‹ Les beaux jours de Marie-AntoinetteChapitre 29 sur 37 · MARIE-ANTOINETTE ET LA GUERRE D AMERIQUE. D 2 D · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE ET LA GUERRE D AMERIQUE. D 2 D

de l'autre hémisphère. En 1776, lorsque les Américains abandonnèrent le drapeau britannique, et prirent l'étendard aux. treize bandes, signe de l'alliance des treize Etats unis, il y eut en France une véritable explosion d'enthousiasme. La déclaration d'indépendance, promulguée le 4 juillet de la même année par les insurgents, fut saluée comme le signal d'une ère nouvelle dans le monde. Ce document, écrit dans le style de Jean-Jacques Rousseau, où Ton invoquait la Nature, où Ton réclamait spécialement pour l'homme le droit au bonheur, où l'on proclamait que lorsqu'un gouvernement ne tend point à cette fin, le peuple est en droit de le changer ou de l'abolir; ce document, philosophique et révolutionnaire, fit la joie des encyclopédistes de Paris.

L'arrivée de Benjamin Franklin mit le comble à l'enthousiasme général. Il venait en France pour solliciter en faveur de la nouvelle République l'appui du successeur de Louis XIV (décembre 1776). Ce parvenu de l'intelligence et du travail, ce démocrate sorti des classes ouvrières, ce déiste aimé des philosophes, cet homme qui avait inventé le paratonnerre et bravé le despotisme anglais, en ravissant ainsi, comme on disait alors, la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans,

Eripuit cœlo fulmen, sceptrumque tyrannis, cet envoyé du Nouveau monde venant réclamer le bon vouloir de l'Ancien, eut à Paris d'abord, et ensuite à Versailles, un succès de curiosité, de sym-

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pathie, d'admiration, qui alla jusqu'à l'engouement. Au d re de Michelet lui-même, la France exagérait Franklin. Les paroles de L'historien démocrate sont sévères sur le compte de 1 nomme « dont il était, dit il, ridicule de faire tout à la fois un Socrate, un Newton... Sa vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter l'enthousiasme méritaient peu un pareil fanatisme. »

Mais l'élan était donné. Le marquis de La Fayette, âgé de vingt ans, dans sa première année de mariage , laissait sa femme enceinte, achetait secrètement un vaisseau, et, bravant toutes les défenses du roi, s'embarquait, et allait porter son épée à la jeune république. « Dès que je connus la querelle, a-t-il dit dans ses Mémoires, mon cœur fut enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux. »

L'homme qui organisait secrètement les envois d'armes aux insurgents, qui recrutait des officiers, qui équipait des navires, c'était l'écrivain audacieux doni le talent est le type même de la verve et de l'esprit d'aventures, l'auteur du Barbier de Séville, Beaumarchais.

Après avoir gardé quelque temps une attitude équivoque, le cabinet de Versailles jetait le masque. Le 6 février 1778, un traité d'ailiance était si^né entre la France et les États-Unis, et, le 2 i mars, Louis XVI et Ma rie- An toi nette recevaient solennellement à Versailles les trois plénipotentiaires de la nouvelle République, Arthur Lee,

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Si In s Deane et Franklin. C'étaient alors les trois hommes à la mode : « Il serait difficile, a dit le comte de Ségur, d'exprimer avec quel empressement, avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d'une vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en insurrection contre son monarque. Rien n'était plus surprenant que le contraste du luxe de notre capitale, de l'élégance de nos modes, de la magnificence de Versailles, de toutes ces traces vivantes de la fierté monarchique de Louis \IV, de la hauteur polie, maissuperbe, de nos grands, avec l'habillement presque rustique, le maintien simple, mais fin, le langage libre et sans détour, la chevelure sans apprêts et sans poudre-, enfin avec cet air antique qui semblait tout à coup transporter dans nos murs, au milieu de la civilisation amollie et servile du xviii1' siècle, quelques sages contemporains de Platon ou des républicains du temps de Caion et de Fabius. »

L'idole du jour, dans ce Paris si capricieux, si mobile, qui ne parle plus de Voltaire le lendemain de sa mort, c'est Franklin. Ce paysan, non du Danube, mais de fleuves plus lointains et plus larges; ce philosophe septuagénaire, si habile et si malicieux, sous une apparence de bonhomie et de rondeur; ce savant démocrate, cet homme de l'avenir, est acclamé par l'aristocratie française. Les philanthropes, les apologistes de la paix perpétuelle ont demandé la guerre à grands cris. Louis XVI, malgré ses scrupules de conscience, s'est laissé entrai-

ner. Les appartements de Versailles se remplissent de solliciteurs, mais ce sont des solliciteurs de périls et de gloire. Toute la jeune noblesse veut partir. Quel élan ! Quelle fougue ! Quelle valeur dans ces paladins philosophes, démocrates chevaleresques, ayant la double passion de la gloire et de la liberté, pleins d'illusions superbes, de généreuses folies, et si entraînants, si aimables, si braves ! Avec quelle gaieté ils quittent leurs plaisirs, leurs châteaux, leurs théâtres, pour vivre de la vie du soldat, pour aller chercher, de l'autre côté de l'Atlantique, des périls, des hasards inconnus !

