LA BEAUTÉ DE M A RI E- A NT 01 NETTE
Une même personne a autant de physionomies diverses qu'une même année a d'aspects différents. Les caractères et les visages ont, pour ainsi dire, leurs saisons. L'âme, comme le corps, se renouvelle sans cesse, et ce n'est qu'avec l'attention la plus scrupuleuse que l'observateur peut en suivre les métamorphoses. Il n'y a pas eu d'hiver pour l'existence si courte de Marie-Antoinette. Mais son printemps, son été, son automne furent des périodes bien distinctes. Elle nous apparaît tour à tour comme une jeune fille, comme une jeune femme, comme une martyre, et au physique, de même qu'au moral, elle subit de véritables transformations.
Avant de parler de son caractère, occupons-nous de sa beauté. Nous ne la jugerons que d'après le témoignage de ses contemporains. Lorsque la
Dauphine était arrivée en France, à l'âge de quatorze ans et demi, Bachaumont en avait fait le portrait suivant : « Cette princesse est d'une taille proportionnée à son âge, maigre, sans être décharnée, et telle que l'est une jeune personne qui n'est pas encore formée. Elle est très-bien faite, proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux sont d'un beau blond; on juge qu'ils seront un jour d'un châtain cendré ; ils sont bien plantés. Elle a le front beau, la forme du visage d'un ovale beau, mais un peu allongé : les sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir. Ses yeux sont bleus sans être fades, et jouent avec une vivacité pleine d'esprit. Son nez est aquilin, un peu effilé par le haut; sa bouche est petite; ses lèvres sont épaisses, surtout l'inférieure, qui est la lèvre autrichienne. La blancheur de son teint est éblouissante, et elle a des couleurs naturelles qui peuvent la dispenser de mettre du rouge. Son port est celui d'une archiduchesse ; mais sa dignité est tempérée par sa douceur. Il est difficile, en voyant cette princesse, de se refuser à un respect mêlé de tendresse. »
Reportons-nous à neuf années plus tard, Marie- Antoinette avait vingt-trois ans. Ce n'était plus la jolie ingénue au regard timide, à l'air naïf, qui tenait à la fois de l'enfant et de la jeune fille; C'était la 'femme dans toute sa force, la reine dans toute sa majesté. Mais, pour en bien décrire les attraits, laissons la parole à une charmante artiste, dont le pinceau et la plume ont une grâce vraiment fémi-
LA BEAUTE DE MARIE-ANTOINETTE Cp
nine, et qui a écrit des Mémoires dignes de ses tableaux1. « C'est en l'année 1779, nous dit Mme Vigée Le Brun, que j'ai fait pour la première fois le portrait de la reine, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Marie-Antoinette était' grande, admirablement bien faite, assez grosse sans l'être trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux, portant la tête fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin il est trèsdifficile de donner à qui n'a pas vu la reine une idée de tant de grâces et de tant de noblesse réunies. Ses traits n'étaient point réguliers} elle tenait de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation autrichienne. Elle n'avait point de grands yeux ; leur couleur était presque bleue ; son regard était spirituel et doux*, son nez était fin et joli, et sa bouche n'était pas trop grande, quoique les lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'était l'éclat de son teint. Je n'en ai jamais vu d'aussi brillant, et brillant est le mot} car sa peau était si transparente qu'elle ne prenait pas d'ombre. Aussi ne pouvais-
1. Souvenirs de Mmc Vigée Le Brun. — 2 vol. chez Charpentier.
je en rendre l'effet à mon gré : les couleurs me manquaient pour peindre cette fraîcheur, ces tons si lins qui n'appartiennent qu"à cette ckarmante figure, et que je n'ai retrouvés chez aucune autre femme. »
Le grand attrait de son visage, miroir où se reilétaient avec une promptitude et une variété surprenantes les émotions, les idées et les sentiments, c'était l'éclat, l'animation, la mobilité d'une physionomie passant en un clin d'œil de la gaieté à la tristesse, de la moquerie à l'enthousiasme, de la douceur à la fierté. Gomme l'a remarqué le comte de Tilly, qui fut 'l'un de ses pages, elle avait des yeux qui prenaient tous les caractères. « La bienveillance ou l'aversion, a-t-il dit, se peignait dans ce regard plus singulièrement que je ne l'ai rencontré ailleurs. » C'étaient de ces yeux à la couleur glauque, qui ne sont ni verts ni bleus, et qui rappellent les tons changeants des flots de la mer, des yeux qui semblent faits pour sonder la profondeur et réfléchir l'azur du ciel.
