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'• ) •* quelques années, je visitais seul /(?' ] [ : Sp et a pied, en véritable touriste, cette vx^C P v ç: / riche et poétique contrée de la Normalité-^ die, si célèbre autrefois par ses cheva- 7L>-fu2'v?.v . bers et par ses moines, par ses châteaux ••l scs abbayes, et si vantée aujourd’hui pour la fertilité de son sol. pour scs gras et verts pâturages, et enlin pour l'excellence des bestiaux qu’elle produit.
Je méditais en marchant sur les différents aspects que l’homme donne ainsi successivement au pays qu’il habite, suivant qu’il est lui-même tour ii tour pasteur, guerrier ou commerçant. Mais des considérations d’un tout autre ordre m’éloignèrent bientôt de ces réflexions sur les divers changements extérieurs que peuvent faire subir ;i une contrée la main de l’homme et celle du temps : réflexions du reste fort naturelles pour le voyageur au milieu d’un pays actuellement couvert de fabriques et d’usines de toute espèce, même dans les endroits où, naguère encore, la tranquillité des champs, la solitude des bois, mêlaient troublées que par le bruit monotone de quelque moulin, assis sur le cours d'un de i-es ruisseaux nombreux, dont les eaux limpides et pures serpentent a travers les prés et les forets de l’antique Neuslrie, donnant a la verdure celle fraîcheur qui réjouit l’œil , et a la terre cette humidité qui la féconde.
Je traversais alors celle vallée charmante qu’arrose une petite rivière, dont F embouchure , qui n’était jadis que le modeste asile de quelques pêcheurs, est aujourd'hui le rendez-vous de la société parisienne : je veux
parler de la Touques, qui va se perdre dans la mer auprès de Trouvillc; T rom ille, hier encore simple hameau, bourg aujourd'hui, et qui . demain sans doute, deviendra ville. Toujours cette modification extérieure des lieux . sous l’ influence des désirs . des goûts nu des besoins de l’espèce humaine.
C'était ;i la lin d’un des derniers jours d'août, le soleil en se plongeant magnifiquement dans les nuages écarlates de l’horizon, se montrait encore par intervalles it l'œil du voyageur qui pouvait alors le contempler impunément, semblable 'a un disque de métal en fusion, l 'atmosphère était remplie de rayons jaunes et rouges, mêlés au bleu limpide du ciel, ou croyait marcher a travers un voile tissu d'or, de pourpre et d’azur.
Tout ii coup, en abaissant vers la terre mes yeux depuis quelque temps en admiration devant le superbe cou cher de l'astre qui me quittait, je fus frappé d'une chose fort singulière. En effet, je me trouvais alors auprès d'un espace de terrain assez vaste, complètement couvert de bluets, si serrés, si touffus, qu’on eût dit un lambeau du ciel tombé sur la terre. I n laboureur au Iront chauve et basané, la tête entourée d’un cercle de cheveux blancs, celle auréole d’argent de la vieillesse, achevait lentement quelques sillons pour finir sa journée. Ce qui m’étonna . c’est que le soc de la charrue avait attentivement respecté ce champ de Heurs, qui se détachait alors en bleu pur sur le fond brun du sol remué tout a l’entour.
Je ne comprenais pas tout d’abord ce que pouvait être cette nappe de terrain, ainsi enclavée par le respect dans
1 i:s B K Al \-ABTS
une plaine immense, lorsque je m’aperçus que sa sur- |.l(r n’en était point uniforme, et (pie , vers le milieu, la h,1TC paraissait légèrement soulevée. Puis bientôt, a travers les tiges de blucls «pie commençait a faire onduler I , |,rise du soir . je découvris sur celte espèce de monli- ('(I|e lllie petite croix noire qui ne dépassait pas la liait-
.om’des plantes dont elle émit enlonrée. - Je vous remercie, mon brave homme un, s ie
H "’T »'•»“ l-'us a ™ ’ V'1"1 "nC ;umhc > . . ! "*«*'** de vous déranger; et si j'accepbùs ie ne vo
mmbe isolée, cacl.ee, perdue sous les Heurs. I.a mon, au .Irais loul au plus que quelques boues do mille - I,
. eu de celle nature s, belle, s, riche, s, . . . blinda voyager, ce n’élailpasla première r.,ù.,„ il
chaumières el puis l’église. Mais si vous ne vu, île, pas vous meure en route de ....il , quoique le pavs soi,
Cl Sl "e ™'s conlrarie pas trop de rester chez de pauvres paysans, Marguerite, qui esl ma femme, pourra vous donnera coucher. Dame ! vous ne serez pas comme a la ville, mais nous ferons de notre mieux.
l ice vieillard, qui passait et repassait silencieusement auprès de ce dernier asile, au seuil duquel il touchait Ini-mônie. I u pareil spectacle , rendu plus triste encore par les sombres teintes du crépuscule, remplissait mon draps blancs, et (pii même ont appartenu "ah
était pas la première fois qu'il nvar
rivait de coucher sur la dure.
