‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 22 sur 37 · Lettre du 20 mars · texte numérisé non relu

Lettre du 20 mars

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mais même son petit coucher. La reine se rendit chez lui par les corridors intérieurs du paiais, sutvie d'une de ses femmes, qui portait un domino noir; elle aida à l'en revêtir, et ils furent seuls gagner la cour de la chapelle, où une voiture les attendait, avec le capitaine des gardes de quartier et une dame du palais. Le roi s'amusa peu, ne parla qu'à deux ou trois personnes qui le reconnurent à l'instant, et ne trouva d'aimable dans le bal que les pierrots et les arlequins; ce que la famille royale s'amusait souvent à lui reproener. »

Le mardi gras (16 février i 779), Louis XVI avait eu le projet de retourner au bal de l'Opéra avec la reine, mais ayant ensuite change d'avis, il convint avec Marie-Antoinette qu'elle irait seule à ce bal, suivie d'une dame du palais, et que, d'ailleurs, toutes les mesures prises pour le plus grand secret seraient strictement observées. Conséquemmcnt, la reine partit de Versailles sans escorte. « Elle descendit à Paris, à l'hôtel du premier écuyer, où Sa Majesté monta dans une voiture de particulier, et qui ne pût pas être reconnue. Malheureusement, cette voiture était si vieille et si mauvaise qu'elle se cassa dans une rue à quelque distance du théâtre. La reine fut obligée de sortir de cette voiture, ainsi que la princesse d'Henin, qui était à sa suite, et, dans l'impossibilité de rester dans la rue, il fallut entrer dans la première maison qui se présenta, et qui était celle d'un marchand d'étoiles en soieries. La reine ne se démasqua pas; il fut trouvé impos-

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sible de raccommoder la voiture ; l'heure qu'il était ne permettait pas non plus de se donner le temps nécessaire à faire chercher un bon carrosse; on arrêta le premier fiacre qui vint à passer, et la reine arriva au bal dans cette voiture. Elle y trouva plusieurs personnes de sa suite qui s'étaient rendues séparément, et qui ne quittèrent p'us Sa Majesté tout le temps où elle resta à ce bal. La reine n'y fut point reconnue, et ne se retira qu'au jour. Les circonstances de ce p^tit événement ne produisirent d'autre effet à Versailles que celui de faire rire le roi et de donner matière à quelques plaisanteries sur la nécessité d'aller en fiacre1. »

Louis XVI avait tort de rire. Il oubliait que rien n'égale, comme fertilité, les imaginations de la calomnie. « Tout Paris fut instruit de l'aventure du fiacre. On dit que tout avait été mystère dans cette aventure de nuit, que la reine avait donné un rendezvous, dans une maison particulière, à un seigneur honoré de ses bontés-, on nommait hautement le duc de Goigny, à la vérité très bien vu à !a cour, mais autant par le roi que par la reine. Une fois que ces idées de galanterie furent éveillées, il n'y eut plus de bornes à toutes les sottes prétentions des agréables du jour, encore moins aux calomnies qui circulaient à Paris sur le compte de la reine 2. »

Assurément, Louis Xv'I avait eu tort de laisser Marie-Antoinette aller aux bals de l'Opéra. ' Un

i. Lettre du comte de Mercy à Marie-Thérèse, 17 mars 1779. ■j.. Mémoires de Mae Campait.

bal masqué ne convient pas à la dignité d'une souveraine. Cet incognito, qui ne trompe personne, ce masque par lequel est caché un auguste visage, ce domino qui se substitue au manteau royal, cette voix naturelle qui se change en un fausset grotesque, ce tutoiement qui est un manque de respect, ces conversations, ces plaisanteries d'un goût douteux qu'autorise le travestissement, tout cela jure avec la gravité, le décorum dont une personne couronnée ne se sépare jamais impunément. Oui, nous n 'hésitons pas à lç reconnaître, il y avait, de la part de Marie-Antoinette, imprudence à 'ne pas fuir cette atmosphère enfiévrée des bals de l'Opéra, ce tourbillon dangereux, où bouillonnaient déjà les premières effervescences de la démocratie qui approchait. Oui, ce fut là une faute, une faute comme tant de jeunes et jolies femmes en commettent journellement, même avec les intentions les plus pures et la conscience la plus tranquille. Ce fut un entraînement de jeunesse, une inconséquence, une étourderie, un défaut de réflexion. Mais, disons-le en terminant, les adeptes d'une certaine école historique se trompent fort, s'ils s'imaginent qu'ii y ait là quelque chose qui puisse diminuer la poésie dont rayonne la mémoire de la reine martyre, et affaiblir, avec la vénération que mérite la victime, l'horreur qu'inspirent ses bourreaux.

