MARIE-ANTOINETTE ET LA GUERRE D 'AMÉRIQUE
insurgées, il suivit l'adage politique qui prescrit de chercher à faire du mal à son ennemi. Mais on tombe dans l'absurde lorsqu'on se ruine pour nuire, et voilà précisément ce qui est arrivé à la France. La guerre d'Amérique lui coûta douze cents millions; il fallut les emprunter, puisque, loin d'avoir un Trésor, Ton avait des dettes qu'il n'était pas possible d'acquitter. Les intérêts onéreux de cette nouvelle charge amenèrent le fameux déficit ; le déficit fut cause de la convocation des états généraux. On sait le reste. »
Une force irrésistible poussait ainsi vers le gouffre l'ancien régime, et la fatalité se déchaînait tellement contre la monarchie, qu'elle souffrait autant de ses triomphes que de ses revers. Pour avoir voulu affranchir un peuple, l'infortuné Louis XVI allait bientôt devenir l'esclave de ses propres sujets. En moins d'un siècle, deux souverains sont tombés par suite de causes semblables. Qu'i:s aient du moins, dans la postérité, le mérite de leurs sacrifices! Q ;e les deux nations sauvées par eux leur gardent un respectueux souvenir!
Pour toute jeune femme qui a le cœur aimant et qui se sent à l'avance les tendresses, les vertus et le dévouement d'une mère, c'est une angoisse et un supplice de n'avoir pas d'enfants. Mais, pour une souveraine, cette douleur est spécialement vive. Il s'y mêle en effet une sorte d'humiliation. Une reine stérile n'est qu'à moitié reine; son peuple lui en veut; il semble qu'elle compromet les droits de la dynastie et qu'elle manque son rôle sur la terre. Aucune femme n'aimait plus les enfants que Marie-Antoinette. On comprend ce qu'elle dut souffrir tant qu'elle craignit de ne pas en avoir. Rien ne l'intéressait autant que la gaieté, la naïveté, la gentillesse de ces petits êtres qui sont notre joie et notre souci. S'amuser avec eux était une de .ses principales distractions, dans les premiers temps Je son arrivée en France.
Le comte de Mercy écrivait à Marie-Thérèse le 22 juin 1771 : « Depuis quelques semaines Mme la dauphine a repris la coutume de jouer avec des enfants, et, malheureusement , sa première femme de chambre en a deux, c'est-à-dire un garçon de six à sept ans et une fille de douze. Mme l'archiduchesse passe une grande partie de la journée avec ces enfants qui gâtent ses habits, dé" chirent et cassent les meubles, et mettent le plus grand désordre dans l'arrangement des appartements. »
Quelques annéesplus tard, — c'étaiten août 1776, Marie- Antoinette se promenait, en calèche découverte, dans les environs de Versailles. Elle traversait le hameau de Saint-Michel, près de Luciennes, quand tout à coup un joli petit enfant de trois ans, aux grands veux bleus et à la chevelure blonde, se précipita, par étourderie, sous les pieds des chevaux.