— 01, ! oli! reprit le vicllard, nous avons . grâce à Ibeu. mieux que cela a vous offrir, des matelas et des
iime de sainte mélancolie, d’une religieuse terreur.
j’étais resté la sur le bord du chemin, debout, pensif, n’osant fouler du pied ce terrain sacré pour aller examiner de plus près l’agreste tombeau, que cachaient a mes regards d’épaisses touffes d’herbes et de Heurs. Le vieux laboureur s’était éloigné de moi jusqu’à l’extrémité de snn champ, je If vis revenir de mon côté ; il traçait sans doute son dernier sillon avant de regagner sa demeure, j’attendis qu’il fût à portée de ma voix , et je lui demandai alors ce qu’était ce champ mortuaire qui fixait ma respectueuse attention.
j’avais souvent remarqué , éparses ça el là le long des routes, de modestes croix de bois qui indiquaient la place où l’on avait déposé les restes île quelque malheureux voiturier, tué par ses chevaux ou écrasé par sa voilure. niais je n’avais jamais vu consacrer à ces sépultures improvisées un espace de terre aussi grand, là d’ailleurs je n’en avais jamais trouvé aucune qui me semblât aussi poétiquement placée; cela tenait sans doute h l'association des fleurs avec l'idée de la mort. Quoi qu’il en soit, je ne pouvais me rendre compte de la douce mélancolie (pie la vue de celle-ci particulièrement éveillait en moi.
— Cet endroit, me répondit le vieillard, c'est leclunnp île la tombe, on le nomme ainsi dans le pays.
— Kt qui doue repose ici? répliquai-je.
— Oh ! mon bon monsieur, me dit alors le vieillard avec un accent de pieuse tristesse, c’est un ange, un ange qui esl \enii au milieu de nous pour nous donner une idée de la bonté de Dieu, el qui s’esl envolé presque aussitôt.
Les paroles excitèrent vivement ma curiosité.
— C’est que, reprit le paysan, c’est une histoire assez longue . et je ne pourrais pas vous la conter à présent , car il esl tard, ma femme m’attend h la maison, et elle ne saurait pas ce que je suis devenu. Cependant , ajouta-til j s> vous tenez beaucoup à la connaître et que ça ne vous fasse rien de venir avec moi là-bas où vous vovez
a personne
dont vous désirez tant savoir l’histoire.
— Eh bien , j’accepte, lui répondis-je, mais à la coiidilion (pie cela ne vous gênera en rien. Je veux bien ajoutai-je, satisfaire ma curiosité, pourvu toutefois que ce ne soit pas a vos dépens.
— Allez, ne craignez rien, reprit-il, je suis bien sûr • pie Marguerite sera aussi contente que moi de pouvoir vous donner l'hospitalité pour la nuit.
Le vieux laboureur releva alors le soc de sa charrue alin qu'il ne sillonnât plus le sol , il donna un léger coup de fouet à ses chevaux, el nous nous mimes en route pour gagner la chaumière.
I.a nuit était venue, les constellations décrivaient lentement leurs orbes majestueux, au milieu de ce fond il un bleu sombre, qu’offre le ciel quand la lune ir esl pas visible pour nous . et que les étoiles seules éclairent la voûte céleste.
Je jetai un dernier regard derrière moi , pensant voir encore ce champ de la tombe dont j'allais bientôt connaître le secret, mais il était déjà complètement voilé par la nuit. J’entendis seulement le son harmonieux que produisait le vent en se jouant dans les liges sèches et bruyantes des bluets.
Comme il y avait assez loin pour arriver jusqu’à la ferme, le vieux laboureur commença son récit. Sa voix était grave et pleine encore, quoiqu’il eût au moins une soixantaine d’années. Elle n’était accompagnée, au milieu de celte solitude et du silence de la nuit, que par le bruit de nos pas et les gémissements âcres et stridents des ais de la charrue.
— Il y a eu dix ans aux feuilles, me dit-il. M. deltougeval, propriétaire de tout le pays que vous pouviez embrasser de l’oeil avant qu’il ne fit nuit, me dit un jour : — Martin, je viens de vendre ta ferme, mais rien ne sera changé pour toi, car celui qui l a achetée te garde a son service.
— C’est bien dommage que vous nous quittiez, lui répondis-je, car nous aurons du mal à être, avec un
celte lumière, et. il me montrait dans le fond du pay sage une petite lueur qui venait de paraître, je vous la dirai quand nous au t ons sou pé.
