LE CARACTÈRE DE MARIE-ANTOINETTE
la voit-on pas leur enlever sa confiance aussi librement que, dans une première illusion, elle la leur a concédée ? Ne reconnaît-on pas une nature aimante et aimable, jalouse d'éprouver et d'inspirer l'affection, d'obliger et de rencontrer la gratitude, mais en même temps une conscience d'épouse sur laquelle n'a le droit de peser aucun redoutable souvenir ? »
Assurément Louis XVI, malgré ses qualités et ses vertus, n'inspirait pas à sa femme ce qu'on peut appeler de l'amour. Le bon roi, si honorable, si respectable qu'il fût, n'avait pas ce qu'il fallait pour être le type d'une jeune femme enthousiaste et sentimentale. Sa démarche était un peu lourde, ses manières un peu brusques, son esprit plus solide que brillant, sa nature plus estimable que séduisante. N'oublions pas non plus que, pour des raisons qui tenaient peut-être à la chirurgie plus qu'à la psychologie, la reine trouvait dans son époux une froideur anormale; après plus de six ans de mariage, elle n'était pas encore mère, et n'avait pas lieu d'espérer de l'être. Pendant longtemps, ce sera le supplice secret, l'angoisse intime de la reine. Elle cherche le bruit, parce que, dans le silence, elle a des raisons d'être triste; elle court après le plaisir, parce qu'elle n'a pas trouvé le bonheur. Elle s'étourdit pour ne pas avoir à réfléchir, et si, dans les premières années de sa jeunesse, elle est dévorée par une telle fièvre de distraction et d'amusements ; si elle aspire avec tant d'entrain,
tant d'ardeur, à toutes les glorioles de la femme à la mode, c'est que son cœur est encore vide; c'est qu'il y a en elle du trouble, de l'inquiétude, de l'agitation; c'est qu'elle n'est ni amante, ni épouse, ni mère.
Malgré ce tourbillon de fêtes et de plaisirs, Marie-Antoinette ne commettra point de fautes graves. Les apparences pourront être légères, le fond de l'âme restera pur. Il y aura de la frivolité, de l'inconséquence, de Tétourderie, mais ces fautes vénielles n'iront pas jusqu'au déshonneur. Le comte de Mercy-Argenteau écrit à l'impératrice Marie- Thérèse, le 2 3 juin 1775 : « Je ne dois point me faire illusion à moi-même, et ce serait manquer de fidélité à Votre Majesté, si je lui dissimulais qu'il n'y a que le temps et l'expérience qui puissent amener la reine au point de conduite et de raison désirable. Elle y viendra sans doute, les qualités de son cœur et de son âme en sont garants ; mais jusqu'à cette époque, la dissipation et la vivacité prévaudront, intercepteront la majeure partie de ce qu'il y aurait de grand et d'utile à faire dans la position de la reine. Je ne prévois certainement pas qu'elle tombe jamais dans de grands écarts, et ma confiance est aussi entière à cet égard que motivée sur les connaissances que j'acquiers de plus en plus de l'excellent caractère de la reine ; mais elle sera sujette à des petites fautes continuelles qu'il faudra réparer et rendre le moins nuisibles possible. »
Les prédictions du comte de Mercy se réalise-