‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 27 sur 37 · LE DUEL DU COMTE D ARTOIS ET DU DUC DE BOURBON. JO · texte numérisé non relu

LE DUEL DU COMTE D ARTOIS ET DU DUC DE BOURBON. JO

voiture avec lui. Quelques instants après, le comte d'Artois, qui revient à cheval à Paris, passe devant la barrière du Cours, où il rencontre la voiture des princes. Dès que ceux-ci aperçoivent le frère de Louis XVI, ils descendent. Le prince de Gondé, courant à la botte du comte d'Artois, lui dit, d'une voix entrecoupée par rémotion, les choses les plus respectueuses et les plus touchantes, et le comte d'Artois répond avec autant de courtoisie que de sensibilité. Le frère de Louis XVI se rend ensuite au Palais-Bourbon, et fait à la duchesse une courte visite en manière d'excuses. Puis il va dîner chez le baron de Besenva!, et là il adresse au roi la lettre suivante, que le baron a rédigée :

« Je suis aux pieds de mon roi, sensiblement touché d'avoir désobéi à ses ordres; mais j'ose me liatter que mon frère excusera ma conduite, et qu'il ne m'ôtera ni ses bontés, ni l'amitié qu'il m'a toujours témoignée. Je n'ai fait que ce que tout gentilhomme aurait fait à ma place, et ce qui certainement est au fond de mon cœur*, c'est la raison qui m'enhardit à vous implorer pour M. le duc de Bourbon, qui m'est devenu fort intéressant pour la façon dont il s'est conduit vis-à-vis de moi. Soyez persuadé qu'il est digne de votre clémence et de vos bontés. La plus grande faveur que vous puissiez m'accorder, mon frère, c'est, dans cette occasion, de ne point séparer mon sort du sien, et d'être persuadé de mon affliction si je vous ai déplu, et que je ne désire vivre que pour vous convaincre de

3o6 LES BEAUX JOURS DR MARIE-ANTOINETTE.

ma vive tendresse, de mon respect et de mon sincère attachement. *

« Signé: Charles-Philippe. »

Le soir, la Comédie-Française donnait la première représentation de la tragédie d'Irène par Voltaire, qui se trouvait alors à Paris, et y excitait l'engouement de la population parisienne. La salle de la Corné Jie-Françaisc était, depuis 1770, la salle dite des Machines, située dans l'intérieur du palais djs Tuileries, entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Marsan. La duchesse de Bourbon, qui, après le scandale dont elle avait été la cause, aurait mieux fait de rester quelques jours encore dans la retraite, se rendit à la représentation d'Irène. Dès qu'elle parut dans la salle, ce fut un tonnerre d'applaudissements. Quelques minutes après, la reine arriva, et fut froidement reçue par le public. Après la reine le duc de Bourbon et le prince de Condé rirent leur entrée. Les battements de mains furent unanimes. De tous côtés on criait : « Bravo! Bravissimo ! » Le comte d'Artois arriva le dernier, et se montra dans ia loge de Marie- Antoinette. Au dire de Bachaumont, il ne recueillit que des battements de mains de décence, et dont le grand nombre, ne provenant que du parterre, semblait mendié.

Q lant au duc de Chartres (le futur Philippe- Égal. té), frère de la duchesse de Bourbon, il ne parut pas à la représentation d'Irène, peut-être dans

LE DUEL DU COMTE d'.VRTOIS ET DU DUC DE BOURBON. 807

la crainte d'y être mal accueilli par la foule. On lui reprochait de n'avoir point pris le parti de sa sœur. On prétendait qu'il avait dit : « Elle n'est ni ma fille, ni tria femme, je n"ai pas besoin de me mêler de ses sottises. » On ajoutait que, depuis l'aventure du bal de l'Opéra, il avait continué à vivre dans l'intimité avec le comte d'Artois ; qu'il avait même chassé avec ce prince; que, pendant le combat, il était occupé à tracer un emplacement, dans la plaine des Sablons, pour une course, et l'on disait malicieusement que lui seul était sorti blessé du duel.