ï a-t-il un endroit où l'on puisse passer la nuit dans votre village ? lui demandai-je.
<Hi! non, monsieur, me dit-il en souriant, il n’y a pas d auberge par ici. Le hameau esl très-petit, quelques
autre, aussi agréablement que nous étions avec vous.
— C’est que vous ne savez pas, vous, monsieur, ajouta le paysan par forme de parenthèse, comme on s'attache à ses maîtres lorsqu'ils sont bons , et quand ils vous quittent, on éprouve tout autant de chagrin que si I on perdait un de ses parents.
Pour cela, me dit M.de Rougeval, sois sansinquié-
LES BEAI X- A B I S.
Inde, celui « | ni me remplace est un jeune homme, aussi bon pour ceux qui le servent que qui que ce soit, et 1 d’ailleurs je l’ai recommandé a lui parce que lu es un Brave et honnête homme, dit comme ça M. de Bougerai. Dame! monsieur, voyez-vous, ajouta encore en aparté le vieux laboureur, on fait ce qu’on peut pour contenter ceux qui vous font vivre, et l’on est toujours récompensé.
— Pour vous continuer, reprit Martin . puisque tel est son nom, nous vîmes arriver le lendemain a la ferme le nouveau propriétaire. C’était un grand jeune homme brun qui pouvait avoir vingt-six a vingt-sept ans. M. de Uougeval ne m’avait pas trompé; si vous aviez vu comme il était poli pour nous autres pauvres paysans.
— N ous savez, me dit-il, que j’ai acheté votre ferme : mais vous pouvez y rester si vous le désirez toutefois, je serai fort aise de vous garder.
— Monsieur est trop bon , lui répondis-je.
Puis il m’apprit qu’il voulait faire bâtir une maison, et qu’il avait choisi pour cela précisément l’endroit que l’on nomme le champ de la tombe, et qui était alors tout en labour, comme le reste (pie vous avez vu. Puis il me demanda s’il y avait moyen de loger les ouvriers (pii viendraient, car il y a trois lieues d’ici Orbcc, i'l il n’était pas possible de les renvoyer jusque-lit après leur journée, pour les faire revenir le lendemain.
Je lui répondis que l’on pourrait bien leur arranger un logement dans les granges.
Il fut donc convenu que je disposerais tout en conséquence. et que je préparerais une chambre dans la ferme pour l'architecte qui devait diriger les travaux.
Huit jours après tout était en mouvement dans notre petit hameau ; les charpentiers, les maçons avaient envahi nos granges. On apportait des matériaux de tous côtés. Tous nos laboureurs furent mis en réquisition, et nous finies I office de terrassiers pour creuser les fondations.
C’était notre nouveau maître lui-même qui surveillait l’ouvrage. Il était levé comme nous avec le jour. Il demeurait a la ferme où nousavionsdisposé pour lui notre meilleure chambre. Celui-là n’était pas difficile, et il grondait toujours Marguerite de ce qu’elle avait trop d’attentions pour lui, comme il disait; il voulut absolument dîner avec nous à deux heures, et ne consentit jamais à ce que Marguerite le servît à part. La cuisine de notre femme lui semblait bonne, et pourtant vous autres, messieurs de la ville, vous avez l’habitude d’être nourris plus délicatement que nous. Le soir il ne prenait que du lait pour souper, puis il se retirait dans sa chambre, où il écrivait beaucoup à ce que disait Marguerite. Le samedi de chaque semaine il partait pour ne revenir que le mardi suivant. A ce qu’il paraît , il s’en allait à Paris.
On mit tant d’activité à la besogne que la maison s’élevait comme par enchantement ; elle était placée à une cinquantaine de pas de l’endroit où vous avez vu la tombe ; elle était entourée de murs. Notre nouveau maître fil venir des jardiniers. On planta des arbres, on traça les plates-bandes, on sema le gazon dans le jardin
et dans la cour, et l’on mit des fleurs de tous «niés
A mesure que le travail avançait, notre maître était de plus en plus joyeux; ça faisait vraiment plaisir de voir comme il encourageait chacun de nous. Il s’occupait de tout et n’était satisfait que lorsqu’il avait tout examiné par lui-même. Il payait grassement les ouvriers. Je n’ai jamais vu d’homme aussi donnant que celui-là.
Au bout de quelques mois, la bâtisse fut complètement achevée. Oh! la jolie petite habitation que ça faisait, monsieur, c’était une maison à l’italienne, comme disait l'architecte : elle avait deux étages; la façade était justement tournée de notre côté, du côté de l’église.
