Le duc de Lévis. Souvenirs et Portraits
ne furent à la cour qu'une succession de fêtes, plus brillantes les unes que les autres.
Le comte de Mercy-Argenteau écrivait à l'impératrice, le 20 février 1775 : « Sacrée Majesté, depuis le 18 janvier jusqu'au jour de l'arrivée de Mgr l'archiduc Maximilien, il n'y a eu qu'un seul objet qui puisse donner matière à mon très-humble rapport. Cet objet est celui des bals qui se sont succédé à la cour, et qui ont tellement rempli tout le loisir et toute l'attention de la reine que je n'ai pu obtenir que quelques moments, très-rares et très-courts, à recevoir les ordres de Sa Majesté et à lui rendre compte de ce que j'avais à lui dire. La raison de cette occupation si suivie tient à la nouvelle forme que la reine a donnée à ses bals, où il s'agit toujours de nouveaux quadrilles composés de différentes sortes de mascarades. La composition des habillements, les contredanses figurées en ballets, les répétitions journalières qu'elles exigent, tout cela n'a pas laissé un moment de vide, et à peine le temps suffit-il d'un lundi à l'autre pour effectuer en ce genre les projets de la semaine. Il est vrai que la reine a recueilli le fruit de ses soins par le trèsgrand succès qu'ont eu les fêtes qui se sont données chez elle, et les grâces personnelles de Sa Majesté, l'attention et la bonté avec laquelle elle traite un chacun, ont donné à ces fêtes un degré d'agrément dont on avait perdu le souvenir à la cour. Il en résulte plus d'éloges et plus d'attachement que jamais pour la reine, et de ce côté-là, il
est certain qu'elle tire un très-grand parti des objets de ses amusements. »
Le même mois, la comtesse de Brionne, née Rohan-Rochefort, et veuve d'un grand seigneur de Lorraine allié à la famille impériale d'Autriche, donnait, dans son hôtel, un bal qui commençait après minuit. La reine, suivie de ses deux beauxfrères et de sa belle-sœur, la comtesse de Provence, y arrivait à l'improviste. Il y avait quatre quadrilles, le premier en costumes Henri IV, le second en saltimbanques, le troisième en Tyroliens (c'était celui de la reine), le quatrième en Indiens. Les entrées et les danses eurent un tel succès que la reine voulut faire répéter toute cette mascarade la semaine suivante, au bal de la cour, qui eut lieu, le 2 3 janvier, dans la petite salle de spectacle. (Cette salle, qui n'existe plus, occupait, dans l'aile du sud du château de Versailles, l'emplacement du vestibule qui conduit aujourd'hui de la cour des Princes au jardin.) Le roi ouvrit le bal. Il avait- un costume du temps de Henri IV. Il resta au bal jusqu'à trois heures et demie du matin ; la reine y dansa jusqu'à sept heures du matin, puis elle alla entendre la messe.
Les jeunes seigneurs étaient ravis de l'habillement qu'avait choisi le roi. Leur rêve était alors de faire reprendre à la noblesse française les pourpoints qu'on portait du temps du Vert-Galant et de la belle Gabrieile. Le ministre de Suède à Versailles, dans une lettre adressée à Gustave III,
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le 19 janvier 1775, raconte que Marie-Antoinette avait mis son approbation au bas d'une pétition ridicule des jeunes courtisans qui lui demandaient de pouvoir paraître à ses bals avec des chapeaux ornés de grandes plumes. La Mark, Coigny l'aîné, Etienne de Durfort , La Fayette , Ségur l'aîné, Noailles, Noailles de Poix, Coigny cadet, Dillon, comte de Provence et comte d'Artois, telles étaient les signatures apposées à cet étrange document, ainsi conçu : « C'est avec une plume que nous demandons des plumes à Votre Majesté, et, si elle daigne exaucer nos vœux, cette même plume nous servira, tant que nos doigts pourront la soutenir, à célébrer la bienveillance de Votre Majesté. »
Mais laissons la parole à l'un des auteurs de cette petite conspiration, au comte de Ségur, qui va nous en donner le détail : «Nourris, dit-il, dès notre enfance, Jdes maximes de l'ancienne chevalerie, notre imagination regrettait ces temps héroïques et presque fabuleux. Aussi, le premier combat qui se livra entre les vieux et les jeunes courtisans fut une tentative de notre part faite dans le dessein de reprendre l'usage des habillements, des coutumes et des jeux de la cour de François Ier, de Henri II, de Henri III, de Henri IV. Bientôt nous limes adopter ces idées par les frères du roi, Monsieur et M. le comte d'Artois, qui favorisèrent nos projets avec autant d'ardeur que d'activité. Nous eûmes d'abord un brillant succès : peu s'en fallut qu'il ne fût complet et que la révolution des modes ne devînt totale. . .
Les costumes divers que nous prenions nous paraissaient aussi gracieux , aussi nobles et pittoresques que rhahillement français moderne nous semblait ridicule. Nous recherchâmes celui de tous qui convenait le mieux à une cour chevaleresque, galante et belliqueuse. Les princes choisirent celui d'Henri IV, et, après l'avoir porté dans quelques quadrilles, qui furent applaudis, nous obtînmes une décision qui obligeait tous les hommes invités au bal de la reine à se revêtir de cet ancien costume. »
Mais tout cela ne dura pas même l'espace d'un hiver. Le costume d'Henri IV, qui convenait à la jeunesse, allait fort mal aux hommes d'un âge mûr et d'une taille courte et épaisse. Ces manteaux de soie, ces panaches, ces rubans aux couleurs éclatantes rendaient grotesques les hommes qui n'étaient ni élégants ni jeunes. « Notre triomphe , ajoute le comte de Ségur, n'eut que la durée d'un carnaval ; dès qu'il fut fini, les vieux seigneurs reprirent leur empire, les usages de Louis XIV et de Louis XV leur puissance, et nous allâmes oublier dans nos garnisons, sous les règles de la discipline nouvelle, nos rêves trop courts de chevaliers et de paladins. »
Au mois d'août de l'année 1775, les fêtes recommencèrent, à l'occasion du mariage de Madame Clotilde, sœur de Louis XVI, avec le prince de Piémont, héritier de la couronne de Sardaigne. Il y eut, à Versailles, le 22 août, un grand bal
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paré, que la reine ouvrit avec Monsieur, comte de Provence. Le local choisi était la grande salle de spectacle (celle où siège actuellement le Sénat), cette salle, « la plus brillante de l'univers, et où le goût remporte encore sur la richesse, » comme récrivait Horace Walpole à la comtesse d'Ossoi,, dans une lettre du 2 3 août 1775. « Un mot suffira pour tout ce que j'ai à vous dire, ajoute le spirituel Anglais, idole de Mme du Deffant, on ne pouvait avoir des yeux que pour la reine ! Les Hébés, les Flores, les Hélènes et les Grâces ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle ! Quand elle est debout, c'est la statue de la Beauté; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. Elle avait une robe d'argent semée de lauriers-roses, peu de diamants et des plumes. On dit qu'elle ne danse pas en mesure, mais alors c'est la mesure qui a tort. »
Après ce portrait de la reine, voici le détail du bal : « Il n'y a eu que huit menuets, et, outre la reine et les princesses, huit dames seulement y ont figuré. Je n'ai pas été aussi frappé de la danse que j'y comptais, à l'exception d'un pas de deux exécuté par le marquis de Noailles et Mme Holstein. En fait de beautés, je n'en ai vu aucune, ou bien la reine les effaçait toutes. Après le menuet, sont venues les contredanses , très-encombrées par les longues queues des robes, les tresses encore plus longues et les paniers. Comme la chaleur était étouffante, les costumes, quoique de gaze et de soie très-légère, ne m'ont pas paru d'un goût merveil-
leux. Dans les intervalles de la danse, on présentait à la famille royale et aux danseurs des corbeilles de pêches, d*oranges mandarines, des biscuits, des glaces, du vin et de l'eau. Le bal n'a duré juste que deux heures. Le monarque n'a pas dansé ; mais, dans les de -a premiers tours du menuet, la reine elle-même ne doit pas lui tourner le dos; elle a, du reste, exécuté tout cela avec une aisance divine '. »
Les danses cessèrent avec le mois d'août, pour reprendre vers la fin de l'année. « Les bals chez la icine ont recommencé, écrit le comte de Mercy- Argenteau, le 17 décembre 1775-, ils se donnent chaque lundi; ils durent depuis six heures jusqu'à dix heures du soir; les dames y viennent en dominos parés ou sous tel autre habillement de caractère qui leur convient. Les hommes dansants ont leurs habillements ordinaires ; ils ne sont plus astreints à un uniforme , mais il est interdit aux personnes des deux sexes d'avoir ni or ni argent dans leurs ajustements. Ces petites fêtes se passent toujours avec les mêmes agréments pour ceux qui ont l'honneur d'y assister; la reine traite tout le monde avec grâce et bonté, personne n'a lieu de se plaindre à cet égard, à moins de prétentions injustes et déplacées, ce à quoi on est ici beaucoup plus sujet qu'ailleurs.»
1. Horace Walpole. Lettres écrites à ses amis pendant ses voyages en France (1739-1775), traduites et précédées d'une introduction par le comte de Bâillon. 1 vol., chez Didier.
Ces lundis de Marie-Antoinette s'appelaient des bals d'avant-soirée, par opposition aux bals d'après minuit. Les lundis étaient des réunions, pour ainsi dire intimes, qui ne duraient que quatre heures, de six heures à dix heures du soir, et qui étaient bien plus remarquables par le haut rang des invités que par l'éclat des préparatifs et par la richesse des costumes. Les bals d'après minuit, au contraire, ne se donnaient que rarement ; ils étaient magnifiques. Par caractère, Louis XVI se sentait peu porte vers les fêtes de tout genre qui animaient la cour, mais il y assistait avec toute j.i complaisance, toute la bonne volonté possibles, et il aimait tant la reine qu'il était enchanté de la voir se distraire.