Chacun se demandait si Louis XVI sévirait contre les deux princes, qui s'étaient battus malgré ses ordres formels, et qui, le jour même où ils lui avaient ainsi désobéi, passaient leur soirée au théâtre. Au moment où, la reine, peinée de la froideur du public pour elle, quittait la Comédie Française, le baron de Besenval lui dit à l'oreille : « Au moins, madame, point de Bastille. — Non, » répondit la reine; et, poursuivant son chemin: «Votre avis sera suivi. » Après le spectacle, il y eut réception au palais Bourbon. Les salons ne désemplirent point. La file des voitures allait jusqu'au Palais- Royal. Le lendemain, le comte d'Artois et le duc de Bourbon reçurent du roi l'ordre de se rendre, l'un à Choisy et l'autre à Chantilly. Leur exil ne dura que huit jours.

3o8 LES BEAUX J0LRS DE MARIE-ANTOINETTE.

Voltaire, âgé de 84 ans, arrive à Paris, après vingt-huit ans d'absence, le 10 février 1778. Il descend dans l'hôtel du marquis de Villette, rue de Beaune, au coin du quai des rhéatins*. Une heure après, il va gaillardement, à pied, rendre visite au comte d'Argental, quai d'Orsay. Enveloppé d'une vaste pelisse, la tète enfouie dans une perruque de laine que surmonte un bonnet rouge fourré, il a un accoutrement si bizarre que les gamins, le prenant pour un masque, le suivent en le huant. Le lendemain, il reçoit les hommages d'une foule de courtisans qui viennent le saluer comme un roi. Dans la soirée, il déclame lui-mine avec feu la plus grande partie de sa tragédie d'Irène. Puis il passe toute la nuit à en corriger les deux derniers actes.

1. L'hôtel du marquis Je Villette existe encore, et le quai des Théatins s'appelle aujourd'hui quai Voltaire.

LE TRiOMPHK DK VOLTAIRE. .">OQ

Le lendemain matin, Mme Vestris, qu'il a chargée du rôle d'Irène, vient le voir à son lever. Il lui dit: « J'ai été occupé de vous, madame, toute la nuit, comme si j'étais un jeune homme de vingt ans. » Cela ne l'empêche pas de se dire toujours mort ou mourant, et même de se fàchsr beaucoup quand on ose Tassurer qu'il est encore plein de force et de vie. Il reçoit la visite des acteurs de la Comédie- Française. «Je ne puisdésormais, s'écrie-t-il, vivre que pour vous et par vous. » Comme on lui fait remarquer avec quelle émotion l'un des acteurs a pris la parole. « Oui, dit-il, nous avons fort bien joué la comédie l'un et l'autre. »

Pendant quelques semaines il va y avoir deux cours en France: cellede Louis XVI à Versailles, et celle de Voltaire à Paris. Tout un peuple de grands seigneurs, de magistrats, de gens de lettres, d'artistes, de savants se presse dans les salons de l'hôtel où l'on s'incline devant l'auteur de la Henriade. Chacun mendie une parole, un signe de tête. Comme le remarque M. de Lacretelle, le regard de LouisXVI n'a pas produit plus d'effet sur une cour dont il était adoré que n'en produit le regard étincelant de Voltaire. Mais tant d'ovations fatiguent le vieillard. Dans les derniers jours de février, le docteur Tronchin lui déclare qu'il n'a pas huit jours à exister s'il ne se décide pas à prendre un repos absolu. Voltaire s'effraye ; il dit que sa santé lui est plus précieuse que tous les hommages du monde, et ne veut plus voir personne. Cependant, il ne peut

s'abstenir de travailler, et accable d'écritures son secrétaire, pour cette malheureuse tragédie devenue son idée fixe.

