PAR ALFRED LEROUX
l’ai bonheur, il existe encore, sur les confins de notre littérature agitée, tumultueuse, criarde et violente, affairée et marchande, quelques retraites calmes, où méditent et travaillent en paix, a loisir, pour une noble satisfaction ei non pour un salaire tristement acheté, certains esprits sévères et religieux. Ceux-là sont heureux et respectables. dignes d envie autant que dignes de renommée : il les faut louer sans aucun doute; il les faut féliciter aussi. La Nécessité ne les cloue pas au travail avec ces -iiuuds clous d airain dont parlent les poètes. Ils ont ce loisir qui permet a 1 inspiration de croître lentement et de porter ses fruits, mûrs et savoureux quand ils se détachent de la branche. Ils ne sont pas contraints à ces moissons hâtives, à ces prodigalités étourdies qui déshonorent tour a tour nos plus beaux noms. Quand ils produisent au jour 1 Idée avec laquelle ils vivaient, solitaires et amoureux, depuis des années, ils ont achevé sa parure pu toute connaissance de cause , éprouvé sa beauté assoupi, sa démarche , orné ses grâces natives , et même jele dans les ornements dont ils l’ont revêtue ce désordre savant, celte négligence étudiée qui sont le dernier raffinement des coquetteries féminines ou littéraires ; ils sont donc réellement très-heureux et très-enviables.
Quant au respect qu’ils méritent, comment le contes- ’ Ce '°,S,r,1U,Is ont eu, que d’autres le possèdent
sans en profiter de même. Et combien voyez-vous de ces fortunés jeunes gens, à qui tout est facile , se donner les soucis en meme temps que les joies de la besogne intellectuelle.'* Combien , jeter un coup d’œil sérieux sur la ' ie ; combien, interroger le néant des passions ; combien, préférer a la molle fainéantise, aux délicatesses inoccupées de la vie opulente, aux obligations du monde . — liens de fleurs dont il vous garotte si bien, secondé qu'il est par 1 habitude, — préférer , disons-nous , h' travail même le plus léger, l’étude même la moins assidue? Non vraiment, il est réputé plus doux , par toute cette jeunesse intelligente . mais froide et ennuyée . de livrer son existence a je ne sais quel engourdissement moral compliqué d’activités purement physiques. Le cabinet d éludés est abandonné pour l’écurie, les livres pour la ïame ou le fusil. Que si l’on permet aux arts d’inter- ’ompre, de temps en temps, ce silence qui se fait autour des âmes et des esprits , c’est surtout à ceux-là qui flattent I œil ou caressent l’oreille. La Musique , celle courtisane harmonieuse, dont le souffle vibrant nous fait défaillir comme un baiser; la Peinture ou la Statuaire qui raniment par leurs décevantes illusions l'énergie éteinte de nos désirs, voilà les seules divinités .reconnues par le monde et dont le culte paraisse compatible avec la \ie de salon, de club, de château, de sports; avec les
longs bals et les longs dîners . les cours d’escrime ou de savate, les hallucinations du tabac et l’amour brutal des comédiennes.
Uissi sont-ils devenus bien rares, ces petits manuscrits élégants qui, naguère encore , arrivant de quelque manoir ou de quelque hôtel splendide , apportaient dans le cabinet de l’éditeur, un bruit inusité d’épais vélin, une douce odeur ambrée. Alors, suivant qu’il s’agissait d’une noble duchesse, ou d’un noble pair, ou tout simplement d’un jeune gentilhomme, bien recommandé par ses relations, par son appareillage, par ses succès, tout un cortège de révélations précédaient le volume et lui frayaient sa route. On nommait l’auteur, on nommait souvent le teinturier littéraire, son mystérieux complice; on nommait aussi le héros ou l’héroïne dont on allait connaître, sous des noms supposés, les réelles infortunes. C’étaient choses charmantes que ces indiscrétions calculées , celle curiosité, celle impatience, souvent irritées par des retards , quelquefois déçues par une prudente suppression. Quoi de semblable a présent V
Il nous est donc arrivé ceci , que voyant venir a nous un volume édité avec un certain luxe . — un seul volume, et très-mince . malgré la confortable épaisseur du papier, — nous avons cru reconnaître nos jolis romans d’il y a vingt ans. Sous un titre qui ne dit rien , un nom modeste et sans promesses, c'en était assez pour nous allécher. Après cela pourtant, il est assez commun de rencontrer des gens qui, s’ils promettent peu, ne tiennent pas davantage. Allions-nous derechef être trompé? lit nous tremblions encore. Dieu merci, maintenant nous n’avons plus rien a redouter.
