LE DUEL DU COMTE D ARTOIS ET DU DUC DE BOURBON
Qui le révéla, le lendemain ? Les uns disent que ce fut le comte d'Artois, les autres que ce fut la duchesse de Bourbon. Peu importe. Ce qui est certain, c'est que la chose, commentée par tous les oisifs de Versailles et de Paris, devint en un instant l'objet des conversations générales. La duchesse déclara en plein cercle, que, puisque l'aventure était connue, elle pouvait dire tout haut que le comte d'Artois, bien qu'il fut frère du roi, n'était qu'un insolent. Dans les valons, dans les carés, dans les théâtres, dins les promenades, on ne s'occupait plus qui de cette querelle joie suprême pour les amateurs de scandales... Il y avait autant de versions que de gens qui parlaient. .Mais on s'accordait sur le fond, et tout Paris se prononçait pour la duchesse. Le baron de Besenval a fait, à ce sujet, dans ses Mémoires, des remarques significatives : » En général, dit-il, le public, on ne sait pourquoi, n'aimait pasi la famille royale, la reine, et M. le comte d'Artois surtout. Il faut pourtant convenir que cette princesse était faite sur le modèle d'une reine des Français; et M. le comfe d'Artois joignait des qualités excellentes à toute la frivolité, si l'on veut qui caractérise la jeunesse de cette nation, et que souvent elle pousse dans un âge qui ne l'admet plus. » Le baron ajoute: « Quoique Mme la duchesse de Bourbon ne fût pas aimée être en opposition avec la famille royale fut cause que tout le monde se déclara pour elle, les femmes surtout, parce que la jalousie qui règne entre elles,
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dont on trouve des traces en tant d'occasions, cède toujours à la cause commune, lorsqu'elles croient que la déférence due à la domination et à la prééminence qu'elles s'arrogent est attaquée. » Les princes du sang s'ameutèrent. Le duc de Bourbon, quoique vivant mal avec sa femme, se tint personnellement pour insulté. Son père, le prince de Condé, se renaît chez M. de Maurepas pour demander au ministre de porter la question devant Louis XVI. M. de Maurepas dit au prince : « Comme le roi n'aime point le bal et n'y va point, il ne voudra pas se mêler de ce qui s'y est passé. » Mais le prince de Condé insista si vivement que le bon roi dut, à son grand regret, s'occuper de cette malencontreuse affaire. Le monarque ordonna au duc de Bourbon, à la duchesse, au comte d'Artois et au prince de Condé d'avoir à se rendre devant lui, à Versailles, le samedi 19 mars.
Le comte d'Artois était déjà dans le cabinet de Louis XVI, lorsque le prince de Condé, suivi de son tils et de sa belle-fille, y entra. Prenant un ton d'autorité, qui ne supportait point de réplique, le monarque signifia, en chef de famille et en roi, qu'il voulait que le passé demeurât dans l'oubli, et surtout qu'on n'en reparlât plus. Le duc de Bourbon essaya de prendre la parole. Il n'eut que le temps de commencer sa phrase. Comme il disait: « Mais. sire... » Louis XVI l'interrompit, et lui imposa silence, en s'écriant d'une voix sévère : « Ne vous ai-je pas fait entendre que c'était me déplaire
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que d'ajouter un seul mot? » Tout le monde sortit mécontent. La duchesse de Bourbon avait, il est vrai, assuré le roi que son intention n'avait jamais été de lui déplaire; mais elle n'avait pas ajouté: « et à la famille royale. » Quant au comte d'Artois, il était resté complètement silencieux. Il n'y avait donc eu de part et d'autre ni excuses, ni rétractation.
