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soudain a sa vue. Madame <le Lastic poussa un cri et chancela; le cheval épouvanté se cabra. Hercule qui suivait une autre avenue, vit ce mouvement par un éclairci de la forêt ; le cri de sa femme frappa son oreille et lit bondir son cœur; il tourna bride et se précipita vers elle; un pli du terrain lui masqua bienlot le carrefour où il avait cru voir passer un cavalier, cl lorsqu’il arriva il trouva madame de Lastic couchée par terre, pâle comme un linceul. La solitude l’entourait, mais auprès d’elle et sur la terre humide les pieds d’un cheval avaient foulé le sol. Ses traces se perdaient dans les profondeurs de la forêt.
Olympe frissonnait ; d’une main agitée elle semblait vouloir écarter une image importune; ses lèvres remuaient, laissant échapper des mots confus.
Hercule souleva sa femme dans ses bras; elle ouvrit les yeux.
— Fuyez!... fuyez!... de grâce, fuyez!.,, disait-elle d’une voix en délire. ..
Les mots passèrent comme un soupiraux oreilles de M. de Lastic; mais son cœur les entendit. Des dames accoururent; toutes s’empressèrent autour de la marquise et lui tirent respirer des sels; Olympe les regarda, écarta les cheveux qui couvraient ses joues, reconnut son mari et fondit eu larmes.
— Elle est sauvée, dit madame d Alloues. La chute quelle a faite aura épouvanté celte chère marquise !
Hercule confia sa femme il la comtesse, qui suivait, la chasse en calèche , puis comme la compagnie était remontée achevai et s’apprêtait il partir, il sauta eu selle et partit a fond de train.
— Où peut-il aller? s’écria M. de Pontvallain en le voyant disparaître derrière les sombres massifs d’une avenue. 11 faut que la tête d’ Hercule soit un peu dérangée.
— La maladie de sa femme le rend fou . répliqua M. d'Allones. Quel mari ! vraiment il me guérirait de h constance, si je pouvais être atteint de ce mal-lii !
Quelques heures après, le marquis retourna auprès de sa femme. Il était en nage, les broussailles avaient déchiré une partie de scs vêtements; le désordre de sa toilette et les éclaboussures dont elle était souillée témoignaient assez de l'emportement de sa course.
Son cheval, couvert de fange, haletait dans la coin
— Dans quel étal vous êtes, mon Dieu ! s’écria Olympe qui venait d’écarter les rideaux.
— Votre évanouissement m’avait bouleversé1; il me semblait qu’un maladroit avait occasionné votre chute j’ai cru le voir fuir. Je l’ai poursuivi, mais vainement. Oh! si jamais je rencontre l'insolent a qui ce nœud de ruban a appartenu, je le tuerai su i place !
— Ce nœud ! où l’avez-vous doue ramassé ?
— Sut- une branche où il était resté suspendu a quelques pas de vous.
— J’imagine que vous n’aurez garde de vous attaquer a son maître. Madame de Maureilhan l’a perdu sans doute en voulant me secourir; elle le portait à son épaule où M. de Frcsne l’avait attaché.
Hercule broya entre ses doigts de fer la cravache qu il tenait encore a la main.
Depuis l'accident de Metidou , l étal de madame de Lastic avait rapidement empiré. Les médecins avaient conseillé l’air de la campagne, mais la tranquillité de la résidence où le marquis l’avait fait conduire, près de Yirollav , ne lui avait apporté qu’un soulagement passager : une lièvre lente la consumait, et toutes scs lorces s’étaient éteintes dans un accablement, profond. Les déchirements do sa poitrine enllammée lui rappelaient seuls qu’elle vivait .
Le dévouement d Hercule ne se démontai! pas une
minute. Au nom de sa femme, il répandait les aumônes à profusion , et , comme elle . il semblait mourir tant il était morne et sombre.
\ucun bruit ne se faisait autour du château d’où la vie paraissait s’étre retirée.
I ii soir un valet de pied vint annoncera madame de Uastie qu'un étranger sollicitait l’honneur d’être admis en sa présence.
— Vous a-t-il dit son nom, demanda-t-elle?
— C’est M. le comte Lionnel d’Asselanges.
