‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 19 sur 37 · LE CARACTÈRE DE MARIE-ANTOINETTE. I I · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DE MARIE-ANTOINETTE. I I

J'ajouterai même que la reine, loin d'avoir le désir et le goût de se mêler des affaires du royaume, avait plutôt pour ces affaires une véritable répugnance, qui tenait peut-être à un peu de légèreté d'esprit, assez commune chez les femmes. »

En résumé, plus de cœur que d'esprit, plus de bonté que d'habileté, plus de générosité que de calcul; le goût du plaisir, mais avec le respect de la morale ; beaucoup d'étourderies, de légèretés, d'inconséquences, mais avec la fidélité aux devoirs de chrétienne et d'épouse ; une nature impressionnable, nerveuse, exaltée, quelque chose d'attachant, de poétique, de sentimental, de profondément féminin; une âme plaçant son idéal non dans l'orgueil de la grandeur, mais dans les joies de la famille et de l'amitié, dans les plaisirs de la campagne, dans la douceur et la simplicité des mœurs; une intelligence vive, saisissant rapidement les choses, mais sans beaucoup de jugement ; des illusions partant d'un noble naturel, trop de confiance dans une nation ingrate et dans des courtisans trompeurs; des fautes qui, à d'autres époques, auraient été considérées comme des grâces et comme des qualités; une femme enfin ayant tous les attraits, mais aussi quelques-unes des faiblesses de son sexe. Telle était Marie Antoinette avant le temps où l'adversité devait fortifier son caractère, accroître ses vertus et augmenter sa grandeur d'âme.

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L'un des types les plus sympathiques de la galerie des Femmes de Versailles, c'est assurément la princesse de Lamballe. Sa destinée, comme sa personne, eut quelque chose d'essentiellement touchant, et quiconque étudie son caractère n'a point de peine à comprendre l'amitié qu'elle avait inspirée à Marie-Antoinette. En la choisissant pour amie, la reine devinait bien tout ce qu'il y avait d'élévation, de générosité, de désintéressement dans le cœur de cette femme, qui portait sur son charmant visage l'empreinte de la douceur et de la pureté de son âme.

Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan était née à Turin, le 8 septembre 1749, de Louis-Victor de Savoie-Carignan et de Christine-Henriette de Hesse-Rhinfelds-Rothembourg. Sa beauté, comme son origine, devait être moitié italienne et moitié

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germanique. Elle vint en France, à dix-sept ans, pour y épouser, en février 1767, l'unique fils du Juc de Penthièvre, le jeune prince de Lamballe. Cette union s'annonçait sous- de brillants auspices.

Fils du comte de Toulouse et neveu du duc de Maine, le vertueux duc de Penthièvre avait hérité de Timmense fortune des légitimés, et cet homme de bien, ce grand seigneur si doux, si poli, si charitable, si chrétien, faisait le plus noble usage de ses richesses. M. Honoré Bonhomme a raconté dans un beau livre * l'histoire de ce bon duc, qui inspirait à toutes les cjasses de la société française un sentiment de vénération profonde.

La jeune mariée fut reçue par son beau-père avec une effusion de joie ; mais le prince de Lamballe, entraîné par les mauvais exemples des jeunes gens de la cour, ne resta pas fidèle à ses devoirs. Il se jeta dans la mauvaise compagnie, et, victime de son amour pour le plaisir, il mourut le 7 mai 1768. Il n'avait que vingt-et-un ans. Sa jeune veuve le pleura comme s'il avait été le modèle des époux. Rien ne lui aurait été plus facile que de contracter un second mariage . Elle préféra rester auprès de son beau-père dont elle fut la consolatrice et le bon ange. Comme l'a si bien dit M. de Lescure dans un remarquable ouvrage 2 sur l'aimable et char-

1. Le duc de Penthièvre, par M. Honoré Bonhomme. 1 vol., chez Firmin Didot.

2. La princesse de Lamballe, par M. de Lescure. 1 vol., chez Pion.

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mante princesse, « ce généreux sacrifice, ce vœu touchant de piété filiale et de vie domestique furent offerts et acceptés avec un de ces élans auxquels rien ne résiste, et qui unissent à jamais deux destinées. »

Marie-Antoinette, encore dauphine, distingua tout particulièrement cette jeune femme, dont la conduite était exemplaire, et qui apparaissait, avec une auréole de douceur et de vertu, comme la pieuse Antigone d'un des vieillards les meilleurs et les plus respectables de France. Devenue reine, elle voulut se Tattacher par un lien qui lui imposât le devoir de résider à Versailles. M.me de Lamballe, qui était princesse du sang, ne pouvait accepter une place de dame d'honneur, de dame d'atours ou de dame du palais. Une seule charge était en rapport avec son rang, celle de surintendante de la maison de la reine. Cette charge avait été remplie auprès de Marie Leczinska par une princesse du sang, Mlle de Glermont, quatrième fille de Louis III, duc de Bourbon, morte en 1741. Mais, depuis cette époque, il n'y avait plus eu de surintendante. On trouvait, en effet, que les prérogatives assignées à ces hautes fonctions : nominations aux emplois, droit de juger les différends des possesseurs de charge, de destituer, d'interdire les serviteurs, etc., étaient si étendues qu'elles en devenaient gênantes pour la souveraine elle-même. Marie-Antoinette ne s'arrêta point à cette objection. « Jugez de mon bonheur, écrivait-elle au comte de Rosenberg le

1 3 juillet 1 775, je rendrai mon amie intimeheureuse, et j'en jouirai encore plus qu'elle. » La princesse de Lamballe fut nommée surintendante le 16 septembre 1775. Elle venait d'avoir vingt-six ans.

Sa beauté, si suave et si pure , s'épanouissait alors comme une rose. Regardez son joli portrait par le peintre Hickel. Quel air naïf, presque enfantin, quels beaux cheveux bouclés, quel œil candide et doux! Il semble que la femme est encore jeune fille, et qu'elle jette sur l'avenir un regard tranquille et confiant. D'autres portraits ne laissent pas une semblable impression. C'est toujours le même calme, la même candeur, mais avec une teinte de tristesse, de mélancolie, de morbide\\a. « Son visage, a dit M. de Lescure, était comme l'image de son âme, gracieux et tendre. Tout en elle respirait cette virginale pudeur qu'un court mariage n'avait qu'effleurée. Elle gardait, veuve précoce, le charme attendrissant et ce je ne sais quoi qui est comme le parfum de la jeune fille. »

11 n'y avait pas un pli, pas un nuage sur ce beau front. Ses cheveux, d'un blond italien, aux teintes à la fois cendrées et dorées, comme ceux des vierges de Raphaël ; ses cheveux qui boucleront encore autour de la pique de Septembre, ornaient sa tête comme un diadème. Italienne, elle avait les grâces du Nord. « Jamais elle n'était plus belle qu'en traîneau, sous la martre et l'hermine, le teint fouetté par un vent de neige, ou bien encore lorsque, dans l'ombre d'un grand chapeau de paille, dans un

nuage de linon, elle passait comme un de ces rêves dont le peintre anglais Lawrence promène la robe blanche sur les verdures mouillées '. » Son caractère s'harmonisait avec sa figure, avec sa démarche, avec le son de sa voix. « C'est un modèle de toutes les vertus, a dit la baronne d'Oberkirch, surtout de la piété filiale envers le père de son malheureux mari, et d'affection dévouée envers la reine... Elle fuit les discussions et donne raison tout de suite plutôt que de discuter. C'est une douce, bonne et obligeante femme, incapable d'une pensée mauvaise. C'est la bienveillance et la vertu même-, jamais l'ombre d'une calomnie n'a même osé essayer de l'atteindre... Elle donne immensément, plus qu'elle ne peut, au point de se gêner ; aussi l'appelle-t-on le bon ange dans les terres du duc de Penthièvre. » Le prince de Ligne a dit d'elle ce mot qui la caractérise au physique et au moral : « Elle était aussi bonne que jolie. »

Nommée surintendante de la maison de la reine, la princesse de Lamballe remplit ses fonctions avec un grand zèle. Mais sa situation créa de nombreuses jalousies. La maréchale de Mouchy — celle que la reine appelait Mme l'Etiquette — donna sa démission de dame d'honneur, ne voulant être primée par personne. Avant la nomination de la surintendante, c'étaient la dame d'honneur et la dame d'atours qui dirigeaient la maison de la reine.

i. MM. de Goncourt : Histoire de Marie- Antoinette.

La dame d'honneur nommait aux charges, recevait les prestations de serment, faisait les présentations, envoyait les invitations au nom de la reine pour les voyages de Marly, de Choisy, de Fontainebleau, pour les bals, les soupers, les chasses. La dame d'atours avait sous ses ordres toutes les personnes qui s'occupaient de l'habillement de la reine. C'est elle qui commandait les étoffes, les robes, les habits de cour, qui réglait et payait les mémoires, qui faisait vendre à son profit les robes et parures réformées.

Les droits de la surintendante n'étant pas trèsnettement fixés, il y avait à chaque instant des difficultés de détail, des querelles d'étiquette et des conflits d'attribution. La dame d'honneur et la dame d'atours considéraient l'intervention de la surintendante comme une sorte de despotisme. La reine, qui n'aimait point les questions de cérémonial, avait laissé dans le vague les choses controversées. Le comte de Mercy-Argente.au écrivait à Marie-Thérèse le 16 mai 1776 : « Sans cesse la reine est dans le cas de décider, d'écouter des plaintes. Sa Majesté en est excédée, son service se fait mal, et tout le monde est mécontent. »

La faveur naissante de la comtesse de Polignac avait d'ailleurs diminué le crédit de la princesse de Lamballe. Au début, Marie- Antoinette tenait, pour ainsi dire, la balance entre elles deux. On lit à ce sujet dans la correspondance du comte de Mercy (i5 novembre 1775) : « Sa Majesté s'est trouvée et

se trouve encore dans l'embarras de concilier la princesse de Lamballe avec la comtesse de Polignac, parce que ces deux favorites, très-jalouses l'une de l'autre, ont hasardé vis-à-vis de la reine des petites plaintes respectueuses, et qui sont présentées sous l'aspect d'une sensibilité la plus tendre. J'ai dit à la reine qu'après avoir manifesté si publiquement une bonté d'amitié pour ces deux favorites, il me paraissait convenable de les bien traiter, chacune selon leur position, et selon les moments et les circonstances, mais qu'il me semblait aussi que Sa Majesté ne devait pas trop se livrer à écouter les plaintes de ces jeunes personnes, ni admettre le prétexte spécieux sous lequel elles s'avisaient de les faire. En donnant ce conseil à la reine, je lui ai représenté que c'était le moven de se préserver de beaucoup d'importunités déplacées; mais il existe une autre raison que je n'ai pas pu dire, et qui est de plus de conséquence. »

Cette raison, c'est la raison politique. Le comte de Mercy se défie des influences qui se cachent sous la rivalité des deux favorites. Il a peur que la coterie qui viendrait à triompher ne prenne trop d'importance à la cour, et ne nuise à sa position à lui, ambassadeur d'Autriche. « La princesse de Lamballe, ajoute-t-il, est soutenue par M. le comte d'Artois, par le duc de Chartres, son parent, et par tout ce qui compose le Palais-Royal, dont je redoute infiniment les démarches intrigantes. La comtesse de Polignac a pour partisans le baron de

Besenval, plusieurs jeunes gens de la cour, une tante d'assez mauvaise réputation et des ehtours également dangereux. De ces deux partis, qui ont chacun de grands inconvénients, il serait peut-être difficile de dire lequel des deux pourrait devenir le plus dangereux, et, dans cet état de choses, il me paraît avantageux que les deux partis se contrebalancent et interceptent réciproquement les effets de leur influence, ce qui ne peut arriver qu'autant que l'un des partis ne l'emportera pas trop considérablement sur l'autre, et je me fais une étude de contribuer au maintien de cet équilibre. Cependant je ne laisse pas dans l'occasion de les attaquer tous les deux, et, d'après une expérience suivie, le moyen qui m'a toujours le mieux réussi, c'est d'informer la reine de tous les petits faits qui parviennent à ma connaissance et de laisser à sa propre réflexion le soin d'en tirer les conséquences. Ça été par cette méthode que je viens de* réussir à faire entièrement revenir la reine sur le chapitre d'un de ses grands favoris, le chevalier de Luxembourg, dont l'ambition et la mauvaise tête étaient fort à redouter... Il est maintenant tout à fait à l'écart, et j'espère bien que les autres favoris et favorites auront successivement leur tour. »

Pure dans un milieu corrompu, naïve dans une société machiavélique, la princesse de Lamballe, qui contrastait par la simplicité de ses mœurs et l'ingénuité de son âme avec les agitations des autres femmes de la cour, se sentait dépaysée dans l'im-

broglio de tant d'intrigues. Aussi ne put-elle supporter la lutte. Le comte de Mercy écrivait à Marie- Thérèse le i3 avril 1776 : « La princesse de Lamballe perd beaucoup de sa faveur ; elle n'avait en effet aucun des moyens de la conserver d'une manière solide »; et le 16 octobre 1779 : « La princesse de Lamballe, qui a passé près de trois mois aux eaux, en est revenue, et a dû s'apercevoir plus que jamais de la perte totale de .sa faveur auprès de la reine. Cette surintendante est devenue pour Sa Majesté un objet d'ennui et d'embarras, au point que cela tourne en déplaisance. Il en résulte de la part de la princesse, des plaintes à ses confidents et confidentes, qui les font transpirer dans le public ; mais il prend si peu d'intérêt à la sùrintendante que personne ne s'en occupe, ni ne se permet de réflexions sur le changement de la reine envers son ancienne favorite. »

Ce n'était point dans son ambition, c'était dans son dévouement, dans son amitié pour Marie-Antoinette que souffrait la princesse de Lamballe. Quand elle s'aperçut que la reine lui préférait Mrae de Polignac, elle s'abstint de toute récrimination, de tout murmure, et s'imposa une réserve pleine de dignité. On la vit moins souvent à la cour. Elle n'y paraissait plus que dans les occasions solennelles, pour y remplir les devoirs inévitables de sa charge, et c'est auprès de son respectable beau-père, sous les ombrages de Sceaux,

qu'elle se consolait des déceptions que lui avait fait subir l'existence tourmentée de Versailles.

La princesse de Lamballe avait besoin de calme. Elle était sujette aux évanouissements, et toute émotion un peu vive la faisait trouver mal. Si elle s'évanouissait si facilement, c'était parce qu'elle avait déjà beaucoup souffert dans le passé, et qui sait, peut-être aussi parce qu'elle avait le pressentiment vague qu'elle souffrirait plus encore dans l'avenir.

Le comte de Mercy, tout en respectant la vertu de Mme de Lamballe, ne s'exprime pas avec bienveillance sur le compte de cette femme d'élite, dévouée dans une société égoïste, irréprochable dans un monde de scandales. S'il pouvait entrevoir l'avenir, il serait moins sévère, ou, pour mieux dire, plus juste. S'il savait ce que cette âme, sous sa frêle enveloppe, contenait d'énergie, d'esprit de sacrifice, il s'inclinerait avec admiration. C'est à l'heure du péril qu'il faudra juger la princesse de Lamballe. Cette femme si faible, si délicate, qui redoutait le parfum d'un bouquet de violettes, et dont Mme de Genlis tournait en ridicule les défaillances, s'enhardira dans la tempête, et montrera plus de résignation, plus de véritable courage que tous ces hommes, qui, sous prétexte de défendre Louis XVI et Marie- Antoinette, les abandonneront. Le jour où elle apprendra les journées d'octobre, elle dira : « Il faut que je parte sur-le-champ », et elle ira s'enfermer avec la famille royale aux Tui-

leries, comme dans une prison. Au temps de la prospérité, elle s'était éloignée discrètement. Dès que grondera Forage, elle accourra au poste du devoir et du danger. Amie des heures terribles et compagne des grandes infortunes, elle qui avait un asile trouvé dans sa famille, en Piémont, elle viendra se jeter dans la gueule du tigre : hostie sans tache, elle s'immolera volontairement.

Au moment des fêtes du sacre, en 1775, on remarqua beaucoup une charmante femme de vingt-cinq ans, qui appartenait à la première noblesse de France, mais qui, en raison de la modicité de sa fortune, se tenait ordinairement éloignée de la cour, et vivait avec simplicité en province. Son nom de jeune fille était Gabrielie-Yolande- Claude-Martine de Polastron. Née en 1749 (la même année que la princesse de Lamballe), elle avait épousé, en 1 767, un officier de grande maison mais peu riche, le comte Jules de Polignac, petitneveu du cardinal qui composa V Anti-Lucrèce, et qui joua un rôle si remarquable dans la diplomatie des dernières années du règne de Louis XIV.