La pensée de ce livre est grave ; elle émane certainement d’un cœur sincère et convaincu. L’exécution est très-sobre et n’en a dû coûter que plus de peines. Le tout enfin porte un caractère de noblesse et d’élévation que les amuseurs patentés du public, si habiles qu’ils soient a tout contrefaire, ne sauraient aisément imiter. C’est pour tout dire, une tentative qui rappelle a beaucoup d’égards celle dont nous venons d’être témoin, et que nous avons appréciée dans ces colonnes, l’autre jour, en vous racontant Lucrèce. Ajoutons seulement que la différence des genres no s’oppose pas seule a ce que le nouveau roman ait autant d’éclat (pie la tragédie nouvelle. Ces deux œuvres n’occupent point, chacune dans sa sphère, ! un rang égal. Mais si celle de M. Leroux n'a point la même portée que celle de M. Ponsard, elle puise dans une incontestable communauté d’origine un droit évident aux mêmes suffrages.
Edouard Aubert nous a vivement rappelé un autre i Edouard, celui de Mme de Duras. Au début surtout, la ! pureté du style et les fréquentes ressemblances des si- j tuations allaient jusqu’il nous inquiéter sérieusement. Edouard Aubert est né, il est vrai, dans une classe moins (•levée, et n’est pas, comme son homonyme, fils d’un avocat célèbre, mais seulement d’un villageois obscur. Toutefois, il est admis, comme l’autre, et avec le même rôle de patroué, chez un riche et noble propriétaire. Il s’éprend aussi d’une jeune fille bien au-dessus de lui par sa naissance et sa fortune. 11 est, de même, payé de 1
retour. Ici, fort heureusement, s’arrête le parallèle, et ici commence à se dessiner un caractère auquel madame de Duras n’avait point songé.
11 n’entrait dans l’intention de cet ingénieux écrivain que de mettre la passion aux prises avec les irrésistibles influences d’une société aristocratique. M. Leroux, lui, a surtout voulu mettre eu relief toute la sublimité du dévouement. Les deux drames ne pouvaient donc se côtoyer toujours.
Edouard Aubert est aimé, disons-nous, par la fière et belle Hélène de R... Admis dans son intimité comme précepteur de ses frères , il n’eût peut-être jamais songé à élever ses yeux jusqu’à elle. Mais un incident frivole a décidé de son sort. Le hasard les a réunis, un soir, dans une bibliothèque isolée. Edouard était plongé dans la rêverie dangereuse qui suit la lecture d'un roman d’amour. 11 sortit de cette extase au contact léger d’une chevelure qui effleurait la sienne. 11 avait senti un souffle incertain courir sur son front, et quand il leva la tête . en frissonnant, mademoiselle de R... était devant lui. \ peine échangèrent-ils quelques phrases banales, mais leur voix tremblait, et sans se rien dire, ils s’étaient tout a coup révélés l’un a l’autre.
Rien ne fut pourtant changé dans leurs rapports. Lue Cois il la pria de chanter et ne put obtenir d’elle cette insignifiante faveur, lue autre fois elle sortit du salon dans un moment où sa présence aurait embarrasse le jeune précepteur. Mais elle se savait aimée, et lui. ne prenait-il pas plaisir a savourer son trouble auprès d’elle?
INe gâtons pas ces détails en leur ôtant la grâce dos nuances adoucies et des longs développements. Edouard apprit un jour qu’il était aimé , en écoutant quelques tristes et amères paroles qu’ Hélène laissait tomber dans l’oreille d’un vieil ami. Elle lui disait a quel point il lui semblait déplorable, dans un siècle où il est permis de tout oser, de voir souffrir et s’éteindre , faute d’appui et de secours, des âmes nobles, des intelligences puissantes.... Et de qui pouvait-elle parler ainsi?
