‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 9 sur 37 · fémoires de M'1"1 Campan · texte numérisé non relu

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demandant un verre d'eau. Le garçon de la chambre présentait à Ja première femme une soucoupe de vermeil, sur laquelle étaient placés un gobelet couvert et une petite carafe. Mais que la dame d'honneur vînt à entrer, la première femme de chambre était obligée de lui remettre la soucoupe, et qu'une princesse du sang parût ensuite, la soucoupe passait encore des mains de la dame d'honneur dans celles de la princesse, avant d'arriver à la reine.

L'heure d'admission des petites entrées était celle où la reine déjeunait, soit levée, soit dans son lit. Ces petites entrées étaient accordées de droit à son premier médecin, au premier chirurgien, au médecin ordinaire, au lecteur, au secrétaire du cabinet, aux quatre premiers valets de chambre du roi, à leurs survivanciers, aux premiers médecins et chirurgiens du roi. Il y avait environ dix à douze personnes à cette première entrée. Quand la dame d'honneur ou la surintendante se trouvaient là, c'étaient elles qui posaient la table de déjeuner sur le lit.

A midi avait lieu la toilette de représentation. Les grandes entrées étaient alors admises. On avançait des pliants en cercle pour la surintendante, la dame d'honneur, la dame d'atours, la gouvernante des Enfants de France. C'est le moment où les princes du sang, les capitaines des gardes, toutes les grandes charges ayant les entrées, faisaient leur cour.

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Au commencement du règne, Marie-Antoinette s'habillait dans sa chambre, selon les lois de l'étiquette*. C'était la dame d'honneur qui passait la chemise, la dame d'atours qui passait le jupon de la robe ou du grand habit, posait le fichu, tenait le collier. Mais plus tard, lorsque les coiffures devinrent si énormément hautes, qu'il fallait passer la chemise par en bas, lorsque Marie-Antoinette voulut avotr pour habilleuse sa marchande de modes, la célèbre MIle Bertin, avec qui la dame d'honneur et la dame d'atours n'auraient certainement pas voulu faire leur service, l'habillement cessa d'avoir lieu dans la chambre. La reine saluait et se retirait dans ses cabinets pour s'habiller.

Les dames du palais n'entraient que lorsque la toilette était terminée. Elles n'avaient pas, comme la dame d'honneur et la dame d'atours, le privilège de remplir les fonctions de domesticité. La lettre royale qui les nommait portait cette formule : « Vous ayant choisie pour faire la société de la reine. »

Il y avait un cérémonial pour le déshabillé du soir, comme pour l'habillement du matin. La reine gardait dans son lit des corsets à crevés de ruban, des manches garnies de dentelles et un grand fichu.

Quand le roi couchait chez la reine, toute une

1. Voir les Eclaircissements historiques publics à la suite des Mémoires de M"e Campan dans l'édition de 1822.

étiquette minutieuse devait être observée. La reine se mettait au lit la première. La première femme de chambre restait assise au pied du lit jusqu'au moment où arrivait le souverain. Puis elle reconduisait les personnes qui avaient accompagné le roi jusqu'au seuil de la chambre de la reine, et, après avoir mis le verrou à la porte, elle s'éloignait, pour ne rentrer dans la chambre que le lendemain matin, à l'heure indiquée par le roi. A cette heure elle se présentait avec le premier valet de chambre de quartier et un garçon de la chambre. Tous les trois entraient en même temps, ouvraient les rideaux du lit du côté où était le roi, et offraient au souverain ses pantoufles. Le premier valet de chambre reprenait alors une épée courte, qui était toujours placée dans l'intérieur de la balustrade. Le roi se levait avant la reine, qui, habituellement, se réveillait à huit heures et déjeunait à neuf.

La chapelle n'était pas plus que la chambre à coucher un refuge contre l'étiquette. Même au moment où la reine communiait, il y avait une symétrie de tabourets, de carreaux et de tapis à observer, des rangs à distribuer, des prétentions à concilier entre les assistants titrés qui avaient le droit de tenir les quatre coins de la nappe.

Les personnes qui formaient la maison du roi et de la reine avaient quelque ressemblance avec des geôliers. On trouvait dans le château de Versailles la discipline d'une caserne et la gêne d'une prison. Élevée dans la simplicité des cours allemandes, où

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la grandeur n'excluait pas la bonhomie, Marie- Antoinette comparait au fastueux cérémonial de la cour de France les habitudes modestes et patriarcales de Schœnbrunn et de la Burg. Elle pensait qu'après tout une reine ne devait pas être une esclave, et que le temps était venu de briser certaines entraves d'un cérémonial par trop rigoureux. La jeune cour la poussait dans cette voie. Le comte de Ségur a dit, en parlant de lui et de ses compagnons de Versailles : « Riants frondeurs des modes anciennes, de l'orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes, tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. L'usage nouveau des cabriolets, des fracs, la simplicité des coutumes anglaises nous charmaient, en nous permettant de dérober à un éclat gênant tous les détails de la vie privée... On trouve du plaisir à descendre tant qu'on croit pouvoir remonter dès qu'on le veut. »

