‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 21 sur 37 · Lettre du i5 février · texte numérisé non relu

Lettre du i5 février

z. Lettre du iq tevrier 1777.

tion et vivacité, sans qu'il y ait d'ailleurs rien de grave à lui reprocher, a accumulé pendant ce carnaval un nombre de petites fautes qui font des impressions fâcheuses. Elle n'a pu résister à venir aux deux bals du Palais-Royal et à cinq ou six bals masqués de l'Opéra. Elle y parle à tout le monde, s'y promène suivie de jeunes gens, d'un nombre d'étrangers, particulièrement des Anglais qu'elle distingue, et tout cela s'est passé avec une tournure de familiarité à laquelle le public ne s'accoutumera jamais. »

Le comte de Mcrcy s'en expliqua franchement avec .Marie-Antoinette. « Comme la reine, écrivait-il dans la même lettre, ne me cache aucune des moindres circonstances, et qu'elle paraît même empressée à m'en parler la première, je m'enhardis dans ces occasions à lui faire les représentations les plus énergiques. J'y mets l'expression de la plus exacte vérité, du zèle le plus ardent, du plus vrai et du plus respectueux attachement; tout cela est reçu avec une grâce et une bonté infinies; la reine avoue de la meilleure foi que mes raisons sont sans réplique, qu'elle m'en sait gré; elle veut que je ne cesse de les lui répéter; mais elle ajoute à cela (et avec vérité) que le roi approuve tout ce qu'elle fait, qu'il l'y excite même; que d'ailleurs il faut bien jouir un peu du temps de la jeunesse ; que le moment de la réflexion viendra, et qu'alors les frivolités disparaîtront. Je réplique à la reine que, bien éloigné de lui prêcher cette morale sévère qui

n'admet ni les plaisirs ni les amusements, je voudrais seulement qu'elle combinât Tune et l'autre, de manière à jouir agréablement du présent sans se préparer des regrets pour l'avenir, et surtout sans compromettre la dignité si essentielle aux personnes augustes. »

Il est certain que la circonstance atténuante à invoquer en faveur de Marie-Antoinette, c'est que son mari ne voyait aucun inconvénient à ce qu'elle fût une habituée des bals de l'Opéra. Louis XVI oubliait trop que l'époux d'une jeune et jolie femme fait bien de l'accompagner au théâtre et au bal. C'est là un bon conseil à donner aux souverains comme aux simples bourgeois. La reine aurait fait volontiers le sacrifice de plaisirs peu en harmonie avec la dignité royale-, mais c'est Louis XVI luimême qui, par excès de bonté, la poussait dans la voie de cette dérogation aux règles de l'étiquette. Écoutons, à ce propos, le comte de Mercy : « Les amusements de la saison ont occasionné des veillées si fréquentes et si peu compatibles avec le train de vie ordinaire du roi, qu'il en est résulté un dérangement total dans son habitude d'aller passer régulièrement les nuits chez la reine; il est à espérer que cela se réparera dans les temps actuels plus tranquilles. Pendant le carnaval, la reine a souvent offert au roi de lui sacrifier des bals, des spectacles, de passer les soirées avec lui ; il n'a pas voulu y consentir et a toujours été attentif à exciter lui-même la reine aux choses qu'il jugeait pouvoir lui être

LES BALS DK L'OPERA. 2j3

agréables. Cette réciprocité d'attentions et d'égards mutuels est maintenant mieux établie que jamais, et il règne entre les deux augustes époux une aisance, une amitié, de laquelle la reine tirerait tous les avantages imaginables, si cette princesse fixait plus décidément son système vers les objets solides et utiles1. »

Le carnaval de 1778 ne fut pas moins brillant que celui de 1777. On lit dans la Correspondance secrète publiée par M. de Lescure (lettre du ier février 1778) : « La reine est allée incognito au dernier bal de l'Opéra, à Paris, en amazone, avec la princesse de Lamballe et Madame; huit autres dames étaient en domino. Sa Majesté, ayant remarqué un masque fort leste, l'accosta et lui dit : « Qui es-tu, beau masque? — Ton sujet, belle amazone, » répondit-il en se démasquant. C'était le comte d'Artois, qui avait changé de déguisement. » Quelques jours après le frère de Louis XVI avait, au bal de l'Opéra, avec la duchesse de Bourbon, la dispute qui fut cause de son duel si fameux avec le mari de la duchesse.

L'année suivante, Marie-Antoinette décida Louis XVI à se rendre avec elle au bal de l'Opéra. S'il faut en croire Mme Campan, le bon roi ne s'y amusa guère. « Louis XVI, dit-elle, voulut une fois aller avec la reine à un bal masqué; il fut convenu que le roi ferait non-seulement son coucher public,

Page 1