A la fin de février, il est pris d'une hémorrhagie violente. Son premier mot est : « Qu'on envoie chercher un prêtre... sur-le-champ... je ne veux pas qu'on me jette à la voirie. » Il se confesse dans toutes les formes au Père Gautier, chapelain des Incurables, et, le 2 mars, il signe la profession de foi suivante : « Je soussigné déclare qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un vomissement de sang, à Tâge de quatre-vingt-quatre ans, et n'ayant pu me traîner à l'église, et M. le curé de Saint -Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m'envoyer M. l'abbé Gautier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la sainte religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes; et que si j'avais jamais scandalisé l'Église, j'en demande pardon cà Dieu et à elle. »

Voltaire apprend que le curé de Saint-Sulpice, qui aurait été heureux de le confesser, envie un peu à l'abbé Gautier l'honneur d'avoir eu le prince des philosophes pour pénitent. Alors il écrit au curé une lettre datée du 4 mars, où il lui dit : « Vous êtes un général à qui j'ai demandé un soldat; je vous supplie de me pardonner de n'avoir pas prévu la condescendance avec laquelle vous seriez descendu jusqu'à moi. *

Le curé de Saint-Sulpice répond par une lettre des plus courtoises. « Mon ministère, dit-il, ayant pour objet le vrai bonheur de l'homme, en dissipant par la foi les ténèbres qui offusquent sa raison et la bornent au cercle étroit de cette vie, jugez avec quel empressement je dois l'offrir à l'homme le plus distingué par ses talents, dont l'exemple seul ferait des milliers d'heureux, et peut-être l'époque la plus intéressante aux mœurs, à la religion et à tous les vrais principes sans lesquels la société ne sera jamais qu'un assemblage de malheureux insensés divisés par leurs passions et tourmentés par leurs remords. » Le curé ajoute, dans la même lettre : « Vous me comblez de choses obligeantes que vous voulez bien me dire et que je ne mérite pas. Il serait au-dessus de mes forces d'y répondre en me mettant au nombre des savants et des gens d'esprit qui vous portent avec tant d'empressement leur tribut et leurs hommages. Pour moi, je n'ai à vous offrir que les vœux de votre solide bonheur. »

Voltaire ne mourra point encore cette fois. Il se sent mieux, et se remet avec ardeur à sa tragédie. Les visites recommencent de plus belle. Une ioule idolâtre stationne jour et nuit au quai des Théatins, dans l'espérance d'apercevoir la silhouette du grand homme. En le contemplant avec extase, le comte de Ségur nous dit qu'il croit voir lace à face Homèie, Platon, Virgile, Cicéron.

C'est tout au plus si la reine elle-même ne se

312 LES BEAUX JOURS Dlî MAUIE-ANTOINETTE.

laisse pas entraîner par le courant de l'enthousiasme public. Sévère pour le philosophe, elle admire le poëte. Elle voulait, dit-on, qu'il eût à la Comédie- Française une loge tapissée comme la sienne, et à côté de la sienne, afin de pouvoir causer avec lui chaque jour. Le roi tempère vite ce beau zèle. « Ah ! ah ! M. de Voltaire est à Paris, dit-il, mais c'est sans ma permission. — Sire, objecte-t-on respectueusement, il n'a jamais été exilé. — Cela se peut, reprend Louis XVI, mais je sais ce que je veux dire. Plus un mot ! » C'en a été assez pour que la reine et bien d'autres ralentissent soudainement leur ardeur.

Tiraillé en sens divers, le gouvernement tâtonne et se déjuge. Il défend aux journaux d'attaquer le vieux philosophe, puis il révoque cette défense, sur les réclamations du clergé. Si le roi laisse prêcher contre Voltaire dans la chapelle de Versailles, il laisse, par compensation, le directeur des bâtiments de la couronne commander au sculpteur Pigalle la statue de celui qu'on appelle le patriarche de Ferney. L'auteur de Mêrope et de Zaïre serait bien heureux de se jeter aux pieds de Louis XVI, comme il s'est jeté à ceux de Louis XV. Le courtisan de Frédéric II et de la grande Catherine a toujours eu la passion des têtes couronnées, bien que les démocrates doivent un jour lui élever une statue. Son bonheur, ce serait d'avoir la permission de reparaître au château de Versailles, non en poète, non en philosophe, mais en gentilhomme de la

chambre. N'a-t-il pas exalté, en maintes circonstances, la justice, la générosité, l'humanité de cet excellent Louis XVI, qui, au lieu de mettre dans ses édits la vieille formule : car tel est notre plaisir « aurait pu dire : car telle est notre sagesse et notre bonté, si la modestie toujours compagne de

