‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 11 sur 37 · Recueil de MM. Geoffroy et d'Arneth · texte numérisé non relu

Recueil de MM. Geoffroy et d'Arneth

seph II. Dans le premier tableau, l'archiduc Maximilien, figurant L'Amour, est entre l'archiduc Ferdinand et Marie-Antoinette, alors âgée de neuf ans. Dans le second, Ton voit les quatre archiduchesses Elisabeth, Amélie, Josèphe et Charlotte jouant, dans le salon des Batailles, un petit opéra italien, intitulé: // Parnasso confuso, dont les paroles étaient de Métastase et la musique de Gluck.

Dans la même pièce que ces deux tableaux on avait adapté la fameuse table placée, du temps de Louis XV, au château de Choisv, la table magique qui, au moyen d'un mécanisme habile, descendait à l'étage inférieur, et remontait chargée d'un nouveau service, ce qui permettait aux convives de se passer de domestiques.

Marie-Antoinette, au Petit-Trianon, menait la vie de château, comme une simple particulière. Son arrivée dans un salon ne faisait quitter ni aux. femmes le piano-forte ou le métier à tapisserie, ni aux hommes la partie de billard ou de tric-trac. Elle s'asseyait tranquillement, sans déranger personne, et défendait qu'on bougeât quand elle se levait. C'étaient comme les vacances de la royauté en villégiature. « A Trianon, écrivait le prince de Ligne, on respire l'air du bonheur et de la liberté. Le gazon semble plus beau, l'eau plus claire, on se croit à cent lieues de la cour. » Sur Tune des façades du salon s'ouvrait la Salle des fraîcheurs avec ses deux portiques de treillage, ses trente-six arceaux

de verdure et de plantes grimpantes. A gauche du palais, le jardin français, dans le goût de Le Nôtre, s'étendait, comme un tapis, avec son parterre embelli par des orangers et des statues placées dans des niches de verdure. Au bout de ce parterre était la jolie petite salle de spectacle, une miniature, un bijou. A droite du château, le jardin anglais, création de la reine, montrait ses perspectives charmantes. Un grand pavillon chinois, dont l'or et l'azur resplendissaient aux rayons du soleil, contenait un jeu de bagues. Trois figures chinoises semblaient donner le branle à la machine, qui était mise en mouvement par des gens invisibles placés au fond d'un souterrain. Puis on apercevait toutes les merveilles de l'horticulture, les arbres les plus rares, les plantes les plus variées, les fantaisies champêtres inventées par l'architecte Mique et par le peintre Hubert Robert, les collaborateurs de Marie-Antoinette, la reine de l'églogue et de l'idylle.

Semblable à son auguste et jeune déité,

Trianon joint la grâce avec la majesté;

Pour elle il s'embellit, et s'embellit par elle i.

Encore aujourd'hui, le souvenir de Marie-Antoinette n'est nulle part plus vivace que dans cet idéal séjour, petit temple dont elle n'a pas cessé d'être l'idole. Aucune princesse de la maison de

i. Delille, les Jardins, chant ier.

Bourbon n'a eu pour cette mémoire si tragique et si poétique une vénération plus profonde, un culte plus religieux que l'impératrice Eugénie. Tout ce qui se rattachait à la reine-martyre s'imposait, par un attrait irrésistible, à l'attention émue et attendrie de la compagne de Napoléon III. Il y avait là autre chose qu'une fantaisie, autre chose que de la curiosité. Il y avait un pressentiment. L'impératrice était alors ce qu'avait été Marie-Antoinette : la femme la plus célèbre, la plus à la mode, la plus admirée, la plus adulée de France. On épuisait pour elle les raffinements de la flatterie et les hyperboles de la louange. Quand elle était reçue au seuil des antiques cathédrales, les archevêques et les évêques la comparaient aux souveraines les plus illustres de l'histoire. Eh bien ! au milieu de ces nuages d'encens, elle avait sans doute des visions effrayantes. Elle apercevait dans la brume de l'avenir les abandons, les ingratitudes et l'exil, sinon Téchafaud. Une voix mystérieuse lui disait que dans notre époque si troublée, nul ne peut être sûr du lendemain, et que les plus éblouissantes fortunes sont suivies de terribles retours. La femme dont la vie et la mort furent comme les symboles des plus grandes vicissitudes de la destinée lui revenait alors à l'esprit. Rien ne l'intéressait plus que de parler de la reine, que de contempler ses portraits, que de recueillir les objets qui lui avaient appartenu. C'est elle qui eut l'idée de cette restauration du Petit- Trianon, si intelligente, si curieuse, ajoutons : si

