‹ Les Beaux-ArtsChapitre 90 sur 204 · LÉOPOLD ROBERT · texte numérisé non relu

LÉOPOLD ROBERT

ans un vaste atelier de Venise, encombré de costumes italiens et de toiles ébauchées, deux peintres étaient occupés à copier un tableau vivementéclaire par la lumière du matin. Le plus âgé, petit homme d'une constitution grêle et nerveuse, d’une physionomie ellacée, paraissait plein d’inquiétude. Souvent il se levait de sa chaise pour allumer un cigare, et mettant les deux bras sur les épaules de son compagnon :

— C’esi bien, c’est très-bien. Ta copie vient mieux que la mienne, disait-il en poussant un soupir Ça ne va plus! ma vue baisse. Je n’ai pi us de plaisir au travail.

— Quand lu seras reposé et que lu peindras un tableau original, tu auras sans doute plus de plaisir qu’en faisant cette copie.

— Pardonne-moi, cher frère, je te tourmente avec mes agitations. Mais j’étais si heureux quand je pouvais travailler depuis b* commencement du jour jusqu'à la nuit, par passion, non point par devoir.

Hélas ! j'ai aspire a des choses impossibles. Je suis pris du mal qui attaque ceux qui désirent trop, ht pourtant, j’ai toujours aime la simplicité. Une vie douce et contemplative n’est-elle pas préférable aux élans d’un cœur ambitieux? J’ai lu, celle nuit, la Bible, et j'ai cherché dans ses sublimes exhortations une tranquillité d’esprit qui me luit toujours. La religion et la nature sont mes deux seules consolations. Les préceptes de toutes les croyances peuvent, concourir au bonheur de l’homme , parce que tous tendent à amortir les passions qui rendent quelquefois bien malheureux , si elles n ont pas d autre frein. Mais parle, j’aime à t'entendre; parle, cela me lait du bien.

— Tu souffres, cher Léopold. Mais ne deviais-tu pas être convaincu maintenant que tu peux être heureux? que Dieu I a accorde la lorce d atleindie tou but si noble, si difficile, et qu il t accorde maintenant. la récompense de tes peines dont tu recueilleras le fruit en jouissant de l’estime de tes parents H de les amis?

— Hélas! reprit le grand artiste, les fumées de la gloire ne sont rien; elles laissent un vide immense dans lecteur. Je trouve assez heureux lesoil de ceux qui reposent dans la mort, surtout si leui \ie a etc

BEAUX- A RTS.

bonne. La douleur est quelquefois suivie de calme et de satisfaction, quand lame a conserve de l’éneraje dans la peine; mais si 1 aine a été Inisée pai la tempête, elle ne se relève plus quand le temps devient serein, .le ne sais ce qui m’entraîne a faire ces réflexions. J’ai une fâcheuse tendance de caractère.

Je crois que celle mélancolie irrésistible est un mal tpii est dans le sang. Quelles en sont les raisons? quels en sont les remèdes? je l’ignore. Me voit-on pas ce mal dans des familles entières faire des victimes sans causes positives? Je reconnais à présent combien il est essentiel a l'homme dette pas s abandonner à cette disposition funeste, de se complaire en ses seules ideés. On finit par se persuader que l’on n’est plus en rapport avec personne.... mais ou n’échappe point à sa destinée!

Tout en parlant île la sorte, il laissait voir la mobilité de ses idéesetde ses projet s. Sa voix était entrecoupée et ses discours peu clairs. l)e temps en temps il essayait de reprendre sa palette. Mais bientôt son inquiétude convulsive le forçait à quitter le travail.

11 se promenait dans l’atelier, causant de ses impressions avec une amertume et un abandon qui ne lui étaient pas ordinaires. Enfin il s'approcha d’une glace, et après s’être examiné attentivement :

— Vois donc, dit-il, quelle singulière ligure j’ai! quels yeux fixes! Quelle différence entre ton regard et le mien' J’ai l’air d’un fou!... Je n’oserai partir en cet état! S'il allait m’arriver un malheur en route! Je t’en prie, viens donc en Suisse avec moi.

— Oui, nous irons eu Suisse. Nos belles montagnes et les joies de la famille achèveront de guérir ton coeur.

— Tu te trompes, reprit-il vivement, mon cu*ur est guéri, je ne pense plus à cette passion douloureuse....

— Si ce n’est de la passion que tu soutires, c’est de ses suites. Maintenant que tu l’as arrachée de ton cœur, tu dois sentir un vide. C’est le moment d'essayer à te distraire.

— Ah! mon cher, il est trop tard! O Dieu, si je pouvais revenir dix ans en arrière, comme je le ferais !

Quelques jours après celle conversation entre les lieux frères qui faisaient chacun une copie des Moissonneurs, le 20 mars 1835, Léopold Robert se coupa la gorge avec un rasoir dans son atelier. Son jeune frère, Auréle, le trouva étendu la face contre terre au milieu d’une mare de sang.

Le suicide de Léopold Robert lit une grande sensation dans le monde artiste. Justement son dernier tableau, le Dépari des pêcheurs de L' Adriatique pour la pêche de long cours, venaitd’arriver à Paris, trop tard pour le Salon de 1833. Mais il lut exposé à la mairie du deuxième arrondissement, et le prix d’entrée, lixé a un franc, rapporta, en deux mois, 10,000 fr. pour les pauvres. Les Moissonneurs avaient déjà placé Robert parmi les premiers maîtres de l’école fran¬

çaise, et chacun, voyant ce nouveau chef-d’œuvre, se demandait, quelle douleur secrète avait pu inspirer au noble artiste sa funeste résolution. C’était l’amour, un amour sans espoir, concentré pendant six années. A Rome et à Florence, Léopold Robert avait été accueilli dans les plus illustres maisons. Une douce intimité, resserrée encore par une commune pratique des arts, s’etait établie entre lui et une famille française, attachée, je crois, aux ambassades. Là, il conçut une passion pour une femme que les préjugés de la naissance séparaient à jamais d’un artiste, si glorieux qu’il lut. Robert était de la religion réformée, et l’inflexibilité de ses principes religieux, sans doute aussi l’ indifférence de la femme qu'il aimait, rendaient, d’ailleurs, toute liaison impossible. Il lutta donc vainement contre cette fatalité. Vainement , pour oublier son amour, il voyagea de Rome à Florence et de Florence à N enise. Mais son esprit méditatif et son caractère tenace le préservaient de toute distraction. L’art, le succès, la gloire, ne pouvaient remplacer l'amour pour cette nature tendre et solitaire, disposée aux émotions profondes et ineffaçables.

Cependant il n’y avait guère de vie plus heureuse, eu apparence, que la vie de Léopold Robert, l ue famille bicn-aimée, un frère dont il avait prépare l’avenir, un ami d’un dénouement admirable, le talent et presque le génie, la réputation et par suite mie aisance honorable, il avait tout, tout, moins la seule chose qui pouvait faire son bonheur. Dans sa première jeunesse, les conditions de son entourage paraissent s’opposer à sa vocation; il les change. Ions les obstacles, il les renverse. Le hasard lui donne des protecteurs et des amis sans qu'il les cherche. Son opiniâtreté au travail et ses aptitudes naturelles font le reste, et à vingt-huit ans il avait une place distinguée entre les peintres. Il vit en Italie, au milieu de ce beau peuple qu'il comprend si bien, sous un ciel qui réchauffe et qui console. Mais son âme est insensible à tout ce qui n’est pas son amour, et celle noble existence vient aboutir au suicide, dix ans, jour pour jour, après le suicide (le son Irère Albert; car ce fut. là cependant une épreuve bien triste dans la vie de Léopold Robert, et dont le souvenir, joint à une prédisposition héréditaire, contribua sans doute, avec sa passion, et peut-être avec les recherches insatiables de l'artiste, a décider sa mort.

