LE PÈRE PEZOU
l'amateur. Un vieux monsieur.
J^n juillet. Vamateur est en train de bouquiner sur les quais dans les boîtes du bonhomme Pezou qui tient ses assises aux environs du pont des Saints-Pères. Le bonhomme PezoUy ratatiné sur un petit pliant^ fume sa pipe.
l'amateur, présentant un volume de loin au
bonhomme Pezou. — Combien ça?
pezou. — Ah I Ah I Bien le bonjour. Vous
voilà encore, monsieur ?
1^ LES BEAUX DÏHAMCHES
l'amateuRp — Toujours, père Pezou. Biea le bonjour.
PEZOU- — Même le dimanche?
l'amateur, — Surtout le dimanche*
PEZOU. — Vous n'êtes donc pas parti, comme tous ces messieurs?
l'amateur, — Non, père Pezou. Je ne m'en vais qu'en août. (Bevenant à son bouquin.) Combien ça?
PEZOU. — Q^t (Il prend le volume,} Voyons?
(L'ouvre et lit le titre.) « Antiquitatum Romanorum. Libri decem a Johanne Rosino Bartho lomoei Lugduni Porta, »
l'amateur, qiii sHmpatienie. — Oui. 1606- Ne me le récitez pas,
PEZDu, très calme, — 11 est gentil. (H kfemU leîte comme sHl était un acheteur.) II y a de bonnes figures sur bois.
l'amateur, — C'est convenu. Père Pezou, vous êtes insupporUible. Vous faites toujours un tas de manières pour chaque livre dont je vous demande le prix. Combien?
PE20U, — Où était-il?
L*AMATEUR. — Là, dans la boite qui n'est pas marquée.
pEzou. — La boîte des beaux? Alors, c'est quatre francs.
. l'amateur, qui a préparé depuis un instant sa monnaie. — En voilà trois.
PEZOU. — Vous n'êtes pas raisonnable. Trois cinquante.
l'amateur. — Ça va. Il faut toujours en passer par où vous voulez. Père Pezou, je vous iais enrager, mais je vous aime bien.
pezou. — Moi aussi, monsieur. J'aime tous mes clients, d'abord. Et Dieu sait si j'en ai 1
l'amateur. — Alors, vous faites fortune?
pezou. — Guère.
l'amateur. — Pourquoi?
pezou. — Parce que ce n'est point ici qu'on fait fortune. Sur le quai, on se contente de vivre. Être riche, c'est bon pour les grands marchands, qui sont dans les passages!... Nous autres...
l'amateur. — Allons, ne vous plaignez pas!
'JjÊ LES fi£AUX DIMANCHES
pEzou. — Ohl je ne me plains pas. Je me trouve très bien comme je suis,
l'amateub, — A la bonne heure! Vous n'êtes pas malheureux^ en somme?
PBzoD, — Non- Mais ça tient à ma nature.
Parce que j'ai toujours élé un peu*., comment vous dire?.*, artiste et poète.
l'amateor, — Allons donc?
PEzou* — Ça vous étonne de moi?
l'amatkur* — Pas du tout.
PEzou. — La faute des livres, probablement.
Comme le disait M, Marmier : à fréquenter le livre, on s'élève.
l'ahateub. — Mais oui, père Pezou.
PEZOU. — J'ai beau n'être que le bonhomme Pezou... avec mes soixante et onze ans et mon pliant, j*ai bien de la petite joie^ je vous assure. On est là, des heures, assis les trois quarts de Tannée, à se réfléchir, à regarder passer le temps, les hommes et les saisons. Ça donne envie d'avoir un chien. On est quasi comme des bergers- Le troupeau, c'est les bouquins. Pour un peu, on txico'
terait quand l'heure est longue. Je vous semble bête?
l'amateur. — Au contraire, père Pezou.
Vous dites de très jolies choses.
PEZOU. — Je ne dis point de jolies choses, mais je sens ce que je dis. Oui, quand il fait bleu, là-haut, que le ciel est de vente, eh bien, de voir couler le fleuve et les bateaux, je ne me lasse jamais. Nous autres, on s'attache au fleuve comme le marin à la mer, et il y en a parmi nous qui, même retirés sur le tard, et n'ayant plus de commerce, viennent encore par les beaux dimanches, s'asseoir ici comme au temps où ils avaient leurs dix mètres de quai. Us ont besoin de la Seine, des cris des écoles de natation, du sifflet des remorqueurs, et de l'aboiement des chiens qu'on lave, et du vent dans les branches des grands arbres qui ont les pieds sous l'eau. C'est toute leur vie.
l'amateur. — Je comprends ça.