LE PETIT-TIUANON.

touchante. C'est elle qui, en 1S67, au moment où tous les peuples de la terre se donnaient rendez vous à Paris, comme dans la capitale des capitales, fît réunir au Petit-Trianon les meubles, tableaux et autres objets se rattachant par un lien authentique au souvenir de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Une commission spéciale fut instituée sous la présidence de M. le général comte Lepic1. L'empereur et l'impératrice avaient mis à la disposition de cette commission tout ce qui, dans leur collection privée ou dans les magasins du garde-meuble de la couronne, pouvait convenir au cadre qu'elle avait à remplir. Un livre précis comme un catalogue, exact comme un inventaire, intéressant comme un roman, a été consacré à cette exposition, qui, pour les amateurs du style de Louis XVI, eut un exceptionnel attrait2. Parmi les connaisseurs, qui ne se rappelle, au milieu de tant de merveilles, les portraits de Marie- Antoinette, par Wertmuller, par Roslin, par Mme Le Brun, la console, les flambeaux, la pendule appartenant à M. Léopold Double, les tables et autres meubles appartenant à la

1. Le marquis de Laborde, MM. Williamson, Feuillet de Conches, Léopold Double, Henri Didier, d'Yver, Eudore Soulié, Questel, Paul Dalloz et de Lescure en faisaient partie.

2. Les Palais de Trianon, histoire, description, catalogue des objets exposés sous les auspices de S. M. l'impératrice; par M. de Lescure, secrétaire de la commission d'organisation . 1 vol., chez Pion.

collection du marquis cTHertford ? Cette exposition a duré quelques mois seulement. Mais le Petit- Trianon a conservé plusieurs objets précieux, et il présente, à l'heure qu'il est, une physionomie de beaucoup supérieure, comme exactitude historique, à celle des salles du château de Versailles. Il n'y a point d'anachronismes, point de meubles disparates, point de mélange entre des époques et des styles qu'il faut bien se garder de confondre. On est débarrassé de cet étrange procédé qui, sous prétexte de faire un Panthéon, fit une Babel. C'est bien l'appartement de Marie- Antoinette, ce n'est pas celui d'une autre femme.

Je gravis l'escalier. Dans les entre-lacs de la rampe, dans les cartouches à tête de coq, je remarque, au milieu des lyres et des caducées, le chiffre de la reine. De l'antichambre, où je trouve le buste de Louis XVI par Pajou, et celui de Joseph II par Boizot, je passe dans le grand salon. J'aperçois, de chaque côté de la cheminée, les trumeaux de Pater, qui représentent le Bain et la Pêche. Voilà les deux tableaux envoyés à Marie-Antoinette par Marie-Thérèse, en 1778, qui ont pour sujets le ballet et le petit opéra joués à Schœnbrunn par les archiducs et les archiduchesses, lors du mariage de Joseph II. Sur les indications de M. Eu dore Soulié, il ont été posés à la place même qu'ils occupaient du temps de Marie-Antoinette, ainsi que le prouvent les anciennes mesures qu'on a retrouvées sur la muraille, en soulevant la boiserie. En face