Quelle rôle joue Marie- Antoinette au milieu de cette fièvre belliqueuse? Comme Louis XVI, elle a d'abord eu des scrupules. Je ne sais quel vague instinct lui fait craindre que cette guerre, saluée avec tant de transports, ne produise des conséquences lâcheuses pour la monarchie. Interrogé sur la nouvelle République, son frère, l'empereur Joseph II, n'a répondu que ce seul mot : « Mon métier est d'être royaliste. » Mais, dès que la guerre a éclaté, Marie-Antoinette n'a plus écouté que son patriotisme. Elle est si Française par l'esprit, par l'imagination, par le cœur ! Elle suit avec une anxiété fiévreuse toutes les péripéties de la lutte. Une victoire, un revers se lisent sur sa physionomie. La plupart des jeunes gens qui ont animé sa cour sont maintenant sous les drapeaux : Caraman, Lukner, Puységur, Vintimille, Narbonne, Mortemart, Lauzun, Ségur, Beauharnais, Gustinc, Roclvjchouart,

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Bonneval, La Fayette, Rochambeau. Elle voudrait, dans son noble zèle, pouvoir broder tous les étendards, féliciter tous les vainqueurs, soigner tous les blessés, assister tous les mourants, apparaître à la fois comme une reine et comme une sœur de charité.

Le 3 juin 1779, ^2 vaisseaux français sortaient de Brest, et 34 bâtiments espagnols de Cadix. La jonction des deux flottes a lieu le 2 5 juin. Au même moment, les côtes de France sont couvertes de bâtiments de transport, dont la vue accroît l'ardeur et l'espérance des troupes impatientes de débarquer en Angleterre. Marie-Thérèse écrit à sa fille (ier août 1779) : « Au moindre avantage de vos flottes ou armées, je vous prie de m'envoyer un courrier. Je m'intéresse assez vivement à tout ce qui peut être utile à la gloire du roi pour vous prier de procurer ce plaisir à votre bonne et vieille maman, qui vous embrasse tendrement. »

Marie-Antoinette répond, le i(5 août : « Tout dépend de Tinstant actuel. Nos flottes françaises et espagnoles étant réunies, nous avons une supériorité considérable. Ils sont donc dans la Manche, et je ne penss pas sans frémir que d'un moment à l'autre tout le sort sera décidé. Je suis effrayée aussi de l'approche de septembre, où la mer n'est plus praticable; enfin, c'est dans le sein de ma chère maman que je dépose toutes mes inquiétudes. Dieu veuille qu'elles soient nulles; mais sa bonté m'encourage à lui parler comme je pense. Le roi esx tou-

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ché, autant qu'il doit l'être, de toutes les marques de bienveillance qu'elle veut bien lui donner, et je ne doute pas qu'il ne s'empresse toujours d'en profiter plutôt que de se livrer aux intrigues de ceux qui ont souvent trompé la France et qu'il doit regarder comme ses ennemis naturels. »

Le noble cœur de Marie-Antoinette s'exaltait. Le comte Théodore de Lameth a raconté un trait qui peint toute la bonté de la reine et toute son admiration pour le courage des hommes qui illustraient le drapeau de la France. Blessé à la jambe, dans un combat naval, il avait été chargé de porter au roi la nouvelle de la prise de la Grenade. Debout, il lisait à Louis XVI le rapport sur cet événement, lorsque tout à coup il pâlit. Le linge qui entourait sa jambe blessée venait de se défaire, et le sang commençait à couler de la plaie entrouverte. Une femme s'agenouilla, et replaça la bande détachée, avec l'adresse d'une humble fille de saint Vincent de Paul. Cette femme, c'était la reine.

La guerre devait se terminer, en tySS, par un traité glorieux. La République américaine était fondée, mais la monarchie française était perdue. Les révolutionnaires, avant de commencer leur œuvre en France, s'étaient fait la main, de l'autre côté de l'Atlantique. Le duc de Lévis a dit, dans ses Souvenirs et Portraits : « M. de Maurepas ne se conduisit pas avec sagesse, lorsqu'il s'engagea dans une guerre maritime pour soutenir lindépendance des États-Unis. En secourant ces colonies

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