Il y avait alors, à côté d'un luxe prodigieux, une affectation de simplicité. La même femme s'habillait tour à tour comme une reine d'Orient et comme une paysanne. Le même, homme endossait tantôt l'habit de velours à broderies d'or du grand seigneur, tantôt le modeste frac noir du bourgeois. Dans cette société où Rousseau était à la mode, il était de bon ton de critiquer comme gothique le cérémonial de la monarchie. Marie-Antoinette ne devait que trop se laisser entraîner par ce courant de l'opinion. Lorsqu'elle était dauphine, sa dame d'honneur, la comtesse de Noailles, cette femme

cérémonieuse et formaliste par excellence, qu'elle appelait Madame l'Étiquette, lui avait fait prendre en aversion la science des de Luynes et des Dangeau. Jetée un jour sur le gazon, dans une promenade à âne, elle défendit qu'on la relevât. « Laissez-moi à terre, cria-t-elle; il faut attendre M'"e de Noailles-, elle vous fera voir comment il convient de relever une dauphine qui tombe d'un âne. u A l'une des premières réceptions qui suivirent la mort de Louis XV, la jeune reine vit que la dame d'honneur fronçait le sourcil. « Détachez vos barbes, dit alors Marie- Antoinette à sa lectrice, Mnie Campan, ou la comtesse en mourra. » Le cérémonial du jour disait, en effet : barbes pendantes, et la reine venait de s'apercevoir, par l'émotion de la comtesse de Noailles, qu'une malencontreuse épingle retenait encore celles de Mmfl Campan.

Mme de Noailles, devenue maréchale de Mouchy, quitta ses fonctions de dame d'honneur dans les premiers mois du règne de Louis XVI. Ce fut un malheur. La retraite de cette dame encouragea la reine à supprimer des règlements qui pouvaient paraître puérils, mais qui avaient leur utilité pour le prestige de la couronne. De ce nombre étaient les suivants. D'après les lois de l'étiquette encore en vigueur sous Louis XV, la reine devait manger en public tous les jours. Elle n'était environnée que de femmes. L'éloignement des serviteurs de l'autre sexe existait même aux heures des repas pour le service de table ; et, bien que le roi man-

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geât publiquement avec la reine, il était lui-même servi par des femmes pour tous les objets qui lui étaient directement présentés à table. La dame d'honneur, à genoux pour sa commodité sur un pliant très-bas, une serviette posée sur le bras, présentait les assiettes au roi. Des femmes en charge, ayant prêté serment et vêtues en grand habit de cour, pouvaient seules rester dans la chambre de la reine, et servir conjointement avec la dame d'honneur et la dame d'atours. Enfin, la reine devait toujours être suivie dans le palais de Versailles par deux de ses femmes en habit de cour, aux heures de la journée où les dames n'étaient plus auprès d'elle. Marie-Antoinette changea tout cela. Elle ne dîna plus en public ; elle prit l'habitude de se faire accompagner par un seul valet de pied. On la voyait ainsi, se rendant du château de Versailles au Petit-Trianon, vêtue en blanc, avec un simple chapeau de paille, une légère badine à la main. Le marquis de Mirabeau écrivait à son frère le bailli : « Louis XIV serait un peu étonné, s'il voyait la femme de son arrière-successeur en habit de paysanne et tablier, sans suite, pages ni personne, courant le palais et les terrasses, demander au premier passant en frac de lui donner la main, que celui-ci lui prête seulement jusqu'au bas de l'escalier. »

Marie-Thérèse et Joseph II blâmaient, non sans raison, ces dérogations imprudentes à la vieille étiquette. L'impératrice écrivait à sa fille, le iô ju.il-

let 1774: « Il faut rester à sa place, savoir jouer son rôle ; par là on se met soi et tout le monde à son aise. Toutes les complaisances et attentions pour tous, mais point de familiarité, ni jouer la commère; vous éviterez par là les tracasseries. » Joseph II exprimait des pensées analogues dans sa correspondance avec sa sœur : « Vous avez, comme reine, un emploi lumineux ; il faut en remplir les fonctions. La politesse et l'affabilité ont leurs bornes. Il faut penser à votre situation et à votre nation, qui est trop encline à se familiariser et à manger dans la main. » C'est La Bruyère qui l'a dit : « Le caractère du Français demande du sérieux dans le souverain. » Et le mot de La Bruyère a son commentaire dans ces paroles du comte de Ségur: « Le peuple français, malgré la légèreté qu'on lui reproche, et peut-être même à cause de cette légèreté, cesse bientôt de respecter l'autorité qui le gouverne, dès qu'il la voit dépouillée d'une certaine gravité. Il lui faut une bonté sérieuse qui le contienne et mette obstacle à la familiarité. »