v la bienfaisance lui avait permis ces expressions? » Personne n'a manié l'encensoir aussi bien que Voltaire. Lui qui s'est extasié sur le compte d'une Pompadour, d'une Du Barry, que dirait-il à Marie- Antoinette, si la reine lui permettait de venir à Versailles? Ce serait un délire d'admiration et de gratitude. Mais Louis XVI demeure inflexible. Le vieux philosophe ne sera pas autorisé à faire sa cour à son roi. Quelqu'un lui dit pour le consoler de ce mécompte : « Vous êtes bien bon de vous affliger ! Savez-vous ce qui vous serait arrivé à Versailles ? Je vais vous l'apprendre. Le roi, avec son affabilité ordinaire, vous aurait ri au nez, et parlé de votre chasse à Ferney; la reine, de votre théâtre ; Monsieur vous aurait demandé compte de vos revenus; Madame vous aurait cité quelques-

. uns de vos vers ; la comtesse d'Artois ne vous aurait rien dit-, et le comte vous aurait entretenu de la Pucelle. »

Les succès de l'auteur tragique vont compenser la déconvenue du gentilhomme de la chambre. La première représentation d'Irène a lieu, au Français, le 16 mars, le soir du jour où le duc de Bourbon s'est battu avec le comte d'Artois. Voltaire,

malade, ne peut se rendre au théâtre. Mais Marie- Antoinette y vient, suivie de toute la cour. La tragédie est faible. Qu'importe ! il faut l'applaudir, comme si elle était un chef-d'œuvre. A chaque acte, un messager vient annoncer à l'auteur que la pièce fait merveille. Mais toutes les louanges que ses adulateurs lui prodiguent ne peuvent rétablir sa santé. Au dire de Bichaumont, « il peut s'appliquer cette fameuse sentence d'un Père de l'Église sur la futilité des réputations de tant d'hommes célèbres et immortalisés dans ce bas monde, lorsqu'il brûlent en enfer : Laudantur ubi non sunt, cruciantur ubi sunl. L'anecdote qui l'aurait fait tressaillir de joie, s'il n'eût pas été si souffrant, c'était le spectacle de la reine, le crayon à la main, semblant écrire les plus beaux vers de la pièce. On s'est imaginé que c'était surtout ceux relatifs à Dieu et à la religion, dont le poète parle avec beaucoup d'édification, ce qui rît crier à un plaisant: « On voit bien qu'il a été à confesse. » Quoi qu'il en soit, on a présumé que Sa Majesté voulait Les citer au roi, pour justifier sur ses vrais sentiments ce coryphée de la philosophie. »

Très-heureux du succès de sa pièce, Voltaire ressuscite pour la troisième fois. Il ne rêve plus que tragédies; il a des pièces nouvelles sur le chantier, il travaille nuit et jour, et fait dire partout qu'il est impatient de se rendre au théâtre pour y remercier lui-même le public. Rassuré par son amourpropre, il peut faire une promenade en voiture.

LE TRIOMPHE DE VOLTAIRE. 3l5

Les chevaux vont au pas, et une foule de curieux forme, à la suite du patriarche de Ferney, une sort? de cortège triomphal.

Le comte de M^rcy - Argenteau , qui connaît l'aversion de Marie-Thérèse pour le philosophe, v écrit à 1 impératrice, le 20 mars: « L'arrivée du poè'te Voltaire a fait commettre ici les plus grandes extravagances dans la forme des hommages qu'on a voulu rendre à ce dangereux bel esprit. On aurait déliré qu'il fut appelé à Versailles, et qu'il y reçût un accueil distingué. La reine a été vivement sollic'tée à cet effet ; mais Sa Majesté s'y est nettement ref sée, et a déclaré qu'elle ne voulait en aucune façon d'un homme dont la morale avait occasionné tant de troubles et d'inconvénients. » Si Marie- Antoinette se montrait aimable pour Voltaire, à quels reproches ne s'exposerait-elle pas de la part de Marie-Thérèse? Elle se résigne donc à ne pas voir le fameux vieillard; mais c'est là, pour elle, quoi qu'en dise Mercy, une véritable privation. Elle voudrait pouvoir assister au triomphe qui se prépare pour l'auteur de Mérope et de la Henri ade.