Mais tout n’était pas encore fini. Ce fut alors le tour des menuisiers pour poser les portes, les fenêtres, les armoires; ça ne languissait jamais; quand les uns avaient termine , les autres recommençaient, et chacun s’en allait satisfait, en disant qu’il aurait toujours voulu travailler pour un maître comme celui-là.
— Que nous sommes heureux, me disait souvent Marguerite, de rester avec un pareil homme. M. de Rougeval était bien bon pour nous, mais ce n’était rien en comparaison.
— Oui . monsieur, ajouta le vieillard avec un accent douloureux qui m’alla au cœur, nous nous flattions de n’avoir pins que d’heureux jours a passer ici-bas, et ce n’était qu’un cri de joie dans le hameau, quand on sut qu’un semblable propriétaire allait y demeurer.
Mais notre bonheur ne fut pas long, et c’est toujours comme cela , continua-t-il en ralentissant son débit et hochant la tête. Les braves gens s’en vont vile, et les mauvais jours sont plus nombreux que les autres, Ce n’est pas pour moi que je dis cela . mon Dieu ! car s’ iln’y sont plus, ils nous ont laissé de quoi vivre heureux, nous autres, et Dieu ne nous donnera jamais assez de temps pour bénir leur mémoire el prier pour eux.
Ici le vieux laboureur s’arrêta. L’émotion qu’il éprouvait en évoquant les souvenirs que je le forçais ainsi de rechercher dans sa mémoire . l’avait suffoqué ; il essuya du revers de sa main une larme qui roulait sur sa peau rugueuse, puis il murmura à voix basse ces mots : « Que la volonté de Dieu soit faite. » Et se retournant vers moi. il me dit : — Où en étais-je donc?
— Mais, lui répondis-je. si celte histoire est trop pénible pour vous à raconter, il ne faudrait pas continuer. Certainement, ce que vous m’en avez dit me donne plus que jamais le désir d’en savoir davantage; mais je ne puis pourtant pas exiger que cela soit aux dépens de voire sensibilité.
— Ob ! me dit alors le paysan , ce sont de bonnes larmes que celles que l’on verse ainsi en pensant à ceux que l’on respecte, que l’on vénère el que l’on a perdus: et la peine que l’on éprouve alors fait plus de bien que de mal.
Cette réflexion, chez tm homme de la campagne tout à fait dépourvu d’éducation, me parut sublime; c’était bien là l’élan du cœur, le langage du sentiment vrai . toujours si noble, de quelque part qu’il émane.
— Je vous dirai donc, reprit le bon Martin, que notre maître arrangeait la maison comme pour un prince.
Quand tout fut sec a L extérieur, que les panneaux furent poses partout, il lil venir ici deux jeunes gens qui avaient des grands cheveux et de grandes barbes ; c’étaient des peintres qui peignirent de tous les côtés, sur les plafonds, sur les murs. Vous ne pouvez pas vous figurer comme c’était beau ; il y avait des vases de fleurs avec des guirlandes, et puis tout autour des corniches des animaux extraordinaires avec de grands cous et des ailes de toutes les couleurs.
C’était de braves et joyeux garçons que ces deux peintres; il y en a même un, ajouta Martin en souriant, qui voulut h toute force faire le portrait de Marguerite et le mien , il disait comme cela que nous avions de bonnes têtes, et il a tout de même bien attrapé notre ressemblance, surtout celle de ma femme , on jurerait que c'est elle.
Après les peintres ça fut fini. -La belle saison était passée, nous entrions dans la mauvaise; on ferma les volets et les portes. Notre maître me remit les clés et me dit : — Vous veillerez sur la maison, en ayant soin d’ouvrir et de donner de l’air toutes les fois qu’il fera beau. Je reviendrai au printemps; cl il partit.
A ce moment Martin interrompit son récit, nous arrivions a la ferme.
Il n’eut pas plutôt mis la main sur la barrière pour l’ouvrir, que tout a coup un énorme chien s’élança vers nous en aboyant.
A la niche. Picard, ii la niche! cria le vieux laboureur. Puis ilse mit a siffler fortement et d’une façon particulière: aussitôt un grand gaillard se présenta , et Martin lui donna les chevaux pour les conduire a l’écurie.
Nous étions alors dans une cour assez spacieuse, entourée de hangars et de granges. On apercevait dans le fond le corps de logis , bâtisse moitié neuve et moitié vieille, recouverte en chaume, et derrière la fenêtre de laquelle on voyait de la lumière.
