Bachaumont, Mémoires secrets. 28 mai
Les embellissements du Petit-Trianon, que plus tard la malveillance devait critiquer si injustement, comme s'ils eussent été des prodigalités folles, n'avaient pourtant rien que de modeste. C'est ce que fait très bien remarquer le comte d'Hézecques, dans ses Souvenirs d'un page : « Le prix de ce château, qu'on a tant exagéré, n'avait point, tant s'en faut, dépassé les bornes des dépenses permises à un grand roi. D'ailleurs, il avait été construit par Louis XV, et les embellissements que les changements de goûts et d'idées avaient amenés pouvaient seuls être attribués au dernier règne. Il est facile de se convaincre encore aujourd'hui que cette maison n'était pas si magnifique que bien des financiers n'en eussent de plus somptueuses, et la beauté du jardin provenait moins de sa richesse que du goût avec lequel il avait été tracé. »
La baronne d'Oberkirch a fait la même réflexion dans ses Mémoires : « Trianon est certainement un lieu enchanteur, mais bien des jardins de particuliers ont coûté plus cher, ainsi : la folie Boutin, la folie Saint-James, la folie Beaujon, le parc de Brunoy, que sais je ? On n'en a pas moins accusé la reine de dépenser les deniers du royaume en inventions insensées. Tout cela, parce qu'elle a fait un hameau suisse ! N'est-ce pas une fantaisie exorbitante, en effet, pour la reine de France ! Ah ! l'envie est toujours cruelle! le secret de bien des colères est là. » Notons d'ailleurs que la reine mit plusieurs années à son œuvre. Le jardin anglais est
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de i 774 et de 1 775, le pavillon chinois et le jeu de bague sont de 1770; le belvédère, le temple de l1 Amour, le théâtre de 1777 et 1778. Le hameau suisse, commencé en 1782, ne sera complètement terminé qu'en 1786.
Le château n'est, à tout prendre, qu'un pied-àterre, un pavillon de forme carrée, qui n'a guère que douze toises sur chacune de ses faces. Il se compose d'un rez-de-chaussée et de deux étages. A chaque étage, il n'y a que cinq fenêtres à chaque côté des quatre façades. « Une salle à manger, un salon, un billard, une chambre à coucher et quelques cabinets, telle était la distribution du premier; à peine le second contenait-il quelques petits appartements pour Madame Elisabeth et les dames du palais. L'ameublement se distinguait plutôt par l'élégance que par la magnificence, et bien des hôtels de Paris étaient plus remarquables l. » Il y avait dans la salle à manger des panneaux de chêne, avec des arabesques. Le petit salon était orné des attributs de Bacchus et des instruments de Pan : guirlandes de raisins, corbeilles de fruits, masques et tambours de basque, guitares et pipeaux. Dans le grand salon, le lustre se détachait, comme un fruit d'or et de cristal, d'une fresque représentant un immense bouquet. Autour de la corniche voltigeaient des essaims d'Amours, le carquois en sautoir, l'arc en main. La chambre à cou-
i. Souvenirs d'un page, par le comte d'Hé/ecques.
cher était tendue de mousseline où, comme dit le comte d'Hézecques, la broderie et la vivacité des couleurs défiaient en quelque sorte le pinceau le plus exercé. La guirlande du plafond se composait de pavots et de myosotis. Le meuble était de poult de soie bleu, rembourré de duvet d'eider. La pendule ressemblait à un symbole de la royauté pastorale rêvée par la maîtresse du lieu. Les deux aigles impériales d'Autriche soutenaient le cadran; le socle avait pour armes la houlette d'Estelle croisée avec le chapeau de Némorin. Quelques portraits des frères et sœurs de la reine rappelaient à son âme si sensible les joies de son enfance. Mais en faisant naître de douces émotions dans son cœur, ces peintures devaient aussi lui inspirer des réflexions austères, car les princes et princesses étaient représentés en religieux, creusant leurs tombeaux1.
Dans le grand salon, il y avait aussi d'autres souvenirs de famille, mais ceux-là moins lugubres. C'étaient les deux tableaux que Marie-Thérèse envoya de Vienne à Marie-Antoinette, et dont Timpératrice parle à la reine dans deux lettres du 5 janvier et du 12 février 17782. Ces deux tableaux représentaient un ballet et un opéra joués en 1765 par les archiducs et les archiduchesses à Schœnbrunn, pour les fêtes du second mariage de Jo-