En 1776, Marie-Antoinette changea le jour de ses petits bals : ils eurent lieu désormais le mercredi à la place du lundi. Pendant le même carnaval, il y eut aussi un bal tous les samedis au château de Versailles, dans l'appartement de la princesse de Guéménée, gouvernante des Enfants de France. « Ces bals, écrit le comte de Mercy-Argenteau (28 février 1776), ont été plus vifs, mais un peu trop bruyants, par le gros jeu qu'on y jouait, et qui y avait été établi pour plaire à M. le comte d'Artois. La reine n'y a jamais joué, et le roi, qui arrivait toujours à ces bals vers les dix heures, y ramenait le bon ordre. On avait soin, un quart d'heure auparavant, de faire disparaître les tables de jeu et les cartes; ces bals finissaient vers onze heures du soir.»
Passons maintenant au carnaval de 1777. Il fut moins brillant que de coutume. La noblesse, jalouse de la faveur des Polignac et de leurs amis, montrait moins d'empressement que par le passé. L'ambassadeur de Marie-Thérèse en fait la remarque dans une lettre à sa souveraine ( 1 5 février 1777): « Sacrée Majesté, le carnaval de cet hiver n'a point pris, à Versailles, la même tournure qu'il avait eue dans les années précédentes, et, quoiqu'il n'y eût rien de changé au genre ni à la fréquence des amusements ordinaires à cette saison, ils ont langui, par un défaut de disposition à la gaieté, à l'exception du dernier bal chez la reine; les précédents avaient été peu nombreux, on cherchait des prétextes pour se dispenser d'y aller. Depuis longtemps on n'a vu Versailles aussi désert qu'il l'a été pendant cet hiver, et il pourrait le devenir encore davantage, si on laisse subsister le causes de l'humeur et des jalousies qui ont occasionné cet inconvénient... Quoique Sa Majesté traite un chacun avec beaucoup de bonté et de grâce quand on se présente devant elle ; il n'en est pas moins vrai que le petit nombre de ceux que la reine appelle « sa société, » éloigne le plus grand nombre des courtisans des deux sexes, et ôte à ces derniers les occasions et la possibilité de faire leur cour. Il s'ensuit que les avantages et les agréments que Ton espère obtenir en s'approchant des souverains disparaissent, lorsque ceux-ci adoptent un genre de vie privée qui est incompatible avec la tenue d'une
grande cour, où tous les sujets d'un certain rang ont droit de prétendre au traitement que leur assignent leurs dignités^ leur âge, leur mérite personnel et leurs services. »
On reprochait aussi à la reine d'avoir trop d'égards pour les étrangers, et la susceptibilité française s'en plaignait. « Il arrive quelquefois, lisonsnous dans la même lettre, que la reine daigne se promener au bal avec des hommes, mais toujours des personnes connues et de distinction. Sa Majesté a fait le même honneur à quelques étrangers, nommément au duc Dorset, cavalier anglais que la reine traite particulièrement bien. Il y a toujours ici un nombre d'étrangers de cette nation, et comme ils ont plus que les autres le goût et l'habitude de la danse et qu'il devenaient par cette raison des acteurs utiles pour les bals de la reine, cela a attiré des distinctions, des préférences. Les nationaux en ont un peu murmuré, et on en a d'abord conclu que la reine avait une prédilection pour les Anglais; au reste, comme cette faveur devait finir avec les bals, les remarques que l'on avaient faites ont fini de même, et cela n'a tiré à d'autres conséquences que celles d'occasionner des propos toujours déplacés et injustes, mais qui seraient d'autant plus faciles a éviter que la reine met réellement peu d'intérêt aux actions qui les font naître. »
Pendant le carnaval de 1778, les bals de la cour furent un peu plus suivis. Les dames de Paris s'y rendirent en assez grand nombre. Mais ce n'était
plus l'élan, l'admiration des premiers jours du règne. Un souffle révolutionnaire commençait à circuler même dans les rangs de la haute noblesse. Le jour de l'an 1778, il n'y avait pas eu à la cour la moitié du monde que Ton était accoutumé à y voir autrefois.
On s'habituait petit à petit à regarder Versailles comme une ville de province, et à voir dans Paris la véritable capitale, la capitale de l'opinion publique, de la littérature, des arts et du plaisir. N'était-ce pas là un signe des temps ? Marie-Antoinette avait un peu à se reprocher cet abandon de la ville du Roi-Soleil. Elle s'était faite trop Parisienne. Si ses bals de Versailles devenaient moins à la mode que par le passé, c'est, peut-être, parce qu'elle avait été trop souvent au bal de l'Opéra. Et pourtant elles étaient bien agréables, bien élégantes, ces petites fêtes du château, où tout le monde se connaissait, où il y avait quelque chose de royal et d'intime à la fois. On n'y remarquait point les éléments hétérogènes et disparates, qui, de nos jours, font ressembler tant de fêtes à des bals publics. Ce n'étaient point ces cohues, cet encombrement qui changent en vraie souffrance un prétendu plaisir. Aujourd'hui, sous prétexte de danse, on marche péniblement, on piétine sur place.
Autrefois, à l'époque où Vestris disait qu'il n'y avait eu dans le siècle que trois grands hommes : Frédéric II, Voltaire et lui, la danse était un art qu'on prenait au sérieux, et il y avait des femmes
du monde dont Terpsichore aurait été jalouse. Il faut lire, dans les Souvenirs d'un Page, par le comte d'Hézecques, la description si animée des petits bals de la reine : « Les pages de la chambre étaient chargés d'en faire les honneurs. Arrivés les premiers, ils attendaient les dames pour les conduire à leurs places, leur offrir des rafraîchissements et les reconduire au souper ou à leurs voitures. Habitués au grand monde, ils mettaient dans ces fonctions la désinvolture de leur âge et la politesse de leur rang. Les étrangers étaient toujours frappés de voir ces bons petits régents, dont la plupart portaient encore sur leurs visages les roses de l'enfance, se démener, courir, appeler, presser les gens du buffet, reconduire les da;nes, sans paraître étonnés de ces grandeurs, ni fatigués du poids de leurs superbes habits. » Les hommes dansaient avec leurs chapeaux à plumes sur la tête. Les femmes, presque toujours en domino, ne portaient que très-peu de bijoux. Mais il y avait dans ces fêtes si restreintes, si choisies, quelque chose de plus séduisant que toutes les magnificences, toutes les pierreries, toutes les parures : c'était ce parfum d'élégance suprême que, depuis la fin de l'ancien régime, on n'a jamais retrouvé en France.
Parmi les amusements de la reine, il faut citer les promenades en traîneau pendant les hivers rigoureux de 1774, de 1776, de 1778. Assurément c'était là une distraction bien innocente, et il fallait que l'esprit de dénigrement et de critique eût pris des proportions étranges pour qu'on en voulût à Maria-Antoinette d'un plaisir qui, certes, ne nuisait point à la morale et qui ne faisait tort à personne. Des gens toujours portés à la satire trouvaient tout naturel qu'il y eût des traîneaux dans les autres villes d'Europe, mais n'en voulaient point voir à Versailles et à Paris.
Le comte de Mercy-Argenteau écrivait à l'impératrice Marie-Thérèse, le 17 décembre 1774 : « Depuis le retour de Fontainebleau, la cour a été constamment sédentaire à Versailles et ne s'est point absentée un seul jour. La mauvaise saison
prématurée que Ton éprouve ici cette année a d'ailleurs mis obstacle à la continuation des chasses, des promenades, et la reine a été fort peu dans le cas de sortir du château. Pendant quelques jours, la neige est restée sur terre. Sa Majesté en a profité pour faire trois courses en traîneau, à Tune desquelles il est arrivé un petit accident, qui heureusement, n'a point eu de suites. On a ici l'usage de placer, en guise d'ornement, surledevantdestraîneaux un drapeau, lequel, agité par le vent, est sujet a effaroucher les chevaux qui traînent ces sortes de voitures. Cela arriva précisément au traîneau de la reine ; le cheval qui y était attelé s'emporta, le cocher, renversé par une secousse, abandonna les guides, mais la reine eut la présence d'esprit d'en saisir une et de tourner la tête du cheval contre une haie par laquelle il fut arrêté. A la suite de ce léger accident, il paraît que la reine s'est persuadée qu'il pourrait en arriver de plus graves, vu le peu d'habitude que l'on a ici à conduire les traîneaux, et j'ai cru remarquer que Sa Majesté était presque dégoûtée de ce genre d'amusement. »
Le comte de Mercv se trompait. Marie-Antoinette, qui était une amazone intrépide, n'était pas femme à avoir peur de monter dans un traîneau. En 1776, ce genre d'équipage fut la grande mode. L'hiver n'avait jamais été plus froid. « La neige couvrait le sol, la glace tenait prisonnières toutes les pièces d'eau du parc de Versailles. Celle des Suisses, rendez-vous de la foule, offrait le coup
d'œil le plus gai. Marie-Antoinette s'y mêlait aux curieux sans permettre que sa présence gênât la liberté, ni que le respect fît tort au plaisir. Elle s'arrêtait pour suivre les incidents, féliciter les ! reux et consoler les inhabiles, pour examiner les boutiques, les cafés, les spectacles, les cuisines, pour lire les inscriptions assez poétiques parfois :
Sur ce mince cristal l'hiver conduit vos pas,
Le précipice est sous la glace.
Telle est de nos plaisirs la légère surface :
Glissez, mortels, n'appuyez pas '. »
On retrouva dans les remises royales des traîneaux qui avaient servi au dauphin, père de Louis XVI. On en fit quelques-uns d'un goût plus moderne pour la reine. Les princes en commandèrent de leur côté. Bientôt chaque grand seigneur eut le sien. La neige étant restée près de six semaines sur la terre, on n'entendait plus que le bruit des sonnettes et des grelots dont les harnais des chevaux étaient garnis.