Une ardente rougeur passa comme une flamme sur le visaged’Olympe. \ucune émotion n’apparut sur les traits d’IIercule ; il regardait sa femme qui palpitait et dont la tête était retombée sur l’oreiller.
Un instant tous deux gardèrent le silence.
Ue valet de pied attendait immobile.
Enfin madame de Uastie appelant toute son énergie a son aide, souleva sa tête languissante ; son front reflétait de nouveau les teintes froides et mates de l’ivoire.
— Dites a M. le comte d'Assclanges, reprit-elle d’une voix mourante, que je ne puis pas , que je neveux pas le recevoir.
— Si cette visite pouvait vous apporter quelque distraction. dit M. de Uastie. pourquoi ne laisseriez-vous pas monter ce gentilhomme?
— C’est inutile , reprit-elle ; et elle lit un signe de la main.
Ue valet se retira . et madame de Uastie se renversa sur son oreiller.
On aurait pu la croire morte à la morne pâleur de ses traits si les mouvements entrecoupés de sa poitrine n'avaient agité les draps a intervalles inégaux.
Comme la nuit s’avançait, Olympe tourna son visage vers son mari.
Une flamme lugubre se jouait dans ses yeux dont l’orbite semblait démesurément agrandi.
— Hercule, approchez , lui dit-elle; je viens d’élever mon âme a Dieu . et il m’a inspiré la pensée de me confes¬
sera vous avant de mourir. Si votre généreuse bonté fait descendre le pardon sur ma dernière heure, ma fin sera plus tranquille et je vous bénirai.
Ue marquis s’approcha sans répondre, une violente agitation se peignait sur ses traits.
— Ecoutez-moi . reprit Olympe. Dieu m’a permis de vivre encore quelques heures pour vous faire un aveu qui soulagera ma conscience. Quand j’aurai fini , je n’aurai plus qu’a me réconcilier avec l’église et a oublier la terre.
Après avoir achevé ces mots, la marquise se recueillit un instant, puis commença en ces termes un récit qu’elle ne termina pas sans l’avoir souvent interrompu , épuisée qu’elle était par la souffrance.
— Je vous ai trompé, Hercule; je n'ai pas su garder pure et fidèle la foi que je vous avais jurée, et Dieu m'a punie en me faisant mourir a un âge où, pour les autres femmes, la vie est pleine d’espérances. Je mérite mon sort et je bénis la main qui me frappe. J’étais orpheline et pauvre ; vous étiez riche et vous portiez le nom d’une famille puissante et honorée. U’offre de votre main était plus qu’il ne m’était permis d’espérer . et pourtant, si je l'acceptai, vous le savez, ce ne fut pas sans hésitation. Ua cause de cette hésitation , vous ne l’avez jamais connue : je vais vous la dire. Pourquoi ne vous l’ai-je pas avouée plus tôt! Peut-être m’auriez-vous protégée contre moimôme ! Une de mes amies recevait souvent , au couvent où ma mère en mourant m’avait laissée, la visite d'un de ses parents ; permeltez-moi de vous taire son nom: s'il fut coupable ce n’est pas â moi de l’accuser. J’avais seize ans, il en avait vingt. Confidente de mon amie, j’assistais aux visites de son parent qui me laissa bientôt voir qu’il m’aimait. Je ne pus lui cacher que cet amour était partagé. Nous nous écrivîmes, et nous nous étions juré à travers les grilles du parloir, de n’appartenir jamais que l’un a l’autre ; ce serment je le répétai bien souvent, lorsque, seule dans mon oratoire, je m’agenouillais aux pieds de la croix. Bientôt une lettre de son père le
contraignit de retourner en province. Il y avait déjà trois mois qu’il était parti lorsque vous vous présentâtes au couvent . Vos réel) erches flattèrent mon amour-propre, votre, rang dans le monde m’ éblouit , votre amour , cliasleinent exprimé, me toucha; mes compagnes disaient liautemenl autour de moi (in’elles s’estimeraient trop heureuses si vous leur adressiez les hommages que vous me rendiez; la supérieure me ht appeler un jour et me dit que dans ma position et sans fortune ce serait offenser mes protecteurs que de refuser une aussi belle alliance. Trois mois s’écoulèrent encore ; j’étais un enfant ; je crus avoir oublié celui qui avait reçu mes serments et qui ne revenait pas, et un soir je vous dis en rougissant que j’étais prèle â vous suivre a l’autel. Votre joie m'enivra et il me sembla que je vous aimais. Pendant deux ou trois ans j’éloignais de ma pensée un souvenir qui l'attristait . et je le faisais sans effort lorsqu’une mission vous appela en Flandre. Ma douleur fut sincère; cependant votre absence se prolongeait et ma tristesse ne passait pas lorsque mes amies m’entraînèrent dans leurs
plaisirs pour me distraire. Je les suivis, et voilà ce qui m’a perdue.