PEZOU. — L'automne, c'est bien joli aussi, chez nous, allez? Arrive le soir, l'eau est violette. Et à la brume> quand nous fermons nos
boîtes pleines de feuilles mortes, il y a toujours le même rayon de soleil couchant qui met le feu à la tour Saint-Jacques.
UNE PETITE BONNE, tendant un livre. — Qu'estce que ça vaut, ça, monsieur?
PEZOU, lisant. — Le Langage des fleurs. Cinq sous. Quatre pour vous, ma petite demoiselle. (Elle paye et s*en va.)
l'amateur. — Continuez, père Pezou. J'aime beaucoup vous entendre parler.
PEZOU. — Monsieur dit ça! Monsieur est bien bon. M. Marmier me disait la même chose.
l'amateur. — Vous voyez bien!
PEZOU. — Un brave homme! Et bien capable, que M. Marmier I Et puis qui s'y connaissait ! Des fois il me racontait ses voyages. Il avait été dans les neiges. On n'en fait plus guère de comme ça, et c'est dommage I
l'amateur. — Depuis combien de temps êtes-vous au quai, père Pezou ?
PEZOU. — Vingt- neuf ans, monsieur.
l'amateur. — C'est un bail.
PEZOU. — Oui.
l'amateur. — Mais pendant ces vingtneuf ans, vous n'êtes pas resté à la môme place?
PEZOU. — Non. J'ai été ci et là. Mais le quai c'est toujours le quai, à condition de ne pas s'en aller trop loin toutefois, de ne pas sortir de la zone.
UN COLLÉGIEN, tendant un livre. — Combien?
PEZOU, qui prend et Ut. — La Femme de feu.
Un franc cinquante, mon petit monsieur.
LE COLLÉGIEN. — Voilà. (Un silence.) Pourriez-vous me l'envelopper?
PEZOU. — Mais oui. (Narquois.) Ça vaudra mieux. (Il l'enveloppe.) — (A /'amateur. J Voulezvous que je vous dise, monsieur?
l'amateur. — Dites.
PBzou. — Eh bien! ce qu'il y a de plus beau à Paris, dans tout Paris... c'est pas les Halles, c'est pas la Madeleine, c'est pas le monument de Gambetta ni tout le reste, non, monsieur : c'est les quais, et les quais de gauche en première ligne. Est-ce pas vrai ?
Ot LES BEAUX DIMANCHES
l'amateur. — C'est possible. Les quais sont très bien.
PEzou, s' enflammant. — Oh I monsieur I mais c'est une chose si étonnante... quoi I... que ça ne peut pas se qualifier. Pensez donci Les quais I Rien que ce mot-là, est-ce que ça ne vous évoque pas tout le lointain, tout ce qui n'est plus, et comme c'est représenté sur les gravures? Les quais I saperlotte I moi, ça me secoue, ça me touche plus que leur Arc de Triomphe ou l'Opéra.
l'amateur. — Vous avez raison.
PEZOU. — Tous ces vieux parapets où il gèle l'hiver, où le soleil tape en été, si vieux que ça en est comme de l'histoire de France en pierre... Malgré moi je songe à ceux-là qui s'y sont accoudés, ou assis jambes pendantes, les années d'autrefois, avant que nous ne venions avec nos bottes... C'était peut-être les mêmes en culotte courte que ceux qui ont écrit tous ces bouquins en veau que nous vous vendons... Et puis tout ça, si magnifique, en face I Le Louvre, les Tuileries. . . les sculptures. . . ça fait quelque chose*
l'amateur. — Je vous envie, tenez, père Pezou, et je voudrais bien être à votre place. Tous les marchands des quais sont heureux, décidément.
PEZOU. — Y a de la misère aussi, allez.
Ainsi, nous avons dans la corporation une petite mère de quatre-vingts ans bientôt. Elle avait un bon emplacement, proche l'Institut.. • elle n'a pas renouvelé à temps... est-ce que je sais ? Bref, on l'a délogée, elle a été obligée de s'en aller à des millions de lieues.
l'amateur. — Où ça?