Le comte de Mercy écrivait à Marie-Thérèse le 28 février r 776 : « Le froid excessif n'a point empêché Sa Majesté de faire plusieurs courses en traîneau, dont quelques-unes ont eu lieu dans le parc et les environs de Versailles, et quelques autres au bois de Boulogne. A Tune de ces prome-
1. Marie-Antoinette, par M. James Chambrier. 2 vol., chez Didier.
nades, la reine est venue jusque sur les boulevards de Paris, et a même passé par plusieurs rues de la ville. Dans ces occasions, où le terrain couvert de frimas et très-glissant pouvait rendre les chutes fréquentes et dangereuses, la reine, par bonté et humanité, n'a pas voulu être suivie par ses gardes, ni par le nombre du service à cheval ; cependant, cet acte de bonté n'a pas été généralement senti, et le public, sans réfléchir au motif, et accoutumé à voir ses souverains toujours entourés d'une pompe fastueuse, a trouvé que la reine se montrait dans un appareil trop inférieur à sa grandeur et à sa dignité. Les courses dont il s'agit, et qui, par les équipages et leur ensemble, ne tiennent en rien de la beauté et de la magnificence de celles qui sont en usage à Vienne; ces courses dis-je, étaient composées de douze à quinze traîneaux. M. le comte d'Artois a été de toutes les parties, et en a fait séparément pour son compte plusieurs autres, beaucoup plus lestes, plus mincement assorties, et dans lesquelles il est venu de nuit parcourir les rues de Paris. La reine n'a fait ses promenades que pendant le jour; à la dernière, elle a été dîner au bcis de Boulogne, dans une maison que M. le comte d'Artois y a achetée, et qui se nomme Bagatelle, dénomination qui s'adapte très-bien au local et à la tournure du bâtiment. »
Se promener en traîneau n'était certainement pas un crime; eh bien! comme dit M,oe Campan : « Ce fut une affaire. Le public vit dans cette mode
une prédilection pour les habitudes de Vienne. Les parties de traîneaux n'étaient cependant pas une mode nouvelle à Versailles; mais la critique s'emparait de tout ce que faisait Marie-Antoinette. » Et pourtant cette belle et bonne reine n'avait jamais été plus aimable, plus charitable, plus généreuse. Elle ne savait qu'imaginer pour adoucir les misères du peuple, pour l'empêcher de souffrir, pour l'empêcher d'avoir faim, d'avoir froid. Elle visitait les hôpitaux, fondait des salles d'asile, organisait des distributions de vivres, elle faisait allumer dans les cours du château de Versailles et des Tuileries d'immenses feux, où les pauvres venaient se réchauffer. De son côté, le bon Louis XVI offrait aux malheureux des charrettes remplies de bois. Voyant un jour passer une file de ces voitures, tandis que plusieurs grands seigneurs se préparaient à se faire traîner rapidement sur la glace : « Moi, messieurs, disait-il, mes traîneaux, les voici. »
Disons-le à la louange de la population parisienne, s'il y avait des critiques à l'adresse de la reine, il y avait aussi des paroles de reconnaissance et d'affection. An coin des rues, sur les places, devant les maisons, s'élevaient en son honneur des obélisques de neige, des pyramides de glace. A l'entrée de la rue du Coq-Saint-Honoré, Ton avait inscrit ce quatrain :
Reine, dont la bonté surpasse les appas, Près d'un roi bienfaisant occupe ici la place.
Si ce monument frêle est de neige et de glace, Nos cœurs ne le sont pas.
Après avoir parlé des courses en traîneau pendant rhiver de 1776, Mme Campan ajoute : « Cette mode, qui tient aux usages des cours du Nord, n'eut aucun succès auprès des Parisiens. La reine en fut informée, et, quoique tous les traîneaux eussent été conservés, et que, depuis cette époque, il y ait eu plusieurs hivers favorables à ce genre d'amusement, elle ne voulut plus s'y livrer. »
Ici, les souvenirs de Mme Campan ne sont point parfaitement fidèles. Il y eut encore des courses en traîneau en 1777 et en 1778. Le comte de Mercy écrivait le 17 janvier 1777 : « A la suite d'une quantité de neige qui était tombée ces jours derniers, la reine a été deux fois en traîneau; la dernière course s'est faite au bois de Boulogne. Monsieur était de cette partie, Madame s'en abstint à cause d'un rhume très-léger. Mme la comtesse d'Artois suivit la reine, et cette fête fut terminée par un dîner donné à laMuette par M. le comte d'Artois. Comme ces amusements rassemblaient toujours les mêmes entours, ils ont toujours aussi les mêmes inconvénients, dont le principal est de donner lieu à des bruits absurdes et faux répandus dans le public, et à l'occasion dont il s'agit, on débita dans Paris qu'après la course en traîneau la reine avait été souper dans une maison appartenant au duc de Chartres, où l'on devait avoir joué une partie de la nuit, ce qui était de toute fausseté. »
L'ambassadeur de Marie -Thérèse lui écrivait encore, le 17 janvier 1778 : « Depuis plusieurs jours que la terre est couverte de neige, la reine n'a été de ma connaissance, qu'une fois en traîneau et s'est bornée à une promenade très-courte. M. le comte d'Artois avait arrangé plusieurs parties de ce genre, et il est venu les exécuter sur les boulevards et dans les rues de Paris. Gela ne s'est point fait sans que la reine ait été fortement sollicitée d'y assister, et j'ai appris avec grand plaisir que Sa Majesté s'y était refusée. Cette petite privation a produit un bon effet parmi le public de Paris, qui, en raison de son éloignement pour M. le comte d'Artois, voit toujours avec peine et critique les occasions où ce prince se trouve à la suite de la reine. »
Dans une autre lettre, datée du même jour, le comte de Mercy-Argenteau écrivait à sa souveraine : « Je me suis trop hâté en annonçant que la reine n'irait point en traîneau à Paris. Sa Majesté y a été le 12, accompagnée de Madame et d'une suite nombreuse, mais en très-bon ordre et en plein jour*, les traîneaux n'ont passé que sur les boulevards, et point dans les rues. Sa Majesté avait dîné au Temple, chez M. le comte d'Artois. »
Ce serait une erreur de croire que la majorité des Parisiens blâmaient un plaisir que les esprits moroses pouvaient seuls critiquer. Le public n'en était pas encore arrivé à ce degré de malveillance et de dénigrement. Dans la correspondance secrète
publiée par M. de Lescure *, nous trouvons ce passage, à la date du i5 janvier 1778 : « La reine, toujours vive et joyeuse, a fait des courses en traîneau d'une magnificence surprenante. Ce spectacle a fait grand plaisir aux Parisiens. »
Pour nous, ne sommes-nous pas heureux d'évoquer cette vision des mœurs et de la poésie du Nord ? Nous voyons apparaître, dans un même traîneau, attelé de deux chevaux blancs, aux harnais de velours bleu, Marie-Antoinette et la princesse de Lamballe, toutes deux enveloppées d'hermine et de cygne, la tête ceinte du toquet slave à l'aigrette de héron, éblouissantes de fraîcheur et de jeunesse, semblables à une apparition du printemps sur la neige. Les sonnettes et les grelots s'agitent autour de l'encolure du cheval. L'or et l'argent des harnais brillent sous le givre. Le traîneau glisse rapide comme le vent, comme l'éclair, et Ton se croit transporté dans ces lointaines régions, voisines du pôle, où les blancs paysages sont éclairés, d'une manière fantastique, par les lueurs roses des aurores boréales.
I. Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie - Antoinette, la cour et la ville, de 1777 à 1792, publiée d'après les manuscrits de la bibliothèque impériale de Saint-Pctci 5bourg, avec une préface et des notes par M. de Lescure. 2 vol. chez Pion.
Marie-Antoinette se passionna quelque temps pour les courses, comme elle avait pris goût aux promenades en traîneau. Les courses étaient une innovation anglaise qui, dans le principe ne plut que médiocrement à la foule. Les bourgeois et le peuple préféraient de beaucoup une belle revue des gardes françaises et des régiments suisses. Ces mots anglais, ces casaques, ces toques, ces bottes à revers, ce monde de jockeys et d'entraîneurs, tout cela ne s'acclimatait en France qu'assez difficilement.
Mais quelques jeunes seigneurs accueillaient avec enthousiasme tout ce qui était nouveau, et les ancêtres des fondateurs du Jockey-Club se délectaient d'un plaisir étranger dont s'indignaient les partisans de l'ancienne étiquette française. Les hommes à bonne fortune, dont l'objectif est de toujours
faire parler d'eux, se réjouissaient d'entendre leur nom voler de bouche en bouche. Les écuries du duc de Lauzun, les jockeys du duc de Lauzun, les paris du duc de Lauzun, cela sonnait bien à l'oreille d'un fastueux séducteur toujours préoccupé de son public.
Les courses étaient, pour les femmes à la mode, un prétexte à des exhibitions de toilettes nouvelles; pour les joueurs et les dissipateurs, une occasion de jouer et de dépenser. Le temps était loin où Louis XIV, revêtu d'un riche costume mythologique, présidait, semblable à un demi-dieu, ces magnifiques carrousels qui rappelaient en même temps les pompes du paganisme et les moeurs de la chevalerie. Alors on aimait les coursiers aux formes opulentes dont l'encolure était superbe, et qui caracolaient majestueusement. Le cheval de course avec ses membres grêles, son œil morne, sa tête baissée, n'aurait pas plu aux hommes du xvne siècle. Mais sous Louis XVI la mode avait changé. L'anglomanie, présage d'une révolution générale, pénétrait jusque dans Versailles.
Le comte de Mercy-Argenteau écrivait à l'impératrice Marie-Thérèse, le 18 mars 1775: « La reine a voulu voir une course de chevaux qui s'est faite près de Paris; quelques jeunes gens avaient imaginé cette nouveauté à l'imitation des courses qui se font en Angleterre. La reine y est venue avec Monsieur, Madame et M. le comte d'Artois... Une foule de monde s'était rendue à ce mince spectacle,
et la reine ne fut point accueillie avec les mêmes applaudissements et marques de joie accoutumés. » La course avait eu lieu à la plaine des Sablons, où Ton passait généralement la revue des troupes, et qui offrait un vaste espace, très-commode pour y établir une piste. Cette plaine était située au nord du bois de Boulogne, et sur son emplacement aujourd'hui contigu aux fortifications de Paris, s'est élevé le village de Sablonville.