Grâce à l'adresse des postillons qui arrêtèrent la voiture, l'enfant n'eut pas même une égratignure. Au même moment une vieille femme sortait de sa chaumière pour le prendre. « A-t-il sa mère ? s'écria la reine, debout dans la calèche. — Non, madame, répliqua la vieille; ma fille est morte l'hiver dernier, en me laissant cinq petits enfants sur les bras. — Je prends celui-ci, reprit Marie-Antoinette, et je me charge de tous les autres. Y consentezvous? — Ah! madame, il serait trop heureux, répondit la paysanne, mais Jacques est bien mau-
vais. Voudra-t-il rester avec vous? » La reine dit alors qu'elle saurait bien l'accoutumer avec elle; puis elle !e mit sur ses genoux et l'emm
Deux jours après le petit villageois, qui avait quitté le bonnet de laine et les sabots, paraissait devant sa bienfaitrice, avec un habit de soie blanche, des dentelles, une écharpe rose à franges d'argent, un petit chapeau décoré de plumes. Il déjeunait, dinait avec la reine, souvent même avec le roi. Hélas! il était destiné, lu! aussi, à montrer la plus odieuse ingratitude, et, en 1702, il devait se distinguer parmi les terroristes les plus sanguinaires de Versail
Le grand chagrin de Marie-Antoinette, c'était alors sa stérilité; car, à cette époque, personne ne lui adressait d'autre reproche. Si elle eut, dan premières années de son mariage, un tel goût pour les distractions, une telle soif d'amusements, un tel besoin de mouvement et d'agitation, c'est qu'elle essayait de s"é ourdir et d'oublier si peine secrète, c'est qu'elle cherchait le plaisir à défaut du bonheur. Si elle songeait tant à latoilette, aux bals, aux courses de chevaux, à l'Opéra, c'est que les doux et saints devoirs de la maternité, les joies du foyer domestique lui manquaient, et qu'il fallait un aliment à sa vive imagination, à sa riche et puissante nat
L'impératrice Marie-Thérèse, qui avait été la fécondité même,, ne pouvait se faire à l'idée que sa fille 1 e ■ ls d'enfants. L'orgueil de la mère se
joignait à l'intérêt de la souveraine. Il Aillait, pour la politique de l'Autriche, que Marie- Antoinette fût influente; et, stérile, Marie-Antoinette ne pouvait pas avoir une véritable autorité. Marie-Thérèse lui adressait, sur cette urgence de mettre au monde des héritiers, les mercuriales les plus singulières. Il y a là-dessus, dans la correspondance de l'impératrice et de son ambassadeur, certains détails qui manquent un peu de délicatesse, et qui, en tout cas, n'étaient guère faits pour la publicité. Ces confidences de matrone, ces renseignements d'alcôve, ces observations sur le devoir conjugal ont quelque chose qui étonne et qui choque au premier abord. Mais tout se comprend, quand on songe à l'importance que, sous l'ancien régime, il y avait pour une reine de France et de Navarre à donner au roi et à la nation un dauphin.
Mirie-Antoinette se rend compte de tout cela. Mais comment exciter le zèle conjugal de son époux? N'est-elle donc point a->sez jolie et séduisante ? Tous les échos ne redisent-ils point les éloges qui exaltent sa grâce et sa beauté? N'épuisc-t-on pas toutes les allégories, toutes les comparaisons mythologiques pour la représenter comme un être surhumain, comme une déesse? Et cependant, Louis 'XVI 'reste froid auprès d'elle, le jeune roi ai ne beaucoup la reine, mais des obstacles, qui disparaîtront, l'empêchent, pour le moment, de réaliser les vœux de la France. Les commentaires ne sont rien moins que bienveillants. On ne s'ima-
gine pas comment un jeune homme robuste, bon chasseur, doué d'une force corpbrelle remarquable, demeure insensible aux côtés d'une femme remplie d'attraits. Chacun se demande le mot de l'énigme, Louis XVI, qui est au courant de pareilles critiques, est sérieusement affligé. Il sait gré à la reine de ne pas se plaindre d'un état de choses qui exaspère Marie-Thérèse, mais, à l'origine, il y a quelque chose en lui de triste, de gêné, de contraint.
L'impératrice, loin de consoler la reine, lui retourne sans cesse 'le poignard dans la blessure. Elle lui raconte tout au long, sans en omettre aucune, les couches de ses filles et belles-filles. Elle y revient avec insistance, comme à un stimulant. Fiancée plutôt qu'épouse, Marie-Antoinette accepte avec humilité des reproches qui ne sont rien moins que justes.
Sa belle-sœur, la comtesse d'Artois, accouche de la manière la plus heureuse, en décembre 1774. Loin de montrer la moindre jalousie, Marie-Antoinette est souriante. Elle s'as.;ocie à la joie de la jeune mère, et, en traversant les appartements et le parc, sous des regards curieux, presque hostiles, elle entend sans pâlir les réflexions des poissardes qui la grondent de sa stérilité.