La beauté de Marie- Antoinette, qui était celle d'une reine, résumait la majesté et les prestiges du rang suprême. Ce qui la distinguait, c'était l'harmonie générale entre le visage, la taille, la démarche, les manières ; c'était le rayonnement sympathique, la fierté de la race tempérée par le désir de plaire et par le bonheur d'être belle. Le comte de Ségur a dit, dans ses Mémoires : « La reine, douce de tous les agréments de son sexe, réunissait
à la dignité du maintien qui inspire le respect, la grâce qui adoucit la majesté. Ses traits seuls portaient quelque empreinte de la fierté autrichienne. Toutes ses manières et toutes ses paroles étaient aimables, engageantes et françaises. » — « On admire sa marche aérienne, écrit Mme Campan, on est séduit par son sourire, et dans tout cet être enchanteur, où brille l'éclat de la gaieté française, je ne sais quelle sérénité auguste, peut-être aussi l'attitude un peu fière de la tête et des épaules, fait retrouver la fille des Césars. »
Ecoutons maintenant Mme Vigée Le Brun : « Lors du dernier voyage qui s'est fait à Fontainebleau, où la cour, suivant l'usage, devait être en grande représentation, je m'y rendis pour jouir de ce spectacle. J'y vis la reine dans la plus grande parure, couverte de diamants, et, comme un magnifique soleil Téclairait, elle me parut vraiment éblouissante. Sa tête, élevée sur son beau col grec, lui donnait, en marchant, un air si imposant, si majestueux, que l'on croyait voir une déesse au milieu de ses nymphes. Pendant la première séance que j'eus de Sa Majesté, au retour de ce voyage, je me permis de lui parler de l'impression que j'avais reçue, et de dire à la reine combien l'élévation de sa tète ajoutait à la noblesse de son aspect. Elle me répondit d'un ton de plaisanterie : « Si je n'étais pas reine, on dirait que j'ai l'air inso- « lent, n'est- il pas vrai? »
La Harpe fit ce quatrain pour l'un des por-
g8 LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.
traits de Marie- Antoinette, par Mme Vigée Le Brun :
Le ciel mit dans ses traits cet" éclat qu'on admire ; France, il la couronna pour ta félicité. Un sceptre est inutile avec tant de beauté ; Mais à tant de vertus il fallait un empire.
Le caractère imposant et vraiment royal de cette beauté, si bien faite pour personnifier l'alliance des maisons de Hapsbourg et de Bourbon, frappait tous ceux qui avaient l'honneur d'approcher de Marie-Antoinette. « Elle avait, dit le comte de Tilly, la figure d'une reine de France, même dans les instants où elle cherchait le plus à ne paraître qu'une jolie femme... Elle avait deux espèces de démarche, l'une ferme, un peu pressée, et toujours noble, l'autre plus molle et plus balancée, je dirais presque caressante, mais n'inspirant pourtant pas l'oubli du respect. On n'a jamais fait la révérence avec tant de grâce, saluant dix personnes en se ployant une seule fois, et donnant, de la tête et du regard, à chacun ce qui lui revenait... En un mot, si je ne me trompe, comme on offre une chaise aux autres femmes, on aurait presque toujours voulu lui apporter son trône1. » Le page et la première femme de chambre, le comte de Tilly et Mme Gampan, ont la même impression. Mme Campan l'ex-
i. Souvenirs du comte de Tilly. Collection Barrière, i vol., chez Firmin Didot.
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prime ainsi : « Sa démarche tenait à la fois du maintien imposant des princesses de sa maison et des grâces françaises; ses yeux étaient doux, son sourire aimable. Lorsqu'elle se rendait à la chapelle, dès les premiers pas qu'elle avait faits dans la longue galerie, elle avait découvert, dans l'extrémité de cette pièce, les personnes qu'elle devait saluer avec les égards dus au rang, celles à qui elle accorderait une inclination de tête, celles enfin qui devaient se contenter d'un sourire, en lisant dans ses yeux un sentiment de bienveillance fait pour les consoler de n'avoir pas droit aux honneurs. »
Et quand elle descend l'escalier de marbre, précédée des officiers qui annoncent son approche, saluée dans la grande cour du château par les tambours battant aux champs et par les soldats présentant les armes, comme tous les fronts se découvrent respectueusement, comme la foule est animée par un sentiment d'admiration pour la femme et de fidélité pour la reine !
Cette majesté native, cette dignité de physionomie et de maintien, cet air de noblesse et de grandeur qui la caractérisent, Marie-Antoinette conservera tout cela dans les jours d'épreuves et de périls, comme au temps de la prospérité. A l'heure où elle quittera, pour n'y plus revenir, ce château de Versailles, dont elle a été comme l'idole, elle forcera la foule la plus hostile à lui rendre un suprême hommage. La dernière fois qu'elle apparaîtra sur
le balcon de la cour de Marbre, ce sera devant une foule furieuse, au milieu des imprécations et des injures. Eh bien, son aspect seul suffira pour faire taire les insultes et arracher à ses ennemis les plus cruels un cri involontaire d'admiration. « Madame, lui dira La Fayette, montrez-vous; cette démarche est nécessaire pour calmer le peuple. — En ce cas, répondra-t-elle, dussé-je aller au supplice, je n'hésite plus, j'y vais. » Elle prendra son fils et sa fille à la main, et s'approchera de la fenêtre. « Point d'enfants ! » hurlera la foule. Alors, les repoussant dans la chambre de Louis XIV, elle s'avancera sur le balcon, seule, les mains croisées sur sa poitrine, la tête haute, le regard fier, plus belle, plus imposante, dans sa modeste robe de toile rayée de jaune, que dans ses parures de gala resplendissantes d'or et de pierreries. Son noble visage, éclairé par une lueur d'héroïsme, semblera défier les balles des assassins. Un garde national la mettra en joue, mais, au dernier moment, il n'osera pas tirer. La foule, en contemplant ce front si impassible, cette attitude si majestueuse, ce courage si admirable dans une femme, ne pourra s'empêcher de tressaillir. Un enthousiasme irrésistible soulèvera la populace, et les furies qui voulaient, il y a un instant, mettre en pièce la fille des Césars, auront des larmes dans les yeux, en poussant le cri de : « Vive la reine! »