La comtesse Jules de Polignac était la grâce et la séduction mêmes. Tous les contemporains s'accordent à faire l'éloge de sa beauté. Au dire du

baron de Besenval, « elle avait reçu le plus charmant visage qu'on ait vu ; en le détaillant, il aurait été impossible de dire guel trait méritait la préférence. Elle passait et méritait de passer pour la plus jolie femme de son temps ». Écoutons le duc de Lévis : « Madame de Polignac, dit-il, avait la plus céleste figure que Ton pût voir ; son regard, son sourire, tous ses traits étaient angéliques; je ne dis point qu'elle ressemblât a ces anges que les Anglais représentent avec des ,'cheveux blonds et des yeux d'un bleu clair, beautés un peu fades, comme presque toutes celles de leur pays ; elle avait une de ces têtes où Raphaël savait joindre une expression spirituelle à une douceur infinie. D'autres pouvaient exciter plus de surprise et d'admiration, mais on ne se lassait point de la regarder. »

Le-comte de Ségur n'est pas moins enthousiaste. « Il était impossible, dit-il dans ses Mémoires, de trouver une personne qui réunît plus d'agrément dans la figure, plus de douceur dans les regards, plus de charme dans la voix, plus d'aimables qualités de cœur et d'esprit que la comtesse Jules. » Mme Campan admire « son teint d'une grande fraîcheur, ses yeux et ses cheveux très-bruns, ses dents superbes, son sourire enchanteur, toute sa personne d'une grâce parfaite ». Elle n'aimait pas la parure, ajoute M,ne Campan, « on la voyait presque toujours dans le négligé, recherché seulement par la fraîcheur et le bon goût de ses vêtements ; rien n'avait l'air d'être placé sur elle avec

apprêt, ni même avec soin. Je ne crois pas^ lui avoir vu une seule fois de diamants, même a l'époque de sa plus grande fortune. » Le suffrage du comte de La Marck n'est pas moins complet : « Jamais figure n'avait annoncé plus de charme et de douceur-, jamais maintien n'avait exprimé plus que le sien la modestie, la décence et la réserve. » Terminons cette liste de portraits, tous ressemblants, par celui que trace un connaisseur en fait de beauté, le comte de Tilly : « J^essayerais en vain de peindre l'impression que j'éprouvai à la première vue de la comtesse Jules de Polignac... Elle venait de se lever dans un négligé blanc comme la neige,

Dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

« Elle avait une rose dans les cheveux, et se trouvait placée devant une glace, qui, en réûéchissant ses traits, en doublait, pour ainsi dire, le charme. Je m'en souviens encore très-vivement. Ce qui me frappa le plus, c'était l'idée que je voyais devant moi une princesse, qui se préparait à jouer le rôle d'une bergère sur un théâtre d'amateurs, et cela dans la plus grande perfection. En même temps, je me disais en moi-même : si elle boitait un peu, elle aurait beaucoup de ressemblance avec la duchesse de La Vallière... Sa démarche portait l'empreinte d'un abandon séduisant, qui la distinguait d'une manière particulière des autres femmes

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de la cour qui n'avaient que le remuant de l'orgueil et de la vanité. »

Gomme dans les natures remarquables, le caractère, chez la comtesse de Polignac, était en harmonie avec la beauté. Aimable, gracieuse, séduisante plus faite pour la vie intime que pour la vie d'an' parât, certainement étonnée de se trouver, comme par hasard, mêlée à des intrigues et à des compétitions dont elle soupçonnait à peine l'existence -ce n'était ni une femme à calculs, ni une femme politique. Les succès de salon lui auraient largement suffi. Elle ne tenait ni aux grandes richesses, ni aux éblouissantes toilettes, ni à l'esprit de domination bon instruction n'était pas étendue, son esprit n'avait rien de remarquable, et ce fut, pour ainsi dire, malgré elle, sur les instigations de son entourage, qu'il lui arriva de se mêler des affaires de 1 Etat. « Son caractère, a dit le baron de Besenval était encore plus parfait que sa figure; et ce qui en faisait la base, c'est une qualité que je n'ai jamais trouvée qu en elle, je veux dire un calme qu'aucune situation, aucune circonstance, aucun objet ne pouvaient altérer; pas même les chose, personnelles les plus faites pour révolter. Cette façon d'être lui faisait tout envisager d'un coup d'œîl juste, à la même distance de la prévention que de l'enthousiasme. Jamais laprésomption n'avait pu l'atteindre et on lui entendait souvent répondre de bonne foi : « Ce que vous me dites là est au-dessus de ma portée. » Son maintien, ses actions, sa conver-

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sation, et jusqu'au son de sa voix, tout se ressentait- de sa douceur. Sensible à l'excès pour les siens, pour ses amis, bonne et compatissante pour les malheureux, elle était attendrie jusqu'aux larmes au récit de quelque infortune, et elle n'a jamais refusé son secours à quiconque le lui a demandé. »

Le jugement du duc de Lévis n'est pas moins favorable : « Son caractère, dit l'auteur des Souvenirs et Port?~aits, ne démentait point sa figure , toujours égale, sereine; elle semblait contente de sa situation aussi bien que de ceux avec qui elle se trouvait. Sa conversation n'était point remarquable par des saillies, mais elle était raisonnable et enjouée; jamais la malignité n'en faisait les frais. »

Quant à son mari, le comte Jules de Polignac, c'était, suivant le comte de Tilly, « un homme droit et un homme d'honneur, qui, par son nom et par les rapports de sa famille, pouvait arriver à tout, mais qui par ses goûts et ses habitudes semblait destiné à mener une vie tranquille. Sa fortune personnelle était très-médiocre et sa perspective très-bornée. Plus ami qu'amant de sa femme, il se contenta constamment de ce premier titre, et supporta sans humeur de n'en avoir pas d'autre. » Ni le mari, ni la femme n'avaient d'ambition. Les honneurs vinrent,, pour ainsi dire, les chercher. D'après le comte de Ségur, qui loue « la modestie, la douceur, le désintéressement » de la comtesse Jules, « jamais il n'y eut de favorite moins avide et moins égoïste; et véritablement,. loin d'accaparer

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les grâces, les pensions, les emplois, elle aimait mieux les faire obtenir que de les recevoir. »

Madame Campan, qui la connaissait bien, a dit d'elle : « Je l'ai toujours considérée comme la victime d'une élévation qu'elle n'avait point briguée ». Le baron de Besenval la représente sous le même jour : « Lorsque la fortune vint au devant d'elle, nous dit-il, elle y fut plus sensible pour les siens que pour elle-même ; elle en voyait sans cesse le terme qu'elle envisageait avec plus de satisfaction que d'effroi, parce que le tourbillon qui l'entraînait l'éloignait nécessairement de sa famille et de ses amis, seul attrait qui remplissait son cœur. Elle considérait la fin de sa faveur comme l'époque où elle pourrait encore se livrer uniquement à cet attrait ».

En résumé, la comtesse Jules de Polignac était bien un type de son temps , une femme style Louis XVI, dirait-on, si les femmes se classaient comme les objets d'art. Douce et sentimentale, recherchée à force d'être simple, coquette sans le vouloir, presque sans le savoir, naïve à la surface, plus peut-être que dans les profondeurs de l'âme, charmante dans l'ombre, non moins charmante en pleine lumière; sachant faire plus d'effet avec une robe de mousseline blanche et une rose naturelle dans les cheveux qu'avec des vêtements de brocart d'or et des pierreries resplendissantes, aimant la campagne, la nature, la retraite, et, en même temps le monde, l'éclat des fêtes, la vie de salon, ayant

pour les grandeurs un dédain souvent sincère, quelquefois un peu affecté, Mme de Polignac semblait dire, à propos de la fortune, ce que dit, à propos de l'amour, la Zerline du Don Juan de Mozart : « Je voudrais et je ne voudrais pas. » Vorrei e non vorrei.

Une pareille femme était l'amie, la confidente que l'esprit et le cœur de Marie-Antoinette attendaient. Rencontrer une âme tendre, une âme candide, une âme désintéressée, une compagne vraiment affectueuse ; goûter, malgré l'ennui du trône et la tyrannie de l'étiquette, le charme et les douceurs de l'amitié, voilà le rêve qui depuis longtemps déjà occupait l'imagination de la çeine. Cet idéal, dont elle se promettait les joies si pures, elle avait cru un instant le trouver dans la princesse de Lamballe, mais l'engouement n'avait été que fugitif, et, avant même la nomination de la princesse comme surintendante, il y avait déjà dans sa faveur une très-notable diminution. L'apparition de la comtesse Jules ne pouvait donc pas tomber dans un moment plus opportun. La reine, qui était sensible, et qui aimait à réparer les injustices du sort, s'intéressa d'autant plus à cette charmante femme que la comtesse ne demandait rien, et annonçait l'intention de retourner le plus vite possible dans sa modeste terre de Glaye. Affectant de ne se soucier nullement de l'effet qu'elle produisait à la cour, elle disait n'avoir été touchée que par la bonté de la reine. Elle ajoutait que la vie fastueuse de Ver-

sailles ne lui plaisait pas et que, d'ailleurs, elle n'était point assez riche pour pouvoir habiter une pareille résidence. Quant aux honneurs, non-seulement elle ne les recherchait pas, mais elle les craignait. Elle n'avait donc qu'à reprendre le chemin de son obscure et paisible retraite.

Mme de Polignac était, croyons-nous, de bonne foi dans ses protestations d'amour pour le repos et le recueillement; mais elle avait autour d'elle des amis ambitieux qui ne voulurent pas laisser échapper, pour eux plus que pour elle, l'occasion de richesses et de crédit qui se présentait. « Sa famille et ses amis, a dit M"ie Campan, virent leur propre fortune dans la sienne, et cherchèrent à fixer d'une manière invariable la faveur de la ceine. La comtesse Diane, sœur de M. de Polignac, le baron de Besenval et M. de Yaudreuil employèrent un moyen dont le succès était infaillible. Un de mes amis qui avait leur secret, le comte de Moustier, vint me raconter que Mme de Polignac allait quitter Versailles subitement; qu'elle ne ferait d'adieux à la reine que par écrit; que la comtesse Diane et M. de Vaudreuil lui avaient dicté sa lettre, et que toute cette affaire était combinée dans l'intention d'exciter l'attachement jusqu'alors stérile de Marie- Antoinette. Le lendemain, quand je montai au château, je trouvai la reine tenant une lettre qu'elle lisait avec attendrissement; c'était la lettre de la comtesse Jules ; la reine me la montra. La comtesse y témoignait sa douleur de s'éloigner d'une

princesse qui l'avait comblée de ses bontés. La médiocrité de sa fortune lui en imposait la loi, mais bien plus encore la crainte que l'amitié de la reine, après lui avoir attiré de dangereux ennemis, ne la laissât livrée à leur haine et au regret d'avoir perdu l'auguste bienveillance dont elle était l'objet. » Cette petite tactique eut un entier succès. « Une reine jeune et vive ne supporte pas longtemps l'idée d'une contradiction. » Marie-Antoinette voulut conserver auprès d'elle l'amie dont elle avait fait choix. Mais quelle position lui donner ? C'était là le problème qu'il fallait résoudre. Laissons la parole au comte de Mercy-Argenteau, si versé dans les choses de la cour. « Sa Majesté, écrivait-il à Marie-Thérèse, le 16 août 1775, a obtenu le consentement du roi pour le rétablissement de la charge de surintendante, et la princesse de Lamballe en a actuellement la promesse positive. Ce n'est pas que cette princesse n'ait beaucoup perdu de sa faveur auprès de la reine, qui, pendant un temps, accordait toute préférence à une comtesse de Dillon ; mais cette dernière vient d'être supplantée à son tour par une jeune comtesse de Polignac, pour laquelle la reine s'est prise d'un goût bien plus vif que ne l'ont été les précédents. De ces variétés d'affection résultent des embarras et des inconvénients. En satisfaisant à ses engagements avec la princesse de Lamballe, la reine voudrait bien en même temps rapprocher d'elle autant que possible sa nouvelle favorite. »

Mais la chose n'était pas facile. La place de dame d'honneur, qui allait devenir vacante par la démission de la maréchale de Mouchy, était trop considérable pour être donnée à une jeune femme, presque inconnue, comme M"'e Jules de Polignac. Les fonctions de dame du palais n'avaient, pour ainsi dire, aucune rétribution. Restait l'importante charge de dame d'atours, que remplissait la princesse de Chimay, destinée à remplacer en qualité de dame d'honneur la maréchale de Mouchy. Mais cette charge'.était convoitée par les dames du palais, et nommer une nouvelle venue, c'était les affliger et les humilier toutes. Mme de Polignac ne cessait de dire qu'elle ne voulait rien accepter, rien, absolument rien. La reine commença donc par en faire purement et simplement son amie. Amie de la reine, n'était-ce pas déjà un beau titre? Mme de Polignac s'installa modestement dans l'hôtel Fortisson, rue des Bons-Enfants, à Versailles, et la reine ne lui donna d'abord que l'argent nécessaire pour y vivre économiquement.

Le traitement du comte de 'Polignac comme colonel de cavalerie, un très-modeste patrimoine, peut-être aussi quelques pensions d'un chiffre minime constituaient alors toute la fortune de la nouvelle favorite et de son mari. Mmo Campan dit à ce propos avoir été frappée d'entendre un jour Marie-Antoinette raconter avec plaisir que la comtesse avait gagné dix mille francs à la loterie. « Elle en avait grand besoin », ajouta la reine.

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L'année suivante, Louis XVI, pour être agréable à Marie-Antoinette, accorda une faveur importante au comte de Polignac. Il le nomma survivancier du comte de Tessé, premier écuyer de la reine. Le comte de Mercy-Argenteau, qui aurait voulu être seul influent, critique ce choix dans sa correspondance. « Quand le survivancier n'aurait point d'appointements, écrivait-il à Marie-Thérèse (17 septembre 1776), il n'en coûterait pas moins de 60 à 80,000 livres par année, à raison des chevaux, des voitures, des valets de pied payés et vêtus aux frais du roi, indépendamment des logements à Paris, Versailles, Compiègne et Fontainebleau. M. de Polignac a vingt-huit ans, peu d'esprit et nul titre que celui de colonel, qu'on obtient ici à vingt-cinq ans... La feue reine n'avait que i5o chevaux. Lorsque M. de Polignac aura acheté ceux qu'il doit avoir comme survivancier, l'écurie de la reine sera de 3oo chevaux » . En même temps le comte quittait sa modeste résidence, pour venir occuper avec sa femme, dans le château de Versailles, un appartement qui était situé au haut de l'escalier de marbre, près de celui de la reine.

La faveur de Mme de Polignac augmentait chaque jour. « La reine, écrivait le comte de Mercy (12 septembre 1777), ne peut plus se passer de la société de cette jeune femme... La princesse de Lamballe, qui est revenue depuis quinze jours des eaux de Plombières, a été reçue avec beaucoup de démonstrations de bonté ; mais cet accueil n'est

qu'une forme de bienséance, qui devient de plus en plus embarrassante et gênante. La reine cherche quelquefois à se tromper elle-même à cet égard ; mais comme elle nous permet toujours, à l'abbé de Vermond et à moi, de lui exposer sans détours nos réflexions et nos remarques, Sa Majesté finit par convenir de bonne foi que nous ne nous méprenons guère sur le vrai état de ses affections ». C'était décidément Àime de Polignac qui éclipsait les autres femmes de la cour. Sa famille et ses amis profitaient plus qu'elle-même de cette faveur.

Auprès d'elle vivait la sœur de son mari, qui n'était ni mariée, ni chanoinesse, bien qu'elle eût la croix honoraire d'un chapitre de Lorraine, et qui s'appelait pourtant la comtesse Diane de Polignac, parce que le roi lui avait donné le brevet de dame. Au dire de la baronne d'Oberkich « la comtesse Diane n'était ni belle ni bien faite, sa mise n'était point élégante, mais son esprit et sa sensibilité la faisaient aimer de tous. Un rien la troublait, elle rougissait comme une pensionnaire. Elle avait pourtant beaucoup de caractère, et ceux qui la croyaient faible se trompaient grossièrement. Elle aimait et soutenait sa famille avec une ardeur et une énergie au-dessus de tout éloge. La séduction de son esprit créait des amis aux Polignac, pendant qu'elle imposait silence aux sots et aux méchants en se faisant craindre. »

Au mois de mai 1778, quand on forma la mai-

LA DUCHESSE DE POLIGNAC. I 3g

son de Madame Elisabeth, qui venait d'atteindre Page de quatorze ans, la comtesse Diane de Polignacfut nommée dame d'honneur delà jeune princesse. Le 17 mai, la princesse de Guéménée, gouvernante des Enfants de France, faisait, pour nous servir de l'expression officielle, la remise de Madame Elisabeth au roi. Louis XVï ordonnait alors qu'on fît entrer la comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur, et la marquise de Sérent, dame d'atours de la princesse, et il remettait Son Altesse Royale entre leurs mains.

La reine commençait à se rendre dans le salon de la comtesse Jules, où elle trouvait constamment la même société : le duc de Guines, le duc de Goigny, le comte d'Adhémar, le baron de Besenval, le comte de Vaudreuil, le prince de Ligne, le comte Valentin Estherazy, le duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre, et trois parentes de la comtesse Jules : les comtesses Diane de Polignac, sa bsllesœur ; d'Andlau, sa tante ; de Châlons, sa cousine. Mmu Gampan, malgré ses sympathies pour les Polignac, n'hésite point à reconnaître que ce salon fit beaucoup de tort à Marie-Antoinette. On vit dans le cercle de la comtesse Jules une porte ouverte pour obtenir la faveur, les grâces, les charges de cour, les ambassades. Ceux qui n'avaient point l'espoir d'y entrer devinrent autant d'ennemis jaloux, vindicatifs.