« Les sentiments de la nature inspirent involontairement plus d'intérêt quand on les voit se développer avec toute leur puissance et tout leur abandon dans le cœur des souverains. » Mme Campan fait cette très-juste réflexion, en parlant du bonheur de Marie-Antoinette lorsqu'elle revit son frère l'empereur Joseph II. Ce prince, qui voyageait sous le nom du comte de Falkenstein, arriva à Paris, le 18 avril [777, à sept heures et demie du soir, et descendit au Petit- Luxembourg, où logeait le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche. Le lendemain matin, à neuf heures et demie, Joseph II était à Versailles, toujours incognito. L'abbé de Vermond le recevait, au bas de la voiture, et le conduisait seul par un escalier dérobé jusque dans les cabinets de la reine !, sans passer par les

1. Notice du musée de Versailles, par M. Eudorc Soulié. N» 122.

antichambres, qui étaient remplies de monde. Tous les curieux furent éconduits, et personne ne vit passer l'empereur.

On comprend l'impression qu'une sœur bonne et tendre comme Marie-Antoinette dut ressentir en retrouvant son frère, ce compagnon de toute son enfance. C'étaient la famille, la patrie qui reparaissaient, le passé qui ressuscitait avec ses joies naïves, ses émotions si douces, c'était l'Autriche que la reine de France embrassait, en se jetant dans les bras de l'empereur. Joseph II avait quitté Marie-Antoinette en 1770. Il la revovait en 1777. Un grand changement s'était opéré. A l'ingénue de la Burg et de Schœnbrunn avait succédé la souveraine éblouissante de Versailles, la jeune femme de vingt et un ans, dans tout l'éclat, toute la splendeur de sa beauté.

Le premier moment entre le frère et la sœur fut des plus touchants. « Ils s'embrassèrent et restèrent longtemps dans l'attendrissement et le silence. Ils passèrent dans un arrière-cabinet, où ils restèrent près de deux heures seuls. Ce fut alors que les cœurs s'épanouirent; celui de la reine était vivement agité; il le devint plus encore par deux propos que lui tint l'empereur, en marquant toute la satisfaction de la retrouver telle qu'il la voyait. 11 ajouta que, si elle n'était point sa sœur et qu'il pût être uni à elle, il ne balancerait point à se remarier, pour se donner une compagne aussi charmante. Le second propos fut de dire à la reine que, si elle devenait veuve sans

avoir d'enfants, il désirait qu'elle revînt vivre auprès de Votre Majesté et de lui. » C'est ainsi que le comte de Mercy-Argenteau racontait à Marie- Thérèse la première entrevue de Joseph II et de sa sœur '. La reine, touchée parle langage cordial de son frère, lui ouvrit toute son âme : « Elle parla des conjonctures relatives à l'intimité matrimoniale, et Votre Majesté apprendra par Sa Majesté l'empereur que cet article est éclairci autant que possible, même d'une manière satisfaisante. La reine parla ensuite de ses habitudes, de ses dissipations, de son goût pour le jeu, de ses sociétés, des favorites, seul article sur lequel la reine ne s'expliqua pas avec la même franchise qu'elle avait apportée sur tous les autres points. L'empereur, qui s'était d'abord proposé de réserver ses avis pour un autre temps, ne put éviter l'occasion inattendue qui se présentait d'entrer en matière ; mais il s'en acquitta avec une circonspection et une douceur q.ii rendirent de plus en plus la reine confiante et tranquille. »

Marie-Antoinetteconduisit ensuite Joseph II dans les appartements de Louis XVT. Les deux monarques s'embrassèrent. « Le roi, ajoute le comte de Mercy, tint quelquesproposqui marquaient un vrai désir de paraître cordial et honnête ; l'empereur remarqua l'intention, et s'en contenta ; avec son esprit et sa bonne grâce il sut, dès le premier moment, mettre le roi à son aise. » Par suite de l'incognito de

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