‹ Les Beaux-ArtsChapitre 86 sur 204 · I.KS UK W Mi VS · texte numérisé non relu

I.KS UK W Mi VS

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M vn \ me Lichen . continua le vieux laboureur, venait souvent se reposer Chez nous, car elle était très-pieuse, et il ne se passait presque pas de jour qu’elle u'allàl il l’éjilise, qui est a deux pas d’ici. C'était presque la sa seule promenade.

M. Lichen accompagnait souvent sa femme, mais le matin, de grand matin; il sortait seul avant qu’elle ne bit levée, et il lui rapportait de gros bouquets de fleurs qu il cueillait dans les champs ou dans les bois.

.le les voyais quelquefois tous les deux par la fenêtre de leur petit salon qui était au rez-de-chaussée; ils jouaient ensemble comme des enfants. Quand M, Lichen avait apporté des bluets et des coquelicots, sa petite

femme les mettait dans scs cheveux, elle se regardait dans la glace et ils l iaient.

C étaient les bons jours ceux-là \ussi l'on entendait alors M. Lieben chanter comme un rossignol, et puissa femme raccompagnait sur son instrument ; tout ça voulait dire que la petite dame avait des couleurs sut scs jolies joues et qu’elle se portait bien.

Oh ! monsieur, quand il en était ainsi, voyez-vous, tout était en fête dans la maison, jusqu’au vieux Domingo qui avait bien Lige que j’ai maintenant: il devenait alors guilleret, comme un jeune homme. On les aimait tant que leur bonheur faisait le bonheur des antres.

Mais dans les mauvais jours . lorsque madame l.iehen était souffrante, que ses beaux yeux bleus étaient bordés de noir et qu'ils devenaient brillants comme s’ils eussent été pleins de larmes, alors tout le monde était triste. M. Lieben ne sortait pas, il restait a travailler dans son cabinet. Quant a madame Lieben. elle faisait toujours de

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la musique, mais ce n'était plus la même chose. Bien qu’à l’en I end re, voyez-vous (cl je ne manquais jamais d’écouler quand j'allais à l'habitation, c’était si beau! ), j'aurais pu dire si elle se porlail bien ou mal. parce que lorsqu’elle souffrait, les airs qu elle jouait alors vous navraient l’âme.

lu jour qu’elle était venue a l’église comme a son ordinaire, elle aperçut en sortant un petit enfant qui s’amusait sur les marches; elle s’arrêta quelques instants pour le regarder, puis demanda à la mère Thomas qui passait : A qui donc est ce bel enfant? Kl en même temps elle pressait dans ses jolies petites mains la tête du marmot, en l’embrassant comme s’il eut clé à elle.

— C’est le petit Louis, répondit la mère Thomas, le (ils ;i Joséphine, le petit neveu à Marguerite.

— De la mère Martin ? reprit madame Lichen.

— Oui. madame.

— Veux-tu venir avec moi . mon petit ami? dit-elle à Louis en le prenant par la main. L’enfant se laissa faire, et elle l’amena de suite chez nous.

— C’est votre petit neveu, dit-elle à notre femme en le lui montrant.

— Oui madame, e’csl l’enfant de cette pauvre Joséphine. la tille de votre nourrice, et qui est morte aussi l’an passé.

— C’est le lils de ma sœur de lait, reprit vivement madame Lichen , et il n’a plus de mère! pauvre petit ! Kh bien , je le garderai avec moi. Qu’il est beau ! disaitelle, et elle le mettait sur ses genoux, écartait ses grands cheveux avec ses jolis doigts lins et déliés, et le baisait au front. L’enfant lui souriait et jouait avec les rubans de son chapeau.

— Que fait son père? demanda-t-elle à Marguerite.

' — Il esi jardinier à Orbec, et il revient tous les samedis.

— Que devient alors cet enfant pendant la semaine?

— Dame ! il reste chez la mère de son père et va de temps en temps chez M. le curé qui lui apprend à lire.

— Kh bien , reprit madame Lichen, vous m’enverrez son père quand il reviendra, et tous les jours je veux que vous m’ameniez l’enfant. Je ferai concurrence à M. le curé, ajouta-t-elle en souriant, je lui apprendrai aussi ;i lire et à prier Dieu .

