‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 24 sur 37 · LE DUEL DU COMTE D ARTOIS ET DU DUC DE BOURBON · texte numérisé non relu

LE DUEL DU COMTE D ARTOIS ET DU DUC DE BOURBON

La tin du carnaval de 1778 fut marquée par un duel célèbre, qui était un signe des temps. La cause de la querelle, l'endroit où elle éclata, la qualité de> adversaires, les controverses passionnées dont l'affaire fut le prétexte ou la cause, l'impuissance de l'autorité royale à empêcher le combat, les détails'de la réconciliation après le duel, l'enthousiasme témoigné parla foule à l'un des deux princes qui avaient croisé le fer, tout était caractéristique dans cette mémorable rencontre, unique objet des conversations de Paris et de Versailles pendant une semaine tout entière.

Je ne sais quel magistrat disait qu'avant d'instruire une affaire judiciaire quelconque, il fallait d'abord se poser cette question : Où est la femme? Ici ce que Ton dut dire, ce n'était point : Où est la femme? C'était : Où sont les femmes? En effet, il

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y en avait deux : Tune s'appelait la duchesse de Bourbon, et l'autre, Mme de Canillac.

La duchesse de Bourbon, née en 1760, était la fille du duc d'Orléans (petit-fils du régent, marié morganatiquement cà M- de Montesson), et d'une princesse de Bourbon-Conti. Elle avait épouse, en 1770, le fils du prince de Gondé, le duc de Bourbon. Au dire de la baronne d'Oberkirch, « elle était, sinon belle, au moins fort agréable, d'un esprit prompt et vif, d'un caractère passionne et loyal; elle tenaifplusde la race où elle était entrée que de la sienne propre. Elle le disait souvent : « J'ai tout de Gondé et rien d'Orléans. » En 17/2, elle mit au monde, après d'atroces douleurs, un enfant qui ne donnait aucun signe d'existence. On enveloppa le nouveau-né de linges trempés dans de Teau-de-vie, le feu y prit, on crut que l'enfant allait brûler. Ce petit prince, dont la vie commençait d'une manière tragique, s'appelait le duc d'Enghien. C'est lui qui devait être fusillé, en mars t8o4, dans les fossés de Vincennes. Une fin non moins horrible était réservée à son père, le duc de Bourbon, qui prit, en 1818, le titre de prince de Condé, et qui fut trouvé pendu dans sa chambre à coucher, au château de Saint-Leu, le 27

août iS3o.

Au commencement de son mariage, la duchesse de Bourbon fut heureuse-, son mari lui témoignait une vive tendresse, mais cette belle flamme ne dura guère. Le duc s'occupa bientôt d'autres fem-

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mes, ce qui mit la sienne au désespoir. Elle fit tout ce qu'elle put pour le ramener, mais L'éclat auquel elle se laissa emporter ne fit qu'éloigner son infidèle époux. Il en résulta de part et d'autre une froideur, une indifférence, qui devaient aboutir à une séparation vers la fin de 1780.

Au nombre des beautés dont la duchesse de Bourbon s'était crue en droit d'être jalouse, on citait Tune de ses dames, très-agréable et très-jolie, Mme de Ganillac. S'il faut ajouter foi au récit du baron de Besenval, « M, le duc de Bourbon en devint bientôt amoureux, et se conduisit en conséquence. Mrae la duchesse de Bourbon s'en aperçut. Au lieu d'employer ou la retenue, rôle ordinaire des femmes délaissées, ou les moyens doux pour ramener son mari, elle se laissa aller à des démarches d'éclat qui réduisirent les choses au point que Mme de Canillac fut obligée de se retirer d'auprès d'elle, et que cette dissension domestique devint le sujet de l'entretien de tout Paris. A l'exception d'un petit nombre d'amis ou de gens intéressés, tout le monde blâma Mme la duchesse de Bourbon, qui pouvait avoir raison dans le fond, mais qui avait tort dans la forme. »

Peu de temps après, M,ne de Canillac entrait comme dame dans la maison de M'"e Elisabeth, sœur du roi. Elle ne fit point d'abord parler d'elle à la cour, se contentant, dit M. le baron de Besenval, d'y être une jolie femme, à qui tout le monde prodiguait des galanteries, sans que qui que ce fût

v mît assez de suite pour fixer l'attention et donner matière aux propos. « Enfin, ajoute le baron, M. le comte d'Artois parut s'occuper d'elle et abandonner quelques fantaisies qui avaient fait du bruit. Tous les veux se portèrent sur ce nouvel objet. Mme la duchesse de Bourbon ne fut pas des dernières à le remarquer. Elle joignait à une grande antipathie pour Mme de Canillac la mortification de la trouver encore sur son chemin, car M. le comte d'Artois avait paru, à son début dans le monde, panser à elle; de manière qu'elle éprouva la petite jalousie commune à toute femme, et la haine personnelle qu'elle avait contre Mme de Canillac fut poussée à son comble par ce nouvel avantage. »

Les deux hommes que la rivalité de ces femmes allait mettre aux prises l'un contre l'autre étaient deux jeunes gens du même âge; ils avaient vingtdeux ans, tous deux braves, élégants, à la mode, et tous deux princes du sang. L'un, le duc de Bourbon, brillait à Chantilly, l'autre, le comte d'Artois, à Versailles. Très-riche, très-dépensier, le duc de Bourbon, qui vivait froidement avec sa femme, faisait volontiers la cour aux femmes des autres. Aimable, sympathique, chevaleresque, mais frivole et inconséquent, le comte d'Artois était le prince qui mettait en train toutes les parties de plaisir, le beau danseur, le grand joueur, le hardi cavalier, l'homme à bonnes fortunes, le propagateur du sport anglais, le propriétaire de Bagatelle, l'amateur des grandes dames et des comédiennes; le

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