des deux tableaux, je vois deux grands portraits en pied : l'un de Louis XVI par Gallet, l'autre de Marie- Antoinette par Rosi in. Le roi est revêtu du manteau royal. Sa main droite s'appuie sur le sceptre posé sur un coussin où se trouvent la couronne et la main de justice. La reine, qui tient une rose, porte une robe blanche et le manteau royal. Devant elle est une table couverte d'un tapis rouge avec un coussin sur lequel il y a une couronne et un vase de rieurs. Dans le petit salon qui suit, j'examine l'armoire à bijoux de la reine, ce beau meuble de bois d'acajou, richement orné de statuettes, de peintures, de cuivres dorés, de médaillons, de camaïeux en grisaille, qui sous la Restauration, était placé, aux Tuileries, dans la chambre de Mine la duchesse d'Angoulême. Les fractures dont cette armoire à bijoux porte les traces ont été faites par les envahisseurs des Tuileries en i83o. Dans le salon suivant, je m'arrête devant le clavecin de Marie-Antoinette. Il est orné de vernis Martin. Je l'ouvre, j'essaye quelques accords. Le son est rauque, plaintif, comme une voix sépulcrale, comme le râle d'un agonisant. A côté du clavecin est le pupitre de l'accompagnateur, avec un morceau de musique. Je pense au violon de Kreutz, au hautbois de Piccini, à la harpe de la duchesse de Polignac, aux mélodies de Mozart , aux chants de Gluck, aux airs de Dalayrac et de Grétry. La chambre à coucher, avec sa lampe, ses flambeaux, son guéridon, son lit, son couvrepied courtepointe

en soie, brodé au chiffre de Marie-Antoinette et de Louis XVI , ressemble à une chambre habitée. Tout s'anime, tout se repeuple, tout revit. Que serait-ce si la reconstruction du mobilier pouvait être plus complète, si, par exemple, l'inimitable collection de M. Léopold Double ornait ces appartements légendaires?

Je quitte le petit palais, et je pénètre dans les jardins. Par une belle journée de printemps, ils ont encore quelque chose de riant, d'enchanteur. La nature y apparaît dans son éternelle jeunesse, qui n'a rien à craindre des révolutions. Ce passage des Mémoires de 'la baronne d'Oberkirch me revient à la pensée: « Je fus, le matin, de bonne heure, visiter le Petit-Trianon de la reine. Mon Dieu! la charmante promenade! Que ces bosquets, parfumés de lilas, peuplés de rossignols, étaient délicieux. Il faisait un temps magnifique. L'air était plein de vapeurs embaumées, de papillons ailés d'or. Je n'ai jamais de ma vie passé de moments plus enchanteurs que les trois heures employées à parcourir cette retraite. » Le temps, qui a brisé des sceptres et des couronnes, a respecté des arbrisseaux. Je trouve les pelouses émaillées de violettes, les eaux limpides, les arbres dont le feuillage parcourt toute la gamme colorée depuis le vert sombre jusqu'au rouge cerise. On oublie un instant le drame pour ne se souvenir que de l'idylle. Le soleil illumine le petit temple de marbre où est la statue de l'Amour de Bouchardon, qui taille son arc dans la

LE PETIT-TRIANON. 8û

massue d'Hercule. Il semble que les pastorales de Florian renaissent. Un sentiment de bien-être moral et matériel, de sérénité, d'apaisement, se manifeste dans notre âme. On en revient, pour quelques minutes, à ces illusions douces, ià ces rêves poétiques de l'époque rapide, mais délicieuse, qu'on a si bien nommée l'âge d'or de la Révolution. L'on comprend que dans un tel séjour, Marie-Antoinette ne croyait pas au mal, et les pressentiments sombres, les pâles fantômes de la crainte, devaient s'évanouir, le matin, au radieux, au consolant aspect du soleil printanier de Trianon.