Léopold Robert était ne eu I71M, dune lamille d’artisans à la Chaux- de- Fonds, village dans les montagnes du Jura, près de Meufchalel. Sa mère lui donna l’exemple des vertus les plus rares et de la délicatesse de sentiment la plus exquise et la plus naturelle. Partout, en racontant sa vie dans ses lettres à son excellent ami M. Marcotte, auxquelles nous empruntons une partie de ce récit, partout il se plaît a témoigner de son affection et de sa reconnaissance pour ses vénérables parents. Quoiqu'ils lussent près-

que pauvres, ils ne négligèrent rien pour que leurs enfants reçussent quelque instruction, surtout Léopold, qui paraissait le désirer. Et quand il fut en âge de prendre un état, on le mit dans le commerce. Ce n’était point la carrière qui convenait à sa vocation. Aussi rentra-t-il promptement dans son village, où il passait le temps à dessiner, comme la plupart des peintres devenus célèbres. Ce penchant irrésistible détermina son père à le confier an graveur Girardet qui s’était marié eu Suisse et retournait à Paris. C’était. en 1810.

Vivant dans la maison et sous la tutelle de Girardel, le jeune Hubert se trouva ainsi engagé à étudier l’art du graveur un peu malgré lui, dit-il, surtout lorsqu’il eut fait la différence de la gravure avec la peinture. Cependant il nous semble que le caractère du talent de Robert se rapproche en plusieurs poi n ts de l’art du graveur, ou peut-être sa peinture a-t-elle conservé quelque ressouvenir de ses premières études. Toutefois, Robert se sentait entraîné vers la peinture, et, sans quitter son maître, il entra chez David pour apprendre à dessiner en même temps. David, qui aimait les travailleurs, le soigna avec intérêt; et dès 181 J, au concours pour le prix de Rome, Léopold Robert obtint un second prix de gravure. L’année suivante, il espérait bien le premier prix et la pension de Rome; mais les Bourbons, rentrés en France, avaient restitué aux alliés les conquêtes de l’empire. La Prusse avait repris le comté de Neufcbâtel, et Robert, considéré comme étranger, dut retirer son œuvre du concours. David cependant le retint dans son atelier jusqu'au moment où la restauration bannit le vieux conventionnel.

Alors Robert retourna en Suisse, où il fit plusieurs portraits déjà dignes d’attention. Un amateur des arts, qui avait voyagé en Italie, M. de Roullet- Mézerac, Rengagea à aller étudier à Rome. « Mais » pour réaliser ce projet (c’est Léopold Robert lui- « même qui parle), il fallait encore des dépenses, et « j’aurais préféré devenir paysan plutôt que d’en « occasionner de nouvelles à ma famille. M. de " Roullet, instruit de ma position, me fit une offre « très-désintéressée. Il s’obligea à me fournir les " moyens de travailler pendant trois ans, et se con- " tenta que je lui rendisse ses avances quand je le « pourrais. Vous pensez bien que j’acceptai avec " reconnaissance; et je partis pour l'Italie, en 1818,

» avec l’idée d’g vaincre ou d’g mourir. »

Hélas! il y est mort, en effet, le grand artiste, et de sa propre main, mais après avoir vaincu !

Il retrouva à Rome quelques condisciples de l’école de David; et le gouverneur lui ayant prêté un atelier dans un endroit où se trouvaient rassemblés plus de deux cents montagnards, hommes, femmes et. enfants, parents des brigands des montagnes et vêtus de costumes (étranges, il acheta tous ces habits pour les peindre dans ses tableaux. C’est l’origine de ses sujets de prédilection. Il travailla ainsi,

pendant trois ans, avec un courage exemplaire. Mais, tourmenté du désir de réussir et de se libérer des dettes qu’il avait contractées, il éprouvait parfois des découragements tels qu’il eut dés lors la pensée du suicide; et, quoiqu’il eût terminé, au bout de ses trois années, plus d’une douzaine de tableaux fort admirés des artistes, il fut encore obligé de recourir à M. Roullet. Puis, tout à coup, M. le colonel de Lamarre, qui habitait Rome, prit goût a sa peinture, lui amena des acheteurs, « et le succès le « plus singulier suivit. » Dès cette époque, Léopold Robert commença à restituer les avances faites par sa famille et par M. Roullet-Mézerac ; et, au moyen de la vente d’une quantité de petits tableaux peints à cette intention, il s’était acquitté entièrement quelques années après. Il appela aussi près de lui son jeune frère Aurèle, qui était horloger, et le lança dans la peinture. M. Aurèle Robert est aujourd’hui un bon peintre d’intérieur.

Nous croyons que c’est le colonel Lamarre qui demanda à Léopold Robert une Corinne improvisant au caj> Mis'ene. L’artiste se mit à l’œuvre. Il peignit aussitôt, d’après nature, un site des environs de Naples. La composition fut arrêtée et exécutée presque en entier avec les auditeurs groupés au pied du promontoire. Il n’y manquait que l’improvisatrice et son amant. Le tableau fut même annoncé sous le titre de Corinne, au Salon de 1822; mais jamais Robert ne put se décider à finir le sujet qu’on lui avait imposé. M. Delécluze, dans sa curieuse notice, lui prèle un sentiment qui fait honneur au patriotisme de l’artiste : Robert n’avait point oublié l’invasion des alliés en France, et il lui répugnait de peindre l'Anglais Oswald. Il est plus simple de penser que Robert obéit à son instinct de choisir ses personnages dans les scènes de la vie populaire qu’il avait sous les yeux. Il a poussé cet amour de la nature, dont il parle à chaque instant dans ses lettres, jusqu’à négliger la tradition et les enseignements des maîtres antérieurs. Les deux cent cinquante tableaux qu’il a produits dans l’espace d’environ quinze ans représentent tous des sujets saisis sur la nature; il n’y a peut-être à excepter que la petite esquisse d’une Fuite en Eggptc, exposée au Salon de 1856; encore la Vierge et l’enfant sont-ils une reproduction de ces belles Italiennes eol bambino qui se trouvent dans tous ses tableaux. Jamais Robert n’a rien pris à l’histoire ni à l’imagination , du moins comme fond de ses sujets. Peindre la nature, en l’idéalisant, voilà Robert tout entier.

La Corinne fut donc métamorphosée en un Improvisateur napolitain , qui fut exposé au Salon de 182-L On connaissait déjà Robert par le Salon de 1822, où il avait envoyé quatre petits tableaux, des Brigands dans les montagnes de Terracina, une Vieille disant la bonne aventure à une jeune fille de Sonino , une Jeune religieuse recevant la bénédiction d’une

abbesse, et une Procession de. religieux dans l'église de Saint -Corne et Saint-Damiens ,

Cinq sujets analogues accompagnaient / 'Improvisateur au Salon (le 4824 : un Brigand en prière, aree sa femme; la Mort d'un Brigand; deux Beligieuses effrayées du pillage de leur courent par des Turcs; Pèlerines se reposant dans la plaine de Home , f't des Chevrier s des Apennins. Il fan t se rappeler cette époque de T 824 , pour comprendre l'effet que devait produire la peinture de Léopold Robert ; on était alors en quête de tout, ce qui semblait nouveau. Le monde des artistes était divisé en deux camps tout à fait ennemis. La Méduse , de Géricault. , le Dante et Virgile et le Massacre de Seio, de M. Eugène Delacroix, avaient commencé la protestation violente contre l'ancienne école de l’empire. On discutait vivement de part et d’autre, la jeunesse voulant substituer l’inspiration, le sentiment de la nature et l'originalité à la manière froide et conventionnelle des successeurs de David. Quoique Robert n’eût pas la fougue et l'abondance de ces ardents novateurs, sa peinture était toutefois si distincte de la peinture officielle, il y avait dans son talent, une personnalité si marquée, qu’il fut accepté par la nouvelle école. D’un autre côté, les opposants eux-mêmes voyant dans ce jeune homme tant de simplicité, un style si réfléchi et si sobre, une expression de noblesse si entraînante, et ce chaste amour de la beauté , ne purent refuser leur admiration. Les femmes aussi , la foule, tout le monde, s’arrêtèrent devant ces brigands si fièrement posés, devant ces belles lilles du peuple au costume éclatant. Après le Salon de 1824 et l Improvisateur , Léopold Robert était assuré d’un glorieux avenir.