Depuis ce temps, Louis allait tous les jours voir la belle dame, comme il l’appelait. Il parait qu’elle avait perdu un enfanl, la pauvre dame ! Aussi le petit Louis nous disait que, lorsqu’elle lui donnait sa leçon, elle laissait tomber de grosses larmes sur le livre, et s’il la regardait alors, elle l'embrassait encore plus fort qu’à l’ordinaire. Du reste, son sort à lui est assuré maintenant; il esta Paris dans un grand collège; il va bientôt avoir quinze ans. Al. le curé nous lit les lettres qu’il écrit pour nous; il se trouve heureux. M. Lichen a chargé un notaire, à ce qu’il paraît, de veiller sur lui et de lui donner ce dont il a besoin. Mais hélas! il ne sait pas plus que nous ce qu’est devenu son protecteur.

— M. et madame Lichen, voyez-vous, n’étaient occupés qu’a faire du bien. Et pendant qu’ils ont habité au milieu de nous, il n’y avait plus de pauvres dans le ha¬

meau. Tool le monde se serait fait tuer pour eux, et vous ne trouveriez pas un seul paysan, de ceux qui les ont connus, qui ne bénisse leur mémoire et qui n’en parle a ses enfants.

Ils n’onl rien oublié, pas même noire pauvre église qui était si misérable nul reluis. Il faut voir comme elle est propre maintenant, et grâce à eux.

Madame Lichen, qui travaillait comme une fée, brodait des dessus d'autel de toute beauté, et pendant tout l’été elle n’a jamais manqué d’envoyer les plus belles fleurs de son jardin, que l'on mettait dans de grands vases en porcelaine qu’elle avait donnés. Et par-dessus tout cela elle a fai t cadeau d’un magnifique tableau, qui représentait la sainte Vierge, avec l’enfant Jésus dans ses bras. Vous pourrez voir demain, si vous êtes curieux, comme il est beau : on disait qu’il avait coûté plus de mille francs. Ce qui est certain, c’est qu’il n’v a pas une pauvre mère dans le village, qui . des qu’elle a un enfant malade, n’aille prier auprès de cette bonne Viergelà, tant elle a l’air bon et compatissant.

Du reste, en la voyant, vous pourrez vous faire une idée de ce qu’était celle pauvre madame Lichen, car (oui le monde trouvait qu’elle lui ressemblait à s’\ tromper, comme si on l’avait prise pour modèle.

A la Fête-Dieu, elle eut encore une autre idée. Elle pria AI. le curé de lui laisser faire de la musique dans l’église pendant la grand’mcsse. Nous transportâmes son grand instrument avec le plus de soin possible, et au moment de l’élévation elle joua un air qui était si doux, si doux, que tout le inonde crut que c’était des anges qui chaulaient. Nous autres, pauvres paysans, qui n’avions jamais rien entendu de si beau, nous étions tout émus et nous aurions bien voulu qu’elle recommençât souvent.

Mais, je le répète, ils étaient trop bons, et nous trop heureux.

Il y avait a peine un an qu'ils étaient arrivés, la santé de madame Lichen s’était à peu près rétablie pendant la belle saison et elle avait passé l'hiver sans trop de mal. Leur seule inquiétude au milieu des fortes gelées que nous avons eues, était de savoir s’il n’y avait pas quelques malheureux qui eussent froid, afin de leur faire porter de bonnes couvertures et du bois. Nous allions arriver au printemps, tout nous présageait encore une heureuse année, lorsque arriva l’horrible catastrophe qui tout à coup vint nous plonger tous dans le deuil et dans la peine.

Je m’en souviens encore, comme si c’était hier, continua le vieux Martin, dont les yeux s’animaient de plus en plus, à l’approche du dénoûinent de cette simple, mais poétique histoire.

Il faisait à peine jour, je venais de me lever, le ciel était gris, une petite pluie fine commençait même à tomber, lorsque je vis arriver en toute hâte M. Lieben.

— Vite, Martin, un cheval, me dit-il.

— Qu’y a-t-il donc? M. Lieben.

— Madame s’est trouvée mal tout à l’heure, j’espère que cela ne sera rien. Alais, néanmoins, je vais aller surle-champ chercher le médecin à Orbec.