Nous entrâmes dans une salle basse dont la partie opposée de la porte était entièrement occupée par une de ces immenses cheminées, si communes autrefois, et que l'on ne retrouve plus aujourd’hui que bien avant dans les campagnes. I ne vaisselle complète, de cette vieille faïence a fleurs , s’étalait orgueilleusement sur les gradins d’un énorme dressoir en chêne; les quelques ustensiles de cuisine que l'on voyait suspendus au mur reluisaient comme s’ils venaient d’être achetés. L’œil était tout d'abord séduit par un luxe de propreté toute flamande. Sur une grande table d'une blancheur éblouissante se trouvaient trois couverts, un grand saladier du même genreque la vaisselle, et plein d’une laitue fraîche ci tout h fait appétissante, un énorme pain rond et enfin une grande pinte brune contenant du cidre.
Quand Martin , qui me précédait, ouvrit la porte, une vieille femme, que je n'eus pas de peine a reconnaître pour Marguerite et qui s’occupait alors à jeter dans le feu quelques morceaux de branches mortes, lui dit, sans se déranger, ce qui l’empêcha de m’apercevoir :
— Comme tu reviens tard, l’homme.
— C’est vrai , répondit Martin , je voulais finir aujourd’hui de labourer le champ la-bas : tu sais que je
n’aime pas il rester longtemps sur celui-là. Mais liens femme, ajouta-t-il en méprenant parla main, je t’amène un monsieur qui vient souper avec nous. Tâche de nous donner ce que tu as de meilleur, et fais-lui préparer un bon lit là-haut.
A ces paroles de Martin, Marguerite se retourna enfin de notre côté. Elle avait une de ces excellentes phvsionomics de vieille femme que certains peintres flamands paraissent affectionner.
Je m’avançai vers elle en lui faisant mes excuses d’avoir accepté si facilement et peut-être si indiscrètement les offres de son mari.
— Oh ! monsieur, reprit-elle avec un air de naïve bonté, Martin a très-bien fait, et à sa place j’aurais agi comme lui. La seule crainte que nous ayons, c’est de ne pas pouvoir vous traiter suivant nos désirs.
Je lui expliquai alors le motif qui m’avait fait ainsi interrompre ma route, en appuyant sur ma reconnaissance pour Martin , qui voulait bien consentir à me raconter l’histoire des personnes auxquelles il paraissait fort attaché.
— Tous ceux qui viendront ici, me répondit Marguerite, pour nous parler d’elles ou pour nous en faire parler, seront les bienvenus.
Puis elle dit à une grande et belle fille qui raccommodait de gros bas de laine dans un coin de la cuisine, d’aller chercher une nappe et des serviettes et de mettre un couvert de plus.
Je voulus m’opposer à toute modification dans le service. en m'extasiant sur la propreté de la table pour motiver le refus que je faisais de la nappe. Mais la vieille Marguerite insista, et je dus céder. Elle prit alors quelques œufs dans un grand panier en fil de fer tressé, les cassa, les battit, puis elle décrocha du mur une grande poêle aussi brillante que si elle eut été d'acier poli, et en quelques instants notre repas fut préparé.
Pendant que l’on s’occupait de toutes ces petites dispositions, le vieux Martin était resté assis au bout delà grande table, la tête soutenue par sa main calleuse. Il paraissait préoccupé de ce qui lui restait encore il me raconter, et les événements qu’il cherchait ainsi à se rappeler, rendaient soucieux son front brun et ridé.
Enfin, sur l’invitation de Marguerite, nous nousmimes à table. Le vieux laboureur mangea peu. J’avais presque des remords d’avoir troublé par mon indiscrète curiosité Je calme habituel de ce vieillard, en éveillant chez lui de douloureuses pensées.
Quand nous eûmes fini, la jeune fille remit tout en ordre, puis elle se retira ainsi que Marguerite, et Martin reprit son récit.
— Au mois d’avril de l'année suivante, me dit-il , nous vîmes arriver, de la part de notre jeune propriétaire....
— Pardon si je vous arrête , mais vous avez jusqu’à présent omis de me dire son nom.
— On l’appelait ici M. Lichen, mais, à ce qu’il parait, ce n’était pas son véritable nom. Ui mois d'avril de l’année suivante, vous disais-je, nous vîmes arriver de sa part un vieux domestique qui se nommait Domingo,
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avec une grande voilure pleine de meubles mngiiiliqiies.
11 venait tout disposer en attendant l'arrivée de son maître.
Oh ! monsieur, les belles choses qu'il \ avait. Marguerite et moi nous aidâmes Domingo, mais nous étions toujours en admiration. C’était des tables en acajou et d'autres en bois noir ornées de dessins de cuivre, et puis surtout un grand instrument avec des dents eu ivoire < I u i rendaient des sons lorsqu’on appuvait dessus.
On mil partout des rideaux et des tentures de toutes les couleurs, les unes en soie, les autres en velours ; la plus belle chambre était celle que Domingo appelait la chambre de madame, nous ne savions pas alors pourquoi , parce que M. I.ieben ne nous axait jamais dit qu’il fût marié, et nous ne voulions pas interroger Domingo, ça ne nous regardait pas: elle était toute bleue et toute blanche, et pleine de mille jolies choses.