« lu jour je revis celui que je croyais avoir oublié. Sa présence me troubla; d’abord il sembla m’éviter puis insensiblement il se rapprocha de moi; ses yeux me jetaient des reproches muets, et j’éprouvai bientôt à le voir une peine et un plaisir qui remplissaient ma vie de tourments délicieux. Il me dit enfin qu’il m'aimait toujours: ce mot me fit tressaillir ; je compris à mon émotion (pie son souvenir vivait encore dans mon cœur, .le voulus l’éviter, partir, vous rejoindre; il était trop tard ! Sur ces entrefaites une chasse réunit toute la cour à Versailles. Comme nous nous trouvions seuls a l’écart, il m’annonçaqu'il s’était décidé à partir, et me supplia d’entendre ses adieux. Ses veux étaient trempés de larmes j’étais éperdue : il m'entraîna , les paroles qu’il me disait me faisaient palpiter ; il voulait s’éloigner et il restait ; ses adieux étaient des serments de m aimer toujours; ma tête s'égarait, j avais commis la faute de l<suivre. Dieu m’abandonna.
« Quand je revins à moi j’étais coupable. Alors ce fut une vie pleine d’angoisses et d’amour. Je cherchais un refuge contre mes remords dans la passion, et la passion plus forte les éloulfa. l-.lle me donna l'horrible puissance de dissimuler quand vous revîntes de Flandre, et Olympe de Bcuzevillc vous parut toujours digne de votre estime. Cependant un ordre du ministre attacha mon complice a une ambassade ; il partit, et il me sembla que mon âme s’enfuyait avec lui. Ün jour une lettre m’apprit qu’il revenait à Paris chargé de dépêches; il me demandait un rendez-vous, a Meudon. dans une petite maison où bien des fois je l’avais vu. Oh ! c’est bien infâme, n’est-ce pas? eette maison était la vôtre. Celte nuit- la vous partiez pour porter des ordres de la cour au maréchal de Saxe. Quinze jours après vous reveniez, el j’apprenais
que vous aviez tué M. le duc de Kcuvron parce qu’il m’avait soupçonnée !
« Je ne sais [tas comment je ne suis fias morte en vous écoutant; mou cœur battait a se rompre dans ma poitrine. Quand je fus seule, cette pensée, qu'un malheureux gentilhomme avait perdu la vie parce qu’il m'avait accusée , et qu’au péril de vos jours vous m’aviez défendue , moi coupable . s’offrit à moi dans toute son horreur; toutes les illusions s’en échappèrent comme s’échappe I eau d’un vase brisé, l’image du duc mort me poursuivait sans cesse; la nuit j’en rêvais ,jTiour j’en étais obsédée ; ce remords s’attacha à mon ejeur. Cl mon bonheur, bâti sur le sable, s’évanouit.
« Lu voile était tombé de mes yeux ! Le soir meme je me rendis aux lieux où mon amant m’attendait ; mais
cette nuit-la, tout en lui disant que je l’aimais encore, je lis serment de ne plus le revoir. Ce serment je l’ai tenu ! Je rentrai mourante, cpuisce, avant le jour. J’ouvris mon secrétaire, et une a une , après les avoir trempées de mes larmes, je brûlai toutes ses lettres. II vous en souvient, Hercule, vous m’avez surprise lorsque la fatigue m’avait endormie, et ma première parole au réveil a été un mensonge!
« Mais alors une double torture commença ii consumer ma vie: votre tendresse active et confiante qui était comme un reproche vivant de ma faute; et sa douleur, à lui, qui m’arrachait des larmes en secret. Quel mal me faisaient ses lettres, et de quelle existence j’ai vécu !