L'Improvisateur napolitain annonce déjà les qualités particulières que Léopold Robert a développées depuis. C’est le même principe de composition qui présida plus tard a l’agencement de ses autres tableaux: car il faut bien dire que Léopold Robert n’a, pour ainsi dire, fait qu’un seul tableau dans sa vie. L' Improvisateur, le Retour du pèlerinage à la Madone de l'Arc , les Moissonneurs, et même les Pêcheurs , c’est un seul et même tableau. Le sentiment de la symétrie domine tous ces ouvrages La composition en pyramide, familière au Poussin, comme on le voit dans le Salomon , dans L'Arcadie et plusieurs autres tableaux, est celle que Robert affectionne presque exclusivement; elle prête en effet à Limité, a la simplicité; elle aide à l’intelligence du sujet, en attirant invinciblement le regard sur le lieu central et. significatif de la scène; le reste est accessoire, ou développement. Au milieu, sur un plan un peu élevé,

I action principale; alentour, les personnages secondaires. Les pierres précieuses autour du diamant C’est tellement là le procédé de Léopold Robert, que le tableau de /’ Improvisateur, disposé selon cette ordonnance, fut. peint presque tout entier, comme

nous l’avons dit , en réservant sur le môle, au centre de la composition, la place d’un personnage principal. L’enchâssement attendait le diamant , qui fut un improvisateur populaire au lieu d’une Corinne

Le lazzarone, assis sur le rocher, se livre à son inspiration, en pinçant de la mandoline; il est accompagné d’un jeune garçon qui l’écoute. A droite trois femmes du peuple, simplement posées, et, sur un plan plus reculé, des pêcheurs chargés d’avirons.

A gauche , deux pêcheurs nonchalamment couchés et une femme assise, qui rappelle l'immobilité des sphinx égyptiens. Sur ses genoux repose la tête d’une charmante enfant. Un peu en arriére, est une antre jeune femme tenant un enfant entre ses liras. Le théâtre et la troupe sont trouvés pour tous les drames que le peintre nous représente dans la suite. Attendez-vous à revoir plusieurs fois chacun de ces nobles figurants, la madone, les jeunes lilles et les beaux plébéiens des campagnes italiennes.

L’année qui suivit l’exposition et le succès de l' Improvisateur fut bien notable dans la vie de Léopold Robert. L'est eu IN2j que son frère cadet se tua en Suisse; c’est aussi en tS2‘> que. commença la correspondance entre Léopold et M. Marcotte, qui ne s’étaient jamais vus. Il s'ensuivit une intimité touchante à laquelle l'artiste dut bien dos consolations et une protection toute dévouée. Le suicide de son frère avait laisse une impression terrible dans l’âme de Léopold; sa mélancolie naturelle devint plus sombre; mais son nouvel ami lui épargna tous les soins nécessaires à sa réputation et à sa fortune M. Marcotte fut. le patron de Robert à Paris. M. Gérard lui rendit aussi de grands services auprès de M. Portalis et de l’administration. Encourage par cet appui , Léopold Robert reprit, donc son travail avec courage, et. , en 1827, il envoya au Salon le Détour du pèlerinage à la Madone de l'Are.

La Madone de l'Are, suivant le projet de l'auleur, devait faire partie d’une collection de quatre tableaux représentant les principaux peuples de l’Italie el les quatre saisons. Dans la Madone, ce sont les Napolitains et. le printemps ; dans les Moissonneurs, ce furent l’été et le peuple des campagnes de Rome. Les deux autres sujets devaient, être la Icudange , en Toscane, auprès de Florence, et le Carnaval à Venise. M. Marcotte possède mie esquisse de ce dernier sujet, auquel Léopold Robert renonça pour peindre les Pécheurs de T Adriatique.

Il est étonnant que le peintre, déjà tourmente d’une tristesse mortelle, ait pu embellir dans son imagination cotte gracieuse fête de la madone, el l’exprimer avec son pinceau. Ce phénomène moral, d'une création joyeuse au milieu de la douleur de l’artiste, n’est pourtant passons beaucoup d’exemples. Pendant la tempête, il arrive quelquefois que les rayons du soleil percent les nuages. Qui a plus de verve comique el de franche gaieté que Molière, malgré ses infortunes? Et puis, n’oublions pas que

Léopold . Robert est un admirateur passionné de la nature, plutôt qu'un inventeur, lia vu, bien plutôt qu’il n’a imaginé son sujet. Son talent a été surtout influencé par cet amour exclusif de la nature, qui engendra ses qualités et ses défauts, comme nous aurons occasion de le montrer plus loin , lorsque nous apprécierons, en général, le caractère de son style et de sa pratique.

Or, dans ses promenades autour de Naples, Léopold admirait ce beau peuple méridional, dont la désinvolture est si élégante et si majestueuse. 11 avait vu, aux fêtes de la Pentecôte, ces processions folâtres qui vont implorer la protection de la Vierge Marie. Il résume dans la Madone de l’Are toutes ses impressions. Le groupe placé sur le chariot est digne des bacchanales antiques, line seule figure, la femme assise, vue de face, conserve une gravité mélancolique; car il faut bien que le caractère du peintre transpire quelque part. Sur l’arrière du char est assis l'improvisateur napolitain. Le long de la route, deux jeunes tilles et un lazzarone dansent en s’accompagnant des castagnettes et du tambour de basque. Deux enfants précèdent la marche, et dans le lointain on aperçoit un autre groupe qui revient aussi du pèlerinage. Le chariot, les bœufs, sont chargés de plantes et de feuillages, et tous les personnages sont couronnés de fleurs. La femme du premier plan a quelque ressemblance avec ces figures sveltes et nobles (pie le Mantègne et les premiers peintres de la renaissaissance avaient empruntées aux bas-reliefs antiques pour leurs allégories. Certainement, Léopold Robert n’y a point songé. Mais la nature ne présentet-elle pas énernellement les mêmes beautés ?

Léopold Robert avait encore, au Salon de 1827, des Pèlerins à la porte d'un courent, dos Filles d’ Ischia au rendez-vous , Y Ermite de Saint- Nicolas, et une Pèlerine avec son enfant.