L'ambassadeur de Marie-Thérèse, le comte de Mercy-Argenteau, voyait avec peine Marie- Antoinette renoncer aux vieux usages. Il écrivait, le 16 mai 1776 : « Sa Majesté s'ennuie du séjour de Versailles ; elle le trouve triste et désert ; je lui ai fait observer que cet inconvénient tenait beaucoup aux arrangements de la reine, parce que ses déplacements continuels, et qui remplissent des journées entières, mettent tout le monde dans l'incertitude

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du moment où Ton pourrait faire sa cour. Le soir, il n'y a que très-rarement jeu chez la reine ; encore ces soirées ne sont-elles pas décidément marquées ; il n'y a que les soupers dans les cabinets; mais c'est le hasard qui décide du choix des femmes qui y sont appelées, et cela ne procure point aux autres l'occasion de se montrer. Il s'ensuit de là que journellement il arrive moins de monde à Versailles, et que cela ira toujours en empirant, à moins que la reine ne se décide à tenir sa cour d'une façon plus stable et plus réglée. »

Le comte de Mercy-Argenteau n'avait pas, du reste, désapprouvé toutes les dérogations que la reine avait fait subir à l'ancien cérémonial. Il en conseilla même quelques-unes. « Jusqu'à présent, écrivait-il le 7 juin 1774, l'étiquette de cette cour a toujours interdit aux reines et princesses royales de manger avec des hommes. Cela a causé de grands maux ; de là sont venus ces soupers de chasseurs, qui ont tant contribué à plonger le feu roi dans le désordre, dans lequel il a vécu. Le roi d'aujourd'hui aime la chasse ; il voudra certainement souper quelquefois avec ceux qui le suivent. Je n'ai pas hésité de proposer à la reine de tâcher de faire abolir une étiquette qui n'aboutit qu'à la séparer du roi*, et, connaissant à fond ce pays-ci^ je regarde ce point comme un objet de la dernière importance. »

Ce que rêvait Marie- Antoinette, c'était la simplicité sous le diadème, le roman de la royauté

LES BEAUX JOL'kS DE MARIE ANTOINETTE.

adoucie, égayée, rajeunie, l'idylle et la pastorale sur le trône. Illusion d'une belle âme ! Songe aimable et trompeur ! Les contes de fées nous parlent de bergères qui devenaient reines, mais les reines ne deviennent pas bergères. Le sceptre et la houlette ne peuvent aller ensemble, et c'est une imprudence d'échanger, ne fût-ce que pour un instant, la couronne d'or contre la couronne de fleurs.

Louis XVI, qui venait de monter sur le trône, voulut faire à Marie-Antoinette un don de joyeux avènement. « Vous aimez les fleurs, lui dit-il ; eh bien ! j'ai un bouquet à vous donner ; c'est le Petit- Trianon. » Bachaumont, fidèle chroniqueur, raconte ainsi ce trait de la munificence royale : « La reine, étant dauphine, avait témoigné son désir d'avoir une maison de plaisance à elle, où elle pût faire ce qu'elle voudrait. Sa Majesté, qui en était instruite, lui a dit, il y a quelques jours. « Madame, je suis en état de satisfaire à présent votre goût. Je vous prie d'accepter pour votre usage particulier le grand et le Petit-Trianon. Ils ont toujours été le séjour des favorites des rois, conséquemment ils doivent être le vôtre. » La reine a été très-sensible à ce cadeau, et surtout au compliment galant par où l'offre en a été terminée. Elle a répondu au roi

en riant qu'elle acceptait le Petit-Trianon, à condition qu'il n'y viendrait que lorsqu'il y serait invité1. »

Marie-Antoinette n'aimait pas les anciens jardins avec leurs ennuyeux quinconces, leurs parallélogrammes de verdure, leurs arbrisseaux placés sur un lit de Procuste, leurs ifs taillés en quenouille, ieurs carrés de fleurs emprisonnés dans des cadres de marbre. Pour la nature, comme pour elle-même, elle détestait le joug de l'étiquette. Sa première pensée fut de créer au Petit-Trianon un jardin anglais, avec ses capricieux méandres, ses sentiers fuyants, ses allées tournantes, ses bosquets, ses rochers, ses cascades, ses eaux vives, ses pelouses émaillées de fleurs des champs.

Ce qui est à la mode, ce n'est plus la manière archaïque et majestueuse de Le Nôtre; c'est le genre pastoral, c'est l'idylle de Gessner, c'est l'églogue. Le compas et l'équerre sont proscrits des jardins. Horace Walpole, à Strawberry-Hill, le prince de Ligne, à Bel-Œil, le marquis de Caraman, à Roissy, ont donné le ton. Chose curieuse , la révolution se fait partout à la fois, dans les idées, dans les mœurs, dans les goûts, dans les costumes, dans les lettres, dans les arts, et jusque dans l'horticulture. En toute chose on prend en aversion la règle ; ce qu'on veut, c'est la fantaisie, le caprice, la liberté.

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