« .l’offris mes souffrances a Dieu comme une expiation, et je tirais de ces souffrances une consolation en pensant (pie plus elles seraient ardentes, plus elles me mériteraient un pardon inespéré.
« Enfin il consentit a s'éloigner; mes prières avaient obtenu de lui qu’il nechercheraitplusamerevoir.il demanda une mission, l’obtint et partit pour de lointaines contrées.
« Sous l’influence de notre amour, je m’efforçais d’étouffer son souvenir, lorsque, vous le dirai-je, Hercule, un jour je conçus la pensée que vous connaissiez ma faute et que vous cherchiez a vous venger sur mon amant avant de me punir moi-même! Ce fut lorsque j’appris votre prochain duel avecM. de Vouvray. Cette persistance a vous battre a tout propos m’étonna. Mais votre généreuse conduite le lendemain . dans une rencontre où il vous aurait été si facile de tuer un ennemi, dissipa tous mes vagues soupçons. Je me les suis bien souvent reprochés depuis lors et je vous en demande pardon , a vous dont l’affection constante et dévouée n’a pas failli un jour.
« Je toucheau terme de ma confession , Hercule, bientôt vous aurez a me juger.
« Ma vie semblait épuisée, et d’étranges douleurs me faisaient rapidement approcher de ma dernière heure; vous craigniez une maladie et c’était un souvenir qui me tuait. Un instant je semblai renaître a l’existence: c’était le dernier éclat d’une flamme qui s’éteignait. II vous souvient du jour oii dans la forêt de Meudon , je poussai un cri et tombai de cheval sans connaissance? Je venais de le revoir ! Il était arrivé a l’improviste , et j’avais entendu sa voix me répéter encore qu’il m’aimait!
«Cette dernière rencontre brisa la force factice qui me soutenait. Depuis ce jour je me suis rapprochée du tombeau ; demain je ne serai plus. Puissent mes souffrances et mon repentir effacer devant Dieu une faute dont votre pardon seul peut m’absoudre !
« Voila ce que vous ne saviez pas, Hercule, et voila ce j’ai cru devoir vous confesser. Maintenant jugez-moi.
— Vous vous trompez, madame, dit Hercule, voila ce que je savais, et voila pourquoi je vous ai empoisonnée.
Madame de Lastic se dressa; effarée, elle porta ses mains a son front , promena ses doigts d’ivoire sur son visage livide, poussa un cri et tomba foudroyée.
Hercule se pencha sur Olympe ; son visage était cou. vert d’une pâleur plombée, il écarta les mains de sa femme et colla ses lèvres sur ses lèvres. Elle était morte.
— Je t’ai punie et je t’aime! lui dit-il d’une voix déchirante comme si elle avait pu l’entendre encore, le me suis vengé et je pleure! ajouta-t-il tandis que deux larmes âcres et brûlantes tombaient de scs yeux.
Mais bientôt se relevant, il jeta d’une main ferme le linceul sur la tête de madame de Lastic et regarda au tour de lu i-
Le jour filtrait par les fenêtres h travers les rideaux. Hercule marcha vers la porte et l’ouvrit: les gens du château étaient tous dans l’antichambre comme ds avaient coutume de s’y rendre, chaque matin, pour avoir des nouvelles de leur maîtresse.
— Entrez tous, leur dit-il d’une voix calme, et regardez! Madame la marquise Olympe de Lastic est morte. Que le château prenne le deuil, et que l’un de vous aille prévenir monseigneur l’évêque de Versailles et lui demande, au nom du marquis Hercule de Lastic . les prières de l’Eglise pour l’âme de la trépassée.
Tout le monde s’agenouilla , la tête nue, autour du marquis qui priait. Le silence était lugubre ; les clartés du jour naissant jetaient des teintes rouges sur l’alcôve où les formes roides de la marquise se dessinaient sous les draps blancs.
Hercule de Lastic se dressa le premier , traversa la foule muette de ses serviteurs courbés sous la majesté de la mort et s’éloigna.
Le soir même un garde trouva le cadavre de M. le comte Lionnel d’Asselanges couché dans un ravin.
Le marquis de Lastic disparut et on ne sut jamais ce qu’il était devenu.
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