Mme de Polignac n'avait, par elle-même, ni ambition, ni esprit d'intrigues ; mais on ne pouvait pas

dire la même chose de son entourage. Ses amis la poussaient sans cesse à se mêler de tout, à devenir une femme politique, à faire et défaire les ministres. « Le seul défaut qu'on pût lui reprocher, a dit le baron de Besenval, venait en quelque sorte de son calme et de sa douceur, qui dégénéraient quelquefois en nonchalance, non pas lorsqu'il fallait rendre un service, mais sur mille objets ; sa position et la confiance que la reine avait en elle auraient exigé plus de suite et d'activité. »

Toute l'ambition des personnages de la société Polignac ne se résume-t-elle pas dans cette phase ? Leur plan aurait été de gouverner la reine par la favorite, et le roi par la reine. Chaque fois que L'un d'entre eux obtenait une grâce, les autres courtisans ne manquaient pas de se plaindre avecd'autant plus de rancune et d'acrimonie qu'ils étaient obligés de dissimuler leur mauvaise humeur et de mettre prudemment une sourdine à leurs doléances.

La faveur de la comtesse Jules de Polignac ne faisait qu'augmenter de jour en jour. Sa fille, Louise-Françoise-Gabriellc-Aglaé de Polignac, née en 1768, épousa, en juillet 1780, le fils aîné du duc de Gramont. (Le marié fut le grand-père du duc de Gramont actuel, ministre des affaires étrangères à la fin du règne de Napoléon III.) La mariée reçut du roi une dot de 800,000 livres. « C'était une des plus jolies femmes de son temps. Quoique d'une taille au-dessus de la movenne, elle

attirait les regards par le charme de sa physionomie et la noblesse de son maintien... La reine Marie-Antoinette l'honorait d'une amitié toute particulière. Après la mort de cette infortunée princesse, elle reporta sur la famille royale toute l'affection qu'elle avait vouée à sa souveraine, et suivit partout les princes dans leur exil. Appelée auprès de Mme de Provence, épouse de Louis XVIII, elle passa plusieurs années dans l'intimité de cette princesse. A cette époque, M. le comte d'Artois (depuis Charles X) lui confia une mission secrète d'une grande importance. Il s'agissait, en effet, d'entrer en pourparlers avec le premier consul. N'écoutant que son zèle et son dévouement, elle se rendit à Paris, eut plusieurs entrevues avec Fouché, ministre de la police, et par l'influence de Mme Bonaparte, qu'elle avait connue avant la Révolution, obtint à la Malmaison une audience du premier consul. Elle s'acquitta près de lui de sa mission délicate avec un courage, une fermeté et une présence d'esprit qui lui firent honneur, et que l'empereur Napoléon se plut à reconnaître, quand il en parla à ses ministres. Elle a laissé de ce voyage un modeste récit qui est digne d'intérêt, et qui fait ressortir les qualités éminentes de son caractère. Elle revint aussitôt après à Edimbourg auprès de la famille royale, et, à peine arrivée, mourut subitement à l'âge de trente-cinq ans *. » Mme de Gra-

1. Histoire et généalogie de la maison deGramont. r vol. tiré à i65 exemplaires numérotés.

mont, comme sa mère Mrae de Polignac, devait donc prouver que Marie-Antoinette n'avait pas mal placé ses bienfaits.

En 1780, quand la comtesse de Polignac fit ses couches à Passy, la reine se rendit à la Muette pour être plus près d'elle. Le comte de Mercy écrivait, le 18 juin : » Pendant le séjour à la Muette, le roi a été voir la comtesse de Polignac : c'est la seule maison particulière où le monarque soit entré depuis qu'il régne, et une distinction si marquée a fait plus de sensation dans le public que toutes les grâces utiles accordées à la favorite. »

En 1 780, le c'omte de Polignac fut nommé duc héréditaire, et sa femme prit le tabouret. En 1782, la nouvelle duchesse remplaça la princesse de Guéménée comme gouvernante des Enfants de France.

Hélas ! on ne pardonnait pas à la reine de croire à l'amitié. Comme l'a remarqué Sénac de Meilhan, la haine qu'on porte aux favoris et aux favorites, quel que soit leur caractère, cette haine qui. suivant une parole de La Rochefoucauld, n'est que l'amour de la faveur, rejaillissait sur Marie-Antoinette. MM. de Goncourt l'ont dit : « La vie particulière, ses agréments, ses attachements sont défendus aux souverains. Prisonniers d'État dans leur palais, ils ne peuvent en sortir sans diminuer la religion des peuples et le respect de l'opinion. Leur plaisir doit être grand et royal, leur amitié haute et sans confidences, leur sourire public et répandu sur tous. Leur cœur même ne leur appartient pas, et il ne

leur e5tpas loisible de le suivre et de s'y abandonner. »

Mme de Polignac était l'amie de la reine. Voilà ce que les courtisans ne pardonnaient pas à cette* femme, pourtant si sympathique. Il ne voulaient pas reconnaître que l'argent qu'elle avait reçu lui était non-seulement nécessaire, mais indispensable pour soutenir à la cour le rang que la reine lui avait pour ainsi dire imposé. Assurément ce ne furent point ses appointements et ceux de son mari qui ruinèrent l'État. Les sommes allouées aux grandes charges de cour, loin d'être improductives, alimentaient le luxe, profitaient au commerce, contribuaient à Téclat de ce château de Versailles qui faisait l'admiration de toute l'Europe. Les révolutionnaires ont crié au scandale, eux dont les procédés sont tellement plus préjudiciables au Trésor. Quand la France fut-elle plus pauvre, plus misérable qu'aux heures où la Révolution triomphait ? Les grands seigneurs et les grandes dames avaient du moins le mérite de faire un noble usage de la fortune. Ils n'étaient pas seulement polis, affables courtois ; ils étaient généreux, humains, charitables. Les parvenus de la Révolution ne les feront pas oublier. Défions-nous donc des exagérations qui ont leur source dans la boue et le fiel des pamphlets. Les prodigalités de Marie-Antoinette auraient passé inaperçues à une époque moins sévère pour les reines et les rois.

Mais la haine et l'envie ne raisonnent point. On

faisait retomber sur la duchesse de Polignac la responsabilité d'abus dont elle était absolument innocente. « Ce qu'il y eut de plus triste pour elle, a dit le duc de Lévis, c'est qu'elle partagea l'animadversion presque générale dont, à l'époque de la Révolution, la reine devint malheureusement l'objet. Le public, mal instruit, la croyait encore sa favorite, et attribuait à ses conseils et à ses déprédations les maux qui pesaient sur la France, au lieu d'en accuser l'impéritie des ministres, bien plus funeste que la prodigalité des princes, qui, d'ailleurs, sous ce règne, fut bien moindre que sous les précédents. On allait même jusqu'à la comparer à cette fameuse Italienne (Éléonore Galigaï, maréchale d'Ancre), confidente artificieuse et intéressée de Marie de Médicis, elle dont le cœur était noble et doux comme la figure. Elle fut donc obligée de se soustraire par la fuite à la fureur populaire plus de deux ans avant la proscription générale. »

Pauvre duchesse de Polignac ! Elle devait l'expier cruellement, cette faveur qui avait excité tant de colères. Il ne lui fut pas même permis de se dévouer. Sa présence à Versailles était devenue un danger pour Marie-Antoinette. Au lendemain de la prise de la Bastille, le 18 juillet 1789, par ordre de la reine, elle quittait, les yeux noyés de larmes, ce château de Versailles qu'elle ne devait plus revoir. On comprend ce qu'elle souffrit en Autriche, dans les angoisses de son exil. A Schœnbrunn, elle s'arrêtait rêveuse sous les ombrages qui avaient

abrité le front si pur de Marie-Antoinette enfant, et puis elle évoquait la douce, la poétique légende de Trianon. Ne pouvant suivre que de loin les stations du calvaire royal, elle en arrivait à envier le sort de la princesse de Lamballe. En vain Ton essayait de lui cacher les tortures de son auguste bienfaitrice, dont il ne lui était pas donné de partager les périls et le supplice. Ses amis voulurent lui cacher la catastrophe finale. Elle la devina en voyant la ville de Vienne en deuil et les archiduchesses en pleurs. Alors, pieuse jusqu'à l'exaltation, elle n'eut plus qu'une seule pensée : rejoindre dans un monde meilleur la reine martyre. Elle ne put pas survivre à sa souveraine, à son amie, et, le 3 décembre 1793, cinquante-quatre jours après Timmolation de sa chère Antoinette, elle rendit Je dernier soupir à Vienne. Le chagrin l'avait tuée !

LA SOCIÉTÉ DE Mme DE POLIGNAC.

Jetons maintenant uncoupd'œil sur cette société des Polignac, qui fut l'objet de tant d'attaques. De tous les amis de la comtesse Jules, celui qu'elle passait, à tort ou à raison, pour préférer aux autres, c'était le comte de Vaudreuil. Homme élégant, aimable, bien de sa personne, spirituel causeur, bon musicien, jouant la comédie comme un acteur de profession, chantant avec méthode et avec goût, le comte de Vaudreuil était un grand seigneur et un dilettante . Toutes les semaines, il donnait un dîner uniquement composé de littérateurs et d'artistes. Sa galanterie avec les femmes, prenait les dehors d'un respect profond, d'une courtoisie exquise. « J'ai vu aujourd'hui Le Kain, dit Mme de Genlis, donner à un débutant une leçon de déclamation. Ce jeune homme, au milieu de la scène, saisit le bras de la princesse. Le Kain, choqué de ce mou-

LA SOCIÉTÉ DE Mme DE POLIGNAC. 147

vement, lui a dit : — Monsieur, si vous voulez paraître passionné, ayez l'air de craindre de toucher la robe de celle que vous aimez. — ■ Que de sentiment, et combien de choses délicates dans ce mot ! On les retrouve toutes dans le jeu parfait de cet acteur inimitable. Aussi Mme d'Hénin a-t-elle dit qu'elle ne connaît que deux hommes qui sachent parler aux femmes : Le Kain et M. de Vaudreuil. »

Assurément, Al. de Vaudreuil savait admirablement bien parler aux femmes. Alais il avait, au fond, un caractère impétueux, hardi, dominateur, et il exerçait sur l'esprit de la comtesse de Polignac, une véritable autorité. Gomme il avait toute sa fortune dans les îles françaises, d'où l'on ne pouvait rien tirer en temps de guerre, il se trouva dans l'embarras, à l'époque de la Jutte entre la France et l'Angleterre. La comtesse de Polignac n'hésita point à demander pour lui une pension annuelle de 3o,ooo livres sur le Trésor royal, pour le temps que durerait la guerre. La reine se chargea de cette demande, et Louis XVI, avec sa complaisance habituelle, l'accueillit favorablement.

D'après les conseils du comte de Alercy, Alarie- Thérèse, toujours sévère, fit à la reine une verte réprimande : « Il y a une anecdote à laquelle je ne saurais ajouter foi, lui écrivait-elle (ier avril 1780), c'est qu'un certain comte de Vaudreuil, que l'on prétend trop intimement lié avec la comtesse Jules de Polignac, a obtenu par son moyen trente mille livres de pension et un domaine du comte d'Artois,

et cela par votre intervention. Je dois vous avertir que cela fait une très-grande sensation, assez mauvaise dans le public et à l'étranger, surtout dans le moment où on réforme tant à la cour, ce qui est nécessaire et louable... Vous vous laissez aller à l'avidité de prétendues amies... Si je ne vous en avertissais, qui est-ce qui Poserait? »

Marie-Antoinette, un peu piquée, et qui l'aurait été bien davantage, si elle avait pu savoir que c'é- ' tait lie comte de Mercy qui soufflait les mercuriales de l'impératrice, Marie-Antoinette répondait, le i3 avril 1780 : « M. de Vaudreuil est un homme de condition qui a bien servi, et dont les parents se distinguent dans la guerre actuelle. Il n'a jamais demandé des grâces, et sa fortune ne lui faisait pas désirer celles d'argent. Il a beaucoup de bien aux îles, mais il n'en reçoit rien à cause de la guerre. Le roi lui avait donné 3o,ooo franes, non de pension, mais jusqu'à la paix. Il a remis cette grâce au roi, depuis que le comte d'Artois lui a donné un domaine. Je n'ai pas eu part à cette générosité. Tout le monde sait ici que M. de Vaudreuil est assez aimé de mon beau-frère pour n'avoir pas besoin de protection auprès de lui. Je pourrais en dire autant pour Mme de Polignac, par rapport au roi ; il l'aime beaucoup, et quoique je sois fort sensible et reconnaissante du bien qu'il lui fait, je n'ai pas besoin de l'en solliciter. Les gazetiers et nouvellistes en savent plus que moi... Si j'en savais da-

LA SOCIETE DE Mme DE POLIGNAC. 149

vantage, je le dirais à ma chère maman, à qui je n'éviterai jamais de répondre sur rien. »

Le duc de Coigny ne brillait pas moins que le comte de Vaudreuil dans la société Polignac, qui était aussi celle du Petit-Trianon. Né en 1737, il avait servi dans la guerre de Sept Ans. Il était colonel de dragons, quand il fut nommé premier écuyer du roi, en décembre 1774. Ses manières d'une rare distinction, sa belle tournure, sa haute naissance, sa bravoure, son entrain Pavaient mis à la mode, et il s'était concilié la faveur de Louis XVI et de la reine. De là des médisances, des calomnies dont, au dire de M. Geffroy, la première source fut le Palais- Royal, « si nuisible à Marie- Antoinette, surtout depuis que la fameuse journée d'Ouessant était devenue , pour le duc de Chartres (le futur Philippe- Égalité), un motif d'impopularité, de dégoûts et d'aigre défiance, particulièrement contre la reine. »

M. Geoffroy, cet observateur si sagace, a relevé l'invraisemblance et la fausseté des bruits qui tendaient à faire croire que le duc de Coigny avait inspiré à Marie-Antoinette un amour coupable. L'ambassadeur de Gustave III, le comte deCreutz, toujours très-soucieux d'informer son souverain des intrigues de Versailles , parle de M. de Coigny dans les meilleurs termes, sans faire la moindre allusion aux misérables calomnies dont on ne retrouve la trace dans aucun Mémoire sérieux, et qui ne figurent que dans des pamphlets.

l5o LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.

M. Geoffroy fait d'ailleurs remarquer que le duc de Coigny, au moment où certaines personnes prétendaient qu'il était aimé par la reine, s'occupait de la comtesse de Châlons, et surtout de la princesse de Guéménée, qui vivait séparée de son mari. Lisez dans la correspondance du comte de Mercy- Argenteau (lettre du 17 mai 1779), comment Marie-Antoinette s'exprimait sur le compte de ce duc de Coigny et du duc de Guines : « La reine, écrivait l'ambassadeur de Marie-Thérèse, daigna me répéter encore sa façon de penser et le jugement très-sain qu'elle porte de ces mêmes gens qui l'entourent, qu'elle semble favoriser tant, et pour lesquels elle a, dans le fond, une très-médiocre estime, leur influence n'ayant pour base que des motifs de pure dissipation. » Le duc de Coigny était, au surplus, un fidèle serviteur de la royauté, à laquelle il devait montrer, dans les jours de malheur, un dévouement absolu. Député des États-Généraux, il émigra, fit partie de l'armée de Condé, et servit plus tard dans l'armée portugaise. Rentré en France en 18 14, il fut membre de la Chambre des pairs, gouverneur des Invalides, et mourut en 1 82 1 . Nous étudierons spécialement les figures si curieuses du baron de Besenval, du duc de Lauzun, du comte de Fersen, du prince de Ligne. Un mot maintenant sur trois des familiers de la société des Polignac : le duc de Guines, le comte Valentin Esterhazy et le comte d'Adhémar.

Le duc de Guines passait pour un des hommes

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les plus spirituels de la cour, il plaisantait avec un flegme imperturbable, qui donnait à sa conversation le tour le plus original. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu, et sa mémoire était meublée d'anecdotes innombrables par lesquelles il amusait les princes. Comme diplomate, sa carrière avait été brillante. Ambassadeur à Berlin, il plut beaucoup au grand Frédéric. Musicien excellent, il jouait avec le roi des duos de flûte. Ambassadeur à Londres, il y eut du succès dans la haute société anglaise. Mais, poursuivi par la haine du duc d'Aiguillon, il se trouva tout à coup enveloppé dans une accusation de contrebande sous le couvert de l'ambassade, de jeu sur les fonds publics et de gains illicites par la divulgation du secret des affaires de FÉtat. L'affaire, qui eut un immense retentissement, fut l'une des principales préoccupations de la cour à la fin du règne de Louis XV. Il y eut un procès au Parlement. .

Marie-Antoinette, devenue reine, protégea M. de Guines. Il fut acquitté, malgré l'hostilité de Turgot, et, quand il quitta l'ambassade de Londres, il obtint, grâce à la reine, le titre de duc héréditaire, en mai 1776. Le comte de Creutz écrivait à ce sujet au roi de Suède : « La reine s'est conduite, [dans cette affaire, avec un secret et une habileté audessus de son âge; elle n'a jamais dit un mot en public à M. de Guines pendant tout ce temps, on croyait qu'elle l'avait abandonné, et tout d'un coup on vient de voir l'effet le plus éclatant de son

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crédit. On ne doute plus du pouvoir qu'elle a sur le roi. » Quand le nouveau duc maria, en 1778, sa fille au marquis de Castries, il obtint de Louis XVI le titre de duc pour son gendre, et pour sa fille cent mille écus de dot. Le comte de Mercy, jaloux de Tinfluence de M. de Guines sur Marie-Antoinette, imagina de faire écrire par Marie-Thérèse à la reine qu'elle passait pour être gouvernée par le duc. Marie-Antoinette répondait à sa mère (1 5 septembre 1779) : « Il est vrai que le duc de Guines est admis dans ma société ; mais il Test aussi dans celle du roi, qui le traite fort bien. Je lui ai rendu service dans la cruelle affaire que lui avait suscitée M. d'Aiguillon; il était naturel qu'il cherchât à témoigner sa reconnaissance. Il est également dans le train de ce pays-ci que ceux qui n'ont pu l'accabler par leurs calomnies déchaînent leur jalousie et exagèrent le bon traitement qu'il éprouve. Il est d'usage ici de vouloir toujours deviner quelqu'un comme nous conduisant sur tout; je l'ai trop souvent éprouvé depuis neuf ans pour en être étonnée maintenant. »

Malgré cette réponse, le coup inventé par le comte de Mercy-Argenteau avait porté ; le crédit du duc de Guines diminua, et, à la fin de l'année 1779, il n'était plus admis que très-rarement dans les petits appartements de la reine, où auparavant il avait accès presque chaque jour.