En quittant Versailles, le duc de Bourbon monta à cheval, et se rendit au bois de Boulogne, à Bagatelle, petite maison qui appartenait au comte d'Artois. Il affecta de demander au concierge si le prince n'y viendrait pas dans la journée et quand on l'y attendait. En même temps, le bruit se répandait à Paris qu'il n'y avait pas eu de réconciliation à Versailles. On exaltait la duchesse de Bourbon, et l'on se déchaînait contre le comte d'Artois. On prêtait à la duchesse de prétendus propos dans le goût de l'époque, où un commencement de phraséologie démocratique était déjà de mode. D'après Bachaumont, elle était censée avoir dit à Louis XVI qu'elle demandait moins une réparation comme princesse que comme femme et citoyenne, la plus infime devant être respectée partout, principalement sous le masque. Le toile devenait général. « On disait, raconte encore Bachaumont, que le capitaine des gardes du comte d'Artois, le chevalier de Crussol, avait reçu du roi l'ordre de veiller à la garde du prince, sans le quitter un instant, et Ton ajoutait que le chevalier de Crussol, en
transmettant cet ordre à son maître, avait dit : « Mais, si j'avais l'honneur d'être M. le comte d'Artois, le chevalier de Crussol ne serait pas vingtquatre heures mon capitaine des gardes. » Nobles et bourgeois soutenaient que le duel était inévitable. »
Le baron de B^senval alla trouver le comte d'Artois. « Je lui fis, dit-il, un détail exact de tous les propos de Paris, sans pallier la façon fâcheuse dont on parlait de lui. Je l'informai de la conduite de M. le duc de B urbon, et surtout de la démarche qu'il avait faite d'aller à Bagatelle, et je conclus à ce qu'i était impossible que les choses en demeurassent là. Pendant que je parlais, j'examinais M. le comte d'Artois jusque dans le fond de l'âme, et je lui dois la justice de dire qu'il ne fit pas un geste, quM ne proféra pas une parole qui dénotât la moindre émotion; je ne remarquai même aucune sorte d'altération sur son visage, je n'y vis que de l'étonnement, car il ignorait parfaitement tout ce qui se passait, et il était bien loin de soupçonner le rôle qu'il jouait. »
Le même jour (dimanche i5 mars 1778) les deux princes se firent savoir que, le lendemain lundi, ils se promèneraient au bois de Boulogne. Ce fut leur manière de se provoquer. Le soir, au jeu de la reine, le comte d'Artois montra sa gaieté et sa bonne humeur habituelles; mais il était facile de voir sur le visage de Mai ie-Antoinette combien elle était inquiète et peinée.
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Nous voici maintenant arrivés au moment de la rencontre. C'est le lundi 16 mars 1778. Il est dix heures du matin. Nous sommes au bois de Boulogne, près de la porte des Princes. Le duc de Bourbon est déjà là depuis quelque temps. Le comte d'Artois arrive en voiture. Il saute à terre, dès qu'il aperçoit le duc, et, allant droit à lui :
— Monsieur, lui dit-il en souriant, le public prétend que nous nous cherchons.
Le duc de Bourbon répond en ôtant son chapeau :
— Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres.
— Pour exécuter les vôtres, reprend le comte d'Artois, il faut que vous me permettiez d'aller à ma voiture.
Etant retourné à son carrosse, le prince y prend son épée.
On a fermé les portes du bois de Boulogne, mais il est déjà rempli de monde. Les assistants restent à la porte des Princes, tandis que les deux adversaires entrent sous le bois, où ils font une vingtaine de pas côte à côte. Ils sont suivis chacun de leur capitaine des gardes, qui leur sert de témoin (le chevalier de Grussol pour le comte d'Artois, M. de Vibraye pour le duc de Bourbon). Les combattants se mettent en garde, tous deux en chemise, la poitrine découverte. Au dire de Bachaumont, le duel dure plusieurs minutes, mais « avec
tant d'égalité et d'adresse, sans doute, qu'il n'y a pas eu une goutte de sang répandue. »
Alors le chevalier de Grussol, qui, ayant perdu de vue la pointe de l'épée du comte d'Artois (elle a sans doute passé sous le bras du duc de Bourbon), a cru le duc blessé, s'avance et prie les deux adversaires de suspendre le combat. — Un moment, messeigneurs ! s'écrie-t-il. Si vous n'approuvez pas la représentation que j'ai à vous faire, vous serez les maîtres de recommencer-, mais, à mon avis, en voilà quatre fois plus qu'il n'en faut pour le fond de la querelle; et je m'en rapporte à M. de Vibraye, dont l'opinion doit avoir du poids en pareille matière.
— Je pense absolument comme M. de Grussol, répond M. de Vibraye, et je crois qu'en voilà assez pour satisfaire la délicatesse la plus scrupuleuse.
— Ce n'est pas à moi à avoir un avis, reprend M. le comte d'Artois-, c'est à M. le duc de Bourbon à dire ce qu'il veut: je suis ici à ses ordres.
— Monsieur, réplique le duc, en baissant la pointe de son épée, je suis pénétré de reconnaissance de vos bontés, et je n'oublierai jamais l'honneur que vous m'avez fait.
Le comte d'Artois ouvre les bras, et court embrasser le duc de Bourbon.
A pied, auprès d'un arbre, le prince de Condé, sur le chemin du bois de Boulogne, attendait l'issue du combat. Et voyant revenir sain et sauf le duc, son fils, il lui saute au cou, puis il monte en