On lit dans la correspondance de Metra, à la date du 5 octobre 1775 : « C'est hier que le nouveau Newmarket français a ouvert sa carrière. Il n'y a paru que quatre contendants; mais ils étaient de bonne sorte, c'était M. le comte d'Artois, M. le duc de Chartres, M. le duc de Lauzun et M. le marquis de Conflans. Le jockey du duc de Lauzun a gagné très-lestement le prix, ou, pour mieux dire, la poule qui n'était que vingt-cinq louis par tête de coureur. Le cheval vainqueur est bas normand. La course a commencé vers une heure, elle a été vive, et n'a pas duré plus de six minutes, quoique le terrain parcouru soit très-considérable, puisque c'était trois fois le tour de la plaine des Sablons. On avait élevé dans le milieu un belvédère pour la reine, qui était belle comme le jour, et le jour était charmant. Elle a pris le plus grand plaisir à ce spectacle, s'est fait présenter le petit Anglais qui montait le cheval victorieux, a félicité le duc de Lauzun et consolé les vaincus avec une grâce infî-
nie, en un mot elle n'a manqué à rien pour être parfaitement aimable. »
En 1776, les courses de chevaux recommençaient de plus belle. Le comte de Mercy écrivait le 28 février : « La reine après avoir été la nuit du 1 1 au bal de l'Opéra jusqu'à cinq heures du matin, rentra à Versailles à six heures et demie, et en repartit à dix, pour venir voir une course de chevaux qui se faisait près du bois de Boulogne. Des promenades si multipliées, si rapides, et qui pourraient déranger une santé des plus robustes, occasionnent des critiques ; mais toutes les représentations à faire là-dessus deviennent inutiles, parce que le roi est le premier à engager lui-même la reine à ces sortes d'amusements. »
Mercy voyait de mauvais œil ce sport, pour nous servir de l'expression qui commençait à devenir à la mode. « Les courses dont il s'agit, écrivait-il le i3 avril 1776, et qui ne sont qu'une parodie assez puérile de celles qui se font en Angleterre, ne mériteraient certainement pas d'être honorées de la présence de la reine. On a bâti pour Sa Majesté une sorte d'estrade où elle se place pour voir ce spectacle, où il y a toujours une affluence de monde peu choisi, beaucoup déjeunes gens mal vêtus, ce qui, joint à beaucoup de confusion et de bruit, forme un ensemble qui ne s'accorde point avec la dignité qui doit environner une grande princesse. Il arrive de plus que ces courses ont souvent lieu les mardis; alors la reine ne reçoit point les ambassadeurs et
ministres étrangers. » C'était là un véritable grief pour un diplomate comme le comte de Mercy-Argenteau. Il ne pouvait pas non plus se faire au sans gêne des costumes, et trouvait qu'une pareille absence d'étiquette était un symptôme politique des plus graves. Sa lettre du 1 3 novembre 1 776 contient à ce sujet de longues doléances : « Je me rendis à cheval à la première course, écrit-il, et j'eus grand soin de me tenir dans la foule, à une distance du pavillon de la reine où tous les jeunes gens entraient en bottes et en chenille (c'est-à-dire en costume non habillé). Le soir, la reine, qui m'avait aperçu, me demanda, à son jeu, pourquoi je n'étais pas monté dans le pavillon pendant la course. Je répondis, assez haut pour être entendu de plusieurs étourdis qui étaient présents, que la raison qui m'avait empêché de monter dans le pavillon était que je me trouvais en bottes et en habit de cheval, et que je ne m'accoutumerais jamais à croire que l'on pût paraître devant la reine dans un pareil équipage. Sa Majesté sourit, et les coupables me jetèrent des regards fort mécontents. »
Une autre fois, Mercy monte dans le pavillon de la reine. Mais il a eu soin d'endosser un costume habillé. Il trouve une grande table couverte d'une simple collation, qui est « comme au pillage d'une troupe de jeunes gens indignement vêtus, faisant une cohue et un bruit à ne pas s'entendre. » L'ambassadeur nous montre le comte d'Artois « courant du
haut en bas, pariant, se désolant quand il perd, se livrant à des joies pitoyables quand il gagne, s'élançant dans la foule du peuple pour aller encourager ses jockeys, et présentant à la reine celui qui lui a gagné une course. » Mercy, qui a « le cœur très-serré de voir ce spectacle, » et d'observer « la contenance gênée et ennuyée de Monsieur, de Madame, de Mme d'Artois et de Mme Elisabeth, » n'en rend pas moins hommage à l'attitude toujours gracieuse et majestueuse de Marie-Antoinette. « Il faut convenir, dit-il dans la même lettre (i5 novembre 1776), qu'au milieu de ce pêle-mêle la reine, se portant partout, parlant à tout le monde, conservait un air de grâce et de grandeur qui diminuait en partie l'inconvénient du moment ; mais le peuple, qui ne pouvait apercevoir cette nuance, ne voyait qu'une familiarité dangereuse à laisser soupçonner dans ce pays-ci. »
Le prince de Ligne, comme le comte de Mercy, blâmait les mœurs des grands seigneurs anglais, « leurs dîners du soir, leurs courses de chevaux, leurs paris, leurs orgies et leur tenue de palefreniers ». Mme de Genlis critiquait aussi beaucoup les courses. Ses réflexions à ce sujet sont développées dans le style pastoral qui était alors à la mode : « Je méprise, dit-elle, tous les jeux où l'on peut se ruiner ; aussi je hais ces courses de chevaux; d'ailleurs il me paraît affreux de chasser de leurs champs d'innocents bergers et leurs troupeaux, pour transformer une belle pelouse verte en un tapis
le jeu : c'est profaner la nature. C'est bien assez le jouer dans les palais, dans les maisons, sans lonner encore si publiquement ce pernicieux exem- )le à la classe d'hommes la plus innocente et la )lus vertueuse. »
Marie-Antoinette eut d'abord beaucoup de goût >our les courses. «J'eus toutes les peines du monde, lit le duc de Lauzun dans ses Mémoires, à empê- :her la reine d'avoir des chevaux de course et de nonter à cheval à l'anglaise. Ce fut, je crois, la îlus grande preuve de mon crédit sur elle. » Mais, lu bout de quelque temps, la souveraine qui, au lire de Mercy, était « elle-même bien convaincue iu peu de raison et de convenance de ces imitaions anglaises », se montra peu empressée pour me distraction qui, au début, l'amusait tant. Le :omte de Mercy écrivait, le 19 novembre 1777 :. ( On a eu lieu de remarquer que le goût de la reine Dour les courses de chevaux était considérablement diminué, et que sa Majesté ne s'y rendait que pour M. le comte d'Artois, qui faisait de ce jeu un des objets essentiels de ses occupations. Toujours malheureux dans ses paris, il les a perdus presque ous, et la manière turbulente avec laquelle il en "narquait son chagrin excitait parmi les spectateurs Deaucoup de scandale et de propos. »
Les choses avaient bien changé, dequis le temps )ù Louis XV se moquait de son petit-fils le comte li'Artois, en l'entendant prononcer pour la première fois le mot de sport. Sous Louis XVI, on
fait la guerre aux Anglais, mais on les imite le plus qu'on peut. Le comte de Ségur, cet observateur si perspicace, ne s'y trompe pas. Il comprend toute l'importance de ce symptôme. « J'ai toujours été surpris, dit-il dans ses Mémoires, que notre gouvernement et nos hommes d'Etat, au lieu de blâmer, comme frivole, folle et peu française, la passion qui s'était tout à coup répandue en France pour les modes anglaises, n'y aient pas vu le désir d'une imitation d'un autre genre, et les germes d'une grande révolution dans les esprits... Ils ne voyaient pas que les fracs, remplaçant les amples et imposants vêtements de l'ancienne cour, présageaient un penchant général pour l'égalité, et que, ne pouvant encore briller dans des Assemblées comme des lords et des députés anglais, nous voulions au moins nous distinguer comme eux par la magnificence de nos cirques, par le luxe de nos parcs et la rapidité de nos coursiers. Cependant rien n'était plus facile à deviner, et il suffisait d'entendre parler ceux qui les premiers nous avaient apporté ces modes : le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun, le duc de Chartres, le marquis de Conflans, et beaucoup d'autres, pour comprendre que ce n'était pas à de si superficielles imitations qu'ils prétendaient borner leurs vœux. »
Le bon roi Louis XVI se rendait compte du danger. Il blâmait hautement cette anglomanie dont raffolait la cour. « Tandis qu'on faisait à l'envi, dans les courses, des gageures énormes, dit
encore le comte de Ségur, le roi, pressé de parier, ne voulut mettre au jeu qu'un écu : la leçon fut inutile; l'opinion était déjà plus forte que l'autorité et que l'exemple. Malheureusement, sur tous les points on sentait trop clairement la violence de l'agitation des flots et la faiblesse du pilote. » Marie- Antoinette, en applaudissant aux modes anglaises, ne se doutait pas encore de tout ce qui viendrait à la France de l'autre côté du détroit. Le temps approchait où le futur Philippe-Egalité et le futur Charles X lutteraient sur un terrain bien autrement dangereux que le champ de courses. A la foule qui se passionnait pour savoir si tel ou tel cheval arriverait le premier au poteau, l'avenir réservait des péripéties bien plus curieuses, des émotions bien plus poignantes, et les rivaux des luttes futures devaient risquer non plus une misérable somme d'argent, mais leur couronne, leur liberté, leur vie.
Le jeu est une distraction qui ne convient pas aux souverains. Les péripéties des drames si variés dont ils sont les acteurs satisfont largement au besoin d'émotions qui peut travailler leur esprit. La politique n'est-elle pas, en effet, une partie perpétuelle, et la fortune ne se charge-t-elle point de brouiller les cartes, de jeter les dés ?