LES BEAUX -A RTS.

— Voulez-vous que j’y aille, moi ?

— Non, tu serais trop longtemps.

.l’entrai avec lui h récurie, il aperçut alors une

bride, la passa lui-même au cou d’un cheval; j’avais heaume hâter, il allait si vite que je ne pouvais pas suivre ses mouvements. Je jetai une couverture sur le dos de la bête, il ne voulut pas me donner le temps d’y mettre autre chose, il sauta donc et partit au grand galop.

Je me rendis tout de suite a l’habitation pour avoir des nouvelles de madame Lichen. Je trouvai Domingo, il me dit qu’elle était remise.

Ce pauvre M. Lichen aimait tant sa femme que la première alerte l’avait mis hors de lui. 11 y avait longtemps qu'elle n’avait eu une crise semblable, c’est pour cela qu’il fut tant effrayé, et qu’il ne voulut pas entendre raison, lorsqu’elle lui disait que ce ne serait rien. Il craignait que l'accès ne se renouvelât, et il voulait avoir quelqu’un auprès de lui, il partit donc. Et ce fut un bien grand malheur, car s’il était resté a sa maison, ce qui arriva n’aurait sans doute pas eu lieu, et sa pauvre petite dame vivrait peut-être encore.

Lorsque je vis qu’il n’y avait plus rien â craindre, je revins a la ferme pour rassurer Marguerite qui n’avait pas pu me suivre.

V ce moment de sa narration la voix du vieillard se troubla de plus en plus, ses paroles saccadées passaient difiicilement a travers ses lèvres serrées. Ses poings se fermèrent convulsivement, il semblait en proie a un accès de colère concentrée, que le souvenir réveillait en lui après dix ans.

V peine étais-je de retour, reprit-il , qu’un homme d’une physionomie sinistre, assez bien mis, mais sale comme quelqu’un qui a longtemps marché dans la boue, poussa la barrière et entra dans la cour.

Guerrier, un gros chien que j’avais avant Picard, s'élança sur lui et voulut le dévorer, car les chiens ont plus d’instinct qu’on ne pense, et plût a Dieu qu’il l’eût fait ! Malheureusement je sortais de la maison et j’arrivai ii temps pour l’en empêcher. Si j’avais su ce que ce scélérat-là venait faire ici, je m’en serais bien donné de garde. J’ai su depuis de Domingo que c’était un ennemi acharné de M. Lichen, avec lequel déjà, à ce qu’il paraît, il avait eu une affaire à cause de madame Lichen. Cet homme s’avança vers moi en me demandant si je ne pourrais pas lui indiquer dans le pays la demeure d’un M. Lichen.

Bien qu’il eût une figure déplaisante, comme il était décoré, et que je ne le connaissais pas, je lui répondis très-honnêtement, en lui montrant l’habitation : — C’est là-bas, mais, ajoutai-je, M. Lichen n’y est pas pour l’instant, il est allé à Orbee et ne tardera pas à revenir.

— C'est bon, répondit-il, je vais l’attendre chez lui, et il se relira.

— Je le suivis un instant de l’œil, je ne sais pas pourquoi ; j avais en moi comme un pressentiment qui me «lisait quequelque chose de malheureux allait arriver.

Quand il se présenta à la porte de l’ habitation, Domingo qui le connaissait bien ne voulut pas le laisser entrer.

il y eut une lutte entre eux, mais la partie n’était p;is égale. Bientôt débarrassé du vieux serviteur, il s’élança jusque dans l’appartement de madame Lichen. La vue de cet homme entrant subitement chez elle, l’effravaà tel point qu’elle perdit connaissance, et elle allait être à la merci de ce malheureux, lorsque M. Lichen revint tout a coup accompagné du médecin d’Orbce. Je les avais aperçus au détour du chemin près du petit bois et j’étais accouru pour prendre les chevaux.

Quand j’arrivai une scène terrible, cl comme je n’en reverrai jamais de semblable, se passait dans la maison. M. Lichen en surprenant le misérable dans la chambre de sa femme, s’était précipité sur lui comme un furieux et l’entraînait hors de la maison. Lorsqu’il passa près de moi j’entendis qu'il lui disait : infâme que vous êtes, vous avez donc juré sa mort, car vous savez l’effet que votre vue produit sur elle. Il faut une Un à tout, et notre lutte doit se terminer aujourd’hui.