Les conseils de Joseph II, lors de son voyage en France, exercèrent une bonne influence sur Louis XVI. Ce prince, chez qui les qualités morales et physiques s'étaient développées assez tardivement, devint un mari amoureux. La lune de miel venait au
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milieu du mariage. Marie-Antoinette écrivait à Marie-Thérèse, le 10 septembre 1777 : « Madame ma chère mère, la naissance du fils de la reine de Naples m'a fait une joie que je ne puis dire. J'aime certainement ma sœur de tout mon cœur. J'ai pris la plus grande part à tout ce qui lui est arrivé, mais j'avoue que ce nouveau-né me fait encore plus de plaisir par l'espérance que j'ai d'avoir bientôt le même bonheur. » De son côté, le comte de Mercy écrivait à Marie-Thérèse, le 17 janvier 1778 : « La reine continue à se conduire très-bien avec le roi, qui persiste à vivre maritalement dans le sens le plus exact et le plus réel. »
La grossesse de la reine fut officiellement déclarée à la cour le 5 août 1778. Dans toute la France il y eut une explosion de joie. Les calomnies n'avaient pas encore atteint la charmante reine. Le prestige monarchique rayonnait de son plus vif éclat. La naissance d'un héritier du trône était alors un événement qui préoccupait et qui passionnait tout le royaume, depuis les fastueux hôtels du faubourg Saint-Germain jusqu'à la plus pauvre des mansardes et la plus humble des chaumières. Ce peuple, destiné à devenir si ingrat, était encore bon et fidèle. Il priait dans toutes les cathédrales, dans toutes les églises, dans toutes les chapelles, pour l'heureuse délivrance de la reine. Le bonheur de Louis XVI et de Marie- Antoinette était le bonheur même de la France. La dynastie et la patrie ne faisaient qu'une seule et même chose.
L'âme si aimante et si sensible de la joune reine savourait à l'avance les douces joies de la maternité. Quelle touchante lettre que celle qu'elle adressait à sa mère le 12 juin 1778! « Ma chère maman est bien bonne de vouloir s'inquiéter pour ce petit enfant futur-, j'ose l'assurer que j'en aurai le plus grand soin. A la manière dont on les élève à cette heure, ils sont toujours dans une barcelonnette ou sur les bras, et du moment qu'ils peuvent être à l'air, on les y accoutume petit à petit, et ils finissent par v être presque toujours. Je crois que c'est la man.ère la plus saine et la meilleure de les élever, Le mien logera en bas avec une petite grille qui le séparera du reste de la terrasse, ce qui même pourra lui apprendre à marcher plus tôt sur les parqueta »
L'événement attendu si patiemment eut lieu le 20 décembre 1778. A minuit et demi Marie- Antoinette ressentait les premières douleurs. La princesse de Lamballe faisait prévenir la famille royale, les princes du sang et les grands dignitaires de la Couronne. Marie-Antoinette allait mettre au monde un enfant dans la chambre à coucher où étaient mortes deux reines : Marie-Thérèse et Marie- Leczinska; deux dauphines : la dauphine de Bavière et la duchesse de Bourgogne -, où étaient nés quinze princes ou princesses du sang, dont deux rois : Philippe V et Louis XV1.
. Salie iv 1 : 5 de la STo(icc du Musée, par M. Eudore So'ulié.
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Une vieille et barbare étiquette autorisait le peupie à s'introduire dans le palais au moment même où !a reine accouchait, et même à pénétrer v jusque dans sa chambre. Dès sept heures du matin une foule indiscrète et bruyante envahit les jardins, les abords du château, la galerie, l'Œ 1-de-Bœuf, les salons, la chambre même de la reine. Heureusement, Louis XVI avait eu la précaution défaire attacher avec des cordes les paravents de tapisserie qui environnaient le lit de sa femme. Sans cette précaution, ils auraient été renversés sur elle. La chambre regorgeait de monde. Deux petits ramoneurs avaient escaladé, sans se gêner, des consoles pour voir plus à leur aise la reine placée en face de la cheminée sur un lit dressé pour le moment des couches. La pièce manquait d'air. Marie- Antoinette étouffait. La violence qu'elle se faisait pour ne pas se plaindre, pour ne pas pousser un cri, ajou ait à ses souffrances. L'enfantement était encore plus dangereux que douloureux.