Malgré sa célébrité croissante, Robert vivait toujours simplement, renfermé dans son atelier, avec une maîtresse qu’il avait choisie au sein du peuple; car c.’est à l’amour du peuple autant qu’à l’amour de la nature qu’il a dû ses grandes inspirations. Il avait commencé le troisième acte de sa belle épopée sur l’Italie, et c’est pendant qu’il travaillait péniblement à ses Moissonneurs qu'il conçut la passion fatale dont le dénoûmcnt fut sa mort. II comprit vaguement que cet amour n’avait point d’avenir. Mais la blessure était inguérissable, et, dans ses lettres, il cherche à tromper son ami sur l’état de son âme : « Je « ne suis pas arrivé à l’âge où je me trouve, sans « avoir eu le cœur engagé, et même sans avoir eu « des espérances de bonheur. Elles se sont évanouies « par les combinaisons les plus singulières, et. je reste « avec des regrets! Cette circonstance aurait pu me h faire dévier, parce que les illusions d’un bonheur « le plus incroyable avaient bouleversé ma tète... « Cependant la peinture m’occupe en ce moment « d’une manière exclusive. 11 me semble que je me

« sensinlérieurement un talcntquejevoudrais mettre ( au jour, ce qui me préoccupe et me fait envisager •< l’avenir avec assez de tranquillité. »

Cette longue lettre, datée du 25 juin 1850, où il raconte sa vie passée, où il laisse percer malgré lui sa douleur présente, est comme le testament d’un homme qui n’a plus rien à faire dans le monde. Léopold Robert avait pourtant à faire encore les Moissonneurs et les Pêcheurs de. l’Adrialir/ue

Les Moissonneurs lui ont. coûté bien du temps et bien de la patience. « Je suis certain, dit-il, que si «j’eusse travaillé de suite à ces deux tableaux (In a Madone et les Moissonneur* , j’aurais employé plus « d’un an à chacun d’eux. Ceci paraîtrait extraordi- « nairc à ceux qui ne voient que quelques ligures de « petite dimension. Mais s'ils savaient que sur ces « toiles si simples en apparence, il a été nécessaire a défaire qualreou cinq fois plus de travail que celui « (pie l’on y voit !.... Sitôt qu’il doit y avoir l’accord « qu'exige une composition compliquée, je n'ai plus « assez de logique pour me conduire pas à pas au « but, et sans m’écarter de la route qu’il trace. Je « me dirige, par instants, en aveugle. Je tâte, je tâte « jusqu’à ce que je sois content , ou, pour mieux dire. « jusqu’où la patience me conduit. »

Cette fois, la patience le conduisit jusqu’au chefd'œuvre. On voit (pie son talent est parvenu à une pleine maturité. L’arrangement des groupes et des figures est parlait. La symétrie, plus religieusement observée encore que dans /’ Improvisateur, ne nuit point à la variété. Les Moissonneurs sont un des plus excellents modèles de composition, et personne n’a mieux entendu l’ordonnance des lignes générales que Robert, dans ce tableau surtout. Il s’élève, par ce rare mérite, à la hauteur des meilleurs maîtres de l’école romaine, et du Coussin, qu’il faut toujours citer à propos de la mise en scène d’une action.

Le chariot, attelé de buffles, est vu de face. L’un des conducteurs, accoudé sur le joug, regarde venir les jeunes moissonneuses chargées de gerbes. L’autre conducteur est assis sur le dos d’un des buffles. Le chef de la famille, couché dans le chariot, donne ses ordres. Près de lui estime jeune femme debout, son petit enfant, entre les bras. C’est notre madone. A gauche, trois jeunes li 1 les «ju i apportent des épis; derrière elles accourent deux travailleurs. A droite, deux autres moissonneurs dansent au son de la cornemuse. A quelque distance, un groupe de femmes et d’hommes au repos.

La figure la plus admirée est celle du jeune conducteur appuyé sur le timon. Nous la retrouverons plus tard, presque la même, avec son regard pensif, dans le tableau des Pêcheurs. Il y a, en effet, une fierté singulière dans les traits et l'attitude de cet homme du peuple. C'est la beauté masculine, la force et la résolution. La jeune fille, vue de profil, nous semble encore d’un style plus élevé. Sa tournure est d’une élégance exquise, et le caractère de sa beauté

LES BEAUX- A [l T S.

rappelle la beauté simple et sévère des fresques de Raphaël ; la pureté du ciel est en harmonie avec le calme des personnages. On sent que le travail est une fête dans ce beau pays d’Italie, qui peut réclamer nos deux plus grands peintres. Le Poussin et Claude Lorrain, Français par la naissance, Italiens par le style et le génie. C’est à elle qu’appartient encore notre Valentin, le plus chaud coloriste de l’école française. C’est en Italie que Louis David a senti son génie se révéler. C’est 1 Italie qui a formé M. Ingres. Chose singulière cependant! les premiers coloristes de notre école actuelle. M. Delacroix, M. Decamps, n’ont point subi l’influence italienne. M. Decamps est le seul qui soit allé en Italie, mais on assure qu’il s’est

liait- de revenir en France. Il se, ni, lo que l ii.nueuce de ntalie soit plus favorable aux talents rénécl.is qu’aux talents d’inspiration.

La critique et le public furent unanimes devant les Moissonneurs , exposés au Salon de 1 85 1 , avec sent autres tableaux de Léopold Robert : une Femme nnpolitnine pleurant sur les débris de son habitation ruinée par un tremblement de terre. Jeune fille de Sor.inô les Piferari à Rome, les petits Pécheurs de grenouilles Enterrement d'un aîné de famille de paysan* romains une Tête de femme, de grandeur naturelle, ainsi q,r„M Jeune (iree ni puisant sonpoiqnard.

’ T. Tuokê.

La fin a la prochaine lierai son.

I, ES BEAU X- A BTS.

e prince Lamlolfo G... et sa femme Ëléna Vanini, qu’il avait épousée par amour, vivaient à Rome dans la meilleure intelligence. Jeune , beau , quelque peu adonné aux plaisirs, Lamlolfo, sans cesser d’adorer sa femme, ne tarda pas à reprendre certaines habitudes de dissipation qu'il tenait plus encore de sa naissance et de ses relations que de son humeur et de ses goûts, et ce fut vers la même époque (environ trois ans après leur mariage) que la princesse inclina vers la dévotion. Sur les instances formelles de son époux, Éléna prit alors pour directeur un jeune moine du couvent des Bénédictins, l’ami d’enfance de Lamlolfo, connue lui d’origine patricienne, et que des revers de fortune avaient jeté dans les ordres. Raolo remplit son office avec zèle, avec trop de zele, car il en perdit le repos. A force de voir sa pénitente à toutes les heures du jour, il la vit dans ses rêves la nuit; cette baleine embaumée qu’il respirait chaque matin dans les mystères du confessionnal l’enivra, et bientôt le jeune moine sentit courir dans ses veines toutes les ardeurs dont avait brûlé le cœur de Lamlolfo aux premiers temps de sa passion. Seulement, cette fois le mal paraissait sans remède. En vain Paolo apprenait par cœur tous les sonnets <le Pétrarque, en vain il les récitait d’une voix à faire pleurer le marbre, la diva ne voulait rien entendre. Cependant, le diable, qui sait toujours plus ou moins par où le bât nous blesse, finit par trouver un moyen de se glisser au cœur de la princesse.

Un soir en passant sous les arcades de la Slrada de Condotti, Eléna vit tout à coup flamboyer derrière les vitrages de la boutique d’un orfèvre une parure d’émeraudes d’une richesse véritablement sans égale. Il y a dans les éclairs qui jaillissent de certaines pierres précieuses d’irrésistibles attractions qu’on ne s’expliquera jamais que par le magnétisme. Si quelque chose au monde ressemble au premier regard qu’une jeune fille échange avec son amoureux, c’est à coup sur le regard qu’elle échange avec l’émeraude, le diamant ou le saphir qu elle convoite. Il entre dans ce coup d’œil rapide, instantané, élec¬

trique, quelque chose de plus qu’un vulgaire désir de possession : c’est de l’amour, moins l’identité des fluides; et le mot de fascination rend à merveille celte irrésistible influence. J’ai toujours imaginé que l’œil du serpent qui perdit Eve devait être une émeraude.

Eléna resta prés d’un quart - d’heure sous le charme, et lorsqu’elle voulut faire un pas pour s’éloigner, il lui sembla que toutes ces petites pierres vertes la suivaient d’un regard languissant.

De retour au palais, la princesse n’eut rien de plus pressé que de confier au prince son désir de posséderl’écrin. Lamlolfo promit de voir le bijoutier dans la journée, et sortit, laissant, selon son habitude, Eléna en tète à tète avec Raolo. A dîner, le prince dit à sa femme que le bijoutier demandait trente mille écus de l'écrin, et que, par conséquent, il fallait y renoncer. — Après ce que le carnaval vient de nous coûter, ajouta-t-il, il est impossible que nous songions à nous passer de semblables caprices. Ainsi n'en parlons plus.