« Le hasard et la cupidité, mêlés ensemble, a dit le P. Lacordaire dans les conférencesde Toulouse, font du jeu un drame personnel, effrayant et joyeux, où l'espérance, la crainte, la joie et la tristesse se succèdent, ou plutôt se confondent presque au mime moment, et tiennent l'homme haletant sous une fièvre qui s'accroît jusqu'à la fureur, car si nous disons la passion du vin, nous disons la fureur du jeu. » Une telle fureur ne peut s'allier à la dignité de la couronne. Elles ne sont pas en harmonie avec
la majesté royale, ces longues nuits de jeu, nuits d'angoisses volontaires, nuits cupides, dégradantes, qui sont une insulte au sommeil ! Quel triste spectacle ! La partie commence gaiement, comme un plaisir. Les figures respirent la confiance, l'entrain, la gaieté. On dirait un départ pour la chasse. Puis tout à coup les fronts se rembrunissent. Dans une chaude atmosphère, toute chargée d'électricité, les visages se contractent et les mauvais instincts se révèlent. Celui qui gagne ne parvient pas à dissimuler une joie répugnante. Celui qui perd a les traits souvent décomposés; il est brisé, anéanti, et ses infortunes sont si peu respectables, si peu intéressantes 1 Le jeu n'est pas à sa place dans une cour. Quand le souverain perd, son rôle n'est pas, à vrai dire, très choquant ; mais quand il gagne, son gain a quelque chose de désagréable. Les monarques sont faits pour donner et non pour recevoir. Il ne leur appartient pas de s'enrichir avec l'or de leurs courtisans; un tapis vert ne doit, sous aucun prétexte, être placé près du velours du trône. Pendant quelque temps, Marie-Antoinette eut le tort de trop jouer, et le comte de Mercy, souvent sévère, n'est que juste quand il blâme à cet égard la tolérance de Louis XVI. Dans l'automne de 1776, lors du voyage de Fontainebleau, on imagina de faire venir des banquiers de Paris pour tailler au pharaon. A la première soirée, la reine joua jusqu'à près de quatre heures du matin et perdit quatre-vingt-dix louis. A la seconde, elle joua jus-
qu'à trois heures et ne perdit que quelques louis. L'ambassadeur de Marie-Thérèse ajoute à ces détails : « Le roi qui ne sort jamais de son appartement le soir, et qui n'aime pas que Ton joue gros jeu, ne se permit pas cependant de le témoigner dans cette occasion, parce qu'il porte jusqu'à la prévenance son consentement à tout ce qui peut amuser la reine; mais il fut fortement représenté à cette auguste princesse combien de pareilles veillées étaient de dangereuse conséquence, ne futce que celle de laisser le roi seul pour un objet qui lui déplaît et qui le met dans l'impossibilité d'aller passer la nuit dans l'appartement de la reine, ce qui est assez souvent arrivé pendant le séjour à Fontainebleau. » (Lettre du i5 novembre 1776.) Mercy fait observer avec raison qu'il est triste de voir les jeux de hasard, prohibés ailleurs par ordonnance de police, s'étaler librement à la cour, qui devrait, au contraire, donner le bon exemple. Il nous montre le comte d'Artois tourmentant tout le monde et organisant une espèce de quête à Versailles, pour rassembler cinq à six cents louis, dont on forme une banque, contre laquelle on joue très gros jeu. La reine y perd considérablement et presque journellement. (Lettre du 18 mars 1777.) Les parties deviennent quelquefois tumultueuses et occasionnent de la part de ceux qui tiennent la banque, des reproches à quelques femmes de la cour sur leur peu d'exactitude dans leur façon de jouer. (Lettre du 12 septembre 1777.) « Les usages
de ce pays-ci, dit l'ambassadeur, n'admettent pas que des gens de qualité tiennent la banque au pharaon. Le duc de Fronsac et le marquis d'Ossun, en vue de plaire à la reine, s'étaient déterminés à tenir cette banque ; quelques contestations indécentes les ont obligés à se retirer. Le comte de Merle les a remplacés; mais comme il n'est point assez riche pour s'e.xposer seul aux événements d'un jeu qui, par son énormité, pourrait le ruiner dans une soirée, il a fallu songer à se procurer des associés. La reine est intervenue pour en faciliter les moyens. Sa Majesté s'intéresse quelquefois dans la banque contre laquelle elle joue. M. le comte d'Artois en use de même, et, par ces sortes d'expédients, on parvient à soutenir à la cour un jeu qui n'a plus de bornes et qui grossit journellement. Plusieurs personnes de la cour s'y dérangent ; cela donne de l'inquiétude dans les familles, et excite beaucoup de scandale et de murmure dans le public de Paris. » (Lettre du 17 octobre 1777.) Écoutons encore les doléances de Mercy : « Le jeu de la reine, dit-il, a eu lieu trois fois la semaine : les dimanches, les mercredis et les samedis ; c'étaient ci-devant des occasions de représentation et d'étiquette; on jouait alors au cavagnol ou au lansquenet ; mais cette année ce même jeu ayant été converti en un pharaon très-cher, où il était libre à un chacun de jouer assis ou debout, sans exception de personnes ni de rangs, il s'en suivait que l'on n'apercevait plus la moindre apparence de cour dans ces mo-
ments-là, et que Ton n'y voyait qu'une confusion peu décente. » (Lettre du 19 novembre 1777.) En 1 778, lors du voyage de la cour à Ghoisy, Ton remarqua, non sans surprise, que le roi joua pour la première fois au pharaon. « C'était, dit le comte de Mercy, une des plus grandes marques de complaisance qu'il pût donner à son auguste épouse, et il n'est point à craindre que ce début tourne en habitude. Elle serait dangereuse et nuisible, parce que le roi n'est point bon joueur et que ses impatiences entraîneraient de fâcheux éclats. La reine est convenue de cette observation, et j'espère que ce sera une raison de plus pour s'abstenir des jeux de hasard, qui, d'ailleurs, depuis quelque temps, ont été beaucoup moins habituels. » (Lettre du 19 septembre 1778.)
L'engouement de la reine pour le jeu diminuait. Dans l'automne de 1778, lors du voyage à Marly, on vit se produire des scandales qui firent faire d'utiles réflexions. Le salon étant ouvert à tout le monde indistinctement, il s'y introduisit des fripons, et on en saisit un qui venait de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis. Marie- Antoinette s'aperçut de la triste impression que pareilles aventures ne pouvaient manquer de produire, et son amour du jeu se modéra. Marie-Antoinette s'y était laissé entraîner par désœuvrement, par ennui, par goût de la nouveauté, mais, au fond, elle n'était pas joueuse. Une lettre de Joseph II, adressée au comte de Mercy le 2 novembre 1777,
contient à ce sujet un aveu significatif: « Je suis vraiment fâché, écrivait l'empereur, que nos raisonnements sur la fureur du jeu aient si peu fait d'effet sur l'esprit de la reine. Les alentours, sa dissipation, son besoin de plaisir et celui de trouver ceux qui le lui procurent contents et de bonne humeur, sont la seule cause de tels désordres, car au fond ma sœur i{ aime pas le jeu. » Il ne faut pas d'ailleurs l'oublier, les sommes que risquait la reine étaient relativement minimes. Les gros joueurs de nos clubs actuels font des parties bien autrement considérables. « Quant au reproche sur son jeu, dit le prince de Ligne en parlant de Marie- Antoinette, je ne lui ai jamais vu perdre plus de deux mille louis, et encore était-ce à ces jeux d'étiquette où elle avait peur de gagner à ceux qui étaient obligés de faire sa partie. Souvent, à la vérité, après avoir reçu le premier jour du mois, cinq cents louis, qui étaient, à ce que je crois pouvoir me rappeler, l'argent de sa poche, elle n'avait plus le sou... A l'occasion de ses finances, je me souviens qu'un jour elle s'amusa beaucoup, lorsque je me moquais de sa cassette, où je savais qu'il n'y avait pas un louis et que j'avais vue partir de Fontainebleau au grand galop et entourée de gardes, suivant un usage ridicule de la cour. »
En 1780, les grosses parties avaient presque entièrement cessé. Le comte d'Artois lui-même modérait ses enjeux, et Louis XVI, qui avait les goûts simples, jouait surtout au loto. Marie-Antoinette
n'aimait pas ce jeu d'enfants, mais, par déférence pour le roi, elle y jouait tous les soirs jusque vers onze heures, moment où il se retirait.
En résumé, l'on a beaucoup exagéré ce qu'on a dit sur la passion du jeu à la cour de Louis XVI. Du temps de Louis XIV, cette passion était bien autrement effrénée. Mrap de Montespan faisait, à la bassette, des coups allant à un million. La favorite grondait, et le grand roi aussi, quand on ne les tenait pas. Un jour de Noël, elle perdit 700,000 écus ; elle joua sur trois cartes i5o,ooo pistoles, valant chacune 4 fr. 5o c. de notre monnaie. Et cependant le public ne murmurait pas. C'est qu'il était de mode sous Louis XIV de tout admirer, sous Louis XVI de tout critiquer.
De tous les arts, celui que préférait Marie- Antoinette, celui qu'elle aimait avec passion et cultivait avec succès, celui qui répondait le mieux à sa nature rêveuse et tendre, c'était Tart qui embellit nos jours et qui poétise nos douleurs, qui est à sa place dans un théâtre et dans une église, devant des soldats et devant des prêtres, l'art qui est le charme de la vie et le cantique de la mort, l'art idéal, Fart divin, le seul que nous puissions nous figurer comme existant à la fois et sur terre et dans le ciel : la musique. A Vienne, Marie-Antoinette avait le petit Mozart comme compagnon des jeux de son enfance, et Gluck comme professeur de piano. Son frère, Joseph II, était un pianiste etsurtout un violoncelliste de premier ordre. Ellemême ne manquait pas de talent comme musi-
cienne, et sa voix, sans être très-étendue, avait un véritable charme.