I ue vingtaine de jours après, lorsque tout fut prépare' <laus la maison qui était alors un véritable bijou d'habitation , nous vîmes arriver une' chaise de poste. De celle1 fois c’était M. Lichen lui-même.
II amenait avec lui une jeune dame. <pii paraissait être sa femme. Oh ! comme elle était jexlie ! Je la vois encore lorsqu'elle descendit de voiture, appuyée sur le bras de M. I.ieben d’un côté, et sur celui d’une vieille femme de chambre de l’autre. Sa physionomie était si douce qu’on croyait voir la Vierge Marie; elle avait de beaux cheveux blonds qui roulaient le long de ses joues jusque sur ses épaules, et puis de grands yeux bleus si purs. Mais elle était pâle et souffrante, et paraissait si fatiguée de la route, qu’elle faisait peine a voir. Chaque fois qu’elle vous regardait, il y avait un je ne sais quoi dans ses yeux qui vous émouvait, et l’on se sentait tout prêt a pleurer.
Marguerite et moi nous n'osions pas approcher de peur de la déranger, mais M. I.ieben nous aperçut et il nous appela. Nous étions tout honteux de nous être laissés voir, cependant nous allâmes vers lui . Il dit alors â sa femme : — Elise, voila le père et la mère Martin dont je t’ai parlé.
— Vous devez m'avoir déjà vue quand j'étais encore bien petite, dit alors la jeune dame à Marguerite, car c’est ici dans ce hameau (pie j’ai été mise en nourrice . chez Madeleine.
— Madeleine? mais c’était feu ma pauvre sœur, répondit notre femme.
— Vh ! c’était votre sœur, reprit madame I.ieben. Puis elle ajouta : Je savais qu’elle était morte depuis quelques années. Mais puisque nous sommes de vieilles connaissances . mère Martin . j'irai vous voir aussitôt que je serai remise de ce voyage.
Jamais de la vie je n’avais entendu une voix si douce. Pauvre petite femme! tenez, voyez-vous, monsieur, me dit alors le vieillard avec une expression de physionomie sublime, par tout le sentiment qu’elle contenait, j’aurais voulu l’embrasser encore, comme je l’avais si souvent fait autrefois, car je me la rappelai bien alors. C’était I enfant Jésus a Madeleine . comme nous la nommions dans le temps, que ma pauvre belle-sœur aimait tant. !
qu’elle en a été malade de chagrin lorsqu’il a fallu |,i rendre à sa famille, une grande famille noble de nos pays : c’était la fille de M. de Lombelle, dont vous avez peut-être quelquefois entendu parler.
Quelques jours après son arrivée, elle vint jusqu’à la ferme avec M. I.ieben. comme elle nous l’avait promis. Elle ne paraissait plus aussi fatiguée, mais elle avait toujours conservé sa pâleur et son air maladif. On disait qu’elle se mourait de la poitrine, et (pie c’était pour cela qu’elle venait habiter la campagne.
Quand elle se fut un peu reposée, car la course était longue pour elle, elle voulut visiter notre chaumière et voir la chambre où logeait M. I.ieben quand il avait fait bâtir la maison.
— Pauvre ami. lui dit-elle en voxanl notre misérable logis. In étais bien tristement ici . et tu as dû bien t's ennuyer.
— M’ennuyer! répondit M. Lichen, quand je travaillais pour loi! D’ailleurs, ajouta-t-il «mi riant, demande plutôt a Marguerite.
— Oh! ça. madame, lui dit notre femme, monsieur ne s’est jamais plaint, si ce n’est de ce qu'on le traitait encore trop bien. Ce qu’il y a de sur, c’est (pie je n ai jamais compris comment monsieur, qui est si riche, u'était pas plus exigeant.
Je vis alors madame I.ieben prendre la main de son mari et la serrer; je lis signe à Marguerite, elle me comprit et médit tout bas : — Les braves gens! lUen que d’y penser, ajouta Martin , j eu suis encore tout attendri.
— Ma bonne Marguerite, dit alors la jeune dame avec sa voix qui élaitcomme line musique, j’ai bien des coinplimentsà vous faire sur la manière dont votre maison est tenue. Tout est arrangé avec un soin, une propreté . qui font plaisir, et qui prouvent que vous êtes une excellente ménagère.
— Vous êtes bien honnête, madame, c’est que c'est là notre luxe à nous autres pauvres gens, lui répondit notre femme.