Ne quittons pas ce personnage sans citer à son sujet un passage des Souvenirs et Portraits du

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duc de Lévis : « Le duc de Guines, qui savait si bien donner des ridicules, avait lui-même un singulier travers : il était assez gros et engraissait tous les jours ; en dépit de la nature, il voulait paraître mince et portait des vêtements extrêmement serrés. Il poussa cette manie si loin qu'il avait, pour chaque habit, deux culottes différemment coupées. Lorsqu'il faisait sa toilette, son valet de chambre lui demandait gravement : « — Monsieur le duc s'as- « seoit-il aujourd'hui ? » Lorsqu'il devait rester debout, il montait sur deux chaises et descendait dans sa culotte tenue par deux de ses gens. A quoi sert l'esprit ? »

Un des coryphées de la société Polignac était le comte d'Adhémar, un homme que la fortune avait comblé. Il s'appelait d'abord Montfalcon.' Pauvre et obscur officier, il avait fait avec vaillance son devoir dans la guerre de Sept- Ans. Il en fut récompensé par la croix de Saint- Louis et par une place de major dans une petite ville, ce qui était une sorte de retraite. Mais voilà qu'un jour, se trouvant dans le petit château d'une vieille tante, il se mit à fouiller dans des parchemins et à y découvrir, à sa grande surprise, des titres qui prouvaient sa descendance de l'ancienne famille d'Adhémar, que l'on croyait éteinte. Il montra ces pièces à Ghérin, le fameux généalogiste dont les arrêts faisaient loi, et Chérin reconnut que M. de Montfalcon était bel et bien le comte d'Adhémar.

Nommé colonel du régiment de Ghartres-infan-

l54 LES BEAUX JOURS DE MARIE- ANTOINETTE.

terie, le comte cTAdhémar fut présenté à la cour, y réussit et prit pied dans le plus grand monde. Il épousa une riche veuve, Mm0 de Valbelle, dame du palais de la reine, et devint l'un des familiers de Mmo de Polignac. Il était agréable et chantait à merveille. Improvisé diplomate, comme il avait été improvisé grand seigneur, il obtint le poste de ministre à Bruxelles, puis celui d'ambassadeur à Londres, qu'il occupa de 1783 à 1787. Malgré sa jolie voix, il ne [plaisait pas beaucoup à la reine, qui ne le vit pas avec regret quitter le salon Polignac pour aller remplir des fonctions diplomatiques à l'étranger.

Marie-Antoinette avait une sympathie plus grande pour un autre ami de la comtesse Jules, un jeune noble Hongrois, recommandé par Marie- Thérèse et admis au service.de la France, le comte Valentin Esterhazy. C'était un brillant colonel, brave, honnête, chevaleresque. La reine, à qui il avait su inspirer une véritable confiance, lui témoignait de l'estime et un intérêt qui allait jusqu'à l'amitié. Elle lui écrivait quand il était en garnison, et lui donnait les nouvelles de Versailles, contrairement à l'avis de Marie-Thérèse, qui trouvait cette correspondance déplacée.

En 1777, on avait bâti près du château un théâtre (la salle de spectacle de la ville, située rue des Réservoirs), d'où l'on pouvait se rendre au palais par un corridor de communication. Le comte de Mercy écrivait, le 17 janvier 1778 : « La reine, les

LA SOCIÉTÉ DE Mme DE POLIGNAC. 1 55

princes et les princesses royales ont retenu des loges à ce théâtre. Comme la reine s'y rend sans aucune cérémonie, elle permet à quelques personnes qu'elle affectionne le plus de venir lui faire leur cour dans sa loge, et cette grâce a été plus expressément accordée au comte Valentin Esterhazy, qui en jouit même aux différents théâtres de Paris, quand la reine y vient. Cette distinction qui n'était pas dans les usages de ce pays-ci, et qui était une prérogative exclusive pour les charges de cour, a excité de la jalousie. » Les relations de la reine et du comte Esterhazy étaient parfaitement innocentes. Mais Marie-Antoinette, poursuivie par la malveillance, eut un tort, c'est de donner prise à la critique, en choisissant pour gardes-malades, lors d'une rougeole dont elle fut atteinte, en 1779, Ie duc de Coigny, le duc de Guines, le comte Valentin Esterhazy et le baron de Besenval. Cette étrange idée avait été appronvée par le roi. Il en résulta, au dire du comte de Mercy (lettre du i5 avril 1779), toute sorte de propos très-fâcheux et de mauvaises plaisanteries à la cour même, « où l'on mit en question de savoir qu'elles seraient les quatre dames choisies pour garder le roi, dans le cas où il tomberait malade. » L'ambassadeur ajoute : « A peine les quatre personnages furent-ils installés à leur poste qu'ils prétendirent veiller la reine pendant la nuit. Je m'opposai fortement à cette ridicule idée; je fis intervenir le médecin Lassone, qui, toujours faible et tremblant, n'ose s'opposer aux

choses que son état le met en droit de contrarier. Enfin je me donnai tant de mouvement, avec l'abbé de Vermond, qu'il fut décidé que ces messieurs sortiraient de la chambre de la reine à onze heures du soir et n'y rentreraient que le matin. »

La reine, par peur de la contagion pour son mari, lui avait interdit d'entrer dans sa chambre, et le bon Louis XVI avait obéi. Mais les quatre grands seigneurs gardes-malades avaient critiqué cet aquiescement du roi à la volonté de la reine, et Marie-Antoinette commençait à en vouloir à son époux d'avoir suivi une prescription qui venait d'elle-même. « Je tremblai, dit encore Mercy, des suites que cette tracasserie pouvait avoir, et, le dixième jour de la maladie, j'imaginai de concert avec l'abbé Vermond, de porter la reine à écrire quelques lignes d'amitié au roi. La proposition en fut d'abord rejetée avec une aigreur extrême ; je dois la justice à l'abbé de Vermond que ce fut lui seul qui ramena la reine. Elle écrivit en peu de mots qu'elle avait beaucoup souffert, mais que ce qui la contrariait le plus était de se voir privée, encore pour plusieurs jours, du plaisir d'embrasser le roi. Ce billet produisit tout l'effet que je m'en étais promis : le roi en fut enchanté. Il répondit sur l'heure très-tendrement, et cette correspondance s'est soutenue presque journellement ; elle fit aussi une grande sensation dans Versailles, et, dès ce moment, les propos se calmèrent. »

Une cour jalouse et très-souvent oisive passait

LA SOCIÉTÉ DE Mme DE P0L1GNAC. l5y

son temps à supposer le mal, même contre toute vraisemblance, contre toute vérité. A un certain moment, en 1779, vers l'époque de la rougeole de la reine, n'alla-t-on pas jusqu'à dire, « selon des bruits publics très-mal fondés », comme le rapporte avec indignation Mercy, que la cousine de la comtesse Jules de Polignac, Mme la comtesse de Châlons, s'était attiré les regards et les attentions du vertueux, de l'innocent Louis XVI ? « On aura lieu d'être entièrement détrompé sur cette conjecture, ajoute l'ambassadeur, d'autant plus que le premier écuyer, duc de Goigny, marque ouvertement un grand attachement pour cette dame, et l'a accompagnée aux eaux. » Que penser de calomniateurs qui accusaient de galanterie Louis XVI luimême ?

Quoi qu'on en ait pu dire, cette société des Polignac, objet de tant de critiques et de tant de jalousies, ne dirigeait nullement l'État. Elle s'agitait, elle intriguait, elle se donnait beaucoup de mouvement, mais, en somme, son influence était restreinte. Les faveurs qu'obtinrent les habitués du salon de la comtesse s'expliquaient aisément par leur naissance et leur situation. Avant l'arrivée de la comtesse à la cour, le duc de Coigny était premier écuyer du roi, et le duc de Guines, ambassadeur. Le baron de Besenval affectait de ne rien demander. Le comte Valentin Esterhazy n'eut point dans l'armée un avancement anormal. Il est vrai que le comte d'Adhémar fut nommé ministre

ï 58 LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.

à Bruxelles, comme début dans la diplomatie. Mais il avait été un officier de mérite, et ce n'est point d'ailleurs l'ancien régime qui a eu le monopole des diplomates improvisés. En résumé, aucun des hommes qui brillaient dans ce petit cénacle poursuivi par des haines si ardentes et si implacables, ne joua un rôle politique important. Aucun d'eux n'arriva au ministère. Comme argent, ils reçurent peu de chose, en comparaison de ce qu'à d'autres époques les favoris se firent donner par les souverains. Ce qui est indubitable, c'est que si la société des Poligriac eut des torts, la malveillance les a singulièrement exagérés.

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Parmi les personnages les plus marquants de la société des Polignac, le baron de Besenval mérite une place à part. Ses Mémoires figurent parmi les documents les plus originaux qui apprennent à connaître le Versailles de Louis XVI, et son caractère, son rôle, ses manières en font un type de courtisan curieux à étudier.

Le baron de Besenval naquit à Soleure, en 1721, d'une ancienne famille originaire de Savoie. Son père avait été ministre de France en Saxe. Sa mère, une Polonaise, était parente de la reine Marie Leczinska. Après avoir servi d'une manière brillante dans la guerre de Sept-Ans, il était devenu maréchal-de-camp et lieutenant-colonel des suisses. (Les troupes suisses qui faisaient partie de l'armée française, avaient pour colonel général, le duc de Ghoiseul, et, à partir de 1775, le comte d'Artois.)

Au dire du duc de Lévis, le baron de Besenval « joignait à l'intrépidité qui de tout temps a caractérisé sa nation, ce feu de valeur qui paraît appartenir à la nôtre. Il avait une belle taille, une figure agréable, de l'esprit, de l'audace. Que faut-il de plus pour réussir? Aussi avait-il eu beaucoup de succès auprès des femmes. Cependant ses manières avec elles étaient trop libres et sa galanterie de mauvais ton. Même entre hommes, sa conversation était plus cynique que piquante et sa gaieté plus railleuse qu'enjouée. »

Il s'était mis sur le pied de tout dire, et par sa verve, son entrain, son esprit naturel, il se faisait apprécier en même temps qu'il se faisait craindre. Comme l'a remarqué Mmo Campan, « il avait conservé la simplicité des Suisses et acquis toute la souplesse d'un courtisan français. Des cheveux blanchis lui faisaient obtenir cette confiance que l'âge mûr inspire aux femmes, quoiqu'il n'eût pas cessé de viser aux aventures galantes. Il parlait de ses montagnes avec enthousiasme; il eût volontiers chanté le Ran\ des vaches avec des larmes dans les yeux. »

On l'entendait sans cesse répéter qu'il n'avait pour lui-même aucune ambition. Mais il aimait à protéger, à prouver son influence, son habileté, son crédit. Faire les ministres lui semblait une meilleure chose que l'être soi-même. Homme des camps et homme de cour, bon militaire, aimant à pousser les officiers de mérite, serviable, généreux,

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croyant à son étoile ; ayant toujours corrigé par sa gaieté, sa bonne humeur, sa confiance en lui-même, les passagères infidélités de la fortune ; irascible^ violent, mais sachant se dominer, Besenval, malgré ses défauts, ne pouvait manquer de plaire à Versailles.

Sa bonhomie, bien qu'affectée, son air de rondeur, de franchise, bien que visant à l'effet, donnaient à sa personne quelque chose de particulier.

A l'entendre, cet homme passé maître dans l'art de naviguer au milieu des écueils de la cour, il était une sorte de Gincinnatus helvétique regrettant sa charrue, ses montagnes. M. Charles Aubertin a tracé une courte, mais ressemblante esquisse de ce Suisse, naturalisé Français autant qu'on pouvait l'être et conservant de ses origines un certain air du pays de Guillaume Tell, qui ajoutait à sa parfaite élégance d'homme du monde et à son irréprochable courtoisie de grand seigneur une grâce piquante, un cachet exotique. Sa vie n'avait rien de pastoral, mais l'amour d'une patrie agreste faisait bien dans une société affolée des écrits du citoyen de Genève.

Tel était l'homme qui aspirait à être le conseiller, le guide, je dirai presque le directeur de Marie- Antoinette. Avec son coup d'œil habituel, il devina l'avenir de la comtesse de Polignac, dès qu'elle mit le pied à la cour, et il résolut de conclure avec elle une espèce de ligue offensive et défensive. « La reine m'honorait de ses bontés, dit-il dans ses Mé-

moires, longtemps avant qu'elle connût Mme de Polignac. Je m'aperçus bien vite du goût que cette princesse prenait pour elle, et, loin de le combattre, je cherchai, au contraire, à l'augmenter, sachant du reste tous les avantages qu'elle retirerait en acquérant une telle amie. »

Dans ses Mémoires, le baron montre une admiration sans réserve pour la comtesse Jules de Polignac, et il n'a également que des éloges pour une société dont il était l'un des héros : « Je rendais bien justice à Mme de Polignac, dit-il, mais ce n'est que depuis qu'elle a été sur un si grand théâtre que j'ai connu toutes les qualités qui étaient en elle... Sa société se composait d'honnêtes gens véritablement attachés à la reine, qui donnèrent le spectacle rare d'une réunion d'hommes et de femmes à qui la faveur ne tournait point la tête, si sûrs que jamais rien n'a transpiré de ce qui se passait dans l'intimité, et que jamais il n'y a eu l'apparence de la moindre discussion entre eux. »

Grâce à l'entente parfaite qui existait entre les habitués du salon Polignac, M. de Besenval espérait entourer Marie-Antoinette d'une sorte de balustrade que les autres courtisans ne pourraient pas franchir, et une fois qu'il tiendrait la reine enfermée dans ce milieu, il espérait personnellement la gouverner. « Je lui supposais, dit-il, l'étoffe que je me flattais de développer... Je voulais lui donner la consistance nécessaire à sa gloire... Elle me traitait

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avec beaucoup de bonté et de confiance, me parlant de tout ce qui l'intéressait. »

Mais, tout à coup — c'était en 1775 — une diminution sensible se fît sentir dans la faveur du baron de Besenval. Le comte de Mercy-Argenteau le constate par une lettre du 1 7 décembre, et le baron écrit dans ses Mémoires : « La reine me témoignait trop de bontés pour ne pas exciter la jalousie. Je m'aperçus de quelque refroidissement de sa part au voyage de Fontainebleau de Tannée 1775. Je me doutai qu'on m'avait fait des tracasseries ; j'eus une explication avec elle, qui fut froide et réservée de sa part, ne voulant entrer dans aucun détail, et d'après laquelle je me bornai-à être son courtisan sans plus me mêler des choses dont elle me parlerait. Comme tel, elle continua à me traiter parfaitement bien; mais je vis que j'avais beaucoup perdu du côté de la confiance, ce qui me détermina encore à plus de retenue, soit qu'en effet on m'eût desservi, soit que ce ne fût qu'un mouvement de légèreté de la reine, ce qui pourrait fort bien être. »

Que s'était-il donc passé? M. de Besenval ne dit pas tout. Il a bien soin, et pour cause, de cacher une bonne moitié de la vérité. Mais Mme Campan, moins discrète, va nous l'apprendre tout entière : « Le baron de Besenval, dans ses Mémoires, paraît fort surpris, nous dit-elle, du refroidissement subit de la reine, et l'attribue, d'une manière trèsdéfavorable, à l'inconstance de son caractère ; je puis donner le motif de ce changement, en répétant

ce que Sa Majesté me dit à cette époque, et je ne changerai pas une seule de ses expressions. En me parlant de l'étrange présomption des hommes et de la réserve que les femmes doivent toujours observer avec eux, la reine ajouta que l'âge ne leur ôtait pas l'idée de plaire quand ils avaient conservé quelques qualités agréables ; qu'elle avait traité le baron de Besenval comme un brave Suisse, aimable, poli, spirituel, que ses cheveux blancs lui avaient fait voir comme un homme sans conséquence, et qu'elle s'était bien- trompée. »

C'est ici que les révélations de Mme Campan deviennent vraiment curieuses : « Sa Majesté, ajoutet-elle, après m'avoir recommandé le plus grand secret sur ce qu'elle allait me confier, me raconta que, s'étant trouvée seule avec le baron, il avait commencé par lui dire des choses d'une galanterie qui l'avait jetée dans le plus grand étonnement et qu'il avait porté le délire jusqu'à se précipiter à ses genoux en lui faisant une déclaration en forme. La reine ajouta qu'elle lui avait dit : « Levez-vous, « monsieur ; le roi ignorera un tort qui vous ferait « disgracier pour toujours »; — que le baron avait pâli et balbutié des excuses; qu'elle était sortie de son cabinet sans lui dire un mot de plus, et que, depuis ce temps, elle lui parlait à peine. La reine à cette occasion me dit : « Il est doux d'avoir des « amis, mais, dans ma position, il est difficile que « les amis de nos amis nous conviennent autant. » L'anecdote est vraiment étrange, surtout quand

