LA MORT DE MARIE-THERÈSE. J
ira grossissant et grondant sans cesse, et finira par submerger l'innocente et infortunée reine. L'outrage n'est encore qu'un ruisseau, ce sera bientôt un torrent. A lire la lettre indignée de l'impératrice, on croirait qu'elle vient d'apercevoir dans le lointain l'échafaud de sa fille et qu'elle lance un anathème contre les bourreaux. « Je n'aurais pas cru, s'écrie-t-elle, que la haine invétérée contre les Autrichiens, contre ma personne et la pauvre innocente reine, était encore si analtérablement placée dans le cœur des Français. C'est donc à cela qu'aboutissent toutes ces adulations tant prodiguées ! C'est donc cela l'amour qu'on porte à ma fille ! Jamais rien* de plus atroce n'a paru, et cela met dans mon cœur le plus vil mépris pour cette nation sans religion, sans mœurs et sentiments. » (Lettre du 28 août 1774.)
Par un merveilleux instinct, Marie-Thérèse devine quelles seront les personnes fatales à Marie- Antoinette. Rohan, le héros futur de la triste affaire du collier, est sans cesse signalé par elle comme un personnage dangereux entre tous. Cette affaire du collier, l'impératrice en a comme le pressentiment plusieurs années d'avance. N'est-il pas curieux de lui voir écrire à sa fille, le 2 septembre 1776 : « Toutes les nouvelles de Paris annoncent que vous avez fait un achat de bracelets de 25o,ooo livres... Ces sortes d'anecdotes percent mon cœur, surtout pour l'avenir. » C'est la même année qu'elle écrit au comte de Mercy-Argenteau : « Je suis bien tou-
chée de vos services et attachement qui n'ont pas d'exemple, mais je le suis aussi de l'état de ma fille, qui court à grands pas à sa perte, étant entourée de bas flatteurs qui la poussent pour leurs propres intérêts. »
Là où le don de prédiction de Marie-Thérèse est surtout saisissant, c'est lorsqu'elle parle du grand Frédéric et de la Prusse. Nulle part l'antagonisme présent et futur des maisons rivales de Habsbourg et de Hohenzollcrn ne se révèle d'une manière plus frappante que'dans sa correspondance. Il y a des moments où ses inquiétudes vont jusqu'aux angoisses. Elle supplie, elle adjure Marie-Antoinette de se méfier de Frédéric. « Aucun prince en Europe, s'écrie-t-elle, n'a échappé à ses perfidies, et c'est celui qui veut s'ériger en dictateur et protecteur de toute l'Allemagne! Et tous les grands principes ne tiennent pas ensemble pour empêcher un malheur pareil, qui tombera, un peu plus tôt ou un peu pus tard, sur tous ! Depuis trente-sept ans, il fait le malheur de l'Europe par son despotisme, ses violences. En bannissant tous les principes de droiture et vérité reconnus, il se joue de tout traité et alliance. Nous qui sommes les plus exposés, on nous laisse. Nous nous en tirerons peut-être encore cette fois-ci, tant bien que mal ; mais je ne parle pas pour l'Autriche : c'est la cause de tous les princes. L'avenir n'est pas riant. Je ne vivrai plus, mais mes chers enfants et mes petitsenfants, notre sainte religion, nos bons peuples, ne