M. Lichen n’était plus un homme, c’était un lion, ses yeux étaient ardents comme des lisons. Il tenait les bras de son adversaire dans ses mains vigoureuses.

Domingo et moi nous nous approchâmes pour lui offrir nos secours.

— Je n’ai besoin de personne, nous dit-il d’un ton sec, et il emmena l’étranger moitié de gré , moitié de force, jusque dans le petit bois que vous avez pu voir en passant.

Nous étions restés l'a sans oser le suivre. Nous nous attendions à quelque grand malheur.

Pendant ce temps, le médecin était auprès de madame Lichen, que cette scène avait mise dans un état affreux. Elle appelait M. Lichen a grands cris, faisant mille efforts pour se lever et s’élancer après lui. G'est avec beaucoup de peine que le médecin parvenait à la contenir , mais c’était en vain qu’il cherchait à la rassurer. — Ils vontsc tuer, mon Dieu ! disait-elle, monsieur, courez vile, je vous en supplie, et séparez- les. C’était déchirant.

A ce moment ou entendit dans le lointain le bruit d'une détonation ; madame Lichen poussa un cri effroyable et retomba presque sans vie sur son oreiller.

J’aperçus alors M. Lieben «pii sortait du bois, seul et scs vêlements en désordre. Il vola jusqu’à la chambre de sa femme, lui le voyant elle se souleva, lui tendit ses bras, mais elle ne put parler. Il s'avança rapidement pour la’soutenir et n’eut que le temps d’appuver sa tête sur sa poitrine, elle expirait. Tant de secousses à la fois, pour cette pauvre femme si faible et si délicate, c’était trop; elles l’avaient tuée.

— Docteur, elle est morte, s'écria tout à coup AI. Lieben avec un son de voix à vous arracher l’âme. Le médecin baissa tristement la tête. Alors M. Lieben se laissa tomber a genoux auprès du lit. Il prit les mains de sa femme, les couvrit de baisers, les inonda de larmes. 11 était devenu d’une pâleur effrayante; on voulut l'arracher de là, ce fut impossible. 11 y resta tout le jour et toute la nuit que M. le curé vint aussi passer en prières avec lui.

Domingo et moi nous étions allés secrètement jusqu au petit bois et nous y avions trouvé le cadavre de l’élran-

<rCr. Eue balle lui avait traversé le cœur, il tenait encore a la main un pistolet chargé. Nous couvrîmes le corps de mousse et de feuilles, en attendant qu’on l’ enterrât.

Le lendemain, quand M. le curé parla d’ensevelir madame Lichen, M. Lichen murmura sourdement : et l’autre. Puis il demanda que les restes de sa femme fussent déposés au milieu de son jardin, a l’endroit où vous avez vu sa tombe.

Oh ! ce fut une bien triste cérémonie. Nous pleurions tous, médit le pauvre Martin qui ne pouvait plus, en me racontant cela, retenir ses sanglots. Et ce qu’il y avait encore de plus pénible a voir, c’était ce pauvre M. Lieben, qui, lui, ne pleurait plus. La douleur l’avait rendu comme insensible, ou comme fou. 11 regarda creuser la tombe, il y vit mettre le cercueil sans s’émouvoir. Il souriait, monsieur, et l’on voyait alors ses dents serrées les unes contre les autres, comme s’il eût voulu couper du fer.

On mit sur sa tombe la petite croix noire que vous avez vue, et de laquelle on enleva un Christ en ivoire que conserve précieusement M. le curé. C’était le crucifix que madame Lichen avait toujours eu dans sa chambre.

Tout le hameau porta le deuil. Quant a l'étranger, il fut enterré dans le cimetière.

M. Lichen conçut alors une idée bien triste. Il fit venir des ouvriers et ordonna qu’on démolît l'habitation afin que personne ne demeurât dans la maison qu’il avait fait bâtir pour elle, comme il disait.

Personne d’abord ne voulait exécuter scs ordres. Il prit alors une pioche et donna lui-même les premiers coups. Il fallut obéir. Legrand instrument de madame Lichen fut porté dans l’église où il est encore. M. Lichen partagea le mobilier entre nous : le curé, Domingo et nous. Mais ([liant aux meubles qui avaient servi a sa femme, il les lit brûler.