Marie- Antoinette était encore dauphine, quand le chevalier Gluck arriva à Paris (vers la fin de ijj2>). Elle le fit venir tout de suite à Versailles, heureuse de revoir son ancien professeur de musique, le grand artiste qui lui rappelait sa première patrie, sa mère, ses frères et sœurs, son enfance, et le bleu Danube, et la patriarcale résidence de la Burg, et les verts ombrages de Schœnbrunn, et les beaux lacs de Laxenbourg. Ce fut le clavecin de la dauphine qui reçut la première révélation de Vlphigéiiie en Aulide. En quelques heures tous les cahiers de la partition furent parcourus. La jeune princesse, restée Allemande par l'imagination, accueillait le grand compositeur comme un cher compatriote et comme un vieil ami. Aux accents de cette harmonie si triste, si imposante, elle se sentit émue jusque dans les profondeurs de son âme. Etait-ce le passé qui ressuscitait à ses yeux? Ou plutôt n'était-ce pas l'avenir dont le fantôme se dressait déjà devant elle, l'avenir plein de sinistres menaces, de vagues pressentiments, l'avenir gros de catastrophes plus lugubres que celles de Priam et d'Hécube, de sacrifices plus terribles que celui d'Iphigénie?
Sans Marie-Antoinette, Gluck, malgré son génie, n'aurait pu se faire jouer à l'Opéra de Paris, où il avait à soutenir une lutte acharnée contre l'éternelle coalition de l'ignorance et de la routine.
L'Opéra était alors contigu au Palais-Royal. Il s'étendait jusqu'à la rue des Bons-Enfants, sur remplacement où la rue de Valois débouche aujourd'hui dans la rue Saint-Honoré. C'était sur cette dernière rue que donnait le foyer, belle galerie de soixante pieds de longueur, avec un immense balcon de fer et de bronze. La salle, bâtie au même endroit que celle qui avait été brûlée en 1763, était livrée au public depuis 1770; elle pouvait contenir 2,5oo personnes. La scène, très-profonde et trèsbien machinée, se prêtait facilement aux splendeurs de la mise en scène et aux changements à vue. L'orchestre se composait de soixante-neuf musiciens ; le corps de ballet, de quatre-vingtdouze danseurs ou danseuses *. En résumé, la salle était belle, le personnel nombreux, les artistes avaient du talent. Mais les abus de tout genre fourmillaient. Les princesses de théâtre, plus impérieuses, plus exigeantes, plus hautaines que les princesses véritables, n'acceptaient ni observations ni conseils.
Il faut lire, dans le curieux et savant ouvrage de M. Desnoiresterres2, ce qu'était, au moment de l'arrivée de Gluck à Paris, « cette ■ lourde et multiple machine de l'Opéra, où le désordre, l'abus, le caprice, la routine, l'inertie trônaient despotique-
1 . Voir l'exact et intéressant ouvrage de M. Albert Delasalle: les Treize salles de l 'Opéra, i vol., chez Sartorius.
2. La Musique française au xvin0 siècle. Gluck et Piccini, j-]J4-i8oo, par Gustave Desnoiresterres., 1 vol. chez Didier.
ment, sans que personne y trouvât à redire ». Une administration timide et encroûtée, une scène sans direction, sans régisseur sérieux, des acteurs et des actrices qui poussaient le sans-gêne jusqu'à se produire hors des coulisses : ceux-ci en camisoles blanches avec une culotte d'argent et un bandeau sur le front; celles-là en simple peignoir ; des danseurs et danseuses qui, dans le fond du théâtre, faisaient sans façons devant le public leurs jetésbattus et la répétition de leurs pas ; des chœurs représentés par de simples figurants, tandis que le vrai chœur chantait dans la coulisse; un orchestre où tout se passait en famille, où les musiciens mettaient des gants en hiver par crainte de l'onglée, où le chef d'orchestre, le bûcheron, comme l'appelait Jean-Jacques Rousseau, marquait la mesure en frappant à coups redoublés sur son pupitre ; des actrices d'autant plus absolues dans leurs prétentions qu'elles avaient à leurs ordres des grands seigneurs, des princes toujours prêts à épouser leurs querelles ; telle était la physionomie de cette Babel qui s'appelait l'Opéra, quand Gluck se proposa d'y rétablir l'ordre, la discipline, la dignité de l'art.
Grâce à sa fidèle et puissante protectrice, il put briser tous les obstacles. Quand une Laguerre, une Levasseur, venues à la répétition en beaux atours, avec leurs diamants, lui faisaient des difficultés : « Nous sommes ici pour répéter mon Iphigénie, disait le maître. Voulez-vous chanter, ne le
voulez-vous pas? Si vou.i voulez, fort bien, recommençons; sinon dites- le franchement. Aussitôt, je cours chez la dauphine l'informer que mon ouvrage ne peut être représenté, puis je reprends la poste et je repars pour Vienne. »
M. Blaze de Bury a raconté une étrange anecdote sur les premiers temps du séjour de Gluck à Paris. Celait en avril 1774. Le grand compositeur se promenait aux Tuileries, et là, sous les ombrages, il déclamait le récitatif des colères de son Achille, avec les gestes et les intonations de circonstance, le tout accompagné de roulements d'yeux et de menaces dirigées contre le palais des rois. Une patrouille de soldats suisses passait. On porta au compte de Louis XV les choses débitées à l'adresse du vieil Agamemnon, et Ton prit Tinterprète d'Achille pour un nouveau Damiens. Les marchandes de violettes commençaient à crier au voleur, et les bourgeois au régicide. Le pauvre Gluck allait être arrêté par les Suisses, lorsque le duc de Lauzun, que le hasard poussait de ce côté, le reconnut et le sauva.
La première représentation de Ylphigênie en
Aulide (19 avril 1774; fut un immense triomphe. On applaudissait avec un égal transport Marie- Antoinette et son protégé. Lors du grand air d'Achille, les gentilshommes portaient la main à la garde de leurs épées, les femmes brisaient leurs éventails, c'était de la frénésie, du délire. Chacun
se rappelait ces vers de Boileau, qui ressemblaient à une prédiction :
Jamais Iphigénie, en Aulide immolée,
Ne coûta plus de pleurs à la Grèce assemblée
Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé.
Gluck commandait en maître. Il fortifiait l'orchestre, en y introduisant la harpe et les instruments de cuivre. Il forçait les choristes à se mouvoir en scène et à prendre part à Faction. Il imaginait de faire baisser le rideau pendant les entractes, tandis que jusqu'alors le spectateur assistait à la manœuvre des décors, laquelle se faisait au bruit des violons, qui ne discontinuaient de jouer pendant toute la soirée.
Les théâtres, fermés le jour de la mort de Louis XV (11 mai 1774), ne se rouvrirent que le i3 juin suivant. Gluck se partageait alors entre Paris et Vienne, comblé des faveurs des deux cours. Marie-Antoinette lui fit donner, en 1774. une pension de 6,000 livres. Marie-Thérèse écrivait, le 1 1 novembre de la même année, à son ambassadeur : « Comte de Mercy, Gluck ayant été reçu dans notre service avec 2,000 florins d'appointements, m'a demandé la permission de retourner pour quelque temps à Paris, ce que j'ai bien voulu lui accorder, et je l'ai même chargé de cette lettre pour vous. »
Le i'3 janvier 1775, la reine se rendit à l'Opéra, pour v applaudir Iphigénie. Le comte de Mercy
va nous raconter cette soirée magnifique : « La reine est venue à POpéra à Paris, le vendredi i'3. Le peuple, qui se portait avec affluence sur son passage, a donné par ses acclamations des preuves extraordinaires et les plus vives de son amour pour la reine; il en arriva de même à l'entrée de Sa Majesté au théâtre, qui était rempli outre mesure. On y représentait Topera <X Iphigénie, de la composition de Gluck. Au second acte de cette pièce, il y a un chœur dont Achille chante le premier vers en se tournant vers sa suite et disant :
Chantez, célébrez votre reine !
h Au lieu de cela, Facteur, s'avançant vers le parterre et les loges, dit :
Chantons, célébrons notre reine, j L'hymen qui sous ses lois l'enchaîne Va nous rendre à jamais heureux.