Édouard comprit. Une fois déjà il avait engagé la lutte et cherché à conquérir une position digne des sacrifices insensés que sa famille avait faits pour lui. Cette première épreuve lui avait été fatale, cl il était rentré, tout humilié de sa défaite, dans l’humble classe au-dessus de laquelle un fol amour-propre avait voulu le lancer. Mais il ne possédait pas alors le puissant mobile d’une noble passion ; mais les appuis, les encouragements lui avaient manqué ; mais la fortune inconstante pouvait loi sourire après l’avoir si dédaigneusement repoussé. Il voulut combattre encore et cette fois sous les yeux de sa dame. Hélène de R... repartit pour Paris; Edouard \ vint sur ses traces, et rentra plein d’espoir dansla carrière qu’il avait abandonnée.
11 y trouva un protecteur de plus; c’était ce vieil ami confident des pensées d’Hélène, et qui avait, sans le dire, pénétré plus avant qu’ elle-même dans les secrets peuchants de celte âme énergique et fière. 1! ne connaissait pas Edouard , el pensant que ce jeune homme, convenablement secondé, pouvait en effet se rendre l’égal
LES BEAUX -A RTS.
d’Hélène , il n’épargna rien pour lui aplanir la route de la fortune.
Peines perdues , aide inutile. Après quelques efforts heureux, Édouard sentit lui manquer cet clan vainqueur qui mène l’homme par-dessus les obstacles. 11 était comme un navire dont les voiles ouvertes attendent vainement un vent favorable, et parvenu dans la vie a cet instant décisif « où le talent se révèle, où la médiocrité s’arrête ; » il devint évident qu’il n’avait pas de progrès à espérer.
Peut-être se fût-il longtemps dissimulé cette vérité cruelle, mais son ami, son protecteur, plus clairvoyant, devait l’éclairer. En effet , d’une main ferme et douce tout a la fois , il déchira le bandeau trompeur des illusions. Edouard frémit d’abord et fut tenté de le maudire; ensuite il s’apaisa , et, devant la vérité, resta convaincu.
Ici est la véritable péripétie de ce roman si simple. Edouard Aubert, découragé, malheureux, abreuvé d'humiliations, comment se relèvera-t-il? Par le dévouement et l’abnégation la plus complète. Non-seulement il s’éloigne d’Hélène , non-seulement il lui rend ses engagements tacites, — et quel sacrifice pourtant! — mais enrôle il accepte le dédain dont elle l’accable, et laisse accuser son courage, sa tendresse , alors qu’un mot le justifierait peut-être. Hélène , abusée par cet héroïque silence, arrache violemment de son cœur l’amour qu’elle éprouvait pour Edouard. 11 apprend bientôt qu’elle est a jamais perdue pour lui.
Pour la seconde fois, — après un voyage de deux ans, — le malheureux revient dans la chaumière natale : il a rêvé une vie toute consacrée a ses douloureux souvenirs ; mais par degrés l’aiguillon du chagrin s’émousse, l’amertume de son cœur s’adoucit, et sur les cendres encore brûlantes du premier amour, une affection nouvelle semble vouloir s’allumer.
C’est qu’il avait retrouvé, dans son village , une belle enfant dont il était l’idole, sans qu’elle eût conscience de la tendresse qu’elle éprouvait pour lui. Pendant qu’il courait le monde, si ambitieux et si malheureux, Magdeleine lui avait gardé son cœur. Magdeleine, au départ, lui avait jeté un bouquet d’adieux ; au retour , sur le seuil de sa chaumière, avec le premier rayon du soleil levant, il vit apparaître Magdeleine Quand il éprouva le besoin de parler a quelqu’un, d’aimer quelqu’un, ce fut encore Magdeleine qui s’offrit. Et Magdeleine avait dix-huit ans, et Magdeleine se laissa tomber dans la rivière, et il sauva Magdeleine , qui de ce moment l’aurait mieux aimé , si cela eût été possible.
