pour les copier d’après nature. Je lui « demandai un jour comment il était arrivé à ce degré a de perfection qui lui assignait un si haut rang parmi a les peintres d'Italie: il me répondit. En ne négligeant « jamais rien . »

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r.epenclanl le mal dont madame de Lastic souffrait, faisait de lents mais continuels progrès ; une ardeur brûlante desséchait sa poitrine, une pâleur livide s’étendait sur son visage amaigri, ses yeux encadrés d’un cercle bleuâtre brillaient d’un éclat fébrile; toutes ses forces et toute sa volonté s’épuisaient à lutter contre les atteintes (h1 langueurs enflammées qui tarissaient les so urces de sa vie.

Hercule ne la quittait plus: sa tendresse vigilante l'entourait de ces soins qu’une mère seule semble pouvoir prodiguer à sa tille : il appelait près d’elle les plus illustres médecins et s'adressait aux plus savantes académies pour leur demander un secret qui pût sauver sa femme.

Olympe le remerciait doucement, l’embrassait avec les (dans d’une reconnaissance passionnée, puis le suppliait de la laisser seule quelques instants.

Vlors elle tombait à genoux devant l’image du rédempteur, priait avec des sanglots, pressait ses tempes

entre ses mains tremblantes, levait au ciel des yeux trempés de larmes, et quand ses caméristes, inquiètes de son long silence, rentraient dans l’appartement, elles trouvaient la marquise étendue aux pieds du crucilix . dans la froide immobilité de la mort.

Après ces crises terribles, Hercule passait la nuit au chevet d’OIympe , la veillant comme on veille un entant au berceau. C’était lui qui préparait les boissons calmantes et (pii la forçait de prendre les remèdes qu’elle repoussait quand d'autres mains les lui présentaient , dans la conviction où elle était qu’il n’y avait pas desaint a espérer. Que de fois, en se réveillant de ses douloureuses léthargies, ne Pavait-elle pas surpris, penché sur son lit, la contemplant avec un visage pâle que semblaient éclairer deux yeux flamboyants. Elle tressaillait alors, et fermant ses paupières pour éviter un regard dont l’éclat pénétrant allait jusqu’à son cœur, elle collait ses lèvres blanches sur une main qu'elle trouvait glacée et brûlante tour à tour.

Il arrivait parfois que le mal semblait céder a une influence occulte, inexplicable ; car il y avait déjà quelque temps que la médecine s’était avouée impuissante à vaincre une maladie dont les causes lui échappaient. Ces jours-là, madame de Lastic paraissait retrouver sa joie avec la santé; elle se montrait à la cour , suivait les chasses et dansait au bal. C’était en quelque sorte une renaissance que M. de Lastic célébrait par de splendides fûtes.

En jour que toute la cour était conviée a Meudon, la marquise était partie avec son mari en galant équipage : il devait y avoir chasse à courre et bal au château.

Madame de Lastic, montée sur une jument anglaise, galopait dans les avenues; le grand air. le mouvement, l’oubli peut-être avaient rendu à ses yeux leur douceur veloutée, à ses joues leur frais incarnat. Elle se lançait donc à la poursuite du cerf hardiment et gaiement . lorsqu'on traversant un carrefour un cavalier s’offrit

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