« Cela fut saisi par le public avec une ardeur incroyable; ce ne furent que cris et battements de mains, et, ce qui n'est jamais arrivé à POpéra, c'est que l'auditoire fit répéter ce chœur et y joignit des acclamations de « Vive la reine! » qui suspendirent le spectacle pendant plus d'un demiquart d'heure. La reine en fut si touchée qu'il lui échappa quelques larmes. Sa Majesté était venue sans faste dans la loge des premiers gentilshommes de la chambre, accompagnée de Monsieur, de Madame et de M. le comte d'Artois; le roi était resté
à Versailles. Au moment des acclamations publique, on remarqua que ^Iadame et les deux princes furent des premiers à battre des mains. En entrant et en sortant, la reine salua tout le public avec une grâce et un air de bonté qui fit redoubler les cris de joie. »
Le compositeur allemand était alors au comble de la vogue. Les plus grands seigneurs de la cour, des ducs, des marquis, des princes, s'empressaient autour de lui, se disputant à qui lui présenterait, quand la répétition serait finie, Tun son surtout, l'autre sa perruque. Mais l'Orphée germanique, comme on l'appelait alors, allait bientôt avoir ses détracteurs, car les Parisiens sont changeants, et la reine elle-même, la reine, dans cette année 1775, où elle était encore l'idole de la France, commençait à sentir les premières atteintes de la malveillance et de la calomnie. Quoi de plus significatif que ce passage d'une lettre du comte de Mercy- Argenteau à l'impératrice Marie-Thérèse (20 avril 1775)? « La reine a été informée que l'on parlait dans Paris avec trop de licence, et le sieur Le Noir, nouveau lieutenant de police, ayant fait une grande maladie qui l'a mis dans le cas d'avoir recours à son prédécesseur, le sieur de Sartine, la reine a fait venir ce dernier, et lui a enjoint de prendre des mesures efficaces, pour réprimer cette liberté de propos dans les cafés et autres lieux où les oisifs de Paris se rassemblant pour raisonner des matières de gouvernement et des actions sup-
MARIE-ANTOINETTE, GLUCK ET PICCINI. 2 5y
posées de la famille royale. La reine avait formé le projet de venir voir une représentation d'Orphée au théâtre de l'Opéra; mais Sa Majesté changea d'avis, dans l'idée que le public lui ferait une moins bonne réception que de coutume. »
Orphée, qui fut joué pour la première fois le 2 août 1774, eut un grand succès. Jean-Jacques Rousseau disait, après avoir écouté ce chef-d'œuvre : « Puisqu'on peut avoir un si grand plaisir pendant deux heures, je conçois que la vie peut être bonne à quelque chose. » Véritable parole de dilettante. L'admiration de MUe de Lespinasse n'était pas moins enthousiaste. « L'impression que j'ai reçue de la musique d'Orphée, écrivait-elle, ne ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin ; elle a été si profonde, si sensible, si déchirante, si absorbante, qu'il m'était impossible de parler de ce que je sentais -, j'éprouvais le trouble, le bonheur de la passion; j'avais besoin de me recueillir, et ceux qui n'auraient pas partagé ce que je sentais, auraient pu croire que j'étais stupide. Cette musique, ces accents attachaient des charmes à la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons déchirants : « J'ai perdu mon Eurydice. » Et comment voudriez-vous, après cela, que je puisse y comparer l'effet de la Fausse Magie (opéra-comique de Grétry)? Comment pouvoir comparer ce qui ne fait que plaire et attacher à ce qui remplit L'âme, à ce qui la pénètre, à ce qui la bouleverse? Comment comparer l'esprit à la passion ? Comment
comparer un plaisir vif et animé à cette mélancolie douce qui fait presque Je la douleur une jouissance ? »
Alceste, jouée pour la première f is le 23 avril 1 776, eut moins de succès qu' Orphée. Les marques d'approbation que donnait la reine n'eniraînaient point le public, qui restait froid. Pour plaire au comte de Mercv, toujours si austère dans ses lettres à Marie-Thérèse, mais en réalité très-mondain et surtout très-amateur de l'opéra, Gluck avait donné le principal rôle à Mlle Levasseur, l'amie intime du diplomate. Mlle Levasseur chanta bien, mais elle ne fit pas oublier Mlle Sophie Arnould. La pièce n'eut d'abord qu'un succès d'estime. « Alceste est tombée, s'écria Gluck, en se jetant dans les bras de l'abbé Arnaud! — Tombée du ciel, répliqua l'enthousiaste admirateur du maître, a Cependant les adversaires de sa musique relevaient la tête. C'était l'époque du jubilé. On répandait les vers suivants :
Pour jubilé l'on représente Alceste.
Les confesseurs disent aux pénitents:
Ne craignez rien ; à ce drame funeste
Pour station allez tous mes enfants.
Par là bien mieux, dans ce temps d'abstinence,
Mortifirez vos goûts et vos plaisirs;
E* si parfois vous avez des disirs,
Demandez Gluck pour votre pénitence.
Le dernier jour de la même année (3: décembre 1776) arrivait à Paris un compositeur napoli-
tain qui allait susciter une des querelles les plus acharnées dont l'histoire de l'art ait gardé le souvenir, îl s'appelait Nicolas Piccini. Gluck était né en 17 14 à Weidenwang, près Neumarkt, dans le HautPa'atinat. Piccini était né à Bari, dans le royaume de Naples, en 1728. L'Allemagne et Pltalie allaient se trouver en lutte. Le marquis Caraccioli, ministre de Naples, le comte de Creutz, ministre de Suède, et un ancien ambassadeur de la grande Catherine à la cour de Turin, le prince Belowelsky, protégeaient le nouveau venu. La reine lui fit l'honneur de le mander à Versailles, et il joua au piano les deux premiers actes de l'opéra de Roland, qu'il avait en portefeuille.
Quand Joseph II vint en France, il combla d'éloges Piccini. Après avoir fait jouer, à Versailles, plusieurs morceaux au compositeur italien : « M'a foi, messieurs, dit-il, si cette musique-là ne réveille pas vos oreilles, c'est qu'elles sont endormies pour toujours. »
La guerre entre les gluckistes et les piccinistes venait de commencer. Elle allait être opiniâtre, impitoyable, pleine de passion et de colères. Elle eut pour origine un mot de l'abbé Arnaud, /admirateur de Gluck. Pour indiquer que son ami faisait de la grande et Piccini de la petite musique, l'abbé avait imprimé que Gluck préparait un Orlando et Piccini un Orlandino. Marmontel, partisan du maître napolitain, releva cette plaisanterie avec une extrême vivacité. Aussitôt la lutte s'engagea.
« Les femmes s'en mêlèrent comme les hommes, a dit la baronne cTOberkirch. Ce furent des rages et des cris tels, qu'on était obligé de séparer les gens, et qu'il y eut nombre d'amis, d'amants brouillés pour cette cause. Elle troubla même des ménages, et je connais une très-jolie femme que je ne nommerai pas, laquelle donnait pour raison de ses torts envers son mari : — Gomment voulezvous endurer cet homme-là et lui être fidèle? Il est picciniste, et m'écorche les oreilles du matin au soir. — Alors, vous le lui rendez du soir au matin, lui répliqua-t-on. »
Représentée pour la première fois le 23 septembre i 777, VArmide de Gluck était jouée devant un public houleux, partagé entre les détracteurs et les enthousiastes. La présence de la reine empêcha seule l'orage d'éclater.
On discuta la pièce au théâtre, dans les salons, dans les cafés, dans les journaux. Quatre mois plus tard (27 janvier 1778), Piccini donnait son Roland. La reine et Madame Elisabeth assistaient à la représentation. Le succès fut immense. La foule ramena triomphalement chez lui le maestro. « Sans doute, s'écriaient les gluckistes indignés, c'est rue des Petits-Chants que demeure Piccini. » Les piccinistes répondaient : « Le logement de Gluck est rue du Grand-Hurleur. » Dans les deux camps, les épigrammes en prose et en vers tombaient drus comme grêle.
L'abbé Arnaud, l'un des chefs des gluckistes.
MARIE-ANTOINETTE, GLUCK ET PICCINI. 2b I
décochait contre le picciniste Marmontel un trait envenimé :
Ce Marmontel si long, si lent, si lourd,
Qui ne parle pas, mais qui beugle.
Juge la peinture en aveugle,
Et la musique comme un sourd.
Ce pédant à si triste mine,
Et de ridicule bardé, Dit qu'il a le secret des beaux vers de Racine. Jamais secret ne fut si bien gardé.
Marmontel se vengeait en lançant contre Gluck cette apostrophe furieuse:
Il arriva, le jongleur de Bohême; Sur les débris d'un superbe poème, Il rit beugler Achille, Agamemnon; Il fit hurler la reine Clytemnestre, Il fit ronfler Tinfatigable orchestre; Du coin du Koi les antiques dormenrs Se sont émus à ses longues clameurs; Et le parterre, éveillé d'un long somme, Dans un grand bruit crut voir l'art d'un grand homme.
« On s'arrache les yeux ici, piurou contre Gluck, écrivait M"10 Riccoboni à Garrick (9 octobre 1777). Suard écrit sous la signature d'un Anonyme de Vaugirard; il met La Harpe en pièces. La Harpe le lui rend. Les parents, les amis se disputent et se brouillent au sujet de la musique. Marmontel prêche, l'abbé Arnaud lance des épigrammes. On ne songe plus à l'Amérique; la mélodie, l'harmonie, voilà le sujet de tous les écrits. »
Cette rage de controverse n'était-elle pas un signe
des temps? Si les passions se déchaînaient avec une telle violence pour une question d'art musical, quelle n'allait pas être leur fureur, lorsque la politique serait leur objet ! Gomme le comte de Ségur le fait remarquer dans ses Mémoires, une grande fermentation remuait tout, et les disputes s'élevaient de tous côtés sur la philosophie, la religion, la tactique, la littérature, la musique. Les querelles des gluckistes et des piccinistes n'étaient-eltes point comme des escarmouches précédant la plus grande bataille politique de l'histoire moderne?
Chose curieuse, pendant que leurs partisan s se déchiraient, Gluck et Piccini étaient l'un pour l'autre d'une politesse, d'une courtoisie parfaite. Tandis qu'en leur nom une moitié de Paris injuriait l'autre moitié, ils se faisaient très-bon visage, et ils dînaient ensemble, ce qui faisait dire à Guinguené que les deux hommes qui paraissaient le moins de leur parti, c'étaient eux-mêmes.
Quant à Marie-Antoinette, ses préférences étaient assurément pour son ancien maître, pour son compatriote, pour son protégé, Gluck. En le préférant, la reine se montrait aussi Française qu'Allemande; car la France était, au point de vue de Part, la seconde patrie de Gluck, comme elle a été, de nos jours, celle du grand Meyerbeer, de Meyerbeer, dont on aurait pu dire ce que disait Martini, de l'auteur à'Armide : « Il a su réunir les beautés du chant italien à certains avantages particulièrement français, et donner pour base à cette harmonique
association la science instrumentale allemande. » Avec son goût pour la déclamation, le récitatif, la mélopée, Gluck, venant en France, avait choisi habilement son terrain. Ainsi que M. Blaze de Bary Ta finement remarqué, le système dont il se faisait le protagoniste devait en eilet mieux réussir que partout ailleurs dans la moderne patrie de la tragédie classique ; en Allemagne, où ce genre n'a jamais pu bien s'implanter, la renommée de l'auteur d'Alceste mit plus de temps à s'établir.
Marie-Antoinette, malgré sa prédilection pour le maître allemand, eut le bon goût de ne pas intervenir dans la querelle. Loin d'être malve liante pour Piccini, après le succès de Roland, elle le fit venir deux, fois par semaine à Versailles, et prit de lui des leçons de chant. Deux opéras nouveaux de Gluck furent joués en 1770, Iphigénie en Tauride, au mois de mai, Echo et Narcisse, en septembre. Autant fut grand le succès du premier, autant fut complète la chute du second. Nous voyons cependant que la reine, fijèle cà son compositeur favori, assistait à l'une des représentations, qui ne furent qu'en petit nombre. L'auteur, attristé de cet échec, parlait de retourner pour toujours en Allemagne. La reine, voulant le déterminer à rester, le nomma maître de musique des Enfants de France.