A onze heures et demie du matin, la reine donnait le j ur à un^ fille, la future duchesse d'Angoulême, cette princesse à qui la Providence réservait des destinées si pathétiques. Sa naissance faillit coûter la vie à sa mère. Marie- Antoinette, un instant après l'accouchement, fut dans le plus grand péril. Le sang se porta soudain à la tète. La bouche se tourna. La reine perdit connaissance. Un sentiment de terreur se répandit dans la foule : on croyait que Marie-Antoinette allait mourir. « De
l'air ! 'de l'eau ! criait l'accoucheur effaré. Il faut une saignée au pied. » Le flot des curieux empêchait l'arrivée des secours. Les valets de chambre prenaient au collet les individus qui ne voulaient point dégager la chambre. De l'air I de l'air ! criaient les médecins, unissant leur voix à celle de l'accoucheur. Les fenêtres, d'une très-grande hauteur, étaient collées avec des bandes de papier dans toute leur étendue. Louis XVI, trouvant dans sa tendresse un surcroît de force corporelle, brisa toutes les entraves, et parvint à ouvrir les fenêtres. L'air pénétra dans la chambre, mais le bassin d'eau chaude n'arrivait pas. Alors l'accoucheur dit au premier chirurgien de piquer à sec, le sang jaillit avec abondance, la reine ouvrit les veux, elle était sauvée. Ce fut un moment de joie qui allait jusqu'au délire. On s'embrassait, on pleurait d'allégresse, on remerciait Dieu avec transport. Louis XVI présenta l'enfant à la reine. Elle la pressa sur son sein, et la couvrant de baisers : « Pauvre petite, s'écria-t-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'Etat; vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur et vous adoucirez mes peines. ;>
Mme de Beauharnais avait annoncé un fils. La reine reçut, à titre d'excuse, le quatrain suivant :
Oui, pour fée étourdie à vos traits je me livre ; Mais si ma prophétie a manqué son effet,
Il faut vous l'avouer, c'est qu'en ouvrant mon livre, J'avais pris le premier pour le second feuillet.
Le comte de Mercy-Argenteau, qui, au moment même où la reine accouchait, avait écrit à l'impératrice une première lettre, adressait à sa souveraine, le 24 décembre, une seconde lettre, dans laquelle il exprimait les angoisses d'inquiétude par lesquelles il était passé. « Quoiqu'un peu revenu, disait-il, de la secousse que j'ai éprouvée, j'ose en parler, pour qu'elle me serve d'excuse auprès de Votre Majesté sur les défauts de précision qui pourraient se trouver dans mes très-humbles rapports. Par une suite de l'usage singulier de ce pays-ci, j'avais été appelé et obligé d'être présent à l'accouchement de la reine. Je fus également témoin du mouvement convulsif qu'elle éprouva le moment d'après, et qui me saisit au delà de toute expression ; ce n'est qu'à présent que je sens tout le mal que cela m'a fait. Je dois en même temps ajouter que la reine ignore d'avoir été un instant en danger, et on le lui cachera pour éviter des idées qui pourraient lui revenir dans ses couches suivantes. »
L'ambassadeur revient ensuite sur la crise à laquelle Marie- Antoinette faillit succomber : « Le mouvement convulsif dont la reine fut attaquée, ajoutc-t-il, a eu plusieurs causes-, premièrement, le remuement d'un trop grand nombre de gens présents; secondement, les efforts que fit la reine pour ne pas se plaindre; troisièmement, elle fut saisie
de ce que, dans le premier instant, son enfant ne cria pas et elle le crut mort ; quatrièmement, quand l'enfant cria, cela occasionna un contraste de révolution entre la douleur et la joie. Le roi et presque tout le monde avaient suivi l'enfant, que Ton emportait dans la salle voisine, et le monarque ne fut pas témoin de l'accident qui, par la grande présence d'esprit de l'accoucheur, fut dissipé en quatre minutes au moyen de cinq palettes de sang tirées au pied. Mon zèle inquiet m'avait ramené par une autre porte dans la chambre de la reine •, après cet orage, tout a tourné au mieux. »
Marie-Antoinette se rendit, pour ses relevailles, à Notre-Dame de Paris, le 8 février 1779. La population témoignait la plus vive allégresse. Cent mariages avaient été bénis, le matin, dans la vie lie basilique, et, lorsque la reine franchit le seuil delà cathédrale, tous les mariés formaient la haie.