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on songe que l'homme qui faisait ainsi le céladon avait alors cinquante-quatre ans. Marie-Antoinette ne crut pas devoir prendre au tragique une si ridicule aventure, et, comme M. de Besenval eut le bon esprit de ne pas insister, il ne fut pas chassé de la société de Trianon ; mais au fond il avait un secret dépit. De là, dans ses Mémoires, certaines phrases aigre-douces du genre de celle-ci : « La familiarité de la reine nuisait à sa considération, et le maintien que les circonstances ou les conseils lui faisaient souvent prendre choquaient dans la femme aimable, acception sous laquelle elle avait trop accoutumé à la considérer. De là venait que chacun en était quelquefois mécontent et qu'on en disait souvent du mal en s'étonnant d'en dire. »

Les Mémoires du baron de Besenval sont,comme son caractère, un curieux amalgame de sérieux et de frivolité. A côté de détails inutiles, on y rencontre, çà et là, de précieuses informations, des remarques judicieuses. Il y a dans le chapitre intitulé la Société des Rois, certaines observations qui rappellent un peu La Bruyère. Le courtisan, si souvent futile, parle quelquefois en moraliste. Il trouve que, parmi les choses à réformer, « la pire est la licence des philosophes, espèce d'hommes qui, joignant des études heureuses à des bouffées d'indépendance et de rébellion, apportent dans la société l'abus des connaissances. L'orgueil fait la base de leur caractère, et l'égoïsme est leur maxime fondamentale. Voltaire est leur patriarche et les dédai-

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gne. Ils ont adopté le mépris qu'il affiche de tous les principes ; mais, n'ayant pas sa grâce pour colorer leurs doctrines, ils ne sont que des 'pédants fort dangereux. Ils attaquent la religion, parce qu'elle est un frein, et l'autorité des rois par la même raison. Ils prêchent l'égalité des conditions, pour niveler tout ce qui s'élève au-dessus d'eux ; enfin, ils opèrent par leurs écrits ce qu'on faisait, dans les jours d'ignorance, par les conjurations, par le poison et le fer. Les rois s'endorment là-dessus; l'Église lance des foudres perdues ; le Parlement brûle un livre, pour le multiplier ; l'avenir est menacé des terribles effets de cette insouciance : elle sera le germe de grands malheurs. »

On le voit, malgré sa légèreté apparente, le baron de Besenval avait le pressentiment des catastrophes futures. Lui, dont la destinée avait été d'abord si brillante, si heureuse, lui qui écrivait à l'une de ses amies : « Ne me sachez pas gré de mon bonheur, le hasard seul en a fait les frais et m'a toujours bien servi; moi je ne m'en suis pas mêlé, si ce n'est par un certain tour d'esprit qui me montre les choses du bon côté, quand il me serait permis de les regarder autrement, » lui, l'homme aimable, le courtisan à la mode, le brillant lieutenant général, il ne vit pas sans douleur s'écrouler cette monarchie française, dont il était le serviteur dévoué. Il la défendit, l'épéè à la main, lors de l'émeute du mois de mai 1789. Arrêté, par suite des passions révolutionnaires de l'époque, il

ne devait être remis en liberté que grâce à l'éloquence de de Sèze. Il eut du moins le bonheur de ne point assister aux catastrophes finales. Le 2 juin 1791, il donnait un dîner de vingt-cinq couverts. Sa santé ne lui permit pas d'y prendre part -, mais tout à coup, au milieu du repas, il apparut, avec un long vêtement blanc, l'œil éteint et la face livide; un sourire étrange effleurait ses lèvres. « C'est l'ombre du Commandeur qui vous fait sa visite » , dit-il d'une voix sépulcrale ; puis il rentra dans son appartement. Quelques minutes après il n'était plus.

Le duc de Lauzun est par excellence le type de rhomme à bonnes fortunes, aimant les femmes comme on aime la chasse, ne pouvant vivre en dehors des hasards, des émotions, des entraînements de la galanterie ; cherchant avec ardeur, avec passion ce genre de succès, dont le nom seul plaît tant aux ambitieux et aux fats : des conquêtes. La volupté n'entre que pour peu de chose dans les inclinations des Don Juans; l'amour-propre, l'esprit de domination, l'orgueil, la vanité surtout, y tiennent la plus grande place. Attaquer les femmes les plus en vue : grandes dames, beautés en vogue, actrices célèbres ; jeter sur les reines elles-mêmes un regard audacieux, faire battre les coeurs les plus fiers, faire briller les yeux les plus admirables, plaire, séduire, fasciner, fixer dans un salon l'attention générale; exciter la jalousie des hommes et

l'extase des femmes, faire partout parler de soi, de sa naissance et de sa richesse, de son visage et de sa tournure, de sa bravoure et de son esprit, de ses équipages et de ses chevaux, de son luxe, de ses prodigalités, de ses folies, de ses amours, de ses caprices, quelle satisfaction pour une âme pleine d'elle-même, pour un caractère impérieux ! Et colorer tout cela d'une teinte sentimentale, se servir en toute occasion erotique des grands mots d'honneur et de dévouement ; prononcer avec un air de bonne foi ce qu'un poëte a si bien nommé les éternels serments d'un jour; essayer de cacher l'égoïsme de la débauche et la laideur du vice sous une fausse enveloppe de grandeur d'âme et de générosité -Y savoir faire croire aux femmes que, pour celle qui serait vraiment la préférée, on serait capable même d'être fidèle-/ persuader à ce sexe facile à tromper que si l'on a eu tant d'aventures, c'est qu'on n'avait pas encore rencontré sur sa route l'âme sœur qu'on vient enfin d'apercevoir, quelle tragi-comédie amusante pour un homme avide d'émotions !

Lauzun est un amoureux à outrance, calculant ses effets, se servant tour à tour de l'ironie et de l'enthousiasme, de la froideur et de l'exaltation, n'ayant rien de simple, rien de naturel, mais plaisant à une époque qui affecte d'être naïve, alors qu'elle n'est que raffinée.

Sous le règne de Louis XVI, dans ce temps d'idylles, d'églogues et de pastorales, la déclamation

est partout. C'est en éducation Y Emile, en amour la Nouvelle Héloïse, en politique le Contrat social, qui donnent le ton. La galanterie blasée, nonchalante, dédaigneuse du règne de Louis XV fait place à des effervescences de sentiment factice, à des protestations de philanthropie, de désintéressement, de sensibilité, — sensibilité, c'est le mot qui revient sans cesse comme un refrain. Qui sait? Le duc de Lauzun, semblable à certains comédiens de premier ordre, se fait peut-être par moment illusion à lui-même, et les larmes qu'il sait verser parviennent parfois à l'attendrir. Chose très-rare pour un homme, il a l'art de pleurer sans devenir laid ou ridicule; il change de couleur, il a des spasmes, des crises; que dis-je; des évanouissements. Et cependant, au milieu de tout cela, il y a bien plus d'ostentation que de tendresse. Les hommes à bonnes fortunes ne méritent pas d'être aimés, parce qu'ils promettent toujours une affection qu'ils ne donnent pas, semblables à ces collectionneurs et à ces bibliophiles qui poursuivent avec une ardeur insensée l'objet d'art ou le livre dont ils ont envie, et qui ensuite le regardent à peine, dès qu'il a sa place dans leur collection ou leur bibliothèque.

Tel était le grand seigneur à la mode qui s'avisa de faire la cour à Marie-Antoinette, mais qui échoua. Né le i3 avril [747, Armand-Louis de Gontaut- Biron, duc de Lauzun, avait été élevé dans le boudoir de la marquise de Pompadour, dont son père était le familier. L'enfant gâté, espèce de petit page

et de chérubin, faisait la lecture à la favorite et l'amusait par son espièglerie, sa grâce, ses gentillesses. « L'embarras de me trouver un bon gouverneur, dit-il dans ses Mémoires, engagea mon père à confier ce soin à un laquais de feu ma mère, qui savait lire et passablement écrire, et que Ton décora du titre de valet de chambre pour lui donner de la considération... L'on me fit entrer à douze ans dans le régiment des gardes françaises, dont le roi me promit la survivance, et je sus, à cet âge, que j'étais destiné à une fortune immense et à la plus belle place du royaume, sans être obligé de me donner la peine d'être un bon sujet. »

Sa mère, Antoinette- Eustachie Grozat du Châtel, morte en lui donnant le jour, était sœur de la duchesse de Choiseul. Il brilla dans la société du premier ministre, et ne tarda point à s'y faire une réputation de séducteur. Une de ses conquêtes lui dit : « Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes, profitez-en, et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée par une autre; c'est le moyen d'être heureux et aimable. » Il n'avait pas encore dix-neuf ans, quand, le 4 février 1766, il épousa une charmante jeune fille, MUe de Boufïïers, petite-fille et héritière de la maréchale de Luxembourg. La duchesse de Lauzun, par ses grâces et par ses vertus, se conciliait des sympathies universelles. C'était, au dire du baron de Besenval, un chef-d'œuvre d'éducation, une femme parfaite ; mais son volage mari l'appré-

ciait peu. « J'étais trop juste, dit-il, pour exiger du goût d'une femme qui ne m'en inspirait pas. » Au lieu de s'occuper de sa femme, Lauzun ne songeait qu'à augmenter le nombre de ses succès. « Je commençais à être fort à la mode, et, sans me piquer d'être un excellent original, je dois convenir que j'avais beaucoup de copies, sans qu'il y en eût une de bonne. »

Au mois de mars 1775 le duc de Lauzun, qui allait avoir vingt-huit ans, était colonel de la Légion royale. Il revenait de Varsovie, où il avait été rejoindre une grande dame polonaise, et il reparaissait à Versailles avec le désir d'y faire de nouvelles conquêtes. Il raconte qu'il trouva la reine liée avec Mme la princesse de Guéménée et Mme de Dillon. « Ces dames lui avaient quelquefois parlé de moi, ajoute-t-il, et lui avaient inspiré la curiosité de me connaître davantage. Elle me reçut avec bonté; j'eus souvent occasion de la rencontrer chez Mra0 de Guéménée, où elle me traitait avec distinction-, je montais exactement à cheval avec elle, et en moins de deux mois je devins une espèce de favori. Ma faveur fut cependant interrompue par la nécessité de rejoindre mon régiment... Mon retour à la cour fut au moins aussi brillant que l'avait été mon départ. Une course de chevaux français, où mon cheval, monté par un enfant, gagna, acheva de me mettre à la mode. La reine parut désirer vivement d'en voir, et il y en eut un grand nombre d'arrangées pour le printemps prochain. Je fus à Fontai-

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nebleau , où ma faveur commença à avoir la publicité qui m'a fait depuis tant d'ennemis .»

Le brillant sportsman voulait alors devenir un diplomate et un homme d'État. Avant et pendant son voyage à Varsovie, il avait adressé aux cours de Saint - Pétersbourg et de Versailles des mémoires sur les affaires de Pologne, où il avait l'idée de faire donner la couronne au comte d'Artois. Persuadé que rien n'était plus facile à un Lauzun que d'être à la fois le favori d'une czarine et d'une reine, l'audacieux duc avait conçu le projet d'unir d'intérêt et d'amitié Catherine et Marie-Antoinette, et d'être personnellement le lien de cette union. « Je m'attachai, dit-il, à la reine, dont les bontés et la confiance me touchaient. Je voulus lui faire gouverner un grand empire, lui faire jouer à vingt ans le rôle le plus brillant qui pût à jamais la rendre célèbre; je voulus enfin qu'elle devînt l'arbitre de l'Europe ; mais plus je désirais la couvrir de gloire, plus il me semblait que je devais rendre facile la route qui devait la conduire à l'immortalité. »

Au moyen de Marie-Antoinette et de la grande Catherine, Lauzun s'imaginait qu'il distribuerait des couronnes, et referait à sa guise la carte du continent. Il se croyait un homme de talent, de génie même. Mais les ministres se moquaient de tant d'aplomb, et pensaient qu'au lieu de se mêler de politique, l'élégant duc ferait mieux de s'enfermer dans les boudoirs de ses maîtresses ou dans les écuries de ses chevaux de course. On souriait de

cet homme qui ne savait pas même administrer son intérieur et sa fortune, et qui se croyait de taille à gouverner royaumes et empires. Lui, qui ne doutait de rien, était piqué de ne pas être pris au sérieux comme homme d'Etat, et il en voulait à la reine de ne pas s'exalter pour le plan qu'il avait conçu : celui de la monarchie universelle et féminine. Alors il menaçait de prendre du service en Russie, espérant bien que la crainte de le voir partir plongerait la reine dans le désespoir. D'autres fois il voulait aller aux Indes. Y avait-il pour lui une terre assez lointaine , ou une expédition assez aventureuse ? Esprit mobile, inquiet, épris des plaisirs et de la gloire,- il aurait voulu à la fois tous les triomphes, toutes les ivresses. Son ambition n'avait d'égale que sa confiance en lui-même. Il se croyait le plus habile comme le plus beau , le plus intelligent comme le plus spirituel. C'était une de ces natures exubérantes qu'aucun succès ne rassasie, qui ont une soif inextinguible de renommée, qui, partout et toujours, prétendent être applaudis comme des acteurs, et pour qui les plus grandes joies paraîtraient fades, si elles étaient calmes et ignorées.

Marie - Antoinette n'avait pas d'amour pour Lauzun, mais Lauzun lui plaisait. Les femmes vertueuses elles-mêmes ne regardent pas sans une certaine indulgence, sans une sorte de curiosité sympathique, ces hommes brillants dont la morale réprouve, mais dont le monde célèbre les défauts. Quant à Lauzun, il n'aimait pas ia reine. S'il l'a-

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vait un seul instant aimée, oserait-il en parler comme il le fait dans ses Mémoires ? Mais habitué à vivre pour la galerie, il aspirait à passer pour un séducteur qui ne s'arrêtait pas même devant une souveraine.

Ce rôle d'amoureux de la première femme de France souriait à sa vanité. Il s'imaginait que, s'il avait la réputation d'inspirer de l'attachement à Marie-Antoinette, les autres beautés, piquées par cet esprit d'émulation qui est le fond du caractère des femmes à la mode, s'acharneraient à devenir les rivales d'une pareille conquête. Être préférées aux grandes dames, c'est le rêve des bourgeoises. Etre préférées à une reine, quelle gloire pour les grandes dames !

Tels étaient, sans doute, les calculs de Lauzun. Tout ce qu'il dit de Marie-Antoinette est attristant, non pour elle, mais pour lui. Jamais homme n'a parlé avec plus de suffisance, et cependant, voyez la force de la vérité, il rend comme involontairement hommage à la vertu de cette femme auguste si injustement décriée. Oui, c'est le séducteur en titre, c'est le Lovelace habitué à parler de toutes les femmes avec tant de désinvolture, c'est cet hommelà qui est, en définitive, l'avocat de la vertu de la reine. Pas plus que Besenval, Lauzun ne peut être invoqué comme un témoin à charge contre Marie- Antoinette. Qu'elle Tait distingué, qu'elle ait eu en pensée quelques minutes d'attendrissement, cela est possible — les saintes elles-mêmes ont pu avoir

leurs rêves mondains, et là où il n'y a pas de tentation, il n'y a pas non plus de mérite — mais ce qui est absolument certain, c'est que Marie-Antoinette n'a jamais été la maîtresse de Lauzun. Libre à sa vanité de croire qu'il n'aurait dépendu que de lui d'être parfaitement heureux ! Cette confiance en lui-même fait sourire. Quand il s'agit de leurs prétendues conquêtes, il y a des gens qui ont l'imagination si riche !

Le comte de Ségur a qualifié le duc de Lauzun d'homme « qui, -cherchant partout la gloire, n'en eut que les illusions et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires que réelles ». En écrivant cette phrase, l'ambassadeur de Louis XVI à la cour de la grande Catherine pensait sans doute au rôle d'amoureux que Lauzun avait voulu jouer près de la reine. La remarque du comte de Ségur s'accorde d'ailleurs avec celle que fait le duc de Lévis dans le portrait qu'il a tracé du fameux séducteur : « Suivant l'opinion générale, il entrait dans ses galanteries plus de vanité que de tempérament. » Mais laissons la parole à Lauzun Lui-même, et voyons comment dans ses Mémoires il rend compte de ses faits et gestes. On ne cite pas un seul exemple du secret de la confession violé. Hélas ! pourquoi les hommes à bonnes fortunes ne sont-ils pas aussi discrets que les confesseurs ? Lauzun va tout nous raconter, et cependant Marie- Antoinette ne sera pas sérieusement compromise.