En 1781, les flammes dévorèrent la salle de l'Opéra, où la querelle des gluckistes et des piccinistes avait été si vive. Au hr»nt de quelque* an
nées, comme elles paraissent mesquines, les controverses autrefois si ardentes ! Et comme Franklin avait raison de comparer tout ce tumulte, tout ce tourbillon au bourdonnement des éphémères! « Vous savez, écrivait-il aune Française, Mme Brillon, que j'entends toutes les langues des espèces inférieures à la nôtre; ma trop grande application à leur étude est la meilleure excuse que je puisse donner du peu de progrès que j'ai fait dans votre langue charmante. La curiosité me fit écouter les propos de ces petites créatures ; mais la vivacité propre à leur nation les faisant parler trois ou quatre à la fois, je ne pus tirer presque rien de leurs discours. Je compris cependant, par quelques expressions interrompues, que je saisissais de temps en temps, qu'ils se d sputaient avec chaleur sur le mé. te de deux musiciens étrangers, l'un un cousin, l'autre un bourdon. Ils passaient leur temps dans ces débats, avec l'air de songer aussi peu à la brièveté de la vie que s'ils avaient été assurés de vivre encore presque tout un siècle... »
Émotions pa-sagères de la scène, rivalités d'auteurs, de comédiens, d'actrices, conflits de vanités et d'amour-propre, triomphes d'un soir, bruyantes salves d'appl uidissements, cris d'enthousiasme, mouvements de la foule, parterre démocratique, loges de grands seigneurs et de grandes dames, polémiques de journaux, échanges d'épigrammes et de satires, compositeurs pleins de confiance dans leurs inspirations, comédiennes toutes iïères de leur ta-
lent et de leur beauté, princesses de théâtre à l'air majestueux, aux toiLttes fastueuses, aux pierreries éblouissantes, orgueilleuses sultanes, couvertes d'or comme Danaé, que votre souvenir s'efface vite ! Aujourd'hui, dans la rue de Valois, à côté du Palais- Royal, sur remplacement où était cette salle d'opéra qui contenait deux mille cinq cents personnes, cette salle radieuse, étincelante, qu'embellissait souvent la présence de la reine ; cette salle harmonieuse où vibrèrent tant de sublimes accords, où retentirent tant d'accents passionnés, où chantèrent tant de voix mélodieuses, qui se souvient encore de Gluck et de Piccini, d'Iphigénie, d'Orphée, d'Aïceste, d'Armide et de Roland ? Qui songe aux controverses musicales de La Harpe et de Marmontel; aux succès des cantatrices en vogue, Sophie Arnould, Mlle La Guerre, Mlle Levasseur; aux entrechats du diou Vestris, aux pas de M11" Guimard, cette fière sylphide qui disait un jour où il -lui prenait fantaisie de ne point aller au théâtre : « Le ministre veut que je danse. Eh bien ! qu'il y prenne garde ! moi je pourrais bien le faire sauter. » De toutcelaquereste-t-il? Clartés de la rampe, éclat du lustre, comme vous vous éteignez promptement! Comme il faut peu de temps pour qu'à toute cette lumière succède l'obscurité, à tout ce bruit le silence !
Ainsi tout change, ainsi tout passe ; Ainsi nous-mêmes nous passons, He'las ! sans laisser plus de trace Que cette barque nous glissons Sur cette mer où tout s'efface.
Une des fautes de Marie- Antoinette fut son goût pour les bals de l'Opéra. Quelque admiration qu'on ait pour la reine, on doit convenir que sa présence dans un pareil endroit était une imprudence, je dirai presque un scandale. Louis XVI aurait dû le comprendre, et c'est lui qui était surtout responsable des distractions dont sa femme se serait volontiers privée, s'il avait eu la sagesse de les lui interdire. Il faut, du reste, remarquer que les bals de l'Opéra n'étaient point alors ce qu'ils sont aujourd'hui. La bonne compagnie y était infiniment plus nombreuse. La cour et la ville s'y donnaient rendez-vous. Les grands seigneurs et les grandes dames y allaient assidûment. C'était l'usage, c'était la mode.
Des lettres patentes de Louis XIV, en date du 8 janvier 171 3, accordèrent à l'Opéra ou Académie
Royale de musique le privilège des bah masqués. Toutefois, le premier bal n'eut lieu que sous la Régence, le 2 janvier 1716 ; le succès en fut si grand qu'on en dut donner trois par semaine, jusqu'à la fin du carnaval. Un poëte du temps célébrait ainsi le nouveau plaisir, tout à fait dans le goût de l'époque :
Ce temple se consacre à la félicité.
L'Amour y fait goûter sa plus vive tendresse.
Hébé répand partout son nectar enchanté,
Terpsichore y règne sans cesse, Momus y t'ait briller l'art en lui si vanté.
Daus ces lieux enchanteurs,
Tout charme, tout engage.
Tous les dieux de la volupté Y reçoivent sans cesse un éclatant hommage. Le dieu de 1 Hyménée est le seul maltraité.
La vogue des bals de l'Opéra continua sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Ils se donnaient en deux séries, la première de la Saint- Martin (i i novembre) à l'Avent, la seconde de la fête des Rois au mardi gras. Ils duraient de minuit à six heures du matin. Le prix d'entrée était de six livres.
Quand Marie-Antoinette se rendait au bal de TOpéra, elle était toujours accompagnée de ses beaux-frères, et souvent de ses belLs-sœurs. Une dame du palais l'accompagnait égale nent, et ses gens cachaient leur livrée sous des redingotes de drap gris. Ajoutons qu'elle n'était j imais perdue de vue par un garde du corps, qui la suivait en
masque, à quelques pas de distance. Elle s'imaginait n'être point reconnue, mais, comme dit M,ue Campan, « elle Tétait par toute l'assemblée, du moment où elle entrait dans la salle; feignant de ne pas la reconnaître, on établissait toujours quelque intrigue de bal pour lui procurer le plaisir de incognito. »
Le lundi gras de Tannée 1 776, il y eut au bal de l'Opéra un incident. La reine y assistait avec ses deux beaux-frères, Monsieur et le comte d'Artois. « Quoiqu'il y eût 'grande foule, Sa Majesté voulut se promener un instant dans le bal. Elle ordonna au chef de brigade des gardes de ne la suivre qu à dix pas de distance, et elle se mit entre Monsieur et la duchesse de Luynes, dame du palais en service. Un masque en domino noir vint heurter assjz rudement Monsieur, qui le repoussa d'un coup de poing. Le masque s'en trouva offensé, et s'en plaignit à un sergent des gardes, lequel, ne connaissant pas Monteur, se mit en devoir de l'arrêter; alors, l'officier des gardes du corps fit connaître le prince, et le sergent se retira1. » Le comte de Mercy- Argenteau, après avoir raconté l'incident à l'impératrice Marie-Thérèse, ajoute des réÛexions très- ' judicieuses : « Sur cet article des bals, dit-il, et autres occasions où le public se rassemble, il serait à désirer que la reine n'y parût jamais qu'avec toutes les précautions et la réserve possibles, parce
1. Lettre du comte de Mercy-Argenteau à Marie-Thérèse.— (28 février 1776.)
que l'excessive étourderie de cette nation peut faire naître des inconvénients qui ne seraient point à craindre dans tout autre pays. »
L'aventure de Monsieur fut l'objet d'une foule de commentaires, tous plus faux, plus ridicules les uns que les autres. Le comte de Mercy écrivait à sa souveraine (i3 avril 1776) : « L'absurdité et Tinvraisemblance des mensonges qui se débitent ici à tout propos n'ont point de bornes, et c'est ce qui m'embarrasse si fort dans les moyens de rendre compte à Votre Majesté de certaines anecdotes que je ne puis savoir ni prévoir, parce que réellement elles n'ont pas une ombre de réalité dans les faits. Il est arrivé, et je suis sûr qu'il arrive encore tous les jours, que certaines gens, et par des motifs que l'on ne peut deviner, écrivent au dehors des particularités dont personne n'a la moindre connaissance dans Paris, et dont on n'a pas même fait mention dans les gazettins des cafés. C'est sans doute de ce genre que sont les nouvelles que Ton envoie au prince de Hildbourghausen ou aux princes de Liechtenstein. »
En 1777, Marie-Antoinette était une habituée des bals de TOpéra. Le 3o janvier, elle assistait, de minuit à quatre heures du matin, à la fête donnée au Palais- Royal par le duc de Chartres, et, à quatre heures du matin, par le couloir qui communiquait du palais au théâtre, elle se rendait dans la loge du duc d'Orléans, d'où elle assistait au bal de l'Opéra. Le 6 février, nouveau bal donné par le
duc de Chartres, et coïncidant avec celui de l'Opéra. La reine se montrait aux deux fêtes, et ne retournait à Versailles qu'à six heures du matin. Le dimanche gras, 9 février, elle allait encore au bal de l'Opéra. Le lundi gras, elle donnait un bal à Versailles; le mardi gras, elle en donnait un autre, qui durait de cinq heures du soir à neuf heures; puis, le souper terminé, elle partait pour Paris, et se rendait au bal de l'Opéra, où elle restait jusqu'à six heures du matin.
C'est ainsi que se terminait son carnaval de 1777. « Il était grand temps, écrivait le comte de Mercy à l'impératrice1, de rentrer dans le repos du carême, parce qu'à la longue la santé de la reine aurait pu souffrir d'un genre de vie aussi agité. Sa Majesté est maigrie de cette fatigue; il lui reste encore un peu de rhume, mais son premier médecin n'en est point inquiet, et en effet, cette légère incommodité n'a point empêché la reine de venir vendredi dernier à l'Opéra. »
Le prudent ambassadeur, résumant dans une nouvelle lettre ses appréciations sur l'ensemble du carnaval de 1 777 2, s'exprimait en ces termes : « En me conduisant avec circonspection, je ne serai jamais embarrassé ni arrêté dans la marche que me dictent mon devoir et mon zèle pour le bien du service de la reine. Je ne puis ni ne dois dissimuler que cette auguste princesse, par pure înatten-