PEZOU. — Vers la Cour des Comptes, les ruines de Palmyre... Eh bien I ça n'est plus ça, monsieur. Elle ne fait rien. A peine, par-ci par-là, une « Clé des Songes » ou un c Petit Albert ». Et encore, le dimanche I parce qu'en semaine... Elle n'a pas d'assez belle marchandise pour la clientèle riche I
l'amateur. — Ça n'est donc pas un bon jour, le dimanche?
PEZ0U. — Pas mauvais. Mais ça ne vaut pas la semaine. Le dimanche, c'est surtout les
collégiens, les employés, un peu de messieurs prêtres, et puis des domestiques. Maintenant» tout de même, faut pas être ingrat... Mars, avril, y a de jolis dimanches I Mars, avril, c'est nos deux grands mois. Quinze jours après le Grand Prix, plus personne : on ne vil plus que sur l'étranger et le provincial, r l'amateur. — Us achètent?
PEzou. — Assez.
l'amateur. — Vous vole-t-on?
PEZOU. — Non. Ça n'en vaut pas la peine.
Et puis l'amateur est si convenable I C'est pas de ces messieurs qui suivent les femmes. Du monde tout à fait bien. Pourtant, faudrait pas tout de même les laisser trop seuls. A quoi bon tenter?
l'amateur. — Alors, affreux père Pezou, vous me surveillez ?
PEZOU. — Certes, oui, monsieur... Mais pas pour ça... Pour autre chose qui m'amuse.
l'amateur. — Quoi donc?
PEZOU. — Vous n'allez pas vous fâcher?
l'amateur. — Avec vous? Jamais!
PEZon. — Eh bien, tous, tant que vous êtes, les amateurs, je vous observe et je vous guigne pour tous vos petits manèges qui me font faire un bon sang... qui me divertissent, mais à un point que vous n'avez pas idée I • l'àhateur. — Ah bah!
PEzou. — Oui... Ah I si nous avons de la joie, vous en avez encore plus que nous, allez I Je ne vous quitte pas du coin de l'œil ! Mon Dieul que vous êtes roublards, tousl tousl... Quand vous trouvez quelque chose, soit une chose que vous cherchiez ou bien que vous découvrez par hasard... il y a votre figure d'abord qui est toute une symphonie. Un éclair qui vous passe dans l'œil, la bouche... et puis vous éteignez, vous faites le mort.
Vous tripotez l'objet, vous le feuilletez, vous le remettez comme si vous n'en vouliez pas, pour ne pas attirer l'attention dessus... vous allez à d'autres, puis vous y revenez, vous le reprenez avec dédain, avec une grimace ou une moue, vous soufflez la poussière qui est dessus... Il vous dégoûte I Vous le scrutez
longtemps, dans tous les coins, pour voir si rien ne manque : la pagination, le faux-titre, le privilège du roi, etc., et alors, après tout ça... la façon dont tout lentement, tout bêtement, vous vous retournez vers nous, d'un air de n'y pas tenir, comme si vous pensiez :
« Oh I ça n'est pas fameux I C'est uniquement pour vous obliger ! » Et vous nous tendez cette horreur de bouquin du bout des doigts : c Combien ça ? » Si c'est deux francs, vous en offrez un. On s'arrange à un cinquante. Et puis voilà. Est-ce ça, voyons, monsieur? Est-ce bien ça?
l'amateur. — Père Pezou! Vous êtes effrayant. Je suis froissé.
PEZOU. — Que non pas.
l'amateur. — Si. Et la preuve, c'est que je m'en vais.
PEZOU. — Je suis bien tranquille. Vous reviendrez.
l'amateur. — Eh I Ehl C'est pas dit.
PEZOU. — Enfin, puisque vous voilà parti, faites donc... — sans vous commander — une chose qui serait gentille...
l'amateur. — Quoi?
PEZor. — En vous en retournant, passez donc par les ruines de Palmyre... Notre petite mère... Vous la reconnaîtrez. Elle a une canne à la main, à cause d'une jambe courte... Alors, vous lui prendrez n'importe quoi... une c Cuisinière bourgeoise » ou un « Parfait secrétaire. » Ça lui fera son dimanche. Elle achète du lait. Pauvre petite bonne femme I
l'amateur. — C'est entendu.