DE L'ACADÉMIE ROYALE DE LONDRES
iiv.Yivr I usage originel, la soixantequinzième exposition de l’académie Royale de peinture de Londres devait etre ouverte au public le I1' mai dernier: mais la mort du duc de Sussex a motivé un retard d’une semaine. C’est le 5 mai seulement, que les al tistes qui avaient envoyé des tableaux ont été admis dans les salons de Trafalgar-Square , afin de savoir de visu s’ils avaient trouvé grâce devant l'auguste aréopage. Le lendemain, 7 mai . les membres de l’académie se sont réunis au lmnqucl anniversaire, car, dans leurs solennités les plus intellectuelles, les Anglais n’oublient jamais de faire la part de l'estomac, et de rendre hommage h la supériorité des roust-beefs of a/d euglund. Le lundi. S mai, la foules’est précipitée dans les appartements, pour se regarder elle-même d abord, et pour regarder les tableaux, s’il était possible.
L’un des collaborateurs des Heaux- //•As est a Londres avec la mission d’examiner les œuvres d’art britanniques, et nous espérons être bientôt à même de publier son travail. Le voyage d un critique français était leseul moyen d’obtenir une appréciation judicieuse de l’exposition anglaise, car les journaux d'outre-mer montrent, a l'égard des artistes de leur patrie, une inconcevable partialité. Avant de rendre compte de nos propres impressions, il peut être curieux de faire connaître â nos lecteurs comment les Anglais se jugent eux-mêmes. L 'Art-Union. journal qui fait autorité en matière d'arts de l’autre côté du détroit, a consacré un numéro tout entier a la critique de l'exposition. Nous trouvons dans son article des assertions tellement étranges, que nous nous bâtons de les reproduire, comme un remarquable spécimen de l’amour-propre anglais et des idées anglaises.
Le rédacteur de I’. irt-Unian débute par se faire l’écho des plaintes des peintres refusés ou mal placés. Ce n est pas seulement en France que les artistes sont victimes de jurés partiaux ou incompétents, et (pi ils protestent annuellement par de vives réclamations contre des sentences arbitraires. L’académie Royale de Londres, comme notre jury d’examen, a repoussé un grand nombre de candidats; mais, du moins, elle n’est guidée dans ses refus par aucun motif offensant pour l’orgueil, légitime ou non, des artistes. «Le défaut d’espace, tel est l'unique raison de P excommunication que subissent des peintres habiles, dont on reconnaît d’ailleurs le talent en acceptant deux ou trois de leurs compositions. Cette même cause force h reléguer des tableaux estimables
dans la salle Octogone, surnommée 'ajuste litre le Caveau perdu (I). D’autres tableaux ont le malheur d’être suspendus a une hauteur démesurée, ou placés si près du sol qu’un enfant serait obligé de s’agenouiller pour les voir. »
V Trafalgar-Square le rédacteur oppose avec une amère douleur le Louvre, qu’il a récemment visité. « La nécessité d’un plus vaste local nous paraît surtout démontrée depuis que nous avons vu, au musée français, 1597 tableaux, se développant a l’aise sur une étendue d’un quart de mille. » Peu de nos artistes ratifieront cet éloge donné au Louvre comme local d’exposition. Qu’on •lise que c’est l’un des plus beaux palais de l’Europe, nous en conviendrons avec une satisfaction intime. La grande galerie, commencée par Charles l\ et. achevée par Louis XIV, offre des lignes imposantes et majestueuses; mais ou n’a pas une idée exacte de remplacement qui convient a des tableaux, si l’on prétend que celui-là leur est favorable. Ne faut-il pas, avant toutes choses, qu’une peinture soit dans sou jour ? Or la lumière, qui pénètre par les hautes fenêtres du Louvre, tantôt frappe les tableaux de manière a les rendre invisibles, tantôt les laisse dans une obscurité presque complète. La partie du musée qu’on désigne sous le nom de Catacombes doit assurément égaler en ténèbres la salle Octogone , le Caveau perdu. Aussi pouvons -nous appliquer a la France ce que Y Art-Union dit pour l’Angleterre : « L’intérêt général réclame la construction d’un bâtiment spécial destiné aux expositions. »
V Art-Union, â l’instar de Néron, embrasse son rien/ pour mieux, l'étouffer. Il vient de vanter le Louvre; il s’extasie plus loin devant le palais des Beaux- Arts , l'une des gloires du Paris moderne; mais admirez la singulière conclusion qu’il tire doses éloges mêmes 1
« Quand on songe â la dédaigneuse négligence avec laquelle notre gouvernement a traité jusqu’il présent les beaux-arts, on s’étonne que nos peintres soient parvenus, non-seulement à marcher de pair avec leurs voisins, mais encore a les surpasser. »
Prendrons-nous la peine de réfuter sérieusement cette audacieuse déclaration y Faut-il citer ici les noms de MM. Ingres, Delacroix, IL Vernet, P. Delaroche, Decamps, Brascassat, Robert-Fleury, L. Coignet, AVinlerhalter, Cabat, Fiers, Ilucl, Marilhat, Du pré, etc. ? Faut-il insister sur la nullité proverbiale de l’école anglaise, son style maniéré, son coloris faux, son dessin incorrect? Nous ne sommes pas assez injuste pour nier aux beaux-arts de la Grande-Bretagne toute espèce de valeur ; J. Reynolds, Lawrence, D.AVilkic, F. Landseer, Martin, Stanfield, méritent sans doute une mention honorable; mais les peintres recommandables constituent dans l’école anglaise une très-faible minorité, tandis que chacune de nos expositions révélant des talents nouveaux, prouve qu’il y a en France une majorité imposante d’ excellents artistes.