La princesse fut inconsolable. Voyant que ses prières et ses instances ne pouvaient rien, elle eut recours aux caresses, aux larmes. Vains efforts! Gomme ce n’était pas la bonne volonté qui manquait à Lamlolfo, mais l’argent, larmes et caresses perdirent leurs droits, et la pauvre Eléna n’eut d'autre consolation que de passer, chaque fois qu’elle sortait, devant la boutique de l’orfèvre, etde cligner de l’œil aux émeraudes, qui, du fond de l’écrin, fixaient alors sur elle leurs regards verts de chatte en amour :

Je ne sais plus quel saint du légendaire Défend qu’on s’attarde jamais Autour de la maison d’un riche lapidaire;

Car il prétend que chaque fine pierre Contient un diablotin que Satan tout exprès A mis là pour perdre la femme.

Gardez-vous de lorgner un bijou de trop près,

Si vous ne voulez pas que sur un pont de flamme Le tentateur caché ne se glisse en votre àme.

Lorsqu’elle rentrait ensuite au palais, Eléna se laissait aller dans un fauteuil, y restait des heures entières plongée dans ses méditations ; et s’il vous arrivait de lui adresser tout à coup la parole en ces

iuoraeiits-là, vous eussiez dit quelle s éveillait d un songe. Ses joues devenaient pâles, l'habitude des larmes commençait à rougir l'émail de ses Beaux yeux; quelques jours encore, et cette mélancolie dégénérait en langueur. Ce que voyant, le prince alla trouver le jeune moine et lui confia ses inquiétudes, eu le suppliant de ne pas perdre un instant, et de mettre en œuvre toutes les ressources de la religion pour consoler Eléna et la guérir de son caprice. Le lendemain, à l’heure où Landolfo avait coutume d’élre absent, Paolo se rendit chez la princesse, et la trouvant seule, ne lui parla absolument que des émeraudes de la Strada de Coudotti. — Ce sont des éclairs si vils, ajoutait-il aveceuthousiasme, de si llamboyantes ardeurs, que l'œil ne saurait s'en détacher. Et la monture ! vit-on jamais travail plus merveilleux! l u tel joyau serait digne d’orner le cou d’une sainte descendant pour quelques heures des régions célestes sur la terre. Et dire qu'une Anglaise avait marchandé hier ces émeraudes! une hérétique !

Et comme Eléna soupirail : — Rassurez - vous , reprit le jeune moine, en appliquant sur elle ce regard dont Lucifer enveloppe sa proie, rassurezvous, j’ai sauvé le trésor. A ces mots, Paolo tira de dessous sa robe l’écrin qui contenait la parure d’émeraudes, et l’offrit toute Hamldoyante à la princesse.

— Dieu ! s’écria Eléna , je donnerais ma vie pour posséder ce collier, ne fût-ce qu’un moment !

— II est à loi , dit Paolo en tombant à genoux. Eléna crut qu’elle allait mourir de joie, fascinée, éblouie par une explosion de lumière; le feu des émeraudes l’enivra, et peu à peu ses sens l'abandonnèrent .

Quand Landolfo rentra au palais vers cinq heures, le jeune moine, discrètement assis sur un carreau, était occupé a lire quelque pieuse histoire, dans un beau légendaire enluminé d’or et de vermillon, tandis que la princesse, calme et les yeux baissés comme une sainte, dessinait prés de la fenêtre une tète de Magdeleine pénitente. Le visage d’Éléna respirait une douceur angélique, un air de quiétude bienheureuse, de pureté voisine de l’extase, que le prince ne se souvenait pas d’avoir jamais vu à sa femme. Aussi tut-il ravi d aise a l’aspect de ce changement, dont il attribua soudain toute la gloire au zèle religieux de sou ami. Landolfo serra la main avec effusion au jeune moine, et, le priant de ne pas interrompre sa lecture, vint se mettre en adoration auprès d’Éléna, dont la beauté céleste semblait se révélera lui pour la première fois.

Paolo continua de lire, et le prince, tout enivré des charmes de sa femme, tantôt jouait avec l’anneau de sa blanche main quelle laissait glisser le long de sa robeaveccoquetterie; tantôt, s’appuyant sur le dos de la chaise, couvrait de baisers ce joli cou de cygne mollement penché sur le dessin.

bette scène de mœurs italiennes du x\ e siecle, et

qui vous reportait involontairement dans l'intérieur de quelque grande famille au temps de Dante et de la belle Francesca , fut troublée tout à coup par la venue d’un laquais annonçant l'orfèvre de la Strada de Coudotti.

A ce nom qui produisitsur la princesse l'eflet d’un coup de foudre, un sourire diabolique effleura la lèvre du moine dont les yeux restaient toujours colles sur les pages du missel.

— Que j’ai de joie à vous trouver ici, mon frère! dit l’orfévre eu apercevant Paolo, vous allez nous aider à conclure l’affaire, n’est-ce pas? Puis s'adressant au prince : — Ainsi monseigneur s’est décidé. Eh bien, foi d’honnête homme, je vous en félicite: un pareil marché ne se rencontre pas tous les jours. Quelles pierres, monseigneur! etquel travail ! UenveuuloCelfini lui-inème ne ferait pas mieux!

Eléna était plus morte que vive.

—Je me souviens, en effet, répondit Landolfo, d’avoir marchandé cette parure -, mais depuis, la princesse a changé d’avis, et j'y renonce.

— Alors, monseigneur, veuillez me remettre l'écrin. et n’en parlons plus, reprit l’orl’evre désappointé.

Eléna, plus pâle que le marbre d'un tombeau, se tenait immobile dans son fauteuil, les mains croisées sur ses genoux; quant au moine, il continuait à lire le plus tranquillement du monde. — Moi. vous remettre l’écrin! répliqua Landolfo; vraiment, mon cher, je ne sais ce que vous voulez dire.

— Monseigneur veut plaisanter sans doute, continua l'orfévre; heureusement que j’ai la ma caution, ajouta-t-il en se tournant vers Paolo.

— Et tu fais bien de l'invoquer, poursuivit le jeune moine , d'un ton plein de franchise et de lovante, nous ne sommes pas gens a nier le dépôt. Oui . mon patron ! je suis allé chez vous ce matin vous demander cette parure pour la mettre encore une fois sous les yeux de notre belle princesse, et pousser même de tout mon crédit, s’il y avait lieu, à la conclusion du marché. Mais vous estimez un prix fou vos émeraudes!.... Et d’ailleurs, maintenant, la princesse n’en veut plus.

— Qu’il n’en soit plus question, dit l’orfévre, et qu’on me rende mon écrin.

Eléna ne donnait pas signe de vie; et lorsque Landolfo lui demanda où elle avait enfermé la cassette, il ne put en obtenir de réponse. Voyant cela , Paob> vint en aide à son ami : — Ouvre celte armoire, lui dit-il, et tu la trouverasdaus le troisième tiroir a gauche. Eu effet, les émeraudes étaient la ; mais, au moment où le prince y portait la main, Eléna tomba sans connaissance, en poussant un cri aigu comme si son âme allait se séparer de son corps. Landolto remit l’écrin au bijoutier, qui s’inclina profondément.

et sortit accompagné du pieux moine.

— Mon doux trésor, ditle prince en revenant auprès de sa femme, se peut-il que vous vous chagriniez delà sorte pour un collier ? En peu de patience, mou

Éléna ! et si dans quelques jours celle fièvre de langueur ne cède pas aux dislraclions , eh bien, nous verrons alors à nous procurer, coule que coûte, les trente mille ëcus que demande ce juif. Nous engagerons, s’il le faut, nos domaines. Allons, petite toile, ne pleurez pas !