Eloignez-vous, funestes images, captivité du Temple, donjon de la Conciergerie, écbafauds qui apparaissez dans la brume de janvier et d'octobre ! Eloignez-vous, date sinistre, année maudite, année fatale, dont le nom résonne comme le sifflement d'un serpent, 1793I Éloignez-vous! éloignez-vous! Comme l'a dit un poè'te : « Je veux rêver et non pleurer. » Ce n'est pas à la martyre, à la victime infortunée dont les cheveux sont blanchis par le malheur, dont les yeux sont rougis par les larmes, que je veux songer en ce moment. C'est à cette belle reine éblouissante, adorable, adorée ; c'est à la femme qui a toutes les grâces, toutes les séductions, tous les prestiges; c'est à l'idole, à la déesse. Ah ! je crois la voir apparaître, au détour de cette allée, avec sa robe de linon blanc, son chapeau de paille, son teint comme éclairé par une lumière intérieure, la jeunesse et la gaieté sur le visage, un

bouquet de fleurs des champs à la main. Mélèzes, acacias roses, cèdres du Liban, peupliers d'Athènes, sophoras de la Chine, arbres au feuillage multicolore, ombragez ce front si pur! Bosquets de jasmins et de myrtes, variétés innombrables de roses et d'œillets, répandez vos plus doux parfums! Rocher, grotte, chute d'eau, pont rustique, lac, bocages, vous êtes pleins du souvenir de la reine. Voici le belvédère d1où elle peut embrasser d'un seul coup d'oeil tout son domaine. Voilà le hameau suisse, dont le roi est le meunier, la reine la fermière, le comte de Provence le maître d'école, le comte d'Artois le garde-chasse, le hameau avec le moulin au joyeux tic-tac, la laiterie où la crème est mise dans de grandes jattes, sur les tables de marbre, rétable où Ton tond les moutons avec des ciseaux d'or, le lavoir où Ton lave le linge avec des battoirs d'ébène, le grenier où Ton monte par des échelles d'acajou, la maison du bailly, le presbytère, la tour de Malborough, la maison du garde. L'eau murmure, les oiseaux gazouillent, les insectes bourdonnent, la nature se réjouit.

Par un matin de printemps, on peut ainsi se reporter aux époques de bonheur et d'ivresse. .Mais si vous visitez Trianon par une triste journée d'automne, quand il fait froid, quand il fait sombre, quand il pleut, l'impression ne peut être qu'une mélancolie invincible, et, bon gré mal gré, l'imagination est ramenée à la scène finale de la plus lugubre des tragédies. Lorsque tombent les feuil-

les mortes, que ,1e vent souffle, et que les cléments, à la fin de Tannée, se torturent dans une douloureuse agonie, on dirait que des esprits échappés de la prison du sépulcre, frappent aux vitres comme pour se faire ouvrir, soit par pitié, soit par violence, les chambres qu'ils ont autrefois habitées. En franchissant la grille de ce petit château, qui fait reflet d'un mausolée, le cœur se remplit de compassion, de religion et de respect. On voudrait avoir à la main des couronnes d'immortelles pour les apporter là comme sur une tombe. On demande à Dieu, dans une ardente prière, de pardonner à la nation qui immola de si augustes victimes. On pense avec terreur à ce qu'il faudra de larmes pour laver de pareils forfaits. On se préoccupe des morts, ces vivants affranchis, comme on les a nommés, qui nous tendent la main, d'un autre monde, et nous rendent le courage, en nous faisant sentir le néant des choses d'ici-bas. Hélas ! cette société de l'ancien régime, cette société dont on évoque les ombres, a eu ses erreurs, ses frivolités, ses faiblesses, mais elle les a si cruellement expiées ! Après ses ravissements, ses extases, elle a connu de telles amertumes, de tels désespoirs, de tels supplices ! En présence de pareilles catastrophes, l'histoire ne peut rester insensible. Grave comme une oraison funèbre, et plaintive comme une élégie, elle s'attendrit, elle s'émeut, elle applique à ces morts illustres les vers si touchants de Lamartine :

Où vivent-ils? Quel astre à leur paupière Répand un jour plus durable et p'ius doux : Vont-ils peupler ces îles de lumière, Ou planent-ils entre le ciel et nous ? Sont-ils noyés dans l'éternelle flamme?

Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas, Ces noms de sœur, et d'amante et de femme ? A ces appels ne répondront-ils pas?...

Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire.

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ? Etends sur eux la main de ta clémence. Ils ont péché, mais le ciel est un don. Ils ont souffert, c'est une autre innocence. Ils ont aimé, -c'est le sceau du pardon.

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