C’était une scène de désolation dont vous ne pouvez vous faire une idée.

Au bout de quelques jours il ne restait pas pierre sur pierre de cette jolie maison qu’il avait fait bâtir deux ans auparavant, avec tant de soin et de bonheur. Tous les matériaux furent portés a trois quarts de lieue d’ici et jetés dans un trou très-profond, toujours plein d’eau, que l’on nomme le gouffre.

On arracha les arbres du jardin, on jeta bas les murs, et il ne resta que le gazon au milieu duquel se trouvait la tombe de madame Lichen.

Pendant ces tristes travaux, AI. Lichen voulut demeurer chez nous dans son ancienne petite chambre. Mais quelle différence ! ce n’était plus le même homme. II ne parlait plus et a peine s’il prenait de quoi se nourrir.

Enfin un matin il nous fit ses adieux, en me disant : Martin, je te donne la ferme et le champ la-bas. Tu le laboureras pour qu’il ne reste plus de traces de ce qui s’y est passé. Mais toi et tes successeurs vous respecterez la place où elle repose.

Marguerite et moi nous lui baisions les mains, en le conjurant de rester, car nous ne savions pas ce qu’il allait devenir et nous avions peur qu’il ne se portât peut-être a quelque tentative sur lui-même.

Toutes nos prières furent vaines, il partit. J’exéeulai ponctuellement les ordres qu’il m’avait donnés. Je labourai le champ comme vous me l’avez vu faire aujourd’hui, en respectant tout l’espace qui avait autrefois occupé le jardin. J’y semai du grain et Dieu sema des bl nets autour de la tombe.

Deux ans après, j’étais dans mon grenier lorsque j’aperçus sur le chemin un homme à cheval qui passait très-rapidement ; arrivé près du champ il mil pied à terre et alla se jeter â genoux sur la tombe. J’avais bien cru déjà reconnaître M. Lichen , mais en le voyant se prosterner ainsi a celle place, je ne doutai plus que ce ne fût lui. Je descendis rapidement, et je courus a sa rencontre. Mais je n’avais pas fait vingt pas qu’il remontait déjà a cheval et reparlait sans se tourner seulement de mon côté ; je crus distinguer a sa main une touffe de bluets qu’il venait de cueillir.

Quand je le vis s’éloigner ainsi sans savoir d’où il venait ni où il allait, et que j’eus perdu tout espoir de le revoir jamais, je restai sur la place anéanti et le cœur si serré qu'il mesembla que j’étais étouffé.

Depuis ce temps j’ignore tout a fa i t ce qu’il est devenu. Pauvre jeune homme !

Et le vieillard laissa alors tomber sa tête sur sa poitrine.

J’étais moi-même vivement ému de ce récit, fait d’une manière naïve cl touchante qu’il est impossible de reproduire. Plusieurs fois j’avais mêlé mes pleurs aux pleurs du vieux laboureur.

Nous restâmes ainsi quelques instants en silence. Puis je le remerciai en lui tendant la main pour lui prouver queje comprenais tout ce qu'il avait ressenti.

— Mais il est bien lard, me dit-il, et il serait temps de vous reposer. 11 me conduisit alors dans une des chambres du haut, que l’on avait disposée pour moi. C’est, me dit en entrant le père Martin, la chambre qu’habitait M. Lichen et qui est la nôtre habituellement.

— Comment, lui dis-je....

Il ne me laissa pas achever. Marguerite, reprit-il. a voulu vous la faire connaître et elle a bien fait.

— Voila, ajouta-t-il, le meuble le plus précieux de la maison, et nous ne le donnerions pas pour tout l’or du monde. C’est là-dessus que se mettait madame Lieben quand elle venait se reposer chez nous. Elle l’avait fait elle-même exprès pour cela. Et il me montrait une petite chaise â dossier recouverte d’une housse en toile blanche. Il dénoua les cordons de la housse et me laissa voir une fort jolie tapisserie représentant une rose blanche sur un fond rouge, avec une cétoine qui rongeait le cœur de la rose.