C'est le lundi 3o mars 1778. Voltaire a fixé ce jour-là pour sa visite à l'Académie et à la Comédie- Française. L'Académie va au-devant de lui pour le recevoir, honneur qu'elle n'a jamais fait à aucun de ses membres, pas même aux princes étrangers qui assistaient à une des séances. On le conduit au siège du directeur, où on le prie de s'asseoir. On

3l6 LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.

a place son portrait au-dessus du fauteuil, et la compagnie, au lieu de tirer au sort, suivant l'usage, le nomme, par acclamation, directeur pour le trimestre d'avril. Puis, il quitte l'Académie, alors située au Louvre, et se rend à la Comédie-Française, installée au palais des Tuileries, entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Marsan, dans l'ancienne salle dis Machines, où l'on avait joué, sous Louis XIV, la Psyché de xMolière, et où siégera la Convention.

Les abords du Louvre et des Tuileries sont encombrés d'une foule immense. Les cris de : « vive Voltaire ! » retentissent de toutes parts. Quand il descend de voiture, appuyé sur deux bras, pour entrer au théâtre, l'attendrissement et l'enthousiasme sont à leur comble. Il parait dans la salle, et se place aux secondes, dans la loge des gentilshommes de la chambre, entre Mme De is et la marquise de Villette. Il a sa grande perruque à nœuds grisâtres, peignée par lui tous les matins, de longues manches de dentelles, un vêtement de velours cramoisi et la belle fourrure de martre zibeline que lui a envoyée l'impératrice Catherine. Son corps mince et voûté n'est plus qu'une enveloppe légère et presque diaphane, au travers de laquelle on croit apercevoir son âme, son esprit. L'exaltation ne connaît plus de bornes. Le parterre a des convulsions de joie et d'enthousiasme. Toutes les femmes sont debout. Le comédien Brizard se présente dans la loge de Voltaire, et veut lui mettre une couronne sur la

tête. « La couronne! la couronne! » s'écrie le public avec transport. Voltaire pleure. « Ah ! Dieu, dit-il, vous voulez donc me faire mourir de plaisir ? » Il a pris à la main la couronne, et l'offre à Mme Denis, qui la refuse. Alors, le prince de Beauveau saisit le laurier, et le remet sur la tête de celui qu'on appelle Sophocle. Un tonnerre d'applaudissements éclate ; puis, on commence la tragédie d'Irène. Personne n'écoute, mais les acclamations n'en sont que plus vives. Tous les yeux sont fixés sur Voltaire. On le regarde comme un demi-dieu. Une fois la pièce finie, on apporte son buste au milieu de la scène. L'acteur Brizard, en costume du rôle de Léonce dans Irène, c'est-à-dire en moine de Saint- Bazile, pose la première couronne sur le buste. Les autres artistes suivent cet exemple •, puis, Mrae Vestris récite cette pièce de vers que M. de Saint-Marc vient d'improviser.

Aux yeux de Paris enchante,

Reçois en ce jour un hommage

Que confirmera d'âge en âge

La sévère postérité.

Non, tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage, Pour jouir du bonheur de l'immortalité.

Voltaire, reçois la couronne

Que l'on vient de te présenter;

Il est beau de la mériter

Quand c'est la France qui la donne.

On crie bis. Le public est dans le délire. Le buste reste sur la scène, tout couvert de lauriers, pendant

3 1 8 ris BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.

qu'on donne la petite pièce Nanine, qui n'est pas mieux jouée qu'/rèwe, et qui est tout autant applaudie.