Peu de jours après cette solennité, le curé de la Madeleine de la Cité, à Paris, écrivit à M. Campan, bib.iothécaire de la reine, pour lui demander un rendez-vous secret. Il voulait le prier de remettre à Marie-Antoinette une petite boîte contenant Panneau nuptial ds la reine, avec cette mention écrite de la main du curé : « J'ai reçu, sous le sceau de la confession, l'anneau que je remets à Votre Majesté, avec l'aveu qu'il lui a été dérobé en 1771, dans l'intention de servir à des maléfices pour l'empêcher d'avoir des enfants. » La reine croyait
avoir perdu cet anneau en se lavant les mains; elle ne le retrouva pas sans émotion.
Marie-Thérèse était joyeuse, mais elle ne voulait point que le zèle conjugal de sa fille s'arrêtât: « Je suis très-contente, écrivait-elle à Mercy, du rapport que vous me faites sur ce qui s'est passé aux relevailles de ma fille; mais je ne serais guère flattée si le premier début du roi, en sa qualité de mari, après les couches de ma fille, devait nous annoncer un délai d'une nouvelle grossesse encore pendant huit ans. » Un dauphin, tel était désormais le rêve de grand'mère qui devenait l'idée fixe de Marie- Thérèse. Elle revenait sur ce sujet avec un véritable acharnement dans sa correspondance avec Marie-Antoinette. Elle lui écrivait le ier avril 1779 : « Ce que vous me mandez de votre chère fille me fait grand plaisir... Mais je l'avoue, je suis insatiable : il lui faut un compagnon, et il ne doit pas tarder trop iongiemps. Ma chère fille, ne négligez rien de ce qui dépend de vous, surtout à cette heure, à la belle >aison ; ne courez pas trop à cheval, ce qui est contraire à nos souhaits, à ceux de tout bon Français et Autrichien, et croyez-moi toujours votre bonne maman et amie. »
Un mois plus tard, le ier mai 1779, elle parlait encore d'un dauphin : « Je n'ai plus guère à attendre, s'écriait-elle, il faut se dépêcher. » Le Ier janvier 1 780, sa lettre de jour de l'An débutait par cette phrase : « Madame ma chère fille, je ne saurais mieux commencer l'année qu'à vous faire mes ten-
dres compliments et souhaits, et le premier objet, c'est toujours un dauphin, et encore cette annéeci. » L impératrice donnait parfois à ses exhortations un ton affectueux, caressant : « Vous dites, écrivait-elle le 3o juin 1780, que je suis inépuisable en attentions; je le suis en tendresse et n'ai autre occupation plus chère que d'être occupée de mes chers enfants. Ce sont les seuls moments heureux de ma vie pénible. La charmante reine de France n'y contribue pas peu, mais il nous faut un dauphin. Jusqu'à cette heure, j'étais discrète, mais à la longue, je deviendrai importune. Ce serait un meurtre de ne pas donner plus d'enfants de cette race, car on dit une merveille de santé et de charme de votre chère petite. »
L'impératrice était impatiente, parce qu'elle avait le pressentiment de sa fin prochaine. La naissance d'un dauphin lui apparaissait comme le couronnement de sa glorieuse carrière, comme le gage nouveau de cette alliance entre la France et l'Autriche, qui était l'objectif de tous ses efforts et la conclusion de toute sa politique. Hélas! les pauvres mortels sont bien souvent aveugles dans leurs vœux. Marie- Antoinette devait avoir deux fils : l'un destiné à mourir d'une mort précoce, dans les premiers jours de la Révolution ; l'autre, l'enfant martyr, la victime du cordonnier Simon, le futur roi Louis XVII. Ah! qu'aurait dit Marie- Thérèse, si elle avait pu deviner le sort de ces deux petits dauphins, dont elle désirait la naissance avec
une impatience fiévreuse? Elle mourut avant la réalisation de ses vœux. Cette année 1780, qu'elle avait commencée en souhaitant à sa fille un dauphin, qui ne devait naître qu'en 1 781, était la dernière année de son existence si noblement remplie, et Marie-Antoinette allait perdre les conseils d'une mère, qui était une femme de cœur et une femme de génie, au moment même où la sagesse et l'expérience de la grande impératrice auraient été si nécessaires à une jeune reine menacée par les approches de la plus terrible de toutes les révolutions.