Personne ne s’assoit jamais sur cette chaise, ajouta le vieux laboureur, Marguerite seule s’y met a genoux chaque soir pour y dire ses prières. Puis il me souhaita une bonne nuit et se retira.

Je ne pus réussira m’endormir ; tous les événements de l’histoire queje venais d’entendre repassaient successivement dans ma mémoire avec leurs couleurs douces ou sinistres. Je me reportai aux deux époques, si différentes, où cet infortuné M. Lieben avait habité

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cotte chambre que l’on m'avait donnée. Il \ avait trouvé la joie et le bonheur, quand elle était Irisle cl délabrée, il n’y trouva plus que la douleur et le désespoir, lorsqu’elle fut devenue gaie et presque belle.

J’entendis sonner tonies les heures au clocher de I église qui semblait être tout prés de la. Hulin le jour parut. J’ouvris ma fenêtre, un air pur rempli des parfums d'une clématite qui grimpait le long du mur pénétra jusqu’à moi. J’aperçus alors dans ma chambre les deux portraits de Martin et de Marguerite que je n’avais pas vus la veille. C’était une charmante ébauche de ces deux têtes, dans laquelle on retrouvait celle expression de bonté naïve et touchante qui les caractérisait.

.le descendis pour aller visiter l’église et voir les deux précieuses reliques des anciens bienfaiteurs de ce hameau. Je trouvai en effet le piano de madame l.ieben enfermé derrière un grillage de bois noir, et la Vierge et l'enfant avec celte inscription : Donné a l’église de*"*, par madame H. H.

Je revins ensuite prendre congé de mes hôtes, il fallut encore m’asseoir a leur table avant de me remettre en voyage. Je les remerciai de leur hospitalité >i franche, en grondant toutefois la bonne Marguerite de m’avoir donné sa chambre. Je serrai cordialement la main du père Martin, et je partis. Je repassai près du champ de la tombe pour examiner de nouveau le théâtre des événements si tristes que j’avais voulu connaître.

Je me rendais au couvent de la Trappe que je désirais visiter. I.e supérieur était un de mes parents, ce qui m’offrait de grandes facilités pour mon projet. J’y arrivai le surlendemain.

Ma première visite fui pour mon parent. Je parcourais avec lui une des cours «le rétablissement, lorsque

je vis passer lentement auprès de moi un moine d’une taille élevée et noble et qui paraissait encore jeune

quoique l'on pût voir a ses cheveux coupés suivant les exigences de l’ordre, qu’ils étaient complètement blancs Je ne l'aurais sans doute pas remarqué, si je n'eusse pas aperçu entre les feuilles du bréviaire dans lequel il paraissait lire allenlivemenlTiiue tige de bluet desséchée

l ne idée subite me traversa l’esprit, et je demandai au supérieur : — Quel est ce moine V

— C’est, me répondit-il, un homme qui a dû bjen souffrir, car il est encore tout jeune et pourtant ses cheveux sont déjà blancs comme vous avez pu voir Voila sept ou huit ansqu ilesl ici. Il se présenta un jour à mon prédécesseur et lui dit:

— Mon père j’ai perdu tout ce «pie j’aimais ici-bas. et j’ai tué un homme, lin vain j’ai couru le inonde depuis ce temps, je ne puis parvenir a oublier. Il n’v a «pie Dieu qui puisse me consoler et m’absoudre, je viens me donner a lui. Depuis lors il n'a pas «lit une parole, et son confesseur seul peut en savoir davantage.

Je ne doutai plus que ce ne fût M. l.ieben lui-même, je parcourus encore le couvent dans l’espoir de le rencontrer, mais jeii'v pus parvenir.

Le lendemain je revenais a Paris. Mou premier soin a mon retour fut d’écrire au père Martin la lettre suivante :

«« Je ne puis mieux vous témoigner ma recnnnaissnnri> ii pour voire bienveillant accueil, qu'en vous apprenant « que l homme que vous pleurez depuis si longtemps « M. l.ieben, a voulu terminer ses jours au couvent «le la «« Trappe.

<« Le voyageur auquel \o':s avez raconté l'histoire «I du champ «le la tombe. •-

Kl *i K. N K |)E S I Z F " V C.

LES BEAI \-\RTS.

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