Pendant ce temps, Marie -Antoinette est tout près, dans la salle de l'Opéra, au Palais-Royal. On dit qu'elle était partie de Versailles pour se rendre à la Comédie-Française; mais qu'en route elle a reçu du roi un ordre lui interdisant d'assister au triomphe de Voltaire. C'est donc à l'Opéra qu'elle passe sa soirée. Mais le comte d'Artois qui l'accompagne, la quitte un instant, pour se montrer à la Comédie- Française. Il y arrive, au moment même de l'apothéose, et il envoie son capitaine des gardes, le prince d'Hénin, dans la loge de Voltaire, pour lui dire de sa part le plaisir qu'il a eu de joindre ses hommages à ceux de la nation. La soirée est finie. Au moment où le vieux poëte sort de la salle, le peuple crie : « Des flambeaux ! des flambeaux ! Que tout le monde puisse le voir! » Rentré chez lui comme un triomphateur, le vieillard est brisé partant d'émotions. Il pleure de nouveau. « Si j'avais prévu, dit-il modestement, qu'on dût faire tant de folies, je n'aurais pas été au théâtre. »

Quel spectacle philosophique et rempli d'enseignements que celui de cet homme si débile au milieu de tant d'ovations ! Bonnes gens, applaudissez, toutes vos acclamations n'augmenteront pas d'une heure, d'une minute, cette existence qui se précipite. La frêle machine est disloquée. Il n'y a plus qu'un peu d'huile dans la lampe. L'encens que vous

brûlez avec tant d'abondance aux pieds de votre idole fait oublier pour un instant au pauvre philosophe qu'il est vieux, qu'il est malade, qu'il est vmortel, qu'il va mourir. Mais la nature est là, qui se charge de lui rappeler bien vite la triste vérité. Ah ! ce triomphe de Voltaire, n'est-ce pas l'image du monde avec ses vanités puériles ou séniles, ses joies frelatées, ses illusions folles ? Le patriarche de Ferney n'a rien de patriarcal. Un peu de vertu vaut mieux que tant d'esprit. Voltaire lui-même, Voltaire doit comprendre, aussi bien que Silomon, le néant des choses d'ici-bas. De cette grande flamme d'en housiasme qui projette des lueurs si ardentes sur sa face amaigrie, que va-t-il lui rester tout à l'heure? Rien, rien, pas même un peu de fumée. Comme elles s'évanouissent rapidement, ces ovations retentissantes! Comme cette salle de spectacle, étincelante de lumières et remplie de tumulte, va promptement rentrer dans le silence et dans la nuit !

L'apothéose de Voltaire, c'est le signe des temps, c'est le vieux monde qui s'écroule*, c'est l'ancienne société française qui applaudit à sa propre chute; c'est une foule de démolisseurs qui se réunissent pDur construire en commun une statue. Une noblesse imprévoyante, égarée, se passionne pour les causes et pour les auteurs de sa condamnation prochaine. La guerre d'Amérique l'enthousiasme. Rousseau, Voltaire, Beaumarchais sont ses dieux. Le flot révolutionnaire monte sans cesse. Ce ne

.520 LES BEAUX JOL'IiS DE MARIE- ANTOINETTE.

sont point seulement les rois, ce sont aussi les peuples qui, avant leur chute, sont fatalement entraînés par l'esprit d'imprudence et d'erreur. Il y a des moments où les sociétés chancellent comme des hommes ivres, où elles ne gardent plus ni la conscience de leurs intérêts, ni celle de leurs devoirs ; où, pareilles aux idoles de la Bible, elles ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre, et où elles se mettent à renverser de leurs propres mains, avec une sorte de rage, l'édifice qui leur servait d'abrh

Voltaire allait mourir. Si Dieu lui avait accordé quelques années encore d'existence, il aurait été le premier à maudire cette révolution dont il fut involontairement le précurseur. Cet ami des rois, des grands seigneurs et des grandes dames aurait reculé d'épouvante à la vue des ruines qu'il avait faites. Peut-être serait-il devenu bon chrétien. Les philosophes, qui avaient été furieux de sa confession, firent tout au monde pour l'empêcher de se confesser une fois de plus. Le maréchal de Richelieu lui avait conseillé de prendre du laudanum pour calmer ses douleurs. Le malade en avala une dose beaucoup trop forte, et tomba dans un engourdissement qui annonçait la mort. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir, il vit le curé de Saint-Sulpice et l'abbé Gautier. L'eût-il voulu, il n'aurait pas été en état de faire une confession. C'est tout au plus s'il eut la force de dire au marquis de Yillette. en apercevant les deux ecclésiasti-