Et comme il lui passait le bras autour de la taille.

— N’approchez pas ! s'écria-t-elle en se levant en sursaut; n'approchez pas ! car j’ai la peste. Et roulant a terre, elle se meurtrit la poitrine ets’arracha les cheveux, puis se mit à pleurer de nouveau et a sangloter amèrement. Ea nuit ne lit qu’ajouter encore a son désespoir. Un délire convulsif la prit, pendant lequel Éléna ne laissa plus échapper que des mots entrecoupés ; au milieu de ses sanglots revint plusieurs fois le nom du jeune moine, qu’elle appelait démon et tentateur. Vers dix heures, Laudolfo, les traits bouleversés, les habits en désordre, rentra dans ses appartements et ferma au verrou la porte de sa chambre à coucher. Peu de temps après on vint gratter à la porte, mais le prince ne répondit pas et continua à ronger sur le bord de son lit un mouchoir de bat iste trempé de pleurs. Ce ne fut que le lendemain, en sortant à la première aube, que Laudolfo apprit de son vieux serviteur que la princesse avait disparu.

A quelques semaines de la, je me promenais avec I D... au Monte-Pincio, dans les environs de la Villa- M edi ci. C’était une des plus riantes et des plus délicieuses matinées de printemps; les arbustes se balançaient. tout eu Heurs et le laurier tendait vers le ciel ses rameaux d'or. Çà et la sur les pentes vertes couraient et grimpaient de gais enfants à la recherche des primevères et des pâquerettes. A notre gauche s'étendait Rome, avec ses palais, ses cloîtres, ses églises, ses rues tortueuses et ses carrefours, et de ce corps gigantesque montait vers nous je ne sais quelle vague rumeur qui bourdonnait a nos oreilles, en même temps que nous entendions le cri aigu de l'alouette perdue au bleu de l’air. Le moment et le lieu semblaient faits à souhait pour la poésie. Par malheur, ou, si on l’aime mieux, par bonheur, un antidote infaillible s’offrit à nous dans la personne de deux Anglais longs et flegmatiques, plantés à quelques pas de nous, à l’endroit d’oû l’on découvre la Piazza del Popolo, et qui tenaient leurs lorgnettes braquées comme dans l’attente d'un spectacle. Cette place du peuple, ainsi qu’on l’appelle, sert d’ordinaire aux exécutions. Et je me souvenais alors d’y avoir vu traîner, quelques années auparavant, deux carbonari qui payèrent de leur tète leurs convictions politiques, et moururent bravement en vrais héros de l’ancienne Rome.— Nous avançâmes.— Le même appareil frappa nos yeux. Une foule immense s’agitait sur la place, et du milieu de cette foule nous

vîmes se dresser la guillotine avec son affreux couteau, dont la lame reluisait au soleil comme les écailles d’un serpent.

Le bruit croissant de la multitude annonça l’arrivée du condamné. C’était un homme de stature élevée et noble, une de ces figures qui vous reviennent, même quand on ne les a jamais rencontrées. Deux frères de la Miséricorde l’accompagnèrent jusqu’au pied de. l’échafaud, dont il monta les degrés d’un air froidement dédaigneux. Nous détournâmes la tête, mon compagnon et moi, et presque au même instant un bruit sourd nous avertit que tout était consommé.

En rentrant chez moi, j'achetai d’un crieur des rues l'acte d’accusation du criminel, et le premier mot qui me sauta aux yeux dans celle lugubre page fut le nom du prince Landolfo C... En effet, c'était, lui, le mari d'Eléna, dont lu sait g illustre venait de jaillir sous la hache du bourreau. Voici, du reste, les faits tels que le récit les donnait.

« Le la avril de la présente année, Lamlolfos étant rendu au couvent des Bénédictins à ***, avait demande à parler au très-saint frère Paolo. Le pieux moine vint, et tous deux se promenèrent dans le jardin du cloître. Cependant, après plusieurs tours et détours, durant lesquels la conversation parut s échauffer, et comme ils arrivaient auprès d’une statue qu’on dit être celle de la bienheureuse sainte Ilelène, vierge et martyre, Landolfo assaillit le pieux lrère, et, s’armant d’un couteau qu’il tenait caché sous ses vêtements, lui porta trois coups mortels, dont deux dans la poitrine et l’autre sur le crâne. Lorsque l’alarme se mit dans le couvent, etque les autres frères accoururent, le jeune moine venait de rendre 1 âme. Le meurtrier, investi de toutes parts, avaitété arrêté, serrant encore entre ses mains l'instrument sanglant de son crime, dont il s’était, du reste, confessé ouvertement à la justice, sur quoi le tribunal l’avait condamne d'une voix unanime à la peine de mort. »

Je me rappelai alors malgré moi toutcequ’Aristote, Galien, Avicenne, Albert le Grand, Pline surtout, ont dit des pierres précieuses et des mystères qui s’v dérobent, et je songeai à cette phrase d'un poêle aimé, dont les récents commentateurs de Spinoza semblent depuis quelques jours vouloir mettre le nom à la mode chez nous : « Il y a dans les métaux elles pierres, comme dans les plantes, une multitude de forces diverses et d’éléments qui ne nous deviennent sensibles que lorsque nous sortons de l’espèce d’isolement où la vie ordinaire, nous tient. Ce qui arrive non-seulement dans l'état magnétique, mais encore pour certaines organisations nerveuses. »

Dirons-nous maintenant que la princesse Éléna était du nombre ?

II EMU IÎLAZE.

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.N sortant d’Avignon , vous suivez une roule qui monte légèrement.

Des deux côtés végètent île chétifs arbustes plantés là, sans doute, pour faire comprendre combien il serait plus agréable de marcher à l’ombre de grands arbres. Le scepticisme le plus enraciné ne lient pas contre une telle évidence; il se tait et s’essuie le front. C’est en ce sens que l’on peut dire que les voyages forment beaucoup. S’il y a peu d’ombre sur la route, en revanche chaque pas soulève des (lois de poussière qui vous dessèchent la gorge. On dévore littéralement le chemin.

Vous allez ainsi jusqu'au village de Sorgue. Arrivé là, vous avez fait deux lieues et demie environ; vous croyez en avoir fait dix. Marchez toujours. Secouez la poudre de vos souliers ferrés sur le pauvre village qui sort aux portes pour vous voir passer. Ce doit être, pour l’homme qui appartient à la classe du touriste sentimental, un grand sujet de tristesse, de penser qu’il laisse derrière lui des villes, des hameaux, des paysages, des êtres animés qu’il a entrevus une fois eu passant et qu’il ne retrouvera jamais. C’est à envier le voyageur de la légende qui entraînait tout a sa suite, la monlagne et la vallée, la forêt et le fleuve, I oiseau et le brin d’herbe. 11 n’y a que les Allemands pour trouver des choses semblables. A peine sorti du village, vous rencontrez, sur votre gauche, un filet d’eau qui doit vous servir de guide. Itemontez-le, en le côtoyant jusqu a l’endroit où il s’élargit tout à coup en entonnoir. Maintenant, vous avez sous les yeux la célébré fontaine de Vaucluse, ou se baignait la muse de Pétrarque. Saluez avec respect, si vous aimez les sonnets.

.1 arrivai là un jour de septembre. A quelques pas du village de Sorgues, je rencontrai un Anglais avec qui j avais dîné, la veille, à Avignon. Il redescendail gravement, les joues empourprées et un cure-dent aux lèvres.

— Est-ce bien la peine de monter jusqu’à la fontaine ? lui demandai-je.