« C’était une enfant, bien ne voilait jamais sa joie ou sa u tristesse. La libre vie des champs lui avait donné la « franchise comme la nature, la bonté. Sa reconnaissance “ pour moi éclatait de mille manières. Les plus beaux « fruits, les plus belles fleurs m’étaient apportées par '< elle ; et je saurais mal te rendre le charme //ne lui « ajoutaient ces modestes offrandes qui, en me montrant « les dons les plus doux de la nature, accompagnaient « pour ainsi dire Magdeleine de leur idée inséparable. “ Aussi unevive couleur, une odeur agréable réveillaient
« en moi sa gracieuse image. »
Edouard Aubert avait donc vaguement associé Magdeleine a scs pensées d’avenir, et s’était surpris une fois les lèvres posées sur son front candide, lorsqu’il vit reparaître son Hélène adorée , tout son passé , toute sa douleur. hélas! et presque tout son amour.
Hélène était maintenant madame doit....
Un soir, sans l’avoir prémédité ni voulu, il se trouva sur le sentier qu’elle suivait. Elle répondit h peine a son humble salut par une froide et imposante politesse.
Ce soir-la, pour la première fois, Edouard se crut tout de bon amoureux de Magdeleine.
Mais il était dans sa destinée de se trouver toujours éclairé a temps par l’amitié dévouée de ce vieillard que nous avons déjà vu se placer entre Hélène et lui. M. de M...., — c’était son nom, — autrefois magistrat , prêtre maintenant, avait sollicité la cure du village où il savait Edouard revenu. 11 accourait . toujours consolant cl pieux , pour cicatriser les blessures qu’autrefois il avait ouvertes. Sa présence rendit un calme bienfaisant et de salutaires pensées a l’amant désolé de madame de IL.., à l’amant incertain de la pauvre Magdeleine.
Ce secours inattendu épurait les pensées d’Edouard et lui rendait, avec une énergie dont il s’était cru privé à jamais, un sentiment tout nouveau pour lui, le dévouement à sa vie. Il ne la voulait pas isolée, rêveuse et perdue, mais active et utile. Ses connaissances, la culture de son esprit, qu’il méprisait pour avoir éprouvé leur insuffisance dans des entreprises trop vastes, étaient bien supérieures a ce nouveau but , plus pratique et plus rapproché. Aussi devint-il , dès qu’il le voulut, le bienfaiteur du pays , et sut-il imposer l’autorité de ses lumières aux hommes ignorants qui l’entouraient.
Un grand travail entrepris par ses soins, et dont il dirige tous les détails avec un zèle soutenu , fournit enfin a M. de M... l’occasion de le réhabiliter dans l’esprit d’Hélène. Le temps était venu , où ou pouvait la forcer il être juste, sans dangers pour elle ou pour Edouard.
Un jour donc, que ce dernier était au milieu des travailleurs animés par sa présence, dociles à ses ordres, reconnaissants pour ses conseils , le vieux curé conduisit madame de IL., près de lui, sur la colline. La matinée était sereine comme le cœur rassuré d’Edouard, voilée comme le souvenir de ses douleurs, et le repos du ciel avait en quelque sorte un reflet dans le calme de sa pensée. 11 vit venir a lui , sans trop d’émotion, les deux personnes qui avaient le secret de sa vie. •
« L’une en représentait le commencement, les espé- « rances et les douleurs; l’autre, l’amitié, la consolation « et le terme rassurant. Il y avait plus de mélancolie « ([uc d’irritation dans mon âme en regardant Hélène, « et je la plaignais presque de m’avoir si mal jugé! »
Hélène était enfin revenue de sa longue erreur. Elle le salua les yeux humides; elle lui parla d’une voix tremblante. Sans lui rappeler le passé , si ce n’est par des allusions que son trouble expliquait assez , elle lui demanda pardon d’avoir méconnu son dévouement. C’était la réconciliation de deux cœurs désunis a jamais sur la terre , mais qui pouvaient espérer de se rejoindre au ciel: elle s’accomplissait , innocente et sublime, sous
le regard vénérable du vieux prêtre; et celte majestueuse influence écartait, comme toujours, le péril.
Une telle entrevue ne pouvait pas, ne devait pas se renouveler. Elle fut donc la récompense unique du sacrifice persévérant qu’Édouard avait accompli , et de son retour dans la voie du devoir.