La jeune dame continua : — M. I.ieben fera agrandir et restaurer votre maison. Je veux que vous vous y trouviez tout à fait bien, et (pie vous ayez moins de mal pont la tenir en bon étal; il est juste que nous vous récompensions de tous les soins (pie vous lui avez donnés : et elle nous montrait son mari.
Depuis lors, monsieur, nous avons été logés comme des rois, et il n’y a pas de bontés que M. et madame Lieben n’aient eues pendant le peu de temps qu'ils ont demeuré là. Tenez, pour vous prouver combien il* étaient généreux, ma femme aime le linge à la folie, c’est sa passion. Eh bien , cette pauvre madame I.ieben lui en emplissait ses grandes armoires. Nous en avons quatre comme celle-là toutes pleines; et il me montrait un de ces immenses bahuts eu chêne sculpté, qui font le principal et le plus beau meuble des ménages de nos paysans.
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11 a o i;e jour Berlin prend un développement nouveau. Le printemps a permis de continuer les constructions interrompues par l'hiver, et de jeter les fondements de quelques édifices projetés. Des rues , <les maisons . des palais s'élèvent là où l’on ne voyait que des champs et des prairies, et plusieurs villages ont été successivement englobés dans l'enceinte de la ville. Lu seul fait donnera une idée du prodigieux agrandissement de Berlin : en 18 52. on a bâti plus de trois mille maisons. L’ancienne place d 'Armes, située autrefois hors de la ville, va devenir un nouveau quartier. On y construira un troisième grand musée, une prison et le débarcadère du chemin de fer de Hambourg. I n bâtiment spécial recevra la fameuse galerie de tableaux du polonais Baczinsky. Pour attacher Cornélius à Berlin, le roi lui a concédé un terrain dans un quartier neuf. 1 11 terrain a été concédé aussi h M. Wiehmann.
En même temps, les places s’embellissent ; celle du Grand-Opéra doit être disposée dans le genre des squares anglais, avec un gazon entouré d’une grille au milieu. Ce système est déjà appliqué à la nouvelle place de la porte de Halle, OÙ l’on érige la colonne de lu Paix. C'est un obélisque de vingt pieds île haut, d’un seul bloc de granit, surmonté d'une / ietoire en bronze. Cette statue., dont la fonte a merveilleusement réussi, est due au talent de Baucb. et rappelle celles qu'il a exécutées
pour le If'alha/a de Munich. L'inauguration du monument doit avoir lieu le jour où l’on célébrera l’anniversaire de la paix de Paris.
Les autres places seront successivement ornées de marbres ou de bronzes : aussi nos sculpteurs, et notamment Baucli, Kiu, Drake, et Wiehmann, ont-ils reçu des commandes dont l’exécution les occupera durant plusieurs années.
Le prince Puckler iMuskau est venu à Berlin pour aider de ses conseils le prince royal, qui se propose «le créer un parc sur les tlancs de Babelsberg. De retour à sa magnifique terre de Muskau, le prince y poursuit l'embellissement de ses jardins, dont l’étendue n’est pas de moins de huit lieues. Il va jeter sur la petite rivière de Neim un pont qui rappellera le Rialto de Venise Le vieux château seigneurial de Muskau . où siègent les tribunaux, a été réparé avec habileté et terminé dans le style du quinzième siècle. Cependant le prince Puckler ne renonce pas à ses excursions lointaines ; il a l'intention de revoir l’Italie qu’il a déjà visitée plusieurs fois, et depuis les dernières affaires de Chine ses regards se sont tournés vers cette contrée encore si peu connue. En attendant qu'il recueille de nouvelles impressions de voyages . il fait imprimer ses Souvenirs d' Egypte et d’Jsie- Mineure. On annonce aussi une édition nouvelle de son Traite des Jardins anglais , où il donne les résultats de sa propre expérience.
Berlin ne doit pas nous faire oublier Vienne. Celle capitale 11’a pu fonder encore une école de peinture,
malgré le nombre des artistes qu’elle renferme, et les encouragements du gouvernement. On y cultive a peine le genre historique ; des paysages , des tableaux de genre, des portraits, voila tout ce que le goût du public exige des peintres. La réputation de quelques paysagistes viennois a déjà franchi les frontières de l'Autriche, et l'Allemagne entière est fière de Schcedeberger, de Steiufeld et de Sa Hier. Citons encore un débutant, Van Haanen , et Thomas Ender, originaire de Belgique. Les tableaux de Charles Marro, qui s’est fixé à Vienne, sont très -estimés en Italie. Adalbert Hifter, dont on avait remarqué les paysages historiques, paraît avoir renoncé complètement à la peinture pour se vouer aux lettres.