Singulière question! me répondit-il en levant les yeux au ciel. Allez-y, et après y être allé, vous terez comme moi, vous y reviendrez, tant que durera

la mémoire de cet homme. Voilà trois fois que j’accomplis ce pèlerinage. La première fois, jeu ai été malade; la seconde, j'ai tout simplement failli en mourir; aujourd’hui, enfin, arrivera ce qui pourra, mais je cours prendre du thé. Bon voyage, monsieur, et bon appétit !

Prendre du thé! me dis-je, quel étrange remède contre l’exaltation poétique. Je n’aurais jamais cru mon gentleman accessible aux charmes de la belle nature, combinés avec les souvenirs d'un volume de sonnets, au point d'en contracter une maladie mortelle. Il ne m’avait pas, du moins, semblé tel la veille. Que signifiait d'ailleurs celte bizarre phrase d'adieu: — Bon voyage et bon appétit ! Tout en y réfléchissant, je me trouvai au bord de la fontaine.

On a singulièrement vanté ce coin de terre. Rien de plus désolé. Les rochers qui forment le lit de In Sorgue sont nus et grisâtres; le terrain est aride et rocailleux. L est sauvage sans grandeur. Il faut croire que le paysage a changé d'aspect depuis le temps de Pétrarque. Alors, sans doute, il était embelli par la présence de Laure. Tout ce quicnlourait celle amante célèbre gardait quelques reflets de sa beauté. Le poète attachait aux flancs de ces rochers sauvages des mousses qui pendaient en longues franges; il étendait, sur ce terrain brûlé, un tapis de verdure pour ménager les pieds délicats de sa maîtresse. Il alla jusqu’à planter, mais pour lui seul, des lauriers magnifiques le long du ruisseau. Les poètes voient des lauriers partout. Aujourd’hui, la verdure, les mousses aux couleurs changeantes, les arbres et leur ombre, tout cela a disparu; il ne reste qu’un ciel de feu et un torrent glacé. Laure et Pétrarque ont emporté dans la tombe la mise en scène de leur amour. Qui dit poète, dit un grand machiniste. Pour s’assurer jusqu'à quel point celui-ci prenait ses toiles au sérieux, il faut se rappeler sa réponse au pape qui lui offrit de le séculariser, afin qu'il put. épouser Laure: « J’ai encore beaucoup de sonnets à faire. «

Laure était pour lui un prétexte à sonnets. Que de gens néanmoins sont venus s’attendrir, de confiance, à cette même place cù il a dit, les yeux secs : « Mes pleurs grossiront cette source. >< Il fallait pour cela d’autres pluies que celles de ses yeux. Des tou-

LES BEAUX -A BTS.

l istes ont admiré, sur la foi de ses vers, ce paysage décoloré que le poêle avait cru devoir rebadigeonner un peu, tant lui-même il le trouvait horrible. Ainsi l’on a, par dévotion poétique, immobilisé un décor de théâtre. L’enthousiasme ne serait-il donc qu’une vertu de seconde main ?

— Il n’y a pas là. m'écriai-je, de quoi prendre du thé.

— Certainement, répondit en écho un homme qui s’était approché de moi à mon insu, et vous feriez mieux, ajouta-t-il, de boire quelques gorgées de l’eau de la fontaine. Il n’y a rien qui mette autant en appétit.

Je regardai mon interlocuteur, qui ne me parut être ni un voyageur curieux, ni un voyageur sentimental, ni un voyageur enthousiaste; il ne rentrait dans aucune des catégories de Sterne. Je supposai que c’était le cicerone de la fontaine.

— Tout à vos ordres, me dit-il quand je lui eus fait part de ma supposition.

— Alors, vous pouvez me dire à quoi les pèlerins qui montent ici emploient b* temps de leur visite.

— Mais cela dépend des goûts de chacun. Ordinairement les hommes restent là. les mains dans leurs poches, le temps de fumer un cigare.

— Et les femmes ?

— Les femmes, c’est moins uniforme. 11 y en a qui pleurent; il yen a qui si1 plaignent des mauvais chemins, du chaud, du froid, des bouffées de vent qui viennent du Monl-Yentoux,que vous voyez là-haut. Dernièrement une demoiselle anglaise a voulu se jeter dans la Sorgue; on l'a retenue, elle. s’est trouvée mal.

— Et que fait, -on après les cigares et l'évanouissement ?

— Ou goutte à l’eau de la fontaine.

La tradition parlait. Je pris de celte eau dans le creux de ma main, et je bus. Elle était très- fraîche, mais d'un goût aussi fade qu’un sonnet incolore et sans défauts. Alors je me souvins des qualités digestives que le cicerone attribuait à cette source.

— Est-il donc bien nécessaire, lui dis-je, que je me mette en appétit ?

— A moins que monsieur ne veuille s’en retourner sans avoir goûté des truites de la Sorgue.

L’air de hauteur qui perçait dans cette réponse me lit supposer qu’il y avait quelque chose d’impertinent dans ma question. Je compris que mon homme, outre sa science de cicerone, portait en lui un mystère. — Oui, lui dis-je, je veux connaître tous les produits de la Sorgue. Je veux pouvoir établir une comparaison entre ses truites et ses sonnets.

— 11 n’est pas besoin de remonter jusqu’aux sonnets dont vous parlez, reprit le cicerone. Mon maître, s'il le voulait, vous accommoderait les vers du dernier des poètes de façon à vous les faire trouver délicieux.

— C'est donc un bien grand cuisinier que votre maître ?

Il haussa les épaules et se dirigea, moi a sa suite, vers une maison située à deux cents pas de la fontaine, au milieu des chétives habitations qui forment le village de.Vaucluse. Nouseu lûmes bientôt assez près pour que je pusse distinguer, au-dessus de la grande porte d’entrée , une enseigne représentant la belle Laure. L’auberge était placée sous son patronage. Singulier monument élevé a la maîtresse du poète 1

Bien que d’un extérieur médiocre, la maison affichait, à l'intérieur, un luxe inouï. La salle a manger surtout élaitd’une magnificence qu'on ne trouve que dans les restaurants parisiens du premier ordre. Du moment où j’entrai , une famille de touristes, père, mère et enfants , venait de se mettre a table. Le père, homme d’une corpulence tout a fait sérieuse, et <pii me parut, rien qu’à la manière dont il se passa la serviette autour du cou, appartenir à la classe des voyageurs gourmands, le père, dis-je, médita sa première bouchée avec la gravité que dut montrer Salomon lorsqu’il rendit son célèbre jugement; puis se tournant vers ses enfants et sa femme:

— Madame et vous, jeunes gens, dit-il, je vous engage à manger avec recueillement. On ne m avait pas trompé; nous avons affaire au premier cuisinier du monde.

En parlant ainsi, soit respect ou chaleur, il ôta sa casquette de voyage; moi je laissai retomber ma fourchette. Le premier cuisinier du monde! me dis- je. Suis-je digne de sa cuisine, et quel est cet odieux guet-apens où je suis tombé ? Le faites! que je n’ai pas l’estomac assez mauvais ou assez spirituel pour m élever au-dessus d’une gastronomie vulgaire. J’étais donc, à ce repas, dans la position d’un homme à peu près sourd, qui , assistant à un concert, étudierait le jeu des physionomies pour juger du mérite de la musique , et. écouterait chaque morceau dans les yeux de ses voisins. Afin de m’élever à la hauteur du déjeuner, je m’inspirai de l’expression de béatitude répandue sur le visage du touriste père de famille. Je ne sais s' i I devina mon inférioritéet mon embarras, mais il me sembla que de temps en temps il tournait de mon côté un regard indulgent, comme pour encourager mon appétit : Marie ammo , courage, me disait ce regard rempli de bienveillance, tu deviendras peut-être un Apicius ! C’est à lui que je dus, sans doute, de trouver les truites délicieuses. Au dessert, le digne homme lit prier le cuisinier de vouloir bien lui accorder quelques minutes d’entretien, delà part, dit-il au garçon de service, du comte

russe Alexandre de Kraw Le cuisinier entra, fier

comme César. Le comte lui demanda la permission de lui serrer la main. Ces deux hommes se comprirent au premier mot. Ils discutèrent quelques théories culinaires, et quoique le Busse fût de première force, il était loin de la supériorité pratique de son interlocuteur. Us s’accordèrent à reconnaître les