Il était libre maintenant d’unir son sort à celui de Magdeleine. Le pouvait-il, néanmoins, en toute prudence? Etait-il sûr, en prenant pour compagne une jeune tille, son égale par la naissance , mais dont l'intelligence était et devait rester si inlérieureet si strictement limitée, que le bonheur naîtrait pour tous deux de celte union mal assortie? Les années dépouilleraient rapidement du prestige qu'elle devait a sa jeune beauté, la bonne et pieuse Magdeleine.Qu’adviendrait-il de son cœur aimant, si le dédain et l’ennui, mal déguisés à la longue, remplaçaient une affection peu sûre d’elle-même? — Toutes ces réflexions faisaient hésiter Edouard , chaque fois qu’il
voulait traiter avecM. de M... ce sujet difficile et délicat.
Le bon curé, cependant, lisait plus sûrement qu’Edouard lui-même, dans le livre ténébreux de ses irrésolutions. Sans le consulter, sans lui rien dire, il arrangeait pour Magdeleine un bonheur plus durable, et pour son ami un avenir moins périlleux. Par ses soins, la jeune fille allait devenir la femme d’un honnête fermier , autant au-dessus des paysans vulgaires, que Magdeleine, instruite par Edouard, au-dessus de ses compagnes.
I.e jour où les cloches sonnèrent pour ce rustique mariage , Édouard Aubert n’était pas au village. Mais la veille, Magdeleine avait reçu de lui, avec une croix d’or, héritage maternel, un baiser chaste, un baiser de frère.
Ce sera peut-être assez de cette analyse, insuffisante a beaucoup d’autres égards, pour indiquer il quelle classe d’esprits appartient l’auteur d’ Edouard Aubert. 11 ne comptera jamais parmi les audacieux , les novateurs, les téméraires, disons tout, les insolents. 1 1 est gr ave, réfléchi,
mesure, naturellement ennemi du désordre, naturellement acquis au sentiment du devoir. Son roman tout entier est un plaidoyer en faveur des intelligences médiocres, et descœurs timides en apparence, héroïques en réalité. La démonstration que ce récit renferme, et qu’il a le rare mérite de n’exagérer en rien , pourrait s’interpréter ainsi : Le sacrifice des désirs est au-dessus de leur réalisation ; les joies de la résignation compensent largement ses douleurs ; les prétendues victimes de l’ordre social, peuvent toujours, en modérant l’essor de leur ambition déçue , retrouver dans le cercle volontairement rétréci de leur action d’abord inutile, une influence bienfaisante, un emploi digne d’elles , un bonheur réel et dont elles doivent se contenter.
Nous ne sommes pas assurés que ce soient la des vérités absolues. 11 y a des caractères tellement trempés, des volontés si obstinées, de si ardentes passions qu’il serait inutile de les vouloir discipliner 11 en est aussi pour qui le dévouement mal compris , méconnu, dédaigné, seraient une leçon mortelle. En revanche, nous voici prêts a reconnaître que pour certaines natures, plus douces, plus mélancoliques, plus irrésolues dans l’action, plus obstinées dans leur soumission passive aux coups du sort, le rôle d’Édouard Aubert, et la moralité qui en ressort n’ont rien que de véritable et de salutaire.
Quant au style de ce roman, s’il prête a beaucoup de chicanes dans le détail , on ne saurait lui refuser les véritables qualités dont il avait avant tout besoin. S’il n’est pas toujours correct, suivant la grammaire , il est généralement pur, suivant le goût; et il a , de plus, toute la suavité, toute fonction, toute la grâce poétique réclamée par le sujet du livre. En somme, Edouard Aubert nous paraît avoir droit de préséance sur un grand nombre de fictions qui ont obtenu de notre temps, les plus populaires succès.
e marteau est encore suspendu sur un des plus beaux édifices particuliers de l’avis; d'inestimables chefs-d'œuvre de deux grands maîtres de l’école française, Lebrun et Le Sueur , sont menacés d’une ruine irrévocable : hâtons-nous d’en donner une faible idée pendant qu’il en est temps encore.
L’hôtel Lambert est situé a la pointe orientale de bile Saint-Louis, a l’extrémité du quai d’Anjou et de la rue Saint-Louis.
Il fut bâti vers IGoO par M. Nicolas Lambert de Thorigny , maître et depuis président eu la chambre des comptes, sur les dessins de Louis Le Vau, premier architecte du roi. On s’adressa, pour en décorer l’intérieur, à Eustache Le Sueur et Charles Lelirun, qui semblèrent choisir ce lieu comme un digne terrain pour y lutter de génie et de savoir.