C'était en 1775. « Ma faveur, dit-il, paraissait

monter au plus haut degré. La reine ne croyait pouvoir trop faire pour un homme qui voulait tout faire pour elle. Peut-être même cédait-elle autant à un goût particulier (plus inspiré par la bizarrerie de mon existence que par tout autre motif) qu'à ce qu'elle croyait me devoir. Elle sortait rarement sans moi, ne me permettait pas de quitter la cour, qui était alors à Fontainebleau, me faisait toujours place près d'elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez Mme de Guéménée et marquait de Thumeur lorsqu'il y avait assez de monde pour gêner l'occupation où elle était presque toujours de moi. Il était impossible qu'une telle conduite ne fût pas remarquée. » A en croire Lauzun, Louis XVI, averti de tout cela, s'en montrait fort content : « Comme je ne voulais pas, dit-il encore, paraître ne faire ma cour qu'à elle, je chassais souvent avec le roi, ce qui m'ennuyait mortellement, et elle le savait bien. Aussi ne manquaitelle jamais à chasser à cheval ces jours-là, ou à chercher à rencontrer la chasse en voiture. Le roi me renvoyait toujours près d'elle et me disait d'y rester. Il paraissait approuver sa manière d'être avec moi, et y avait d'autaut plus de mérite que les propos tenus dans le public étaient venus jusqu'à lui : qu'il ne s'était pas contenté de très-mal recevoir ceux qui avaient osé les lui répéter, mais que dès cet instant il avait commencé à me traiter infiniment mieux et à être aussi honnête pour moi que son caractère pouvait le comporter. » Quant à

M. le comte d'Artois, « thermomètre sûr de la faveur de la reine, il ne se contentait pas de me traiter avec la plus grande distinction ; il en était, pour ainsi dire, au respect avec moi, ne pouvait s'en passer, et voulait tellement m'avoir avec lui que c'était fort ennuyeux et souvent insupportable. »

Le perspicace comte de Mercy s'apercevait trèsbien de tout ce manège. Aussi écrivait-il à Marie- Thérèse, le 18 décembre 1776 : « Parmi le nombre des étourdis auxquels la reine donne un accès beaucoup trop libre, il en est un fort dangereux par son esprit remuant et par l'assemblage de toute sorte de mauvaises qualités, c'est le duc de Lauzun, lequel a été ci-devant en Pologne, en Russie, et en a rapporté les projets chimériques de mettre M. le comte d'Artois sur le trône de Pologne... La reine est convenue que le duc de Lauzun était un mauvais sujet reconnu. » Au bas de cette lettre, MM. Geffroy et d'Arneth ont mis cette note : « On voit ici que tout en déplorant la légèreté avec laquelle la reine admettait dans son entourage, pour de simples motifs d'amusement, un homme aussi corrompu, Mercy ne donne pas à cette faveur plus d'importance qu'à tant d'autres, et rien ne confirme l'outrageante fatuité avec laquelle Lauzun parle de ses rapports avec Marie-Antoinette. »

Arrivons-en maintenant à la fameuse histoire de la plume de héron, qui occupa si fort la cour. Voici comment Lauzun raconte l'anecdote : « M"10 de Guéménée s'approcha de moi, et me dit en riant

à mi-voix : « Etes-vous très-attaché à une plume « de héron blanche qui était à votre casque lorsque « vous avez pris congé ? La reine meurt d'envie de « l'avoir ; la lui refuserez-vous ? » Je répondis que je n'oserais la lui offrir, mais que je me trouverais très-heureux qu'elle voulût bien la recevoir de Mme de Guéménée. J'envoyai un courrier la chercher à Paris, et Mme de Guéménée la lui donna le lendemain au soir. Elle la porta dès le jour suivant, et, lorsque je parus à son dîner, elle me demanda comment je la trouvais coiffée. Je répondis : « Fort bien. — Jamais, reprit-elle avec infiniment de grâce, je ne me suis trouvée si parée; il me semble que je possède des trésors inestimables. » Il eût assurément mieux valu qu'elle n'en eût pas parlé, car le duc de Goigny remarqua et la plume et la phrase. Il demanda d'où venait cette plume ; elle répondit avec assez d'embarras que je l'avais rapportée à Mme de Guéménée de mes voyages, et qu'elle la lui avait donnée. Le duc de Goigny en parla le soir à Mme de Guéménée avec beaucoup d'humeur, lui dit que rien n'était plus ridicule que ma manière d'être avec la reine, qu'il était inouï d'en faire aussi publiquement l'amoureux, et incroyable qu'elle eût l'air de le trouver bon. Il fut assez mal reçu, et songea au moyen de m'éloigner. »

Voyons maintenant sur la même anecdote, le récit de Mme Campan qui est, croyons-nous, la vérité : « M. le duc de Lauzun avait de l'originalité

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dans l'esprit, quelque chose de chevaleresque dans les manières. La reine le voyait aux soupers du roi et chez la princesse de Guéménée, elle l'y traitait bien. Un jour il parut chez Mme de Guéménée, en uniforme, et avec la plus belle plume de héron blanc qu'il fût possible de voir ; la reine admira cette plume ; il la lui fit offrir par la princesse de Guéménée. Gomme il l'avait portée, la reine n'avait pas imaginé qu'il pût vouloir la lui donner ; fort embarrassée du présent qu'elle s'était pour ainsi dire attiré, elle n'osa point le refuser, ne sut si elle devait en faire un à son tour, et, dans l'embarras, si elle lui donnait quelque chose, de faire trop ou trop peu, elle se contenta de porter une fois la plume et de faire observer à M. de Lauzun qu'elle s'était parée du présent qu'il lui avait fait. Dans ses Mémoires secrets, le duc donne une importance au présent de son aigrette, ce qui le rend bien indigne d'un honneur accordé à son nom et à son

rang. »

Si le duc de Lauzun a cru se grandir en écrivant ses Mémoires, il est tombé dans une erreur étrange. Cette singulière autobiographie lui fait en résumé très-peu d'honneur, et l'on comprend que ses anciens amis, le prince de Talleyrand en tête, aient essayé d'abord de représenter de pareils mémoires comme apocryphes. Avant leur publication, le prince de Talleyrand écrivit une lettre qui fut insérée dans le Moniteur du 27 mars 1818, et où il disait : « Tous ceux qui ont connu ,1e duc de Lau-

MARIE-ANTOINETTE ET LE DUC DE LAUZUN. loi

zun savent que, pour donner du charme à ses récits, il n'avait besoin que des agréments naturels de son esprit, qu'il était éminemment un homme de bon ton et de bon goût, et que jamais personne ne fut plus incapable que lui de nuire volontairement à qui que ce fût. C'est cependant à cet homme-là qu'on ose attribuer les satires les plus odieuses contre des femmes françaises et étrangères, et les calomnies les plus grossières contre une personne auguste, qui, dans le rang suprême, avait montré autant de bonté qu'elle fit éclater de grandeur d'âme dans l'excès de l'infortune... Je crois devoir à la mémoire d'un homme dont je fus l'ami de déclarer qu'il n'a point fait, qu'il était incapable de faire, et qu'il aurait eu horreur d'écrire les Mémoires qu'on a osé mettre sous son nom. » Une duchesse, enthousiasmée par cette lettre du prince de Talleyrand, lui écrivit : « Je désire qu'on sente ici, mon Prince, l'importance du service que vous rendez. Personne ne lit l'histoire, et c'est dans les mémoires que se forme l'instruction des salons. Vous me prouviez, l'autre jour, que leur opinion avait un grand poids. Une lettre de vous, ôtant à ces Mémoires leur authenticité, les anéantit ; et les étrangers, que nos malheurs ont rendus si importants, n'y verront plus qu'un roman. Tout ce qui attaque les mœurs de la reine ôte quelque chose du respect dû à Madame (la duchesse d'Angouleme). Avanthier, ils étaient dangereux ; aujourd'hui, ils ne le sont plus. »

l82 LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.

Cette duchesse se trompait. Les Mémoires du Duc de La\rxiin existent bel et bien. Malgré le démenti de l'ancien évêque d'Autun, leur authenticité est maintenant incontestée; mais je n'en dirai pas autant des détails qu'ils contiennent.

Qje penser, par exemple, du long passage où le galant duc raconte l'audience qu'il eut avec Marie- Antoinette? « Je montai, dit-il, chez la reine que je rencontrai au salut. Elle me fit entrer dans son cabinet, dès qu'elle fut revenue, et me dit : — Qu'y a-t-il de nouveau? — J'ai cru devoir informer Votre Majesté que l'on osait mal interpréter mon attachement sans bornes à sa personne, et que l'on poussait l'audace jusqu'à blâmer les bontés dont elle m'honore. J'ose la supplier d'en diminuer les marques trop frappantes, et de me permettre de me présenter moins souvent devant elle. — Y pensezvous? reprit-elle avec colère; devons-nous céder à d'insolents propos que je n'aurais pas dû craindre ? Et serais-je excusable de leur sacrifier l'homme du monde sur qui je compte le plus et de qui l'attachement m'est le plus nécessaire ? — Oui, madame, Votre Majesté le doit, et j'ai dû m'y attendre; quelque affreux qu'il soit pour moi de renoncer à la douceur de lui consacrer mes services et ma vie, je dois m'y résoudre... » Et ainsi de suite pendant longtemps encore. M. de Lauzun avait-il donc un sténographe ? Quelle mémoire sûre ! Quel récit ! Cette conversation, coupée comme un dialogue de roman ou de pièce de théâtre, est évidemment

arrangée. « Ne m'abandonnez pas, je vous en conure, aurait dit Marie-Antoinette. Que deviendraie, si vous m'abandonnez? » Touché moi-même usqu'au fond du cœur, ajoute Lauzun, je me jetai à ses pieds. — « Que ma vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si généreuse sensibilité ! » — Elle me tendit la main, je la baisai plusieurs fois avec ardeur, sans changer de posture ; elle se pencha vers moi avec beaucoup de tendresse. Elle était dans mes bras, lorsque je me relevai. Je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému-, elle rougit, mais je ne vis pas de colère dans ses yeux. « Eh bien ! reprit-elle en s'éloignant un peu, n'obtiendrai-je rien? — Le croyez-vous, répondis-je avec beaucoup de chaleur -, suis-je à moi ? n'êtes-vous pas tout pour moi ? C'est vous seule que je veux servir, vous êtes mon unique souveraine. Oui, continuai-je tristement, vous êtes ma reine, vous êtes la reine de France. » Ses regards semblaient me demander encore un autre titre. Je fus tenté de jouir du bonheur qui paraissait s'offrir. Deux réflexions me retinrent : je n'ai jamais voulu devoir une femme à un instant dont elle pût se repentir, et je n'eusse pu supporter l'idée que Mme Czartoryska se crût sacrifiée à l'ambition. Je me remis donc assez promptement. « Je ne prendrai point de parti 4, dis-je sérieusement, sans les ordres de Votre Majesté. Elle disposera de mon sort. —

i. Lauzun parlait alors de se rendre en Russie, auprès de la grande Catherine.

Allez-vous-en, me dit-elle; cette conversation a duré assez, et n'a peut-être été que trop remarquée. » Je fis une profonde révérence et me retirai. »

De tout le dialogue, ce qui me paraît, comme authenticité, le plus incontestable, c'est le dernier mot. « Allez-vous-en! » 11 est, d'ailleurs, en harmonie avec le récit que Mme Gampan a fait de la même aventure. « Peu de temps après le présent de la plume de héron, a-t-elle dit, M. de Lauzun sollicita une audience; la reine la lui accorda, comme elle Peut fait pour tout autre courtisan d'un rang aussi élevé. J'étais dans la chambre voisine de celle où il fut reçu. Peu d'instants après son arrivée, la reine rouvrit la porte, et dit d'une voix haute et courroucée : — Sortez, monsieur! — M. de Lauzun s'inclina profondément et disparut. La reine était fort agitée. Elle me dit : — Jamais cet homme ne rentrera chez moi. — Peu d'années avant la Révolution de 1789, le maréchal de Biron mourut. Le duc de Lauzun, héritier de son nom, prétendait au poste important de colonel du régiment des gardes françaises. La reine en fit pourvoir le duc du Châtelet : voilà comme se forment les implacables haines. Le duc de Biron s'attacha aux intérêts du duc d'Orléans, et devint un des plus ardents ennemis de Marie-Antoinette. »

Dès les premiers jours de l'année [1777, nous trouvons Lauzun en disgrâce. Le comte de Mercy- Argenteau écrit à Marie- Thérèse le 17 janvier :

MARIE-ANTOINETTE ET LE DUC DE LAUZUN. l85

« Tous mes soins, ainsi que ceux de l'abbé de Vermond, portent essentiellement à tâcher d'ouvrir les yeux à la reine sur les personnes qui l'environnent. Nous sommes parvenus à lui démasquer le duc de Lauzun, qui était un des plus dangereux personnages, et la reine s'est décidée à lui refuser désormais tout accès de confiance. »

A ce moment-là, Lauzun, qui avait fait des prodigalités folles, était absolument ruiné. Criblé de dettes, il n'aurait pu être désormais libéral qu'avec l'argent d'autrui. Chaque jour un nouveau M. Dimanche se présentait chez ce Don Juan. « Mes créanciers, dit-il, ne me pressaient pas, et consentaient de bon cœur à attendre le temps où je pourrais les payer sans me gêner. » Ce qui n'est point flatteur pour les femmes, c'est que les hommes à bonnes fortunes f se ruinent presque toujours. Serait-ce parce qu'ils rencontrent parmi leurs conquêtes beaucoup de femmes qui ne sont pas désintéressées ?

A entendre Lauzun, le simple état de sa fortune communiqué au roi eût suffi à lui faire obtenir des facilités suffisantes pour le payement de ses dettes. Il eut alors recours à Marie-Antoinette. « La reine, dit-il, me demanda en rougissant ce que l'on pourrait faire pour moi, et m'offrit sa protection, un peu trop en reine pour la circonstance. Cela me décida à finir sur-le-champ la conversation. Je lui demandai pardon de l'avoir importunée du détail de mes affaires particulières. Je la laissai dans un

l86 LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.

embarras dont je fus au moment d'être peiné. » Il me semble, pourtant, que des ,deux personnes, la plus embarrassée devait être non la reine, mais Lauzun.

Le comte de Mercy-Argenteau écrivait (18 mars 1777) : « Pendant ce carême, la reine a repris Thabitude de passer plus fréquemment les soirées chez la princesse de Guéménée, qui réunit chez elle le double inconvénient du gros jeu et d'une compagnie fort mêlée. Sa Majesté y est fort importunée de sollicitations; elle a résisté cependant à toutes celles qui lui ont été faites en faveur du duc de Lauzun, lequel, après avoir mangé le fonds de cent mille écus de rente, est maintenant poursuivi par ses créanciers pour près de deux millions de dettes. Ce protégé de la princesse de Guéménée désirait obtenir, par la reine, des lettres d'État qui le missent à couvert de toutes poursuites ; mais, sur les représentations instantes qui ont été faites à Sa Majesté, elle a vu toute l'injustice d'une pareille demande, et elle s'y est refusée. »

Nous connaissons maintenant Lauzun, et nous savons exactement les causes de sa rancune contre Marie-Antoinette, qui ne fut, prétend-il, ni courageuse ni discrète. Qu'est-ce que Lauzun eût donc appelé courage ? Il joue, dans ses Mémoires, le même jeu qu'à Fontainebleau et à Versailles. Il ne peut pas dire qu'il fut l'amant de la reine, ce qui serait à la fois un mensonge et une lâcheté ; mais il affirme que s'il ne l'a pas été, c'est parce qu'il ne

l'a pas voulu. Les moindres marques d'intérêt, même de simple politesse, que lui donne Marie- Antoinette sont transformées, par son imagination trop féconde, en témoignages d'ardente passion. La reine désire que, dans une course, le cheval de Lauzun arrive premier. Donc, au dire de Lauzun, la reine a de l'adoration pour le propriétaire de ce cheval. Elle trouve que Lauzun a une jolie aigrette. Donc elle est, au dire de Lauzun, amoureuse de l'homme au casque duquel cette belle aigrette est attachée. De pareils indices lui font dire avec enthousiasme : « Je jouissais de la plus ridicule faveur dont on puisse se faire une idée. » Et cela lui suffit pour placer hardiment la reine de France et de Navarre dans le catalogue interminable de ses conquêtes. Mille e tre, comme dit Leporello. Et puis cela fait si bien sur une liste, une reine; et quelle reine ! la plus éblouissante, la plus célèbre, la plus adulée. Avoir l'air d'en faire fi, de ne point en vouloir, quelle flatteuse perspective ! Mais, après tout, Lauzun est obligé d'avouer que la reine se souciait peu de lui.

Ajoutons qu'il veut en même temps nous faire croire qu'elle en était jalouse, ce qui d'ailleurs ne prouverait rien, car il y a bon nombre de femmes qui sont jalouses d'hommes dont elle n'ont pas été et dont elles ne seront jamais les maîtresses. L'aveu n'en est pas moins très-significatif, et il résume, croyons-nous, la question. « La reine, nous dit le duc, parlait mal de lady Barrymore et ne

Ibô LES BEAUX JOURS DE MARIE- ANTOINETTE.

la traitait pas bien quand elle la rencontrait, et, sans se soucier beaucoup de moi , elle m'a toujours fait Thonneur de prendre en aversion les femmes auxquelles elle m'a cru attaché. »

Si le duc de Lauzun eut des torts envers Marie- Antoinette, il devait un jour les expier bien cher. Cet homme qui, suivant les expressions du prince de Talleyrand, « avait tous les genres d'éclat, qui était beau, brave, généreux, spirituel », devait terminer d'une manière fatale sa carrière, semée de tant d'aventures.