ll: triomphk de voltaire. 32 i

ques : « Assurez ces messieurs de mes respects. » Le prince de Ligne, qui le connaissait bien, a çlit de lui : « Oh ! que M. de Chateaubriand est juste et sublime sur M. de Voltaire! Il nous le montre un impie inconséquent, un antichrétien de circonstance; mais ce qu'il rapporte en faveur de la religion pourrait faire un livre de prières. Pour moi, si j'avais été aussi bon chrétien que je le suis à présent, et moins jeune que lorsque j'étais à Ferney, je parie que je l'aurais raccommodé avec Jésus- Christ, surtout en lui disant que ses sots ennemis n'y croyaient pas, et qu'on disait partout qu'il était juif. Le lendemain, libellecontre les juifs, les incrédules. — Eh! vite, père Adam, aurait-il dit, laissez là vos enfants; dites-moi la messe, j'y crois, et j'irai tous les jours. »

Voltaire mourut le 3o mai 1778, entre dix et onze heures du soir. Tout Paris était encore à sa porte, quand son corps avait déjà été enlevé et transporté secrètement à l'abbaye de Sellières, où il fut inhumé. Les ordres donnés pour sa sépulture avaient été enveloppés du plus grand mystère, tant on craignait les querelles des philosophes et du clergé.

Le gouvernement, pour éviter l'agitation, défendit aux comédiens de jouer des pièces de Voltaire, aux journalistes de parler de sa mort, soit en bien, soit en mal ; aux professeurs de faire apprendre de ses vers à leurs écoliers. Mme du Deffand écrivait à Walpole : « Vraiment, j'oubliais un fait important,

c'est que Voltaire est mort on ne sait ni l'heure, ni le jour; il y en a qui dirent hier, d'autres avanthier... Il est mort d'un excès d'opium, et j'ajouterai d'un excès de gloire qui a trop secoué sa faible machine. »

Dans la Correspondance secrète publiée par M. de Lescure. on lit, à la date du 2 juillet 177X : « Je vous dirai que nos Parisiens ne sont pas plus sages à l'égard de Franklin qu'ils ne l'ont été à celui de Voltaire, dont ils ne parlent plus depuis le lendemain de sa rrtjrt... Jamais nous ne serons raisonnables; les vertus et les heureuses qualités de notre nation seront toujours balancées par une légèreté, une inconséquence et un enthousiasme trop excessif pour être durable. »

Ce n'est pas à la vertu qu'il faut dire : « Tu n'es qu'un nom » ; c'est à la gloire. Fatiguez pendant près d'un siècle tous les échos du bruit de vos succès, en un jour, en une heure, vous êtes oublié, et le passant distrait ne se donne pas même la peine de jeter sur la maison où vous avez rendu l'âme un coup d'œil. Ces Athéniens modernes, ces frivoles et versatiles Parisiens, ne peuvent jamais garder longtemps la même idole. Hommes et choses, ils oublient tout avec la même rapidité.

Pour moi, je regarde s >uvenl, au milieu des ruines des Tuileries, l'emplacement où était installée la Comédie-Française au moment du triomphe de Voltaire; où siégea la Convention depuis le 10 mai [793 jusqu'au 26 octobre 170,5, fin de sa

session sanglante; où eurent lieu tant de séances terribles : le 3 1 mai, le 9 thermidor, le 12 germinal, le Ier prairial, le i3 vendémiaire. Je me demande ce qui reste de tout cela. Le public, blasé après tant de catastrophes, n'est plus même ému par les ruines. Ce spectacle de honte et de désolation ne le touche pas. Il s'est habitué à ces débris, et les considère comme ceux de la première maison venue qui serait tombée, avec tant d'autres, sous la pioche des démolisseurs. Pour lui, ces pierres calcinées, ces pierres si éloquentes restent muettes. L'histoire n'a pour la foule ni souvenirs, ni leçons, et, indifférents à leurs propres destinées, les peuples, qui s'occupent à peine du jour même, ne songent ni à la veille ni au lendemain.

Page 1