La façade sur la rue, où se trouve l’entrée principale, ne présente rien que de fort simple : elle donne entrée dans une cour presque carrée de médiocre grandeur, environnée de toutes parts de bâtiments. La décoration des façades des deux ailes est simple et de bon goût. Un entablement dorique, dont la corniche est supprimée, y lient lieu de plinthe et lie avec grâce la décoration de la porte «l’entrée, qui consiste en une arcade entre deux pilastres d’ordre dorique, et la décoration du bâtiment au fond de la cour , qui , étant le premier objet qui s’offre en entrant, a dû être traité avec plus de magnificence.
En effet , la façade de ce corps de bâtiment qui forme un pavillon, est entièrement ouverte sur la cour. Elle est soutenue au rez-de-chaussée par deux colonnes et deux pilastres d’ordre dorique, et au second étage par autant de colonnes et de pilastres d’ordre ionique qui portent un fronton. C’est dans ce corps de bâtiment que se trouve le grand escalier a larges rampes de pierres découpées, construction grandiose , ordonnance pompeuse comme celle d’un tableau vénitien.
Après avoir monté un perron de huit marches, on Irouve un palier carré et en face une sorte de niche pratiquée sous la seconde rampe de l’ escalier, dans laquelle se distinguent encore un fleuve et une nymphe, grisaille d’un beau style par Le Sueur.
De ce palier on monte par deux rampes aux appartements qui sont distribués dans les deux ailes : celui qui occupe l’aile gauche, et qui était, a ce qu'il parait, décoré autrefois de quelques peintures, ne présente plus d’intérêt : les peintures, probablement de Le Sueur, et qui représentaient Vénus demandant a Jupiter la déilicalion d’Enée, et Ganynicde choisi par Jupiter pour échanson a la place d’IIébé , ornent actuellement le plafond d’une des pièces du rez-de-chaussée. On y voit encore une Diane qui est gravée dans l’ouvrage de Bernard Picart.
En reprenant la rampe a droite on arrive dans un vestibule ovale. servant de première antichambre h un grand appartement en équerre , qui se irouve de plain pied avec un jardin eu terrasse qui domine le quai d’Anjou. De grands pilastres d’ordre ionique qui embrassent deux étages, surmontés d'un étage plus bas en attique, ornent la façade qui donne sur ee jardin, et se termine avec majesté par une sorte de tour ronde, ornée de riches et lourdes guirlandes de fleurs et de fruits sculptés.
Tout ce rez-de-chaussée, autrefois consacré a la bibliothèque du président Lambert et à la chapelle , a été dénaturé; toutefois on y remarque encore les ornements en grisaille de l’antichambre, peints sous la direction de Le Sueur, de belles boiseries du temps de Louis W, le plafond dont nous avons parle, et enfin les restes du Cabinet de V Amour .
Le lambris doré, qui subsiste encore, est partagé dans sa hauteur en deux parties par une corniche qui circule au pourtour du cabinet. Depuis le parquet jusqu'à la hauteur de sept à huit pieds, ce lambris se divise eu panneaux, dont huit étaient ornés de paysages de Hermann van Swanevelt et Patel, et les autres panneaux ainsi que les pilastres montants étaient remplis d’ornements et de figures d’ Amours tenant les armes des dieux . peints par Le Sueur. Cinq tableaux plus grands , qui occupaient la partie supérieure du lambris, représentaient des sujets de l’Iliade et de l’Enéide , par François Périer, J.-F. Homanelli, etc.
Les tableaux qui étaient au-dessus de la cheminée et de la porte d’entrée étaient : l’Amour qui descend des cieux pour embraser le monde, après avoir désarme Jupiter; l’Enlèvement dcGanymèdc ; puis sur le plafond, la Naissance de l’Amour, — l’Amour présenté à Jupiter. — l’Amour se réfugiant entre les bras de Cérès pour fuir la colère de Vénus , — l’Amour recevant les hommages
de Mercure, d’Apollon et de Diane, — et enfin l’Amour vainqueur ordonnant a Mercure de proclamer son empire par tout l’univers.