Avez-vous remarqué à Versailles, au premier étage, non loin de l'escalier de marbre, la salle consacrée aux souvenirs militaires de 1792? (Salle n° 145 de la Notice du Musée par M. Eudore Soudé.) Les personnages dont les portraits y ont place sont représentés avec l'uniforme du grade qu'ils avaient à cette époque. Lauzun, dans le portrait de Rouget, qui figure dans cette salle, est en général en chef républicain. Élégamment poudré, revêtu d'un habit peu brodé, sans décorations, mais porté à merveille, il a l'air grand seigneur, le regard vif, les lèvres fines, les traits réguliers, la physionomie intelligente, spirituelle, audacieuse, avec un mélange de politesse et de dédain. Il est encore, en 1792, le favori des démocrates, mais il sera bientôt leur victime. Son courage, son talent ne désarmeront pas l'inique et impitoyable Terreur. Il aura beau combattre en Vendée ces défenseurs de l'autel et du trône que la République traite de

brigands, on ne lui pardonnera ni sa naissance, ni sa supériorité. Le baron de Besenval lui a tiré son horoscope. « Sa mauvaise tête, a dit le baron, Ta entraîné dans un parti qui ne devait pas être le sien. Dieu veuille qu'il n'en soit pas puni par ceux-là même qui l'ont égaré ! »

Hélas ! la punition ne tarda point ; elle fut terrible : l'homme qui avait fait de si fastueux soupers vida son dernier verre devant le bourreau. Il commençait une douzaine d'huîtres quand l'exécuteur vint le prendre. « Citoyen, dit-il, permets-moi d'achever. » Puis, lui offrant un verre : « Prends ce vin, ajouta-t-il, tu dois avoir besoin de courage au métier que tu fais. » Il monta sur Téchafaud le Ier janvier 1794, se souvenant sans doute des jours de Fan de la monarchie et des pompes royales de Versailles. On dit qu'avant de mourir il prononça ces paroles : « J'ai été infidèle à mon Dieu/à mon ordre et à mon roi, je meurs plein de foi' et de repentir. »

Il se rencontre quelques hommes — le nombre en est très-restreint, je l'avoue — qui ont l'âme assez généreuse pour éprouver des affections entièrement désintéressées, et qui, devant certaines femmes d'élite, ont un tel sentiment d'admiration et de respect qu'ils ordonnent à leurs sens de se taire, au moment même où leur imagination et leur cœur parlent le plus fort. Ces affections-là sont aussi réservées que celles qui ont leur source dans le sensualisme et la vanité sont bruyantes. Ennoblies par l'esprit de sacrifice, elles ne connaissent ni les soupçons, ni les reproches ; l'égoïsme et la fatuité n'y ont point de place. Elles sont d'autant plus vives et plus profondes qu'elles craignent de se manifester, et ne veulent pas même qu'on les devine. Si elles font parfois souffrir les hommes qui en sont atteints, elles les poussent en même temps à aimer

et à bénir leurs souffrances. C'est plus que de l'amitié : ce n'est pas de l'amour, c'est une sorte de religion.

Tel était, croyons-nous, le sentiment du comte de Fersen à l'égard de Marie-Antoinette. Il avait voué à la reine une admiration enthousiaste; il aurait sacrifié mille fois sa vie pour elle, mais il n'osait pas, il ne devait pas, il ne voulait pas en être amoureux, et son attitude était irréprochable comme son caractère. On ne le voyait mêlé à aucune intrigue, à aucune coterie, et il avait l'air de redouter plutôt que de rechercher la faveur. Au lieu de rester à Versailles, il sollicita l'honneur de combattre en Amérique sous le drapeau blanc, et se distingua parmi les plus intelligents et les plus braves. A l'agonie de la royauté, il fut au premier rang des serviteurs et des courtisans de l'infortune. Sa fin tragique ajoute encore à l'intérêt que sa mémoire inspire, et sa figure mélancolique se détache d'une manière à la fois douce et lumineuse dans l'ombre du passé.

Entre Fersen et Lauzun le contraste est complet. Lauzun, c'est le'fatbrillant, le don Juan, le Lovelace prodigue, aimable, dissipateur, insatiable de plaisirs, de succès, d'aventures, ne craignant rien que le silence, toujours en vue et toujours éblouissant. Fersen, c'est l'homme qui se recueille, qui se tait, qui s'efface, qui préfère les affections discrètes et respectueuses aux amours hardies et retentissantes., qui tient surtout au témoignage de sa conscience,

courageux sans forfanterie, chevaleresque sans affectation, un vrai type d'homme de cœur dans la plus généreuse acception de ce mot. Son dévouement pour Marie-Antoinette grandissait à mesure que l'auguste princesse devenait plus malheureuse. C'était un culte où la sympathie pour la femme se joignait à la vénération pour la souveraine, et un sentiment de cette nature était assurément bien fait pour inspirer de la reconnaissance à une âme aussi élevée que celle de la reine martyre. Le comte Axel de Fersen naquit à Stockholm, le 4 septembre 175 5 (deux mois avant Marie- Antoinette). La branche de sa famille, établie en Suède, était venue de Livonie, mais se rattachait, disait-on, à une maison écossaise dont l'origine se perdait dans la nuit des temps. Le père du comte Axel était feld-maréchal et avait été le chef du parti désigné sous le nom de parti des Chapeaux. C'est lui-même qui dirigea les études de son fils. Dès qu'elles furent terminées, le comte Axel, suivant l'usage alors adopté par les jeunes gentilshommes suédois, fit de nombreux voyages. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, et vint pour la première fois en France dans le courant de l'année 1774. Il n'avait pas encore dix-neuf ans. L'ambassadeur de Suède écrivait alors à Gustave III : « Le jeune comte de Fersen vient de partir pour Londres. De tous les Suédois qui ont été ici de mon temps, c'est celui qui a été le plus accueilli dans le'grand monde. Il a été extrême»

MARIE- ANTOINETTE ET LE COMTE DE FERSEN. I g3

ment bien traité de la famille royale. Il n'est pas possible d'avoir une conduite plus sage et plus décente que celle qu'il a tenue. Avec la plus belle figure et de l'esprit, il ne pouvait manquer de réussir dans la société; aussi l'a-t-il fait complètement. Votre Majesté en sera sûrement contente; mais ce qui rendra surtout M. de Fersen digne de ses bontés, c'est qu'il pense avec une noblesse et une élévation singulières. »

On disait le beau Fersen, comme on disait le beau Dillon. Le duc de Lévis en a fait le portrait suivant : « Sa taille était haute, sa figure régulière sans être expressive... Ses manières étaient nobles et simples, sa conversation peu animée, et il montrait plus de jugement que d'esprit. Il était circonspect avec les hommes et réservé avec les femmes, sérieux sans être triste. Sa figure et son air convenaient parfaitement à un héros de roman, mais non pas d'un roman français-, il n'en avait ni le brillant, ni la légèreté. » Sa politesse exquise, sa retenue et sa modestie rare lui donnèrent, à la cour de Versailles, une physionomie particulière. La reine, peu habituée à trouver dans son entourage de pareilles qualités, fit le meilleur accueil au jeune Suédois, qui, loin de s'enorgueillir de cette auguste bienveillance, n'eut d'autre désir que de chercher à la mériter. Il refusa d'entrer dans l'intimité des Polignac, quoiqu'on lui eût fait de grandes avances pour l'y attirer. Mais, malgré son tact, sa réserve, son profond sentiment des convenances, il ne par-

vint pas à empêcher la calomnie de vouloir dénaturer le genre d'intérêt essentiellement honnête que lui portait la reine. On prétendait que Marie-Antoinette avait chanté en son honneur ces couplets de Topera de Didon :

Ah! que je fus bien inspirée Quand je vous reçus dans ma cour !

La reine avait, croyons-nous, une affectueuse estime, plus encore, une profonde sympathie pour Fersen, dont elle avait su deviner le dévouement et la grandeur d'âme; mais ce sentiment, auquel se mêlait peut-être aussi une nuance de tendresse toute platonique, ne s'écartait ni de la morale ni du devoir. L'ambassadeur de Suède, comte de Creutz, tout en considérant la conduite de la reine comme pure de tout reproche, remarqua le penchant de Marie-Antoinette pour Fersen. Il écrivait à Gustave III, le 10 avril 1779 : « Je dois confier à Votre Majesté que le jeune comte de Fersen a été si bien vu de la reine que cela a donné des ombrages à plusieurs personnes. J'avoue que je ne puis pas m'empêcher de croire qu'elle avait du penchant pour lui; j'en ai vu des indices trop sûrs pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu dans cette occasion une conduite admirable par sa modestie et par sa réserve, et surtout par le parti qu'il a pris d'aller en Amérique. En s'éloignant, il écartait tous les dangers; mais il fallait évidemment une

MARIE-ANTOINETTE ET LE COMTE DE FERSEN. igô

fermeté au-dessus de son âge pour surmonter cette séduction. La reine ne pouvait pas le quitter des 3reux les derniers jours; en le regardant, ils étaient remplis de larmes. Je supplie Votre Majesté d'en garder le secret pour elle et pour le sénateur Fersen. Lorsqu'on sut le départ du comte, tous les favoris en furent enchantés. La duchesse de Fitz-James lui dit : « Quoi ! monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête ? — Si j'en avais fait une, je ne l'abandonnerais pas, répondit-il; je pars libre et malheureusement sans laisser de regrets. » Votre Majesté avouera que cette réponse était d'une sagesse et d'une prudence au-dessus de son âge. »

Autorisé par Gustave III à servir dans les rangs de Tannée française, sans perdre sa nationalité suédoise, Fersen fît en Amérique les campagnes de 1 781, de 1782 et de 1783, comme aide de camp de Rochambeau. Au mois de septembre 1783,' Gustave III écrivait à Louis XVI : « Monsieur mon frère et cousin, le comte de Fersen, ayant servi dans les armées de Votre Majesté, en Amérique, avec une approbation générale, et s'étant rendu digne de votre bienveillance, je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous demandant un régiment-propriétaire pour lui. Sa naissance, sa fortune, la place qu'il occupe auprès de ma personne; la sagesse de conduite, les talents et l'exemple de son père, qui a joui auparavant de la même faveur en France, tout m'autorise à croire que ses services ne pourront qu'être agréables à Votre Ma-

jesté, et, comme il restera également attaché au mien et qu il se partagera entre les devoirs qu'exige son service en France et en Suède, je vois avec plaisir que la confiance que j'accorde au comte de Fersen et la grande existence dont il jouit dans sa patrie étendront encore davantage les rapports qui existent entre les deux nations, et prouveront le désir constant que j'ai de cultiver de plus en plus l'amitié qui m'unit à vous, et qui me devient tous les jours plus chère. >»

Le comte de Fersen s'étant alors rendu en Suède, Marie-Antoinette le chargea d'une lettre adressée à Gustave III, à la date du 19 septembre, et dans laquelle la reine disait : « Monsieur mon frère et cousin, je profite du départ du comte de Fersen pour vous renouveler les sentiments qui m'attachent à Votre Majesté, la recommandation qu'Elle a faite au roi a été accueillie comme elle devait l'être, venant de vous, et en faveur d'un aussi bon sujet. Son père n'est pas oublié ici, les services qu'il a rendus et sa bonne réputation ont été renouvelés par le fils, qui s'est fort distingué dans la guerre d'Amérique, et qui, par son bon caractère et ses bonnes qualités, a mérité l'estime et l'alïection de tous ceux qui ont eu l'occasion de le connaître. J'espère qu'il ne tardera pas à être pourvu d'un régiment. »

Dans son ouvrage si remarquable et si intéressant sur Gustave III et la Cour de France, M. Geffroy a très • bien fait remarquer combien

cette correspondance innocente Marie-Antoinette des calomnies dirigées contre elle par les pamphlétaires de la Révolution à propos du comte de Fersen. Assurément, si l'attitude du jeune Suédois avait donné le moindre scandale, la reine n'aurait pas été au-devant de la médisance en témoignant ainsi de son intérêt pour lui. Ajoutons que le comte de Mercy, toujours si sévère pour les courtisans de Marie-Antoinette, n'a jamais critiqué Fersen.

Nous retrouverons, à l'heure du danger, le chevaleresque serviteur de la reine. Dans sa conduite, nous pourrons bien distinguer, comme Ta si bien fait M. Geffroy, la trace des premières et jeunes impressions qui ont sans doute préparé, pour le temps du malheur, un sentiment de pitié émue, mais nulle part nous n'apercevrons un indice, un symptôme quelconque de nature à faire croire que ce sentiment ait jamais cessé d'être pur et respectueux. Marie-Antoinette n'eut-elle pas le privilège d'exercer une séduction irrésistible sur tous ceux qui eurent l'honneur de l'approcher, depuis le vieux roi Louis XV jusqu'à Mirabeau, jusqu'à Barnave, qui lui disait : « Madame, je suis bien sûr de payer de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré, et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main. »

Nous reverrons Fersen dans les péripéties de la fuite à Varennes. Il bravera tous les obstacles pour faire parvenir des consolations à la famille

royale, incarcérée dans le donjon du Temple. Si toute la noblesse française s'était conduite comme lui, ni Louis XVI ni Marie-Antoinette n'auraient porté leur tête sur l'échafaud.

Le supplice de la reine jeta sur la destinée de Fersen un voile sombre. Il obtint à Stockholm les distinctions les plus flatteuses. Le roi de Suède le nomma grand maréchal de sa cour, chevalier de ses ordres, chancelier de l'Université d'Upsal. Tous ces honneurs ne le consolaient pas, et sa pensée ne se détachait point de cette fatale place Louis XV où le crime fut consommé. Lui-même, il était destiné à une fin aussi tragique, aussi iugubre que celle de son auguste bienfaitrice. En 181 0, la populace de Stockholm, excitée contre lui, l'assaillit à coups de pierre, au moment où il conduisait, en sa qualité de grand maréchal, le convoi du duc d'Augustenbourg, qui était mort d'une ajroplexie, et que les factieux disaient avoir été empoisonné. Le comte de Fersen expira victime des traitements les plus barbares, et, devant ses assassins, sa dernière pensée fut sans doute pour Marie- Antoinette.

Marie-Antoinette n'eut pas d'ami plus dévoué, et sa mémoire n'a pas trouvé de défenseur plus généreux que le prince de Ligne. Ce paladin moderne, qui rappelait les temps chevaleresques, ce militaire amoureux de son métier jusqu'au fanatisme, cet homme du monde ayant le secret de toutes les élégances, cet écrivain qui a jeté sur le papier, comme en se jouant, des pensées digne d'un moraliste, ce courtisan désintéressé, dont l'unique ambition était de plaire, avait tout ce qu'il fallait pour mériter la bienveillante sympathie de la reine.

Belge de naissance, grand d'Espagne par hérédité, Autrichien par nationalité et prince du Saint- Empire, Français par les habitudes, par l'esprit, par le cœur, le prince de Ligne était né à Bruxelles le 12 mai IJ35. Comme l'a dit le comte Ouvaroff dans une courte et charmante notice, il

s'était trouvé, avec Louis XVI et Marie-Antoinette, « sur le pied d'une familiarité parfaite, familiarité exquise, dont nous avons perdu le secret, familiarité qui n'excluait ni la dignité d'un côté ni le respect de l'autre. L'impératrice Marie-Thérèse lui avait témoigné des bontés que lui-même qualifiait de maternelles; Frédéric II l'avait recherché; il avait été lié avec tous les princes de l'Europe, y compris Voltaire. »

Mme de Staël peint à merveille cet aimable prince de Ligne, modèle de courtoisie, de bon goût et d'amabilité : <« Il donne, de la vie atout, parce qu'il ne met de l'art à rien... Il comprend les choses et les hommes par une inspiration soudaine, et l'éclair, plus encore que le jour, semble lui servir de guide... Il a prodigué sa vie dans les camps, par goût et par entraînement, bien plus que sa carrière militaire ne l'exigeait. Il se croit né heureux, parce qu'il est bienveillant, et pense qu'il plaît au sort comme à ses amis. Il jouit de la vie comme Horace; mais il l'expose comme s'il ne mettait aucun prix à en jouir. » Sa vraie passion, c'est la carrière des armes. Quand il en célèbre les nobles attraits, son style devient ardent comme son âme. « Un passe-droit, s'écrie-t-il, une injustice vous donne quelquefois des regrets d'avoir sacrifié vos jours à la patrie ; ah ! ne vous les reprochez pas. La considération de l'armée venge et console de la sotte distribution des faveurs. Voyez l'air caressant et respectueux à la fois de ceux que

vous avez menés à la victoire. Rappelez-vous ce que vous leur avez entendu dire de vous dans leurs tentes ou au bivouac après la bataille. Quel est Tétât, malgré ses inconvénients et les caprices de la fortune, où Ton est plus respecté ? un vieux souslieutenant Test plus qu'un ministre. Son peloton tremble quand il paraît ; personne ne se range pour un grand seigneur, et le soldat qui rencontre un officier dans la rue s'arrête et fait front. Ne quittez jamais le plus beau des métiers. »

Aux yeux du prince de Ligne, un militaire doit faire trois fois plus que son devoir pour le faire passablement. Personne n'a mieux que lui parlé du feu sacré. Il aime, il admire le soldat ; il s'enthousiasme quand il en loue les nobles et généreuses qualités, l'esprit de dévouement, d'abnégation et de sacrifice. « J'ai vu, dit-il, mes grenadiers donner leur pain et leurs kreutzers à une pauvre famille, dans un village qu'un accident étrangère la guerre avait réduit en cendres. J'ai béni mon sort de commander à des hommes comme eux. J'ai vu de nos hussards rendre à des prisonniers leurs bourses et leur ouvrir la leur. Il semble que l'âme s'exalte. Plus on a de courage, et plus on est sensible. En toutes choses, c'est l'émotion qui est sublime. » Homme de guerre et homme de salon, le prince de Ligne, malgré tous ses succès mondains, préfère la vie des camps à celle des cours. « Dès l'âge de vingt ans, écrivait-il au comte Ouvarofî, j'avais pris mon parti, je visais aux grands rôles à la guerre,

mais à la cour je me contentais de ceux de confident ou de comparse. Quand la pièce est si courte et le parterre si mal composé, pourrait-on être assez fou pour y chercher autre chose ?» Il fait à Versailles de fréquentes mais courtes apparitions, y plaisant d'autant plus qu'il ne demande jamais rien, et que toute sa tactique consiste à être agréable. « La véritable philosophie, dit-il, c'est le plaisir. Qu'on y fasse entrer ses devoirs. Eux accomplis, qu'on ne respire que joie, jeux, fêtes, spectacles, bonne chère, bonne société, choses extraordinaires, de la folie et même des folies, mais toujours du goût, même dans les écarts. Il y a des gens à qui tout va, parce qu'ils ont de la grâce et du tact. »

Partisan de l'ancien régime, le prince de Ligne trouve que la cour de Louis XVI est en décadence. Il regrette l'époque de Louis XV, ce temps où il dit que la galanterie épurait les mœurs au lieu de les corrompre; que le désir de plaire était la loi suprême ; que sans cesse on cherchait de nouveaux succès, comme on était prêt à se livrer à de nouveaux combats. « Alors, ajoute-t-il, les maris n'étaient pas tous fidèles, mais ils étaient aimables et remplis d'égards; le bon air était de ne rien afficher et de se faire pardonner à force de procédés. Il en était de même de la religion : on avait laissé l'athéisme aux académies et aux antichambres ; dans un salon personne n'aurait osé se montrer esprit fort. »

La galanterie du prince de Ligne est pleine de délicatesses, comme sa nature si fine et si gracieuse.

