‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 13 sur 37 · LE CARACTERE DE MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

LE CARACTERE DE MARIE-ANTOINETTE

Ce n'est pas une chose facile, pour une femme à la mode*, entourée de tous les hommages et comblée de toutes les louanges, de résister à cette perpétuelle apothéose, à cette atmosphère d'admiration et d'extase. Rien ne monte à la tête comme l'odeur de l'encens, et il y a des beautés célèbres^qui ont un vrai mérite à ne pas se considérer comme des déesses. Quand le moindre de vos regards, la moindre de vos paroles, un signe de tête, la plus légère marque d'attention passent pour une faveur, un honneur et une récompense; quand chacun s'ingénie à pressentir vos fantaisies ou vos caprices; quand vous n'avez autour de vous que des flatteurs et des courtisans, quand vous êtes jeune, quand vous êtes belle, quand vous êtes reine, quand vous ne sortez de votre palais que pour être saluée par les applaudissements enthousiastes de la foule, il vous faut

bien de la raison pour conserver votre sang-froid, pour ne pas vous sentir éblouie et enivrée.

Une autre réflexion se présente à l'esprit avant de juger Marie-Antoinette. On se demande si Ton peut réclamer d'une reine de vingt ans l'expérience et la gravité d'un matrone *, si Ton est en droit d'exiger que l'attitude d'une toute jeune femme soit une protestation contre les idées et les mœurs de son temps, contre les entraînements d'une cour, où, suivant une remarque du prince de Ligne, on trouve de la légèreté, de l'enfance même chez un maréchal de'France comme chez un sous-lieutenant, et chez un vieux cardinal comme chez un petit abbé sortant du séminaire. Que l'impératrice Marie-Thérèse, mère, n'ayant pas eu moins de seiz« enfants, femme politique consommée , souveraine versée dans tous les secrets de la diplomatie et du gouvernement, donne des conseils d'une haute sagesse, cela est dans la nature, dans l'ordre des choses ; mais Marie-Antoinette, à vingt ans, ne peut être une Marie-Thérèse. Quoi d'étonnant qu'elle aime le bal, la toilette, la musique, l'opéra, qu'elle partage l'amour de ses contemporaines pour le luxe et pour le plaisir, qu'elle ait les goûts de son âge ?

Sans doute elle n'a rien de grave à se reprocher, mais peut-être est-elle trop indulgente pour les femmes de son entourage. Elle se plaît trop à écouter les histoires de galanterie, à s'occuper de ces mille futilités, de ces propos frivoles, de ces anecdotes plus ou moins scandaleuses qui sont l'éternel ali-

LE CARACTÈRE DE MARIE-ANTOINETTE. IO.i

ment de la conversation de salon. Elle s'intéresse trop aux fredaines des jeunes gens à la mode, aux succès des beautés en vogue, aux toilettes et aux aventures des actrices célèbres, aux amours des grandes, dames qui, comme dit La Bruyère, sont aussi connues par les noms de leurs amants que par celui de leurs maris. Une nuance de sentimentalité, une sorte de sensibilité factice, de poésie de mauvais aloi caractérise les exploits erotiques des séducteurs du temps. Ce n'est pas la débauche toute frivole, toute sensuelle, d'un duc de Richelieu, ce sont de prétendues passions qui empruntent à l'auteur de la Nouvelle Hêloïse sa phraséologie quintessenciée.

Marie-Antoinette, portée à la rêverie et à la tendresse, comme la plupart des femmes allemandes, donne personnellement de bons exemples. Elle n'oublie ni les préceptes de la religion ni les devojrs de la fidélité conjugale. Mais elle n'est pas assez sévère pour celles des fautes d'autrui qu'elle serait tentée d'excuser comme autant d'entraînements du cœur, tandis que, le plus souvent, il n'y a que des actes de libertinage. N'avons-nous pas tous rencontré de ces femmes qui, sévères pour elles-mêmes, ont pour les autres une indulgence étrange, et qui, sans se jeter dans l'abîme, ont une sorte de sympathie et d'intérêt pour les femmes qui s'y précipitent? Une curieuse note de l'abbé de Vermond au comte de Mercy-Argenteau (elle ne porte pas

de date, mais elle paraît être de i 776), mérite d'être citée sur ce sujet délicat.

Laissons la parole à l'abbé, qui relate lui-même sa conversation avec la reine : « Madame, vous êtes devenue fort indulgente sur les mœurs et la réputation. Je pourrais prouver qu'à votre âge cette indulgence, surtout pour les femmes, fait un mauvais effet; mais enfin je passe que vous ne preniez garde ni aux mœurs ni à la réputation d'une femme, que vous en fassiez votre société, votre amie, uniquement parce qu'elle est aimable; certainement ce n'est pas la morale d'un prêtre; mais que Finconduite en tous 'genres, les mauvaises mœurs, les réputations tarées et perdues soient un titre pour être admis dans votre société, voilà ce qui vous fait un tort infini. Depuis quelque temps, vous n'avez pas même la prudence de conserver liaison avec quelques femmes qui aient réputation de raison et de bonne conduite. — La reine a écouté tout ce sermon avec sourire et une sorte d'applaudissement et d'aveu. J'avais le ton de la douceur, mais d'une douceur de pitié et d'affliction. La reine n'a relevé que le dernier article, et ne l'a relevé qu'en citant, comme bonne réputation, la seule, Mme de Lamballe. »

En ce temps-là, Marie- Antoinette ne songe point encore aux choses graves. Elle travaille plus avec Mme Bertin, sa couturière, qu'avec les ministres de Louis XVI. Une toilette réussie l'intéresse plus qu'une dépêche habilement rédigée. Son sceptre

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