Toutes ces peintures ont été transportées au Louvre.
Montons maintenant au second étage. D’abord un vestibule ovale, eladroite une antichambre, tous deux peints en grisaille sous la direction de Le Sueur. Puis un grand salon, autrefois chambre a coucher d’honneur, avec de riches boiseries dorées, rehaussées de bronzes, camaïeux, etc. En splendide plafond où l’on voit encore un enlèvement de Flore par Zéphyr, charmante peinture de Le Sueur au milieu de laquelle on a ingénieusement planté un clou pour y suspendre un lustre. Ce salon conduit ii un grand boudoir qui était autrefois le Cabinet (1rs Muses.
Comme celles du Cabinet (Je /’ Amour, les peintures de Le Sueur qui ornaient le cabinet des Muses se voient maintenant au Musée. C’était d’abord le plafond représentant Apollon dans son palais, Phaélon vient lui demander ii conduire son char que les Muses attellent. Puis dans les panneaux, sur les murs, les Muses distribuées en différents groupes. On retrouve encore sur la voussure qui régnait au-dessous du plafond, quelques vestiges des peintures de F. Périer , analogues il la décoration du lieu.
D’autres peintures de Le Sueur existent encore il l’hôtel Lambert dans un cabinet de bains, décoré de sujets analogues il la destination du lieu.
Comme nous l’avons vu, presque tout ce qui pouvait s’enlever a été transporté au Musée. Si nous pouvons déplorer le démembrement de ce bel ensemble, au moins n’avons-nous plus rien à craindre pour quelques-unes des parties qui le composaient, quoiqu’il faille bien avouer qu’ainsi dépaysées les peintures de Le Sueur ne peuvent produire le même effet que quand elles occupaient la place a laquelle elles furent destinées. Mais ce qui ferait de la démolition dont nous sommes menacés une perte irréparable, un deuil sans retour pour l’école française, c’est la galerie principale, c’est son plafond, chef-d’œuvre de Lebrun, que nous osons préférer aux fameuses Batailles d’Alexandre.
La galerie, éclairée de huit fenêtres, a pour entrée une grande porte a deux battants encadrés de chaque côté de colonnes accouplées avec des pilastres d’ordre corinthien : tous les murs sont richement ornés d’un lambris doré. Entre chaque trumeau, ainsi que dans les espaces vis-a-vis, sont des Termes, des groupes d’enfants ou des aigles qui portent des bas-reliefs bronzés représentant les travaux d Hercule par Van Obstal, sculpteur flamand. En face des fenêtres se voient encore de grands paysages d’un beau style, mais d’un maître inconnu, qui rappellent un peu la manière du Guaspre ou de Francisque Milet.
Le plafond, légèrement cintré, présente un développement de 68 pieds de long sur 15 de large : il a pour sujets principaux l’Apothéose d’IIercule et son mariage avec llébé : il se divise en cinq compartiments.
Au fond de la galerie, du côté de l'eau , où la voûte est en cul de four, Hercule inapte au ciel dans un char attelé de quatre chevaux. Minerve tient les rênes, la
Renommée devance le char, et la Gloire, assise sur un nuage, paraît prête a couronner le nouveau Dieu.
Dans le compartiment qui suit : Jupiter regarde son fils avec complaisance , et lui présente sa jeune épouse. Mais Diane et .limon environnent le dieu Atlas, et les Vents semblent servir de soutien a ce groupe qui se détache sur le ciel.
A l’extrémité opposée delà galerie, au-dessus de la porte d’entrée, est un magnifique buffet de Heurs et de fruits, dressé par les soins de Bacchus et de l’an. Le compartiment voisin, représente Cérès, Cv bêle et Flore ordonnant dans le ciel, les apprêts de la fête.
Dans le milieu de la voûte , sont figurées deux tapisseries qui semblent avoir été attachées au plafond pour la fêle nuptiale. L’une représente les Centaures vaincus par Hercule, l’autre, Hercule délivrant Hésione.