MARIE-ANTOINETTE ET LE PRINCE DE LIGNE. 2û3

« Les femmes font les mœurs, dit-il ; quand même elles les déferaient quelquefois, il n'en est pas moins vrai que les hommes qui s'éloignent de leur société cessent d'être aimables, et ne peuvent plus le devenir. » Homme du monde s'il en fut jamais, le prince de Ligne est aussi un homme de famille, aussi agréable chez lui qu'au dehors. « Je n'ai pas bonne opinion, dit-il, de ceux qui ne sont pas aimables dans leur famille ; sans parler du mauvais cœur que cela suppose, il faut être bien [peu riche pour se montrer si économe d'esprit et de grâce. » Lui, il en est prodigue. Partout et toujours, sa riche et bienveHlante nature attire la sympathie. Sa légèreté, bien plus apparente que réelle, cache des trésors de dévouement et de grandeur d'âme. Il est foncièrement bon. C'est lui qui a dit : « Il y a un crime réel et abominable à troubler un mariage d'amour; on peut être envieux des prospérités extérieures d'un homme et croire la fortune injuste, mais le bonheur qui vient de l'âme est toujours mérité. »

Lui, si intrépide sur le champ de bataille, si brillant dans une fête, si gai dans un souper, il est, comme homme privé, la douceur, la sensibilité même. « Un mot, dit-il, un geste, un regard, un rien fait couler des torrents de pleurs quand on est affligé. Les nerfs sont alors comme un instrument que le vent, le bruit d'une porte fait résonner ; c'est une sorte de magnétisme. » Il a pour notre pauvre humanité ce mélange de com-

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passion et de tendresse qu'on trouve toujours dans les natures d'élite. « Nous autres moralistes, dit-il encore, nous ne valons pas mieux que ceux qui nous lisent. Nous sommes cette classe entre la nourrice et la bonne, qu'on appelle, je crois, garde d'enfant. Elles sont souvent aussi bêtes que celui qu'elles tiennent par les lisières. Cependant, on voudrait tenir les lisières du genre humain, qu' n'est qu'un grand enfant, pour l'empêcher de tomber, de se brûler, surtout de pleurer, de crier, d'arracher et de gâter tout. »

Ne vous y trompez pas, cet homme qui se donne, comme à plaisir, des airs futiles, qui se vante de préférer une chanson d'Anacréon à toute Y Iliade, qui déclare aimer mieux — et il a raison — le Chevalier de Boufflers que le Dictionnaire encyclopédique; ce grand seigneur à la mode qui dit : « Quand même je pourrais être profond, je ne me donnerais pas la peine de l'être, » a parfois des pensées mélancoliques et religieuses qui sont dignes de Pascal. Citons-en quelquesunes au hasard : « On est injuste envers 4a mort en la peignant comme on le fait: on devrait la représenter en vieille femme bien conservée, grande, belle, auguste, douce et calme, les bras ouverts pour nous recevoir. C'est l'emblème da repos éternel après la malheureuse vie inquiète et orageuse. — L'incrédulité est si bien un air que si on en avait de bonne foi, je ne sais pourquoi on ne se tuerait pas à la première douleur du corps ou

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de l'esprit. On ne sait pas assez ce que serait la vie humaine avec une irréligion positive; les athées vivent à l'ombre de la religion. » Et, lorsqu'on lui parle des incrédulités fanfaronnes : « Tout cela, réplique-t-il, est très-joli, quand on n'entend pas la cloche des ngonisants. »

Tel est l'homme vraiment supérieur dont Mme de Staël a édité avec admiration les œuvres choisies1, l'homme d'esprit, l'homme de goût, l'homme de cœur, dont elle résume ainsi l'éloge : « Tout ce contraste, tout ce mélange du sérieux et de la gaieté, de la plaisanterie et de la raison, de la légèreté et de la profondeur, font du prince de Ligne un véritable phénomène, car l'esprit de société, au degré où il le possède, donne rarement autant de grâces en laissant autant de qualités. On dirait que la civilisation s'est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent jamais. »

Eh bien ! c'est cet aimable, cet héroïque, ce noble et généreux prince de Ligne, ce paladin du xvine siècle, dont nous allons invoquer le témoignage contre le fiel des pamphlétaires, contre la boue sanglante des coryphées de l'échafaud. Oui, c'est un pareil homme qui a le droit de défendre une auguste mémoire. Ce n'est point un avocat qui parle, c'est un chevalier, un chevalier ému, attendri, entraînant, qui aurait voulu défendre la plus

i. Pensées et lettres du maréchal prince de Ligne, publiées par Mme la baronne de Staël. Ce volume figure dans la collection Barrière, chez Firmin Didot.

poétique des souveraines avec l'épée, comme il la défend avec la plume. « Il est un sujet, a dit Sainte- Beuve *, auquel le prince de Ligne revient souvent, c'est la reine Marie-Antoinette, et, chaque fois, inspiré par son cœur, par son imagination fidèle et émue, il nous la montre sous son vrai jour, avec ses ingénuités, ses étourderies innocentes. C'est en y songeant le moins qu'il nous la peint le mieux, et qu'il nous fait voir d'un même trait sa bonté et sa grâce... Il a décrit en quelques pages légères et d'une touche inimitable ces promenades, ces cavalcades matinales 'et familières, où la reine Marie- Antoinette ravissait et effleurait les coeurs et ne cessait de mériter les respects -, il nous a rendu cette reine aimable et calomniée sous ses vraies couleurs, comme il le fera également de tous les illustres souverains qu'il a connus, de l'impératrice Catherine, de Frédéric le Grand, de Gustave III. Sur tous ces personnages historiques, le prince de Ligne est le témoin le plus juste et le plus rapide, le peintre le plus animé, le plus aisé et le plus naturel. Ses jugements sont d'un grand prix, et le bon sens qui est au fond de son amabilité s'y décèle. »

Maintenant que nous connaissons par Sainte- Beuve la valeur des appréciations du prince de Ligne, voyons comment le prince s'exprime) sur le compte de la reine : « Sa prétendue galanterie, dit-il, ne fut jamais qu'un sentiment profond d'a-

i. Causeries du lundi, tome VIII.

mitié et peut-être distingué pour une ou deux personnes, et une coquetterie générale de femme et de reine pour plaire à tout le monde. Dans le temps même où la jeunesse et le défaut d'expérience pouvaient'engager à se mettre trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y eut jamais aucun de nous, qui avions le bonheur de la voir tous les jours, qui osât en abuser par la plus petite inconvenance ; elle faisait la reine sans s'en douter; on l'adorait sans songer à l'aimer. »

Écoutons comme le prince parle de ces innocentes distractions si cruellement reprochées à Marie-Antoinette : « Toutes ces promenades du bois de Boulogne, de Verrières, indépendamment des chasses, étaient trop jolies pour qu'on ne les enviât pas. C'est de même qu'on nous a gâté nos charmantes et innocentes nuits de la terrasse de Versailles, qui avaient l'air de bals d'Opéra. Nous écoutions les conversations ; nous faisions et essuyions des méprises ; je donnais le bras à la reine; elle était d'une gaieté charmante. Nous avions quelquefois de la musique dans les bosquets de l'Orangerie, où il y a, bien haut, dans une niche, le portrait de Louis XIV. M. le comte d'Artois lui disait quelquefois : «Bonjour, grand-papa. » Un soir, de concert avec la reine, je devais me placer derrière la statue pour lui répondre... Bien des raisons enfin et des méchancetés firent tomber ce passe-temps, car apparemment qu'il est dit qu'on ne peut jamais s'amuser à la cour. Nous eûmes

ensuite des bals à la Saint-Martin, à la salle de comédie de Versailles, où il n'y avait que la famille royale et la troupe de M"- Montansier. On trouva que c'était trop bonne et trop mauvaise compagnie, quoiqu'il y eût pourtant avec nous tout ce qui composait la maison du roi et des princes. Un masque adressa des vers à la reine ; ce qui n'était pas une histoire en fit une. Voilà encore ce plaisir réformé, »

A ceux qui accusent la reine d'orgueil, le prince cite une foule d'anecdotes qui attestent la bonté, la simplicité de cette femme, victime de si in justifia blés calomnies. « A son arrivée en France, nous dit-il, Piccini répéta les deux premiers actes de son Roland devant la reine, où ils réussirent beaucoup. La reine voulut chanter avec lui, lui proposa de raccompagner au piano, et choisit précisément un morceau dCAlceste, de façon que la première chose que fit Piccini à Versailles fut d'accompagner un air de Gluck. La reine m'a raconté elle-même cet heureux et plaisant mal à propos, dont elle riait et rougissait encore. La grâce qu'elle mettait à réparer ces petits malheurs qui lui arrivaient souvent par une sorte d'ingénuité qui lui allait si bien, peignait la bonté et la sensibilité de la plus belle des âmes; des charmes s'ajoutaient ainsi à sa figure, sur laquelle on voyait se développer, en rougissant, ses jolis regrets, ses excuses, et souvent ses bienfaits. Combien de fois n'ai-je pas surpris tous ces mouvements, qui se succédaient les uns aux autres

quand, pour la faire rire, je tendais des pièges à Sa Majesté! J'aurais voulu qu'on ne lui en eût jamais tendu d'autres. »

A ceux qui ont reproché à la reine de s'être tror^ occupée de politique, le prince de Ligne répond « Cette malheureuse princesse n'a que trop prouvé^ en courant à la mort, son trop de délicatesse en n'osant point prendre sur elle de contredire le roi ni ses ministres. La seule affaire sérieuse dont je l'aie vue occupée, a été d'empêcher, comme Française et Autrichienne à la fois, la guerre qui, sans elle, se serait allumée au sujet de l'Escaut. Les dix millions qu'elle engagea le roi à prêter à la république de Hollande, pour payer les frais et apaiser l'empereur son frère, ont donné occasion à la plus bête de toutes les calomnies : qu'elle lui faisait passer des trésors. Nous n'en avions pas besoin : la maison d'Autriche était mieux dans ses affaires que la maison de Bourbon. » A ceux qui représentent la reine comme passionnée pour ses robes et ses chiffons : « Elle s'occupait, dit-il, si peu de sa toilette, qu'elle se laissa, pendant plusieurs années, coiffer on ne peut plus mal, par un nommé Larceneur, qui l'était venu chercher à Vienne, pour ne pas lui faire de la peine. Il est vrai qu'en sortant de ses mains elle mettait les siennes dans ses cheveux, pour s'arranger à l'air de son visage. »

Le prince de Ligne s'indigne qu'on puisse calomnier une femme si bonne, si attachante. Pareille méchanceté lui semble coupable et stupide. « S'il y

a des Champs-Elysées, s'écrie-t-il, la belle et malheureuse reine me dira qu'elle se souviendra que lorsqu'elle me racontait quelque horreur qu'on lui faisait, je lui parlais de ses charmants vilains sujets, voyant déjà alors ce que peuvent la légèreté et ringratitude, sans pouvoir prévoir que ces sujets cesseraient d'être charmants, et deviendraient ce qu'ils ont été depuis 1788 jusqu'en 1797. »

Les crimes de ia Révolution affligèrent autant le prince de Ligne que s'il eût été Français. Il mourut le i3 décembre 18 14, dans sa quatre-vingtième année, en conservant jusqu'à la fin le charme de son esprit. Il croyait peu à l'avenir de la République en Europe, et sa conviction avait été que le résultat final de 1790 serait de fortifier à l'étranger le principe monarchique. « On verra plutôt, disait-il, des républiques devenir des royaumes, que des royaumes devenir des républiques. On pleurera le meilleur des hommes dans Louis XVI, la plus belle et la plus parfaite des reines, des milliers de victimes; on servira Dieu mieux qu'auparavant, et on respectera plus son souverain. » A Vienne, dans sa petite maison du Rempart, ou dans son Refuge au Léopoldberg, il songeait sans cesse aux ombrages de Versailles et de Trianon, aux splendeurs des temps évanouis, et il se plongeait, avec un mélange de plaisir et de tristesse, dans les joies douloureuses du souvenir.

A l'époque des triomphes de Napoléon, les vie-

toires de la France impériale ne le détournaient point de son culte pour la mémoire auguste de Marie- Antoinette, et il la mettait, avec une noble et généreuse confiance, sous la protection de ces jeunes Français dont la brillante valeur excitait l'admiration de leurs adversaires eux-mêmes. « Au moins, s'écriait-il, vers la date d'Austerlitz et d'Iéna, que ceux qui s'acquièrent tant de gloire sous les drapeaux de leur empereur plaignent cette malheureuse princesse qu'ils auraient bien servie ! » Le prince de Ligne avait raison. Les abeilles doivent respecter les lys. Quel que soit notre drapeau, inclinons-nous devant la reine martyre. Eut-elle jamais d'admiratrice plus enthousiaste que l'impératrice Eugénie?

Nous venons de passer en revue les principaux personnages qui figurèrent dans la société de Marie- Antoinette lors des beaux jours de Trianon. Jetons maintenant un rapide coup d'œil sur ses passetemps et ses amusements favoris à la même époque.

Le deuil porté pour la mort de Louis XV venait de finir. On était au commencement de 1775. Marie-Antoinette avait dix-neuf ans. Elle aimait la danse, et dansait à merveille. Le comte de Mercy- Argcnteau écrivait, le 20 janvier, à l'impératrice Marie-Thérèse : « Les bals de la reine continuent à avoir lieu les lundis; ils deviennent plus nombreux et plus brillants; Sa Majesté a commencé, le 9 du mois, à établir des quadrilles de masques» : le premier a été établi sous des costumes norvégiens et lapons. Le bal a été ouvert par une marche et une contredanse analogues à. la mascarade, dont rajustement était du meilleur goût. Le roi n'a point encore dansé à ces bals, quoiqu'il en eût d'abord formé le projet ; il y vient communément vers les neuf heures; il s'y promène, parle à tout le monde et ne se fixe à aucune place. Dans l'intervalle des

LES BALS DE VERSAILLES. 2l3

contredanses, la reine prend, de son côté, le moment de donner à un chacun quelque marque de bonté. Elle distingue particulièrement les dames étrangères auxquelles elle permet de venir voir les bals, quoiqu'elles n'aient pas été présentées à la cour. Trois dames anglaises, au nombre desquelles était milady Elsbury, se sont trouvées au bal du 26 décembre; elles y ont été traitées par la reine avec une grâce et une bonté qui a été fort remarquée et généralement applaudie. Je réunirai tout en. un mot, en disant que la reine ajoute journellement quelque nouveau degré de perfection à la tenue de sa cour, et que tout le monde est enchanté du traitement qu'il y éprouve. »

La jeune reine avait au plus haut degré l'art de recevoir, de donner de l'éclat, du charme, de l'animation aune fête. Elle reconnaissait tout le monde, elle disait à chacun une parole gracieuse, ses questions et ses réponses étaient pleines de tact et d'à-propos. « Jamais princesse ne joignit autant de grâce à la dignité qui convient à un rang si élevé; ses manières étaient aussi nobles qu'affables, et, sans avoir un esprit très-étendu, elle avait cette mémoire obligeante dont on sait un gré infini aux princes, et qui leur gagne plus de cœurs que les bienfaits *. »

La reine aimait le bal avec tout l'entrain d'une jeune et jolie femme. Les premiers mois de 1775

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