LES BEAUX -A RTS.

mêmes qualités et les mêmes défauts au grand Carême. Quant aux notabilités secondaires du genre, elles furent sabrées impitoyablement. Le comte écoutait avec respect. Ce cuisinier, qui est destiné à devenir célébré, avait exercé son art dans des maisons pnnciércs très-connues dans les annales de la politique et de la gastronomie, et plus récemment chez le somptueux duc de IL... Fatigué des grandeurs , il s’était retiré, quoique jeune encore, dans son village natal, loin du monde, bien sur que le monde viendrait à lui. Il savait qu'il était une de ces puissances qui gouvernent les hommes et inlluent, quand elles veulent, sur les déterminations d’un congrès; aussi avait-il cet orgueil incommensurable qui accompagne le génie. Il aurait appelé Napoléon son cousin.

— On viendra quelquefois ici pour Pétrarque lui dit le comte russe ; mais c’est, pour vous qu'on v reviendra.

Le cuisinier reçut ce compliment d’un air de modestie orgueilleuse qui m’inspira de sérieuses réflexions sur les petites misères de la gloire

Je n en étais plus à m'expliquer l’enthousiasme de l’Anglais que j’avais rencontré auprès de Sorgue. Je comprenais enfin la phrase étrange qu'il m’avait laissée pour adieu.

Je quittai la maison, entièrement rassuré sur l’avenir de Pétrarque. Les truites de la fontaine recommandent ses vers; le cuisinier protégé le poèteenfin la belle Laure tient auberge par procuration. De nos jours, l'immortalité a quelquefois besoin d’exercer un métier pour vivre. £

Château des papes à Avignon.

LES P K AUX -A HT S

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Doux tours, im cimetière, un cloître dévasté.

Et la nuit qui revêt toute sa majesté.

Plus rien dans les tombeaux, plus rien dans les demeures ; Le clioeur n’a plus de voix, le clocher n'a plus d’heures; Les seuls hôtes, couchés dans l'herbe du parvis,

Les marbres énervés des enfants de Clovis Semblent, avec leurs bras croisés sur leurs poi Crin-os, Contenir dans leur sein l’horreur de ees ruines.

Et nous sommes venus comme des curieux ,

Et nous voilà pensifs, nous voilà sérieux ,

Et le bourdonnement qui bout dans notre oreille Vient du coeur qui murmure — ct.de Dieu qui conseille...

Voyez , jugez , pesez ces ruines et nous ;

Le vide autour de vous, le vide au fond de vous,

Votre esprit éperdu, la loi qui n’a plus d’aile,

Et qui revient toujours comme un ramier fidèle !

Tout vous dit qu'il s’agit des bons et des méchants,

Que votre vie enfin n'est pasun passe-temps,

Et qu'il faut vous bâter, car la mort est pressée,

Pour mûrir au soleil quelque bonne pensée;

Et que la loi des fleurs est de fleurir un jour,

Et la nôtre d’aimer pour répandre l'amour,

Et qu’il faut, dans le. monde et dans les rangs du monde. Aller, chercher, fouiller, car la plaie est profonde,

Dire au pauvre ; Tu n'es plus seul , nous sommes deux; Donne- moi le trésor de le savoir heureux ;

Dire à la femme en pleurs, la vierge douloureuse : Donne-moi le bonheur de te savoir heureuse,

Et puis je m’en irai, je reprendrai mon vol ,

Comme l’oiseau qui chante en s’élançant «lu sol,

Ou Dieu m’endormira dans ses berceaux de pierre, Comme tous Tes enfants, avec une prière.

Si je savais au monde un jeune homme souffrant.

Avec l’esprit d’un sage et le cœur d’un enfant,

El dont la vie en lleur n’est plus qu'une prairie Où le monde a passé comme une bergerie ;

Si je savais un ange idéal et réel

Que l’amour d’une femme a fait tomber du ciel ,

Et qui pleure à présent dans la nuit de son âme.

Avec un ciel sans Dieu , sur la terre sans femme ,

Dont l’aile, blanche hier et sanglante aujourd'hui.

Se détache et remonte, et remonte sans lui !

Si je savais surtout une femme immolée.

Une veuve de tout (pie rien n’a consolée.

Pelle, avec tous les dons et le plus grand, l'amour. Comme la tourterelle appelant le vautour.

Appelant par son cœur le malheur sur la terre.

Comme le pur aimant appelle le tonnerre ;

L K S BEAIX-AHTS.

Si colle femme avaii , à l'homme le plus vain , Beaucoup donné, selon le précepte divin,

El n’avait rien gardé que les regrets d’un sage El la trace des pleurs sur le plus beau visage ;

Si le inonde grondait comme il gronde toujours,

Au fond de ses boudoirs comme en des antres sourds, Quand il a pris un nom qu’il déchire et qu’il ronge, Qu’on ne peut arracher des bouches du mensonge...

Je lui dirais : Madame, en mon respect profond ,

J’ai pitié des méchants pour le mal qu'ils vous font,

Et je souffre pour vous, car j’ai pour vous, Madame, Un penchant douloureux comme si j’étais femme. Venez, venez sans haine, et quittons sans remords Ee monde des vivants pour le monde des morts , Venez voir à Jumiége Agnès Sorel ; sa tombe Est chaude encor d’amour, comme un nid de colombe ; Ea dame de beauté dont vous aimez le nom Et qu’on a lait mourir aussi par le poison.

Venez, les morts sont bons, les tombes bienfaisantes,

Et les ombres en pleurs toujours compatissantes,

Et ce qu’on ne voit pas, dans un recueillement,

A l'amour délaissé parle invisiblement.

Cet évêque en poussière, ami de Charlemagne,

A peut-être béni l'empereur d’Allemagne.

Charles Sept était roi de France où je m'assieds.

Sa couronne et sa tète ont roulé vers ses pieds;

Ces femmes comme vous, ces vierges consacrées,

.Vont qu’un lierre qui meurt quand il lésa pleurées- Ces moines, ces abbés, dont on proscrit les noms Anges dont à présent nous sommes les démons Ces savants, ces docteurs dans les arts et les lettres Qu'on renie à présent et qui seraient nos maîtres, Comme après le Slabal , sous le noir corridor.

Ee silence se tait et les écoule encor;

El tout ce peuple ensemble, avec sa monarchie,

Ions ces prêtres égaux, l’ordre sans hiérarchie.

Vont qu’une seule mort sous un seul monument Où la lune des nuits veille tranquillement.

Et vous voulez vous plaindre à des hommes frivoles. Vous voulez murmurer du bruit de leurs paroles; Mesurez-les, Madame, à ces tombeaux géants,

Ees vivants sont petits où les morts sont si grands ; Ceux qui passent leur vie à tourmenter les autres,

Dont nous souffrons les torts comme s'ils étaient nôtres Si le méchant n’était pas stupide cl méchant , N’oseraient plus toucher aux cheveux d’un enfant.

Voilà ce que j'ai dit, une nuit , a des femmes.

Dans ces tombeaux ouverts dont nous étions les âm«>. Tandis qu’au ciel la lune à ses rayons tremblants Dépouillait l'ombre autour des longs monuments blancs Et qu'au loin l'archivolte élancée avec grâce Tressaillait comme un pont jeté là, sur l'espace,

Oii les anges passaient et nommaient jusqu'au joui Ees heures de la nuit toutes pleines d'amour.

Al)OL P HR Dt Mas

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