Parmi les peintres d’animaux, le premier est sans contredit Ranftl, que le peuple surnomme le Raphaël des chiens. Après lui viennent A.-V. Dallinger, Waldmuller, Amerling, les trois frères Thier, Decker, Gaubmann, et surtout Léopold Brunner, dont nous avons vu un tableau d’une touche énergique, le Combat d’un chien et d'un loup dans une plaine de Hongrie. Plusieurs jeunes artistes, entre autres Hitler, imitent avec bonheur h* genre de Hogarth. Les peintres de portraits abondent à Vienne comme dans toutes les grandes villes, mais la ressemblance, ou plutôt une certaine analogie, est la seule qualité requise. On peut toutefois signaler dans ce genre quelques artistes qui sortent delà ligne commune. Danhauser, Cible, Kinsle, Waldmuller, Schrozberg, le favori de l’aristocratie viennoise, et deux jeunes artistes, Bisenius et Konzi, qui songent moins à s’enrichir qu’a faire de l’art.
\ Francfort-sur-le-Mein, Launitz prépare un monument qu’on doit ériger sur la grande place de Rinmarkt, en mémoire de l’imprimerie. Nous ignorons quelles relations existent entre Francfort et Part typographique. Il parait hors de doute que Jean Genszfleisch, plus connu sous le nom de Gutenberg, fut le premier qui sculpta en bois des caractères mobiles; que Strasbourg et Mayence furent le théâtre de ses essais ; mais la ville de Francfort a sans doute quelque motif secret pour protester contre ces traditions, car dans deux ans un monument élevé à l’invention de l’imprimerie décorera la plus belle et la plus spacieuse de ses places.
L'exposition vient d’ouvrir au musée de Francfort ; on y voit quelques tableaux remarquables de C. Morgenstern, Jung, Achcnbach, Oppenheim, Herliot, etc.
La maison Kellner, de Francfort, a mis en vente plusieurs gravures exécutées d’après les dessins de Veil et de Sleinler.
La fête des arts a eu lieu, suivant l’usage, à Munich, le 1 «*• mai dernier. Le rendez-vous des artistes qui s’v rendent est dans un bois, près de Bullach, sur la rive gauche de I Isare. Celte année, les peintres et sculpteurs
ont préludé aux cérémonies officielles en passant quelques jours dans le castel golhiqueque s'esl fait construire le sculpteur Schwvanthaler. Arrivés a Munich ils ont prononcé des discours et pris part aux divertissements publics avec la gaieté la plus cordiale. Dans quelques jours les élèves de Selmorr doivent célébrer la fête de leur maître, et comme ce peintre jouit de l’estime générale, l’élite des habitants s’unira, pour lui rendre hommage, à la jeunesse des ateliers.
L’exposition de Munich offre deux compositions capitales de DietZ : la Destruction d’un régiment badois à la retraite de Russie , et le Sacrifice des habitants de Pforzheim , à la bataille de Wimpfen , pendant la guerre de trente ans. Dietz vient de recevoir d’importantes commandes de l’empereur de Russie.
Un tableau de genre, Consultation de médecins dans l’antichambre d’un mourant , excite les transports de la foule qui visite l’exposition.
Deux solennités musicales ont mis Leipzig en émoi et attiré dans celte ville des musiciens de toute l’Allemagne. La première était l’anniversaire séculaire de la fondation des concerts de Geivandhaus, qui ont toujours été dirigés par les premiers maîtres. Le programme était heureusement conçu; on a exécuté, avec un admirable ensemble, les plus beaux morceaux des compositeurs allemands, et notamment des directeurs successifs du Gewandhaus . Un seul, Auguste Pohlenz , a été mis en oubli. Cet artiste, connu par des airs populaires et par de savants travaux théorétiques, avait cédé la place à Mendelsohn Barthohly. Bien qu’il fût en droit de se plaindre de l’administration des concerts, qui l'avait brusquement congédié, il était venu a la fêle de l’anniversaire. Sa douleur fut grande en ne lisant pas son nom sur le programme; mais une mortification plus cruelle l’attendait. Vu banquet des artistes on porta successivement des toasts h tous les musiciens du Geivandhaus. Auguste Pohlenz attendit vainement son tour ; on ne songea pas à lui ! Abattu, découragé, il se traîna jusque chez lui et se renferma dans sa chambre, où on le trouva mort le lendemain.
Ce triste événement nu pas retardé la célébration de la seconde fêle projetée, l'inauguration du monument érigé a la mémoire du compositeur Bach. Ellea été précédée d’un concert, conduit par Mendelsohn Barlhohb. Le monument est situé sur la promenade, près de l’école de musique où Bach a travaillé longtemps : il ressemble à ces niches ornées d images pieuses qu’on voit en si grand nombre en Autriche, le long des routes, et ne produit qu'un effet médiocre, quoique les dessins en soient dus à Bendemann, et à Stulmer de Dresde.