Le rédacteur de Y Art-Union trouve une preuve de ce qu il avance dans la comparaison des deux expositions: " L aspect général de l’exposition de Ira fa Igar- Square
(1) Condemned liolc.
nous a causé, cette année, d’autant plus de plaisir, que nous revenions du Louvre. Nous sommes moins disposé que jamais à céder la palme a nos frères du continent \ part une vingtaine de bons tableaux, une demi-douzaine d’excellents, et peut-être deux ou trois ouvrages de premier ordre, l’exposition française se composait de peintures que nous n’aurions pas jugées dignes de trouver place dans les coins les plus obscurs de Trafuhar- Sfjuarc. Les portraits étaient généralement infâmes: les paysages, sauf de rares exceptions, exécrables (1); |(‘s tableaux d’histoire ue se distinguaient que par leurs grandes dimensions, et les tableaux de genre étaient aussi éloignés que possible de la nature et de la vérité. En somme, l’exposition du Louvre était propre a stimuler et nullement a décourager nos artistes, et pourtant la France s’est montrée libérale envers les arts; l'Angleterre, au contraire, n'a fait absolument rien pour eux. »
Amis essaierons d’oublier la brutalité de celte critique. quand nous aurons a examiner Y exhibition de Irafalgar-Sijuarc. Ce sera une lâche assez longue, car le catalogue ne comprend pas moins de 1530 œuvres d’art, 049 tableaux, 757 miniatures, dessins et modèles d’architecture, et 1 44 sculptures. Le nombre des paysages et des portraits surpasse considérablement celui des tableaux d’histoire. Bien entendu que parmi ces derniers figure l’inévitable Bataille de 11 aterloo. Depuis que. le 18 juin 1815, l'année anglaise a été sauvée d'une destruction totale par l’arrivée des Prussiens, les tiers habitants d’Albion font des efforts perpétuels pour se persuader qu’ils ont remporté la victoire. Ils ont des llatlerloobridges, des U atcrloo-sguares, des 11 aterloo - streets. des 11 nier loo-lanes, des lUatcrloo-tuverns , des II alerloo - (Varehouses, et des Waterloo -picturcs. L affaire de AY 'aterloo étant la plus brillante qu’on puisse citer, il s’ensuit naturellement, comme vous l'allez voir, que le tableau qui la représente est le plus beau «le tous les tableaux de bataille anciens et modernes. Aussi quel pompeux panégyrique !
« N° 28, Il aterloo, 18 juin 1813, à sept heures et demie du soir; par si r William Allan, de l’académie Royale. Celte toile offre un intérêt bien supérieur a celui des tableaux de bataille ordinaires. File reproduit exactement la position et la distribution des deux armées, au moment où les Français tentent, par un dernier effort, d’enlever la position de notre armée. La réserve française est foudroyée par les batteries placées en avant de nos lignes, et par le feu de flanc «les brigades Adams et Mailland. C’est le moment terrible où le sort du combat va se décider, et où ces mots : « La garde recule. » vont jeter la terreur jusque dans l’arrière-garde des Français. Les inégalités du terrain ont été relevées avec soin dans ce tableau. Napoléon, avec quelques officiers d’étal-major. occupe la droite du premier plan; en face de lui sont plusieurs batteries françaises, et plus loin la garde impériale qui s’avance en colonne. A l’extrémité gauche du premier plan, les cuirassiers luttent avec notre 2->e
(1) The portraits, for most pari villainous ; the Lan Iscapes, u ilh feic exceptions exécrable.
LFS R KAl X-ARTS.
régiment de cavalerie légère. Au fond, sur la droite, d’épais nuages semblent indiquer la présence de batteries. Le spectateur, qui est ccnsc placé près de Tempepereur, distingue facilement le duc de Wellington ; seulement on doit reprocher a sir Allan de l’avoir placé de manière à servir de point de mire a l’artillerie du premier plan. C’est peut-être le meilleur tableau de bataille qu’on ait jamais peint, car il réunit il l'incontestable vérité des principales scènes le mérite de T exécution.
a Nous apprenons avec plaisir que le duc de W ellington a acheté ce tableau pour la somme de 600 gainées llo.OOOfr.). Le due s'y connaît en peinture, et est, mieux que personne, à même de savoir si le sujet a été convenablement traité. »
Il y a des conteurs qui, à force de débiter une fable,
finissent par être eux-mêmes convaincus qu'elle a tous les caractères de la vérité ; tels sont les Anglais. Us s’approprient une bataille en participation, où la défect ion et le hasard étaient les principaux associés. Au mol énergique de Cambronne. ils substituent une parole qui n’a jamais été prononcée par des Français : La garde recule' Pour solidifier leur illusion, ils ont prodigué les monuments; mais T histoire proteste contre eux, et c'est en vain qu’ils veulent donner de la consistance à la bulle de savon qu’ils ont soufflée.
Nous ne connaissons pas le nouveau Waterloo-picture , mais nous avons bonne idée de la judiciaire du peintre: car il a mis Napoléon sur le premier plan, et relégué Wellington dans les brouillards du lointain.