Toutes ces peintures sont du plus beau style du maître. Nulle part Lebrun ne s’est montré ordonnateur plus savant et plus grandiose, nulle part son coloris n’a eu cette souplesse et cette légèreté. Cette galerie peut soutenir le redoutable parallèle de celles du palais Farnèse, peintes par Carrache. Nous invitons le lecteur à aller s’assurer lui-même de toute la justice de nos éloges; mais qu'il se hâte; peut-être avant peu ne sera-t-il plus temps! car ce plafond peint sur plâtre et a l’huile, ne peut se transporter, et pourtant il est , a peu de chose près , en bonne conservation, et pourrait se restaurer a peu de frais.
Il existe un volume in-folio d’estampes fort bien exécutées par Bernard Picart, d’après toutes les peintures qui décoraient l’hôtel. Le vol urne, 'daté de 17 50, est dédié au marquis du Châtelet.
En effet, outre les souvenirs de son origine, en voici quelques-uns que l'hôtel Lambert peut encore citer.
Le marquis du Châtelet l’acheta deux cent mille livres. Voltaire devait venir l’habiter avec son illustre amie. Il écrivait de Cirey, le I 5 avril 1739 , a Lefranc de Pompignan : « .l’espère aller, dans quelques années, à Paris.
» Madame du Châtelet vient de s’assurer une retraite » délicieuse : c’est la maison du président Lambert,
» il faudra être philosophe pour venir la. Nos petits » maîtres ne sont point gens a souper il la pointe de » F île , mais M. Lefranc y viendra. »
Un long procès a Bruxelles , suivi de la mort de la marquise, arrivée en 17 59 , empêcha ce projet de s’exécuter. L’hôtel passa dans les mains de M. Dupin, fermier général et bel esprit, qui tenait table ouverte aux philosophes et gens de lettres du XVIIIe siècle. Jean-Jacques Rousseau cite l’hôtel Lambert dans ses Confessions, ainsi que le château de Chenonceaux , où il passa quelque temps, et qui appartenait aussi a M. Dupin.
Nous ignorons quels furent, depuis cette époque jusqu'il M. de Montalivet père, les possesseurs de l’hôtel Lambert , nous ignorons par quelles circonstances les peintures de Le Sueur devinrent la propriété du musée : le dernier souvenir digne d’être cité remonte aux cent jours. 11 semble avéré que pendant cette époque de crise, Napoléon a tenu conseil dans la galerie d’ Hercule.
F. Boissard.
Orient , Àlhambra ! noms pompeux et sonores ! Diamants ciselés par les orfèvres Mores ,
Tapis étincelants dont les riches couleurs Luttent après mille ans d’éclat avec les fleurs , Arabesques , versets incrustés dans la pierre Et qui montez au ciel ainsi qu’une prière , Plafonds d’or et de cèdre où par le temps pâli Rayonne encor le nom du farouche Abdali ,
Cyprès de la sultane où lorsque la nuit tombe Zorayma gémit pâle comme sa tombe ,
Cour du myrte ou dans 1 onde et son miroir changeant Se baignaient les houris aux étoffes d’argent ;
Porte du jugement où la main est gravée ,
Magique vision , toile à jamais rêvée ,
Palais où la férié agite son flambeau ,
Vous dormez maintenant le sommeil du tombeau !
B O GE « DE BEAüVOI R.
— M. le grand Chancelier vient de confier au talen d’un de nos plus habiles artistes, M. Achille Marti net, la gravure en taille-douce de son portrait en pie< que l’on regarde comme une des plusbelles toiles d’Ho race Vernet. Ce sera, nous le pensons, pour l’excellen graveur à qui nous devons la planche remarquable di Ch, u les pi insulté par les soldats de Cromwel, unebelh occasion de faire apprécier, dans la richesse des ajuste ments et la variété de coloris qui caractérisent cctt< page, la rare souplesse de son burin qu’il sait si hier plier aux exigences de la peinture.
— M. Dubois, membre de la commission des monuments historiques , est chargé par M. le ministre de préparer un projet de restauration du château de Blois et du pavillon connu sous le nom de Bains de la Reine • ce Pavillon est celui dans lequel s’était réfugiée la reine
Ju'les -n 101 L°UiS XH était excommunié pai¬
es IL La ville sc propose d’établir un musée dans les batiments de Louis XII et de François 1er en y J™"?
mmt la salle des Etats. Le casernement actuel 'serait re légué dans le bâtiment de Gaston.
Physionomie Parisienne.
Là Procession L?