Mémoires de la baronne d'Oberkirch
riage. — « Songez donc, disait le souverain, que mes petits-fils, le comte de Provence et le comte d'Artois, sont loin d'une pareille fortune, et que vous allez rendre MM. d'Orléans bien plus riches que leurs aînés. — Sire, répliqua le ministre, les aînés ont la couronne, qui les place toujours hors de toute comparaison. — Prenez garde, reprit le roi, de donner aux cadets le moyen de la leur enlever, monsieur le duc. »
Le vertueux duc de Penthièvre, qui rachetait par une vie admirable la source impure des richesses de sa race, avait perdu, en 1768, son fils unique, le prince de-Lamballe. Tous les trésors de la descendance illégitime de Louis XIV devaient donc revenir à sa fille, la duchesse de Chartres, et, comme par un châtiment de la Providence, l'or qui provenait de l'adultère du roi-soleil et de Mme de Montespan, devait solder la Révolution. Quand Louis XVI monta sur le trône, le fils du duc de Chartres, le futur Louis-Philippe Ier, n'était âgé que de sept mois1. Qui aurait pu prédire alors les destinées auxquelles était réservé cet enfant ?
Les Condé avaient une existence non moins fastueuse que les d^Orléans* Leur château de Chantilly était une merveille. Né en 1736, le prince de Condé, chef de la famille, passait pour un des princes les plus braves, les plus affables et les plus
1. Le roi Louis-Philippe, qui porta successivement les titres de duc de Valois, duc de Chartres et duc d'Orléans, naquit à Paris, le 6 octobre 1773.
hospitaliers de toute l'Europe. Sincèrement attaché aux anciennes traditions, il se défiait des philosophes. « J'aime mieux, disait-il, les bons esprits que les beaux esprits. » Il donnait fréquemment ce qu'il appelait des dîners militaires, et se plaisait à s'entourer de tout ce qui lui rappelait les grands faits d'armes de ses ancêtres. Il avait eu de sa femme, Charlotte de Rohan, morte en 1760, un fils, le duc de Bourbon, né en 1756, qui épousa, en 1770, Louise-Marie-Thérèse-Bathilde, fille du duc d'Orléans. (C'est le duc de Bourbon qui, devenu prince de Condé en 18 18, à la mort de son père, fut trouvé pendu dans sa chambre à coucher, au château de Saint-Leu, le 27 août i83o.) A l'avénement de Louis XVI, la troisième génération des Condé était représentée par un enfant de deux ans, fils du duc de Bourbon, et né à Chantilly, en 1772, le duc d'Enghien, la victime future de Vincennes.
Le prince de Condé avait une fille, née en 1757, qui portait le titre de Mademoiselle. La baronne d'Oberkirch en a parlé avec admiration : « Cellelà aussi, a-t-elle dit, est digne de ses ancêtres. C'est une de ces personnes tellement au-dessus des autres, que leur haut rang n'ajoute rien à leur valeur personnelle. Mlle de Condé, née dans une ferme, eût été la première dans cette ferme, et n'eût point ressemblé aux autres paysannes, par son esprit supérieur et par sa distinction innée. Elle est, en effet, belle, mais à la manière des
reines; il y a de la puissance et de la force jusque dans son sourire. Elle a cependant, en même temps, une grande tendresse de cœur : c'est un front à porter une couronne ou un voile de religieuse. » Ce fut le voile de religieuse qu'elle préféra. En 1786, elle fut abbesse de Remircmont. Pendant l'émigration, elle sera religieuse aux Carmélites de Turin, puis au monastère de la Sainte- Vallée-de-Dieu, dans le Valais, sous le nom de sœur Marie-Joseph, et enfin à Varsovie, aux Bénédictines de l'Adoration perpétuelle, sous le nom de sœur Marie- Louise de la Miséricorde. Rentrée en France sous la Restauration, elle deviendra prieure des Bénédictines de l'Adoration perpétuelle établie au Temple.
Que de vicissitudes, que de contrastes dans la destinée de ces princes et de ces princesses ! Le duc de Levis a bien eu raison de le dire : « Les prophètes après coup font pitié. Si quelqu'un avait réellement prédit la Révolution et ses excès, il aurait tort de se glorifier de ses conjectures ; car, dans l'ordre de la vraisemblance, les Jacobins et leurs horribles folies étaient aussi loin de nous que le retour aux superstitions des druides '. » Qui donc, en voyant la famille royale au début du règne de Louis XVI, aurait pu présager les catastrophes imminentes? Quel Jérémie aurait pu s'écrier dans ses lamentations: « Louis XVI, Marie-Antoinette,